CHAPITRE IV
Tout d'un coup, le 13 octobre, il est pris d*un violent accès de suicide. On Teropèche d'exécuter son projet: il se livre à la colère, frappe, brise tout, brûle ses manus* crits. — Peu à peu, cependant, il se remet, retrouve ses facultés, et parvient même à. analyser son accès. Il le décrit en vers, dans ce terrible chant chaotique, qui est son Traumgewalle. — C'était un rayon de soleil dans la nuit, c'était le génie, comme la bien dit Schilling, qui parvenait, une dernière fois, à dompter la folie.
Hais son état alla toujours empirant: à un second accès de suicide succéda ce fatal bien-être, cette douce excitation qui caractérise à leur début les paralysies progressives.
c Je jouis de la vie, disait-il, je me réjouis, de ce qu'aux horribles images d'autrefois aient succédé des images si heureuses et si délicieuses».
Il s'imaginait d'être dans le Walhalla, en compagnie de Goethe : il était changé en roi de Hongrie et sortait vainqueur dans maints combats: il faisait des jeux de mots sur son nom de famille.
En 1845, il perd même Todorat qu'il avait auparavant très délicat. Il cesse d'aimer ses fleurs chéries, les violettes : il ne reconnaît plus ses vieux amis.
Malgré cet état si désolant, il compose une pièce lyrique, d'un misticisme exagéré, mais non encore dépouillée des anciennes beautés. Conduit devant un buste de Platon: 4 Voilà l'homme, dit-il, qui inventa l'amour stupide ». Un jour, entendant dire par quelqu'un: « Ici demeure le grand Lenau », l'infortuné répliquait : < À cette heure, Lenau est devenu bien petit, bien petit > et il pleura longtemps, c Lenau est malheureux » telles furent ses dernières paroles.
Il est mort le 21 août 1850. La nécroscopie ne parvint à découvrir qu'un peu de matière séreuse dans les ventricules et des traces de pericardite progressive.
Dans ce même asile de Dôbling s*éleignit, quelques années plus tard, un autre grand homme, SzéckeRyi(l), le créateur de la navigation danubienne, le fondateur de l'Académie Magyare 9 le promoteur de la révolution de 1848. A Tapogée même delà révolution, alors que Széckenyi était ministre, on Tentendit un jour supplier un de ses collègues du ministère, Kossuth, de ne point le faire pendre. On crut à une plaisanterie — ce n'en était pas une.
Széckenyi présageait les malheurs qui allaient fondre sur son pays, et s*en jugeait à tort responsable. La manie de la persécution s'était emparée de lui, et menaçait de se changer rapidement en fureur, de le conduire au suicide. Devenu un peu plus calme, il fut atteint d'une loquacité maladive, étrange chez un diplomate et un conspirateur.
On le voyait, chaque jour, arrêter tous les fous, tous les idiots, et, ce qui était plus grave, les pires ennemis de son pays, qu'il rencontrait dansTasile, et leur dérouler la longue confession de ses péchés imaginaires.
En 1850, une ancienne passion pour les échecs se réveillât en lui et prit tous les caractères de la manie. On fut obligé de payer un pauvre étudiant, qui devait jouer avec Széckenyi dix et douze heures sans interruption: à celte dure tâche, l'infortuné perdait sa raison; mais le malade rentrait peu à peu en possession de la sienne. En même temps s'affaiblissait en lui l'avversion que lui inspiraient le contact des hommes et la vue même de ses parents.
Il ne lui resta, de ses tics maladifs, qu'une certaine répugnance pour la vive lumière de la campagne, et une grande obstination à ne point quitter sa chambre. À certains jours du mois, il consentait à recevoir ses enfants
(1) Kecskemetky. s. SzéckenyVs staatsmannische Lauftahn, seine letsten Lebensjahre in der DoUinger Irrenanstalt. Pesth, 1866.
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bien-aimés: d'im gesie, il les amenait tendrement jusqu'à 5a table de travail et il leur lisait ses éludes. Il fallait des miracles de ruse pour le décider h sortir dans le parc.
Son intelligence était demeurée limpide: elle était marne plus roliusle fjue jamais. Il se tenait au courant de tout le mouvement littéraire allemand et magyar, et il guellail le [tlus léger souffle d'une meilleure fortune pour son pays. Lorsqu'il vit qu'une intrigue autrichienne retardait l'achèvement de ce chemin de fer d'Oricnl, auquel il avait tant «contribué, il écrivit à Zichy une lettre où se montre toute sa puissance de conception, comme en témoignent les passages suivants:
« Ce qui a existé une fois reparaît souvent dans le monde sous une autre forme et dans des conditions différentes. Il est certain qu'une bouteille brisée ne pourrait point être arrangée; toutefois, ces misérables fragments de verre ne sont point perdus; ils peuvent être remis dans la fournaise el devenir ce vase où brillera le roi des vins, le Tokay, alors que la même bouteille ne renfermait peuti>lrc auparavant qu'un vin bien gdté... Le plus grand éloge qu'on puisse décerner h un Hongrois, c'est de lui dire qu'il a tenu ferme. Tu connais, chei' ami, noire vieux proverbe: se lenir debout même quand les pieds plongent dans ta fange. Appliquons-nous cette devise: défions même les reproches de nos frères, pour servir la cause commune. Rester â son poste au milieu de la boue, que certains patrioles fanatiques el légers lancent au visage de leurs fières t de leurs compagnons d'armes, s'y fixer obstinément, aie quand nous sentons l'outrage nous frapper la joue, l être le mot d'ordre du temps présent «. i 1858. alors que le ministère autrichien exerçait une I sur l'Académie Hongroise, pour qu'elle abolit ticle de ses statuts, qui lui confiait la culluie de la magyare, comme sa destination fondanicntale.
118 PREMIBSE PABTIB
Szécfceoyi^ écrifil celte autre lettre qui dépeinl entièrement son ime:
4 Pois-je me taire qnand je Tois écraser cette noble semence? Puis-je oublier les senrices que ce puissant bienfaiteur nous a rendus? Je le demande, moi, dont le mal ne réside pas dans une vague confusion d*idées , mais, au contraire, dans le don fatal d*y voir trop clairement, trop nettement, de ne me faire aucune illusion. Ne dois-je pas jeter un cri d'alarme, en voyant notre dynastie obsédée par je ne sais quel maléfice, s'acharner contre le plus énergique de ses peuples, contre celui à qui Tavenir garde la plus haute destinée, et non seulement le mépriser, mais rétoufler, mais lui arracher tout caractère propre, secouant jusque dans ses racines Tarbre séculaire de Tempire? Fondateur de cette Académie, il m'appartient aujourd'hui de parier. Tant que ma léte se tiendra droite sur mes épaules, tant que mon cerveau ne sera pas entièrement obscurci, tant que la lumière de mes yeux ne sera point voilée par la nuit éternelle, je garderai ferme mon droit de décider des règlements. Notre empereur finira, tôt ou tard, par comprendre que Tassimilalion de toutes les races de Tempire est une utopie de ses minisires: le jour viendra où toutes se détacheront: seule, la Hongrie, qui n'a aucune adinilé de race avec les autres nations européennes, cherchera accomplir ses propres destinées sous Tcgide de^ la dynastie royale ».
C'était on 1858. En 1859, avant même que la guerre éclalût, il prédisait la défaite, en montrait les conséquences: «11 est, disait-il, des crises qui mènent à la guérison, quand le malade n'est pas incurable ». 11 fil publier à Londres un livre dans lequel, sous une forme bizarre, humoristique, mais en même temps terrible, il trace l'histoire des souffrances de la Hongrie, esquisse l'avenir de son pays, et lui conseille une politique de concorde, parallèle mais non asservie à la politique aulri-