‹ L'homme de génieChapitre 66 sur 257 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

voulut à l'âge de 19 ans, vers la fin de 1807, se rendre auprès d'elle à Weîmar, elle lui écrivit:

< Je t'ai toujours dit qu'il me serait très ditricile de vivre avec toi; plus je t'observe de près, plus cette difficulté, du moins en ce qui me concerne, me parait s'ac» croilre. Je ne te cache pas que, tant que tu seras comme tu es, je supporterais n'importe quel sacrifice plutôt que de m'y résoudre. Je ne méconnais pas le fond de bonté qui est en toi, et, en vérité, ce qui m'éloigne de toi ne réside pas dans ton âme, dans ton intérieur: mais dans ton extérieur, dans tes vues, dans tes jugements, dans ta manière d'être au dehors: bref, je ne puis m'accorder avec toi en aucune chose qui regarde le monde extérieur. Ta mauvaise humeur même, tes lamentations sur les choses inévitables, ton visage sombre, tes opinions extravagantes, énoncées par loi comme des oracles et sans tolérer la moindre objection, m'oppriment, détonnent avec ma sérénité d'humeur et ne sont d'aucune utilité à toi-même. Tes discussions déplaisantes, tes lamentations sur la stupidité du monde et sur les misères humaines me donnent de mauvaises nuits et de méchants rêves (1) ».

Plus tard, il se sépara de plus en plus de sa mère et il allégua, comme raison, qu'elle n'avait pas respecté la mémoire de son père, qu'elle avait dissipé la fortune commune par ses prodigalités, et l'avait ainsi réduit à la nécessité de travailler afin de pourvoir à ses propres besoins. Un tel effort répugnait entièrement à son tempérament; et il cédait là encore à ce sentiment d'angoisse, qui, de son propre aveu, confinait si souvent avec la folie.

«Si rien ne m'inquiète, je suis tourmenté de la pensée ^u'il doit y avoir pour moi quelque chose de caché. Misera ^^onditio nosira (2) » .

<1) GwiififiR, p. 26.

<^) Memorabilien, p. a32.

134 PREHIÈEE PAATIE

En 181 -i Schopenhauer abaodoDoe Weimar pour achever son grand ouvrage. Il est ooniaîocu qii^il peut et doit ouvrir, le premier, ruiiiqae voie capable de guider vers la férité les hommes d'esprit et de cœur: il sent s'agiter en lui plus que la pare scieBce: il a conscience comme d*ua démon (éàm^miseheM). Déjà, en 1813, il avait éorit:

< Sous ma main et plus encore dans ma pensée , mûrit un travail, une philosophie qui sera en même temps Téthique et la métaphysique, séparées jusqu'ici avec si peu de raison, comme l'homme a élé divisé en âme et en corps. L^œuvre grandit et se concrétise graduellement et lente* ment comme le fœtus dans le sein maternel: je ne sais ce qui en sortira d^abord ni en dernier lieu.

» Ten reconnais un membre, un organe, une partie après l'autre, décris sans rechercher quel fait peut en résulter, car je sais que tout provient d*un seul terrain : ainsi se réalise un sptème organisé et vivant.

» Je ne saisis pas Tensemble de l'oeuvre, de même que la mère ignore le Tœtus qui se développe dans ses entrailles, mais le sent Trémir en elle. Mon esprit tire sa nourriture du monde, par l'intermédiaire de Tinlelligence et de la pensée; cet aliment donne i mon œuvre un corps: et cependant je ne sais pourquoi cela arrive en moi et non chei d*autres êtres qui reçoivent la même nourriture.

» Oh hasard ! souverain de ce monde de la pensée , laissemoi vivre et demeurer tranquille encore quelques années, car j'aime mon œuvre comme la mère aime son enfant. Ouand elle sera mûre et produite à la lumière, alors exerce ton droit et revendique l'intérêt du délai accordé. Mais si, dans ce siècle de fer je succombe avant cette heure, oh! puissent ces principes qui n'ont pas mûri, puissent ces études être accueillies du monde telles qu*elles sont: en elles apparaîtra peul-éti^ un esprit d'affinité, qui apprendra à en disposer et à en réunir les membres».

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