XX INTRODUCTION
Mais les dernières recherches tératologiques, celles de Gegenbauer surtout, ont établi que les phénomènes de régression atavique n'indiquent pas toujours une dégradation véritable, mais que, bien souvent, elles compensent un développement considérable, un progrès accompli dans d'autres directions :
Les reptiles ont plus de côtes que nous; les singes, les quadrupèdes possèdent un plus grand nombre de muscles que nous, et un organe entier (la queue), qui nous manque. C'est seulement, en perdant ces avantages, que nous avons conquis notre supériorité intellectuelle.
Cela posé, toute répugnance à l'égard de la théorie de la dégénérescence disparaît aussitôt. De môme que les géants payent le rançon de leur haute taille par la stérilité et par la faiblesse relative de l'intelligence et des muscles, ainsi, les géants de la pensée expient, par la dégénérescence et par les psychoses, leur grande puissance intellectuelle. Et c'est pour cela que les signes de la dégénérescence se rencontrent encore plus souvent chez eux que chez les aliénés.
D'autre part, cette théorie est entrée aujourd'hui dans une voie si certaine, elle concorde si entièrement avec mes études sur le génie, qu'il m'est impossible de ne point l'accepter et de n'y point voir une confirmation indirecte de mes propres idées.
C'est en cela que me paraît résider toute la nouveauté de cette édition; et c'est pourquoi j'ai osé lui donner un titre indiquant mieux le rapprochement du but, la solution du problème sur la nature du génie.
C'est ce que me permettent d'espérer les caractères de dégénérescence nouvellement découverts (1), — et plus encore l'incertitude des théories qu'on avait avancées, tout d'abord, en vue de l'explication du problème du génie.
Ainsi, Joly afBrme, dans une formule par trop commode : « qu'il n'est môme pas nécessaire de réfuter l'hypothèse de la folie dans le génie », car, dit-il, « la force n'est point faiblesse, la santé n'est point maladie; et d'ailleurs les cas cités en faveur de ces hypothèses ne sont que des cas particuliers ». (Psychol. du Gi^nie. Paris, 1883).
(1) Lire : Magnan, Antmles Mcdico-psychologiques ; 1887. — Ixdmbroso, Les Trois Tribuns, p. 3 à 9, 16 à 2% 148 à 150. — Siury. Études cliniques sur la folie h^Wditaire. 1880.
INTRODUCTtON
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Mai* |p niiHiocia ne sait-il point qup, bien soiivenl, la force chez I« iférreux, chez le délirant, cliez l'épi laptique e^i précisément un inlimle maladie î — Quant & la seconde objection, elle tombe, dès que les Taits m montrent assez nombreux pour remporter sur les «mptioiu.
It eSl certain qu'il y a eu des génies présentant Je complet éf|iii- Ubn des (îicultée iDieliectiielles, mais ils olfraiont alors des défauts iutt rsflcctivitë, dans le sentiment; personne ne s'en apercevait. •m platùt, personne ne l'enregistrait — voilà tout.
—Jusqu'à ces dernières Bnnôes, les historiens, beaucoup plus chronigueun que psychologues, trte soucieux de nous transmettre les iieatuKs et lee fastes des princes ou des peuples, et. les guerres, qai ont tant •l'importance aux yeux du vulgaire, ont négligé tout » gui touche a la physiologie de la pensôc; ils ne nous ont jamais, •«presque jamais, informés des affections et des caractères de dé- Sroéreioence qui ont frappé la famille ou la personne même des bniumes de génie; et la vanitiS, qui est extrême chez ces derniers, H» leur a jamais permis, sauf ft un petit nombre d'entre eux, (Carha, Konssean, S. Mîll, Kenan). de nous livrer de semblables révélitioQ». — Si un familier n'avait, par hasard, surpris, une seule fobS Richelieu en proie au délire épileptîque, qui aurait jamais pu •"«n dimterî Et qui. donc, sans les récents mémoires de Uerti et de Mifor, aurait cru que Cavonr eût, par deux fois, tenté de se donner 1» Diortî — Si Taille n'avait été un des rares écrivains qui ont ninpris de quel secours est la psychiatrie dans l'étude de l'histoire, il n'aurait certes jamais pu surprendre ces traits qui attestent ft ton» la folie morale de Napoléon. La femme de Carlyle, avant de moarir, écrivit le récit de ses tortures ; mais peu d'épouses en font latant, et a vrai dire, peu de maris s'empressent de publier de semblables mémoires. — Combien de personnes voient encore un être aniïiiliqiic dans le célèbre peintre Aiwosowski, cet homme qui serimri des centaines de pauvres, mais laisse mourir de faim sa femme et sas nisF
Il tout ajouter que la folie morale et l'épilepsie, qui se rencontitoi le pins souvent dans le génie, sont, parmi les formes d'aliénaiioa. les plus ditSciles à contrôler, de telle sorte qu'elles sont Uen ■OQVent niées par le plus grand nombre, pendant la vie même. alen qu'elles apparaissent évidentes à l'aliénlstc.
XXll INTRODUCTION
N*y a-t-il pas encore des hommes d'une véritable valeur qui mettent en doute la folie du roi Louis de Bavière (1) et qui même la nient ouvertement?
D'ailleurs, il n'y a^ jamais, dans la nature, de cas individuels; tous les cas particuliers sont l'expression et les effets d'une loi, sont, comme l'on dit en statistique, le point d'une série. Et le fait, désormais certain, admis par tous, que certains grands génies ont été des aliénés, nous permet de présumer l'existence, à un moindre degré il est vrai, d'une psychose chez les autres génies.
Mais il y a, ajoute Joly, beaucoup de génies précoces, comme Raphaél À 14 ans, Mozart k 6, Michel-Ange à 16; et il en est de tardifT qui ont des caractères spéciaux comme AlÛeri. C'est vrai — l'originalité précoce est nn des caractères du génie; — mais, précisément parce que le génie est une névrose, — un traumatisme, une intoxication, peuvent le provoquer, môme à un âge tardif; et comme toute névrose, qui dépend d'une irritation de l'écorce cérébrale, il peut prendre des aspects différents, suivant le point atteint, tout en conservant la même nature.
En effet les très rares génies d'un âge mûr, gardent des carac tères qui leur sont propres.
Hailes, dans un livre fort loué: Essai sur le génie dans Vart, prétend que le génie soit une continuation des conditions de la vie commune; ainsi, comme nous faisons tous de la prose, nous aurions tous un peu de génie. Mais alors, comment se fait-il, lui objecte avec raison Brunetière (2) qu'un seul soit grand peintre ou grand poète, et pas tous les autres? Et comment tant de philosophes affirment-ils, et cela est bien vrai, que le génie consiste dans le développement exagéré d'une faculté de l'esprit aux dépens des autres?
C'est un monstre, disent les autres. --Eh ! bien, même les monstres ont leurs lois tératologiques, bien définies.
Selon Brunetière (2), « le génie ne peut point être soumis à de« lois parce qu'il est la plus haute manifestation de l'humanité, et parce qu'il s'agit d'une individualité : et le pouvoir de la science finit, selon lui, là où commence l'individualité : le génie et la sainteté n'auraient pas de lois parce qu'ils sont des cas particuliers : la sainteté ost la vertu plus quelque chose que n'a pas l'homme vertueux >.
(1) I»K K ;nz:h. L'œuvre d'un fou, Koma, 18^.
(2) lii'LW tlt\s Deux Mandes. 188 5.