SCÈNE IV
RAGOTZI, FRANTZ.
FRANTZ.-—Je suis enchanté que monseigneur vienne à Rheïinstald. Ce voyage va me procurer le plaisir d’embrasser mon cher Jules.
RAGOTZI.—Ton fils? oh! sans doute, il accompagnera le duc! Sais-tu que Son Altesse l’aime beaucoup ?
FRANTZ.—Hé! qui ne l’a: neraït point ? Jules | hot toutes les qualités, toutes les vertus.
l est fait pour être la gloire de son père.
RaGoTzi.—Oh! ça, c’est vrai, c’est le meilleur garçon de la terre... Un bon cœur! la plus belle âme! et avec ça brave comme un César!
I] faut Le voir un jour de bataille, ah ! morbleu ! comme il y va. Cependant depuis quelque temps, il m’a l’air un peu inquiet, je crois qu’il se doute de quelque chose et il a raison. En effet, tiens, entre nus, il est bon que tu le saches, il est jalousé.
FRANTz.—Jalousé !
RaGorzi.—Oui.
FRANTZ.—Par qui?
RAGOTzI.—Par qui? Devine...
FRANTzZ.—Je ne sais.
RaGorzi.—C’est par l’infâme Hermann, le ministre actuel de l'électeur. Ce fourbe ne pouvant éclipser son mérite, est jaloux de sa
gloire. Il ne peut souffrir l'estime que l’électeur a pour lui et l’affection extraordinaire que notre jeune prince, l’aimable Auguste, ne cesse de lui témoigner. D'ailleurs il a des soupçons sur son origine... et il prévoit avec raison que Jules sera un jour l’allié des princes.
FRANTZ.—Malheureux Jules !
RaGoTzi.—Cela t’afflige? Tu n’es pas raisonnable ; moi, je suis persuadé que Jules ne sera jamais à plaindre. Il a su gagner la confiance du
rince et l'estime du peuple. A vingt-deux ans, il a, par son courage et son habileté, délivré l'Etat de ses ennemis ; il a sauvé la vie de son souverain ;il s’est couvert de gloire dans la dernière campagne contre les Bavaroïs, et le duc oubliant l'obscurité de son origine pour ne voir que la noblesse de son âme, vient de l’élever aux premières dignités de l'Etat. Rassure-toi, Frantz, le prince sait trop bien apprécier le vrai mérite pour ne pas faire le bonheur de | cet intéressant jeune homme.
FRANTZ.—Que d’infortunes l’attendent! Ragotzi, je puis me fier à toi. Eh! bien, Jules n’est point mon fils.
RaGorTzi.—Je m'en doutais, je lui trouvais trop d’esprit pour te croire son père.
FRanTz.—Tu plaisantes? Maïs sa position me fait frémir. Le duc ne pourrait sans indignation se voir redevable à un homme dont la naissance. .
RaGorzi.—Tu m'impatientes, morbleu! avec ta naissance... Parce qu’un homme est né dans l’obscurité, est-ce une raison pour ne pas employer ses talents, pour ne pas le mettre à même de réparer l'injustice du sort? Si l’on
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avait pensé comme cela, combien de héros, dont le monde se glorifie, seraient à jamais demeurés dans l'oubli? Si l’on avait pensé comme cela, un capitaine recruteur ne serait pas venu m'arracher de mon village pour me faire entrer au service de l’empereur. Je n'aurais pas vu vingt-deux batailles et dix-huit sièges, aux- .. je me suis distingué. Tiens, mon cher
antz, Jules a déjà le titre de général... et qui sait ? 1l deviendra peut-être un grand prince! je suis bien devenu sergent, moi, après quarante années de service !
FRANTZ.—Mais si Jules était fils d’un homme dont le duc a proscrit la tête, dont il a flétri la mémoire... ÿ |
RaGoTzi.—Que me dis tu?
FRANTZ.—La vérité As-tu connu le malheureux comte Gérald ?
Ragorzi.—Ce brave homme qui était ministre du duc, qui fut accusé de trahison, condamné à mort, qui parvint à s'échapper, et dont on n’a pas entendu parler depuis vingt ans ?
* FRanTz.—L’'as-tu connu ?
Ragorzr.—Assez pour le plaindre den’avoir pu confondre ses accusateurs.
FRANTzZ.—Jules est son fils.
Ragorzi.—Son fils!
FRANTZ.—Il était mon maître; je lui devais tout. Lors de sa proscription, il me confia son enfant, et disparut sans que jamais j’aie pu savoir ce qu’il était devenu.
RaGorzi.—Jules, le fils de Gérald !... Tant mieux, morbleu !... Tu ne lui as pas révélé le secret de sa naissance ?
—12— , FRANTzZ.-—Pas encore. | :
RaGorzi.—Il faut le faire. Il faut que Jules
plaide auprès du duc la cause de son père,
qu’il fasse reconnaître son innocence, morbleu !
J’ai peu d'années à vivre, j'en donnerais la
moitié de bon cœur pour voir l’honnête Gérald
triompher de ses ennemis!