‹ L'homme de génieChapitre 97 sur 257 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Esquîrol raconte d*uD maniaque qui inventa un canon pendant la période ai^e de sa maladie, canon qui vint ensuite adopté.

More!, soignait un fou sujet à des vrais hébétements intermittents, qui, dans les périodes de lucidité composait de belles comédies.

Marcé pai*le « d'un malade, John Clare, qui y déraisonnait dès qu'il abordait la prose, mais qui s*est élevé, dans des élégies tendres et mélancoliques, à une rare perfection de style et aux pensées les plus choisies... (1) ».

Leuret dit également, à propos de la manie : « Il m'est arrivé plusieurs fois de prendre une idée trop favorable de la capacité intellectuelle de quelques personnes, lorsque je n'avais pour les juger que la connaissance de ce qu'elles faisaient ou disaient pendant un accès de manie. Tel malade qui m'avait frappé par ses discours ou ses saillies, n'était plus, après sa guérison, qu'un homme très ordinaire et bien au-dessous de l'opinion que j'avais conçue de lui (2)».

Marcé a rapporté l'histoire d'une jeune femme qui était d'un esprit cultivé, mais d'une intelligence ordinaire, et qui, pendant le cours d'un accès maniaque, avec prédominance d'idées de jalousie, c écrivait à son mari des lettres qui, par leur éloquence, par le style passionné et énergique, pouvaient être placées hardiment auprès des pages les plus brûlantes de la Nouvelle Héloise. Une fois l'accès passé, les lettres redevenaient simples et modestes, et jamais, en les comparant aux autres, on n'eût cru qu'elles provenaient de la même plume (3) >.

La suractivité intellectuelle (écrit Dagonet) s'observe aussi quelquefois dans les formes dépressives de l'aliénation men-

(1) UkRct. D? la vcUeur des écrits des aliénés; Journal de médecine mentale. 1864.

(2) Ijeuret. Fragments psychoUyjiqties sur la folie.

(3) Annales médicc-psycholoffiques, tome m, p. 93, 1864.

taie, mais beaucoup moins sonvent que datis les formes expansives. Pour en donner la preuve il suffit de citer la lettre suivante, qu'une pauvre malade, affectée de délire mélancolique, adressait à son mari, instituteur de campagne. La lettre fourmillait de fautes d'orthographe; celle qui l'écrivait n'avait aucune éducjsition, et dans l'état normal elle n'avait aucune éloquence ; mais la maladie l'avait transformée, en développant ses facultés intellectuelles. Elle s'exprimait ainsi :

« Pourquoi le maître de l'univers ne m'a-t-il pas ouvert mon tombeau dans ma brillante jeunesse? Pourquoi, dans le même temps, ne m'a-t-il pas éloignée de toi, puisque tu ne m'aimais pas et que je fais ton malheur?

> Pourquois suis-je devenue mère ? Pour êtr^ malheureuse, plus que malheureuse, abandonner mes enfants qui me sont si chers... Pourquoi me haïs-tu? Quand je serais les pieds dans l'huile bouillante, j)B dirais encore: Je t'aime!...

» Pourquoi ne m'as*tu pas laissée mourir? To serais heureux, et moi, mes maux seraient finis... Mes chers enfants, avec leurs jeux, viendraient s'asseoir sur ma tombe. Je serais encore près d'eux ; je les entendrais encore, dans le sombre tombeau, dire: Voilà notre mère(l)!... ».

Si cette femme avait été nourrie de la lecture de Chateaubriand, elle n'aurait pu s'exprimer avec plus de poésie et d'imagination.

€ On a vu, dit Tissot, un jeune homme à qui son précepteur n'avait jamais rien pu apprendre et qui ne savait pas joindre, comme on dit, l'adjectif au substantif, parler latin sans hésiter, après quelques jours de fièvre maligne, et développer des idées qui jusque-là ne l'avaient point frappé (2) >.

(1) Annales mf^dico-psychologiques, 1850, p. 48; Parchappe. Symptomatologie de ta folie.

(2) T1980T. Des nerfs et de leurs maladies, p. 133.

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