‹ L'homme de génieChapitre 68 sur 257 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Âpres avoir remis son livre à l'éditeur, il s'empressa de partir pour Tltalie, sans en attendre même la publication, avec la foi org^ueilleuse qu'il avait livré à Tunivers une révélation.

A cette époque se développa en lui le délire des grandeurs. Les troubles subis alors par son esprit se révélèrent plus tard. Il écrivait que <( dans l'ensorcelante Venise, les bras enchanteurs de l'amour le tinrent longtemps enchaîné, jusqu'à ce qu'une voix intérieure lui commandât de s'en délivrer et de porter ailleurs ses pas ». — «c Si je pouvais seulement satisfaire mon envie de contempler la race des crapauds et des vipères comme mes semblables, je serais consolé ».

Pendant qu'il oscillait ainsi entre l'excitation et la dépression psychique, il apprit la faillite de sa maison de banque. On comprend quelle profonde douleur une telle nouvelle dut lui causer: il était désormais réduit à la nécessité de vivre de la philosophie, lui dont l'ambition était de vivre pour elle. — Deux fois il essaya d'être privâtdocent à Berlin: mais il dut y renoncer; le succès ne répondait pas à son attente. Ses violentes attaques contre les contemporains, lui aliénèrent les auditeurs. Ses discussions passionnées, son obstination à soutenir des jugements bizarres, émis comme des oracles, rendirent précaires ses relations personnelles avec ses amis et avec tous les savants.

L'invasion du choléra, qui se produisit au commencement de 1831 , acheva de le troubler.

Schopenhauer avait déjà, dans la nuit qui sépara Tannée 1830 de l'année 1831, eu un rêve, qu'il considéra comme une prophétie, et suivant laquelle il devait mourir dans le courant de l'année qui allait commencer.

<Ce rêve, écrit-il dans ses Co^t/a/a, contribua beaucoup à me faire quitter Berlin, dès l'apparition du choléra en 1831. A peine élait-je arrivé à Francfort-sur-lc-Mein que

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j*eus une apparition d*esprits très distincte. C'étaient, comme je le pense, mes ancêtres : ils m'annonçaient que je survivrais à ma mère, alors encore vivante. Mon pére, qui était mort, portait une lumière à la main». — Celte hallucination accompagnait une véritable affection pbsychique, et, en effet, Schopenhauer tomba, précisément à cette époque de sa vie, c dans une profonde tristesse; il passait même des semaines entières sans parler à homme vivant».

Les médecins eurent des craintes fort graves et ils insistèrent tellement qu'ils l'amenèrent à changer de climat et à se transporter à Mannbeim. Plus d'un an après, il retourne à Francfort et la période aigûe de sa maladie semble avoir pris fin. Pourtant, il en conserva des restes, comme son attitude originale, son habitude de gesticuler et de se parler à lui-même à haute voix à travers les rues de la ville ou même à table d'hôte, son envie haineuse à l'égard cdes philosophastres Hegel, Schleiermacher et de semblables polissons, qui brillaient comme autant d'étoiles au firmament de la philosophie et maîtrisaient le marché philosophique ». — Il les accusait de l'avoir privé des louanges et de la renommée qui lui étaient dues, en gardant, avec préméditation, le silence sur son œuvre. C'était là l'idée fixe qui, à l'égal de l'idée de son infaillibilité, se riva dans son esprit, même lorsqu'il parut revenir à un étal relativement normal, grâce à la renommée qui, après une attente de trente années, couronna enfin son nom et ses ouvrages.

A vrai dire, la manie des grandeurs, et la mélancolie, accompagnées de rage maladive, née de l'idée des persécutions, se déclarèrent en lui dès l'enfance.

A 6 ans, il croit que ses parents veulent l'abandonner.

Étudiant, il est costamment morose.

Une des choses qui lui causent le plus de peine, c'est le bruU, surtout lorsqu'il est produit par le fouet des voi*

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