Chapitre Premier
EXEMPLES DE FOUS DE GÉNIE LITTÉRAIRE, POETIQUE, HUMORISTIQUE, etc. — Les journaux des hospices d'aliénés. — Résumé. — Passion. — Atavisme.
Le lien que nous avons démontré exisler entre le génie et la folie est confirmé par la surexcitation de Tintelligence et par la vraie génialité temporaire, qu'on observe, bien de fois, chez les fous.
Il semble, écrit Ch. Nodier, que les rayons, si divergents et si éparpillés, de Tintelligence malade, se resserrent tout à coup en faisceau, comme ceux du soleil, dans une lentille, et prêtent alors aux discours du pauvre aliéné, tant d'éclat, qu'il est permis de douter qu'il ait jamais été plus savant, plus clair et plus persuasif, dans l'entière jouissance de sa raison. (Ch. Nodier, Les Bas bleus; 1846, p. 217).
La folie, écrivait Gautier(i), t qui creuse de si énormes lacunes, ne suspend pas toujours toutes les facultés. La quantité est souvent fort bien observée dans des poésies d'une démence complète. Domenico Theotocopuli, le peintre grec dont on admire dans les églises d'Espagne, des chefsd'œuvre était fou. Nous avons vu en Angleterre des combats de lions et d'étalons en fureur, exécutés par un aliéné, sur une planche avec une pointe de fer rougie au feu, et qui avaient Tair d'une esquisse de Géricault frottée au bitume )>.
Sous rinfluence de la folie « un paysan ignorant fera des vers latins; un autre parlera tout à coup un idiome qu'il n'avait jamais appris, et ne pourra plus en dire un mot dés qu'il sera guéri; une femme chantera des hymnes et des poésies latines qu'elle n'avait jamais connues; un enfant blessé à la tête fera des syllogismes en langue allemande et ne pourra plus proférer une seule expression de celte langue dès qu'il ne sera plus malade (!2) >.
Winslow connut un gentilhomme, incapable dans l'état normal de faire une simple addition, et qui, dans les accès de manie, devenait un mathématicien excellent. Ainsi une femme, poète à l'asile des aliénés, redevenait, à sa guérison, une ménagère paisible et prosaïque.
Un monomaniaque de Bicôlre se plaignait, avec ces beaux vers, de sa détention:
« Ah ! le poète de Florence N'avait pas, dans son chant sacré Rêvé l'abîme de souflfrance De tes murs, Bicêtre exécré (3) ».
(1) TuÈaHPiLR Gaxttier. Voyage en Italie. Paris, Charpentier, 1880.
(2) Trklat. Recherches historiques sur la folie, p. 81. Raris, J.-B. Bail' lière, 1839.
(3) MoREAU. Psychologie morbide. Paris, 1859.