‹ L'homme de lettresChapitre 3 sur 7 · III · texte numérisé non relu

III

— C'est la même chose pour nous, répondit Léon en souriant d'une façon de débauché vaniteux.

— Ainsi, dit Hispidus, tu es sur de loi?

— Sûr de moi, si vous l'êtes de vous-mêmes, et si vous êtes gens à me garantir de la fureur du peuple , si par hasard il découvrait la fraude.

— Ne crains rien ; nous serons protégés par les soldats du comte de la ville, le sénateur Crispus : quoique sa femme l'ait converti à la religion romaine, il est toujours secrètement des noires, et il sait que le roi Théudis serait ravi de voir effacer la renommée de Grégoire par celle de notre maître Cyrola, parce que Grégoire était frère de la mère d'Attale, et qu'il est assez vénéré pour faire un parti puissant à son neveu, si celui-ci laissait croître SCS cheveux, et si son ambition et son intelligence croissaient avec eux. Mais je le parle

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de choses qui ne te soucient guère, et j'oublie que l'heure du repos est venue : suis- moi.

— Non, dit Léon ; je serai mieux dans cette salle : j'amasserai dans un coin les feuilles du sol et je dormirai sur ce lit. Au jour naissant, lorsqu'il me faudra sortir de la ville pour y rentrer plus tard en habit de pèlerin, je ne courrai pas le risque d'être rencontré par les serviteurs de l'évéque en parcourant le palais.

— Comme tu voudras, dit Hispidus ; songe à demain*.

* A ce qn'on voit, les claqnears de nos théâtrei et les conversions de la restauration , si plaisamment rapportées dans tes Soirées de Neuilly, sont dune assez vieille invention. Les applications changent, les calculs de vanité ou de misère de l'homme ne changent pas. Voyei, au reste, pour l'exactitude de ces détails, Grégoire de Tours et le moine de Saiot-Gall.

Le camérîer se retira, et Léon demeura seul avec le dormeur. II s'approcha de lui el lecoutempla long-temps avec curiosité et intérêt, avec plus d'intérêt que de curiosité. A voir le beau visage blanc et rose du jeune endormi , son front élevé, son nez purement dessiné, sa bouche aux lèvres minces, il était impossible de croire qu'il n'y eût sous cette noble enveloppe qu'une âme insensible et un esprit abruti. Le mendiant était demeuré silencieux el debout devant ce malheureux en proie à des pensées qui l'agitaient fortement, lorsqu'un

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long soupir échappé de sa poitrine éveilla tout à coup le dormeur. A ce soupir le jeune homme se dressa vivement sur son séant, et deux clartés vives et rapides comme deux éclairs frappèrent le regard du mendiant. C'était un rayon de la lampe reflété sur un poignard que le jeune homme tira de son sein, c'était une étincelle de colère qui s'échappa de ses paupières entr'ouvertes, Léon lui fit signe de se tenir tranquille, et à ce geste, le poignard et le feu de l'intelligence tombèrent, l'un de la main d'Attale, l'autre de son regard. Un rire stupide se montra sur ses lèvres. Baburrus se reprit à regarder Attale avec une pitié mêlée de désespoir. Enfin celui-ci lui demanda d'une voix sourde et épaisse:

— Pourquoi me regardes-tu, chien?

— Un chien regarde bien un évéque, dit Léon en s'appliquant ce bon mot juif qui avait sauvé la lêle de Samuel un jour qu'il avait

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osé lever les yeux sur Chramne, fils de Théo-

dorîc.

— Mais je ne suis pas évêque, dit Âttale; attends que je le devienne.

— Est-ce qu'un fils de roi devrait jamais 1 être !

A ces mots, le Visigolh jeta ses yeux au visage du mendiant; son regard semble vouloir percer l'enveloppe de l'homme et descendre jusqu'à son cœur pour y découvrir le vrai sens de ses paroles. Mais presque aussitôt il reprit son regard hébété, son rire stupide, et ne parut plus faire attention à rien. Léon garda un moment le silence, puis il reprit lentement et en appuyant sur ces mots :

— A quoi penses-tu, Attale, fils d'Alboin, iils d'Amalaric , neveu du saint évêque Grégoire.

Un nouveau regard intelligent et inquisiteur, un nouveau rire stupide et forcé furent

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la première réponse à celle question; puis Attale ajouta :

— Je pensais qu'en te crevant les yeux avec ce poignard, le miracle de Cyrola serait bien plus grand si demain il te rendait la vue par ses prières, et que mon oncle Grégoire serait bien attrapé.

— Ton oncle Grégoire, dit Léon, est un chrétien juste et saint, qui ne cherche point à tromper le peuple par des mensonges coupables, quoique ses prières demandent tous les jours au ciel un miracle non moins grand que celui que Cyrola veut montrer demain sur la place publique.

— Veut-il, dit Attale, faire chanter sur Ion cadavre les prières des morts par les corbeaux de la campagne, comme firent ceux à qui on livra le corps du martyr Lerdat ?

— 11 Veut, dit Léon, rendre, comme Cyrola, la clarlé à un;aveugle et la force à un impo-

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tent; mais cette clarté est celle de l'esprit,

cette force est celle de l'âme.

— La clarté de l'esprit et la force de l'âme, dit l'idiot avec un accent particulier, se dénotent souvent par ces deux qualités du corps.

— Sans doute reprit Baburrus ; mais Grégoire ignore si celui pour lequel il implore le ciel a des yeux pour reconnaître ce qu'il a connu, et une main forte pour porter le fardeau qu'on veut lui remettre?

Léon s'arrêta et porta tout autour de lui un regard inquiet et scrutateur; il alla vers l'endroit où était déposé son manteau, et en tira l'objet qui s'y trouvait caché; puis, revenant vers la couche d'Attale, il découvrit sa poitrine d'une main, tandis qu'il lui tendait cet objet de l'autre; puis il ajouta lentement:

— Que celui qui a des yeux reconnaisse , que celui qui a de la force prenne le fardeau.

Àttale se leva lout-à-fait, et posant l'index

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delà main gauche sur la poitrine du mendiant, et saisissant de la droite l'objet qui lui était présenté, il répondit d'une voix basse, mais résolue :

— Ceci est la blessure qu'a reçu le référendaire Sismond en enlevant le jeune Attale de son lit, et en le défendant contre les assassins de Théudis, une nuit que la ville d'Atles fut envahie par les Francs ; et cela est l'épée d'Amalaric, aïeul d'Attale.

— Et qui suis-je? dit Léon dont la voix vibrait d'espérance.

— Tu es mon serviteur fidèle, dit Attale.

— Et toi?

— Je suis le roi des Visigots, dit Attale en arrachant son capuce et en laissant flotter sur ses épaules ses longs cheveux blonds qui se déroulèrent comme un drapeau , et en élevant audessus de la tête de l'inconnu la lourde épéc d'Amalaric.

— Tu es notre roi véritablement, dit SIsmond en s'agenouillant devant Attale : Dieu a entendu les prières de son serviteur Grégoire, et le miracle est opéré.

— Le miracle de Grégoire, dit Attale, est comme celui de Cyrola ; car Attale a su faire pour l'esprit et l'âme ce que Léon Baburrus a fait pour les yeux et le corps; voilà cinq ans qu'il joue l'idiot et le dormeur, comme Léon doit jouer demain l'aveugle et l'impotent. Et maintenant que viens-tu m'annoncer?

— Les temps sont venus, dit Sismond; tous les peuples de la contré<3 sont las du gouvernement de Théudis, q-^- les charge d'impôts pour vivre dans l'oisiveté et le luxe des empereurs de Constanlinople dans sa ville de Sarragosse, et qui les abandonne aux attaques de toutes sortes d'ennemis. Voici un mois qu'il a été averti que Théodebert, fils de ïhéodoric*,

1 Nommé Thierry daat) quelques histoires.

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l'un des rois francs qui occupent le nord des Gaules, vient avec des cavaliers, des hommes de pied et des chariots armés pour dévaster nos campagnes et abattre nos villes, et il est resté au milieu des festins, sans prêter l'oreille aux demandes du peuple. Tous appellent donc un chef pour les mener au combat et les défendre de l'invasion des barbares. Ce chef, c'est toi : si tu veux te lier avec eux, ils s'enchaîneront à toi; si tu veux combattre pour eux, ils mourront pour toi.

— Dis-moi d'abord quels sont les auxiliaires qui se présentent pouï* ma cause? dit Attale.

— Les premiers 3t les plus puissans sont les sénateurs visigoths, les autres sont les évêques de la foi catholique ; les derniers et les plus nombreux sont les sénateurs romains*.

* On cutendait par KomaïQS les Gaulois propreineul dits qui, jusqu'à Tinvasion des peuples dn uord, Tivaicnt sous la

•—Et maintenant, dit Attale, que demandent mes frères? que veulent mes évêques? que désirent les tributaires?

— Les chefs de notre nation, dit Sismond, démandent que le roi ne se réserve dans le butin des villes et des camps vaincus qu'une part égale à celle de cent leudes ou fidèles; qu'il ne puisse tuer nul homme libre sans jugement, et qu'il tienne tous les ans régulièrement l'assemblée des chefs pour décider de la guerre, du nombre ces combattans et de l'impôt que chacun doit payer. Les évêques veulent que les églises ne puissent être envahies par les soldats, même pour y surprendre les criminels; que les ornemens de l'autel ne puissent être fondus pour servir aux frais de la guerre; que les clercs ne soient point tenus de suivre les armées, et que les terres

doaiinalion romaine, ou plutôt tous les babitaas des provincca qui faisaient partie de l'empire.

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consacrées à la splendeur de la religion et à l'entretien des écoles ne soient frappées d'aucun impôt. LesPiomains souhaitent qu'on leur laisse la faculté d'élire leurs consuls et leurs magistrats , et tous exigent la liberté de choisir leurs évêques , sans que le roi puisse leur imposer ceux même qui seraient désignés par le saint pontife.

— Cela étant, dit Àttale, je suis l'homme de ces hommes, le roi de ces peuples; car je veux être le frère des guerriers , le fils des évêques et le père des vaincus. Ont-ils convenu des gages de notre alliance? que me demandentils?

— Les chefs demandent ta parole, les évêques ton serment, les Romains ton union avec une fille de leur nation.

— Je donnerai ma parole sur ma francisque, je jurerai sur les saints évangiles, mais je ne mêlerai pas mon sang à celui des esclaves ,

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dit Attale vivement et en devenant rouge jusqu'au blanc des yeux.

Léon sourit, et après un moment de silence, il reprit :

— Attale, ne t'emporte pas ainsi; on laissera â ton choix telle liberté que tu désireras; et puisque ton œil reconnaît si bien ce qu'il n'a vu qu'une fois , peut-être s'arrêtera-t-il avec joie sur le visage qu'il a si souvent regardé.

Attale devint plus rouge qu'une cerise, et son œil de lion se baissa devant l'œil de serpent de Léon Baburrus; puis il ajouta:

— Je sais que Papilia est une fille romaine ; mais ce serait mal commencer mon règne que de l'enlever par la force, et toi, qui connais si bien les hommes et les choses , tu n'ignores pas que je ne l'obtiendrai jamais de Priscus, son père ; cet homme est dévoué corps et âme à Théudis ; sous un faux semblant catholi-

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que, il est un des soutiens de l'hérésie d'Arius. C'est un homme fécond en rases et en mensonges, à la foi duquel il est impossible de se livrer.

— Aussi n'est-ce point sa foi que nous avons invoquée, mais celle de Déteurie, son épouse; et comme il est, ainsi que tu le dis, un homme de ruses et de mensonges, c'est par le mensonge et la ruse que nous obtiendrons de lui sa fille Papilia.

— Me diras-tu cette ruse?

— Le jour vient, 'répondit Sismond, et je n'aurais pas le temps de te l'expliqner. Prends ces bracelets d'or, ce collier d'or, attache-les à les poignets et à ton cou. Ceins ton épée , laisse flotter tes cheveux et viens ahisi demain sur la place publique. Lorsque Priscus passera pour se rendre dans le basilique où doit prêcher Grégoire, approche - toi de lui, et après l'avoir humblement salué, parle -lui

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avec douceur et demande-lui sa fille. Qu'il l'accepte ou non, qu'il te refuse avec colère ou avec politesse, ne t'emporte pas et ne laisse rien voir sur ton visage de ce qu'il l'aura répondu. Fais seulement en sorte d'être remarqué sous ton nouveau costume par un grand nombre d'habilans. Je te rejoindrai après la messe à la porte du pont, et t'expliquerai ce qui nous restera à faire. Cache tous ces objets, jusqu'à l'heure où Cyrola sera sorti de son palais, et tâche d'être avant lui sur la place publique. Adieu.

Les deux Yisigols se serrèrent les deux mains en signe d'alliance, et Sismond s'échappa par les portes étroites qui menaient hors du palais.

Le lendemain venu , c'était un dimanche , une grande aflluence de peuple encombrait les rues de la ville , se rendant aux diverses églises pour y entendre prêcher les deux évêques, chacun se dirigeant vers celle où l'appelait sa croyance et ses affections; tous dans cet esprit commun à l'homme de tous les siècles d'aller chercher des discours pour soutenir sa croyance plutôt que des raisons pour l'éclairer; les sénateurs romains traversant la foule dans leurs litières, les Yisigoths arrivant sur leurs

chevaux portant leurs armes qu'ils ne quit-

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