III
taient jamais , plus semblables à des guerriers qui vont combattre qu'à des chrétiens qui vont prier.
Tout-à-coup il se fit un grand mouvement à l'entrée de la place où était située l'église des hérétiques qu'on était obligé de traverser pour se rendre à l'église catholique , située dans le faubourg. Ce mouvement était excité pour un vaste chariot appelé basterne et traîné par deux bœufs. Sur ce chariot étaient assises deux femmes vêtues de la tunique romaine de laine blanche , serrée à la taille par une ceinture de pourpre dont le nœud pendait jusqu'à leurs pieds chaussés d'un cothurne plein , tel que ceux des Grecs de Constantinople, et portant sur l'épaule la ehlamydc d'un bleu azuré. Toutes deux avaient le visage découvert, ce qui faisait voir que l'une d'elles était belle comme Junon, et l'autre comme Psyché.
LÉON RABURRUS. 1 19
QuelquesRomains, de ceux qui n'avaientpas encore courbé leur front sous l'eau du baptême, et les apostats qui l'en avaient essuyée pour retourner aux faux dieux se servaient de cette comparaison; mais les chrétiens disaient que l'une était belle comme Judith et l'autre comme Rachel. Ces deux femmes étaient Déteurie et sa fille Papilia.
A côté de leur chariot s'avançait sur un cheval magnifique par sa prestance, et par la richesse des ornemens qui le couvraient, le sénateur Crispus. Mais le peuple avait trop la coutume de le voir marcher avec cette pompe pour marquer un si grand élonnement de sa venue, si quelque chose d'extraordinaire n'eût attiré son attention. Ce qui appelait ainsi les regards de la multitude , c'était un jeune homme dont les blonds cheveux flottaient sur ses épaules et qui s'entretenait avec le sénateur; celui-ci lui répondait d'un air i muar-
rassé. Quelques-uns ne le reconnaissant pas demandaient quel était cet étranger qui portait la chevelure des rois ; ils demandaient quel prince était arrivé dans la ville. D'autres, qui avaient quelquefois vu Altale à l'église parmi les serviteurs de Cyrola , sans savoir qui il était , étaient encore plus surpris de son audace. Un long murmure accompagnait la marche du char et des cavaliers. Déteurie et sa fille considéraient le jeune Yisigolh avec une grande attention ; celle de la mère laissait percer une surprise soupçonneuse, celle de sa fille un étonnemenl joyeux.
Déjà quelques passans s'attroupaient et se communiquaient leurs soupçons, lorsque l'attention générale tut détournée par un nouveau cortège et par des cris aigus partis de la porte de l'église. C'était d'un côté l'évéque Cyrola qui s'avançait suivi d'une foule de peuple et précédé par son camérier, qui lui ouvrait pas-
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sage avec une longue baguette, de l'autre c'était un mendiant qui , assis sur une pierre , implorait la pitié des passans, disant qu'il était aveugle. C'est Léon Baburrus , disent quelques voix; depuis un an qu'il a quitté la ville, le ciel l'a encore frappé d'une nouvelle infirmité; il faut que cet homme ait commis un grand crime. Attale crut reconnaitre Sismond qui se couvrait le visage de ses mains ; il arrêta son cheval ainsi que le sénateur pour voir ce qui allait se passer, car la foule venait de faire un grand cercle autour de l'évéque et du mendiant. Un silence profond s'établit en même temps dans ce cercle, et l'on put entendre le camérier qui disait au mendiant :
— Que demandes-tu, misérable, et pourquoi pousses -tu des cris qui troublent toute la ville. Puis il le menaça de son bâton; mais le pauvre ne vit point ce mouvement et n'eu parut point ému.
— Je demande, répondit le misérable, qu'un saint homme appelle sur moi les bénédictions du ciel, pour me délivrer de la cécité qui pèse sur mes yeux, et des douleurs cruelles qui tourmentent mon corps et m'empêchent de marcher.
— Hélas , fit Hispidus en levant un regard hypocrite vers le ciel , il n'y a qu'un homme en celte ville dont .les pieuses intercessions puissent obtenir ce miracle du Seigneur. Mais il ne croit jamais avoir assez macéré son corps et flagellé ses sens pour adresser pour vous cette prière au Seigneur.
— Qui que vous soyiei, dit le mendiant, implorez-le pour moi , qu'il se laisse attendrir aux vœux d'un malheureux, car il y a sept nuit écoulées j'ai eu un rêve qui m'a annoncé la fin de mes tourmens. Un ange s'est montré à moi dans une nue éclatante, il a pris la parole et m'a dit : <• Va dans la ville de Béziers,
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et là tu trouveras un saint homme dont la prière te délivrera de tes maux. Celui qui te rendra la vue est celui dont le peuple doit suivre la parole comme préchant le vrai Dieu, et l'homme qui le premier frappera ta vue lorsque tu l'auras recouvrée est celui qui sauvera le peuple visigoth de la fureur des Francs et de la colère de Théodebert.
Après ces mots , le camérier se mettant à genoux devant Cyrola, lui dit :
— C'est à toi qu'est réservé ce grand miracle, ô seigneur! accomplis-le; écoute les lamentations de ce mésérable, et vois tout ce peuple à genoux qui t'implore.
En effet, un grand nombre de ceux qui étaient présens s'étaient mis à genoux, et joignaient leurs prières à celles d'Hispidus. L'é* véque hérétique, feignant alors d'être saisi d'un mouvement de sainte inspiration , leva les mains vers le ciel en remuant les lèvres
S comme s'il était en oraison ; puis il imposa les
mains sur la tête du mendiant, lui traça le signe de la croix sur le front avec de l'huile bénite, et lui dit à haute voix : « Lève-toi et marche, ouvre les yeux et regarde. » Mais le mendiant, au lieu de sentir le bienfait de cette prière, se mit à rouler les yeux d'une manière plus effrayante et se roula par terre en poussant des cris plus aigus.
— Oh! s'écriait-il, cet homme m'a cautérisé le front avec un fer rouge; mes yeux brûlent comme des charbons; c'est l'esprit de
l'enfer qui m'a touché. Je suis aveugle je
le suis.
Le peuple demeura interdit, et Cyrola, pâle de colère, jeta un regard terrible sur Hispidus.
Cependant le mendiant continuait ses contorsion, et Attale devinant la ruse de Sismond, se prit à rire à haute voix. Quelques-
LÉON BABURRUS. 123
uns de ceux qui étaient dans la vraie foi l'imitèrent et se moquèrent de l'évêque, tandis que ses partisans confondus n'osaient rien dire en sa faveur. Tandis que ces choses se passaient d'un côté de la place, un groupe d'hommes et de femmes la traversait dans un autre sens, accompagnant un vieillard vénérable. Ils étaient recueillis et semblaient vouloir éviter la foule toute concentrée autour d'un mendiant, lorsque celui-ci se mit à crier avec une voix sonore et une joie soudaine, et en désignant du doigt le vieillard qui passait :
— Oh! portez-moi de ce côté; il me semble qu'il s'en élève un air pur qui rafraîchit mon front et caresse mes yeux.
Et en disant ces mots, il rampait du côté où se trouvait l'évêque Grégoire, car c'était lui qui à ce moment se rendait à son église. Quelques hommes, émus de ce spectacle, s'emparèrent du mendiant et le portèrent vers le
saint évoque. Le peuple les suivit en foulc^ laissant Cyrola et son cauiérier confondus et n'osant déclarer la fourberie de Baburrus. Cependant, à mesure que le mendiant s'approchait de Grégoire, ses cris se calmaient et les souffrances semblaient diminuer. Enfin il fut déposé aux pieds du vertueux évêque , et celui-ci ayant demandé ce que voulait ce malheureux, un homme de la foule lui expliqua ce qui venait de se passer, et lui demanda se* prières pour rendre la vue au pauvre aveugle; mais Grégoire l'ayant considéré un moment se recula de lui, élevant la voix, il dit :
— Peuple, cet homme est un imposteur 1 Hier matin, il s'est présenté à ma demeure et m'a demandé l'aumône avec contrition ; mais hier ses yeux étaient clairvoyans, et son corps n'était pas ainsi tourmenté.
— Hélas 1 hélas l s'écria Baburrus, ceci est la vérité ; mais j'ai voulu tenter le Seigneur,
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et le Seigneur m'a puni. L'évêque Cycola m'a donné une forte somme d'argent pour contrefaire l'aveugle sur son passage et paraître ensuite guéri aux yeux de tous par la puissance de sa prière; mais à peine m'a-t-il touché, que véritablement mes yeux ont été privés de la lumière , et que mes membres se sont raccourcis. Grâce! grâce l je sens tout le feu de l'enfer dans mes veines.
— Cet homme calomnie Cyrola, s'écria une voix entre ses partisans; qu'on le dépouille et qu'on le fouette.
— Hélas î s'écria Léon, ce que je dis est la vérité, et voici le plus puissant témoignage que j'en puisse donner, car voici les vingt pièces d'or et le bracelet que j'ai reçu pour cette fraude.
— Ce bracelet est véritablement à l'évêque Cyrola, ajouta une autre voix; c'est un imposteur, il faut le chasser, et maudit soil celui
qui a été son inslrumenl dans ses fraudes
impies.
Un grand nombre de cris répondirent à ces paroles, et beaucoup répétèrent sur la tête de Baburrus : « Malédiction ! malédiction ! malédiction! »
— Ne maudissons point, s'écria Grégoire; car Dieu choisit souvent les plus humbles ou les plus coupables pour la confusion des ennemis de sa foi et le triomphe des vrais chrétiens. Cet homme n'a-t-il pas déjà servi à montrer l'iniquité de l'hérésie?
— Et il servira à montrer la justice de ta parole , si tu veux étendre sur lui tes mains et ta prière, dit Attale avec un accent inspiré.
— Obéis à celui qui vient de parler, s'écria Baburrus en tombant à genoux ; car cet homme est ton César, et Dieu t'a ordonné de lui rendre ce qui lui était dû.
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A ces mots, Grégoire resta stupéfait, car il ne. se doutait point de la ruse de Sismond, et il crut véritablement que le mendiant était inspiré de Dieu, en désignant ainsi Attale dont le sort était ignoré de tout le monde ; il leva donc ses mains sur Baburrus , et prononça les paroles suivantes :
— Les forces ne manquent pas à celui qui veut marcher dans la voie du Seigneur, et les ténèbres s'écartent des yeux qui aspirent les lumières de la foi.
A peine avait-il dit ces mots, que le mendiant se releva droit comme un homme leste et vigoureux. La foule surprise laissa échapper un long murmure d'étonnement et d'admiration. Cependant Léon tourna autour de lui un regard d'abord incertain, mais Joyeux ; puis, avant rencontré le visage d' Attale, il courut vers lui, et se prosternant à ses genoux, il s'écria :
i5o l'homme de lettres.
— 0 roi, je te rends grâce de l'ordre que tu as donné à ce saint évêque.
— Que fais-tu? cria une voix, et pourquoi appelles-tu cet homme roi ?
— Parce que c'est Altale, fils d'Alboin et petit-fils d'Amalaric.
— Attale! s'écria le peuple; est-ce là Attale l'idiot et l'insensé?
— C'est Attale, l'homme fort et sensé, dit Attale lui-même ; l'homme fort qui tirera pour vous défendre l'épée victorieuse d'Amalaric ! Et il brandit fièrement la lourde épée de son père. L'homme sensé, reprit -il, qui vous avertit que, si vous vous confiez à la foi du tyran Théudis pour yous défendre, vos villes seront bientôt en proie aux Francs du prince Théodebert, fils de Théodoric, votre ennemi.
De grandes acclamations répondirent à ces mots; et Grégoire s'étant approché d'Attale le considéra un moment, et dit :
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— Oui, tu es Attale, le fils de Babyla, ma sœur; tu es le vrai roi des Yisigoths, comme Jésus-Christ est leur vrai Dieu.
Ces paroles, après le miracle qui venait de se passer, touchèrent le peuple d'urre lumière soudaine sur ses devoirs; il poussa de grands cris de joie, et élevant Grégoire et Attale dans ses bras, il les porta dans l'église catholique, en répandant sur eux ses bénédiclions.
Dans ce tumulte, le mendian t Baburrus avait disparu, et Cyrola était resté seul dans son église avec son camérier Ilispidus. Après le service divin, Crispus se rendit secrèlement dans le palais de Cyrola , et l'ayant averti de ce qui se passait, il l'expédia vers Théudis pour que ce mauvais roi accourût et vînt s'opposer à l'élection d'Attale. Pendant ce temps, celui-ci ayant pleine confiance dans les avis de Léon Baburrus ou plutôt de Sismond, qui déjà l'avait si habillement servi, se rendit à la porte du
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pont. Depuis long-temps il y cherchait des yeux le mendiant déguenillé qu'il avait vu le matin sur la place, lorsqu'un guerrier, de cet âge mùr qui garde la vigueur de la jeunesse, s'approcha de lui et dit :
— La fidélité à tenir sa parole, et la patience pour attendre l'occasion sont deux vertus qui font les hommes forts. Me voilà, Attale, je viens te chercher.
Le prince eut grand' peine à reconnaître Léon Baburrus dans ce guerrier au visage fier et au port majestueux. Mais enfin, lorsqu'il se fut assuré que s'était lui , il le remercia de son amitié et lui demanda ses conseils. Sismond lui demanda de le suivre, et pendant la route il lui raconta comment il s'était dévoué, depuis dix ans , au rôle infâme qu'il jouait pour entretenir secrètement des relations entre tous les sujets de Théudis qui délestaient sa domination.
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'^- Une seule chose, dit-il, m'épouvantait, c'est qu'on n'eût véritablement abruti ton courage par d'infâmes traitemens; mais ma joie a été grande lorsqu'il a éclaté à l'aspect de cette noble épée. Cependant modères-en les transports dans les assemblées où je vais te conduire. Songe, mon fils, que la plupart de ceux qui vont te jurer obéissance, cherchent plutôt un maître à gouverner qu'un maUre qui les gouverne. Promets beaucoup à tout le monde; promets surtout aux évéques : le temps nous dira ce qu'il faut tenir.
Attale écouta ces conseils avec attention et
se demanda si Sismond n'était pas le premier
de ces ambitieux subalternes qui voulaient
Vem parer de lui et se servir de sa personne
pour régner sous son nom. Il se résolut donc
à être prudent; car l'astuce était de toutes les
ressources de l'esprit celle qui était la plus
commune chez les Visigoths. Bientôt, en effet, III. 9
i34 l'homme de lettres.
ils arrivèrent dans une assemblée où se trouvaient réunis les principaux d'entre les Yisigoths, les Romains elle Suèves. Chacun parut charmé de la soumission d'Attale, et se croyant assuré de le dominer, lui jura obéissance. Dès qu'ils eurent quitté cette assemblée, ils se rendirent chez Déteurie, dont le mari était alors chez Cyrola, et voici ce que Sismond dit à Attale pendant qu'ils gagnaient sa maison :
— Tu as honnêtement joué ton rôle devant tous ces hommes assemblés. Mais tu vas avoir affaire à une femme dont l'œil est plus pénétrant que celui du basilic, et dont le soupçon, comme le bâton du montagnard, sonde le terrain où elle marche à chaque pas qu'elle fait.
— Déteurie a-t-elle aussi l'espérance de régner sur moi, reprit Atlale, et pour me servir de ton image, serais-je en sa main le bûlon vivant du commandcmnil, avec lequel elle mesure mes populations.
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— C'est plus qu'une espérance chez Déteurie, dit Sismond; c'est un projet long-temps médité, et toutes mes ruses n'eussent abouti à rien, si elle n'avait su le secret de ton existence, et cru à l'imbécilité dont tu as aveuglé la surveillance de tes ennemis. C'est elle qui a entraîné tous les Romains dans ta cause; c'est elle qui m'a inspiré la fourberie, qui m'a introduit près de toi, et qui en a rendu le vénérable Grégoire complice à son insu.
— Ainsi, dit Attale en riant, il croit avoir sincèrement opéré un miracle?
— Il le croit, dit Sismond, et le peuple aussi, voilà ce qui est important. Quant à Déteurie, enveloppe-toi d'un triple rempart de sottise et de déraison , si tu ne veux que ses yeux percent jusqu'à ton cœur. Cette femme est l\omaine, et le récit de la puissance d'Agrippine, d'Eudoxie, et surtout de Théodora, ces impératrices souveraines, a enivré son esprit
i56 l'homme de lettres.
et corrompu son cœur; malheureusement elle est mariée, sans cela elle aurait pris pour époux, afin de le gouverner, celui dont elle veut faire son gendre dans le même but. Or donc, cache-toi bien, car tu es au moment le plus difficile de ton rôle.
En parlant ainsi , ils arrivèrent jusque dans la demeure de la belle matrone , et furent introduits par un esclave jusque dans son oratoire. Papilia était assise à côté de sa mère; toutes deux étaient parées des plus riches vêtemens. La jeune fille, honteuse et confuse, paraissait avoir répandu des larmes. Attale entra en se balançant gauchement, et Déteurie attacha sur lui un regard perçant. Attale supporta un moment ce regard avec impassibilité; puis il se mit à rire grotesquement. Ensuite il dit:
— Femme, sont-ce mes joyaux qui te plaisent? si tu veux, je te les donnerai; car ce
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collier m'étrangle et ces bracelets me serrent les poignets; je te donnerai aussi mon épée, car elle est lourde et me pèse beaucoup.
— Cependant, dit Déteurie, ce matin, sur la place publique, elle paraissait une plume dans tes mains.
— Oh! dit Attale niaisement, je faisais ce que m'avait conseillé cet homme; car je suis fort quand je veux, et je lutterais contre un bœiif; mais j'aime mieux dormir et chanter, comme je l'ai appris depuis mon enfance.
— Ce n'est pas cela que voulaient dire les paroles, reprit Déteurie, lorsque tu as parlé au peuple ce matin ?
— Je répétais ce que m'a enseigné cet homme, et il me semble que j'ai bien répété, quoiqu'il n'ait passé qu'une nuit à m'apprendre ce que je devais dire.
Sismond haussa les épaules comme un
i38 i'homjie de lettres.
homme mécontent, et Déteurie sourit presque avec confiance.
— Me trouves-tu beau, dit Attale, et veux-tu mes joyaux pour nous fiancer?
— Ce n'est pas à moi qu'il faut les offrir, répondit Déteurie, mais à Papilia, ma fille, que voici.
La vierge devint rouge comme une fraise mûre, et Attale, la regardant d'un air- niais, se prit à secouer la tête d'un air chagrin , et répondit:
— C'est que je t'aime mieux que cette fille; tu es bien plus belle, et ta robe d'azur est parsemée d'or, tandis que la sienne est toute simple.
Papilia devint triste à ces paroles, et des larmes lui vinrent aux yeux. Alors Sismond, feignant de se montrer mécontent d'Attale , lui dît avec colère :
— Allons , donne tes joyaux à celte jeune fille et obéis à la dame Déteurie.
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— Je veux bien, dit Attale en détachant ses bracelets d'un air soumis et comme un enfant qui a peur ; mais tu me donneras ce beau cheval que tu m'as promis?
Puis il déposa ses ornemens d^or sur les genoux de Papilia, qui ne les toucha pas, et qui, les yeux baissés, dévorait silencieusement sa honte et sa confusion.
Déteurie ne put s'empêcher de rire, et Attale, la regardant et se prenant à rire aussi, lui dit:
— A la bonne heure, toi, tu es joyeuse et tu as des dents qui brillent comme celles d'un jeune chien.
Sismond parut désolé. Déteurie prit un air de confiance. Peut-être une pensée plus coupable que celle de l'ambition traversa- 1- elle son esprit; car elle savait bien qu'il était dit dans l'histoire d'Agrippine que cette impératrice n'était pas fâchée de paraître belle à Né-
i4o l'homme de lettres.
ron, et après tout elle pouvait se dire qu'Attale n'étant que son gendre, l'inceste serait moins horrible. Papilia, par un mouvement involontaire , fit tomber de ses genoux les joyaux qui s'y trouvaient. Attale se mit à faire la moue, et dit assez brutalement:
— Ah ! que cette fille est gauche !
— Vraiment, dit Sismond, je ne le croyais pas abruti à ce point ! il faut qu'on ait mêlé quelque boisson maudite à ses alimens ; il mstvait d'abord paru capable d'intelligence.
— C'est ce que nous verrons, dit Déteurie. Ramassez ces joyaux, Sismond, et suivez-moi ; j'ai besoin de votre aide pour les cacher dans le trésor de mon époux. Papilia, ma fille, n'oubliera pas les ordres que je lui ai donnés.
Sismond et Déteurie sortirent ensemble, et Papilia et Attale demeurèrent seuls. Papilia tenait les yeux baissés et Attale les regardait en silence; enfin Papilia, essayant de remplir
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les ordres de sa mère, lui adressa la parole; elle leva les yeux sur Attale et rencontra les siens, où brillait une singulière joie. Elle parut surprise et presque épouvantée, et lui dit :
— Pourquoi me regardes-tu ainsi ?
Le regard d'Attale devint incertain ; il le promena tout autour de lui d'un air soupçonneux ; puis 5 s'approchant de Papilia rapidement, il lui dit à voix basse :
— Papilia, m'aimes-tu?
La jeune fille se recula avec épouvante, et considéra Attale à son tour avec inquiétude ; elle se sentit rougir sous le regard de feu du jeune homme , et lui répondit comme pour sonder l'intelligence qu'elle croyait deviner dans son air :
— Si tu me trouvais belle, m'aimerais-tu?
— Est-ce que la beauté d'un homme est sur son visage? dit Attale; je pourrais l'aimer,
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parce que tu es belle , et tu pourrais me haïr,
quoiqu'on m'ait dit que J'étais beau.
— Quelle est donc la beauté d'un homme, selon itoi? dit Papilia de plus en plus surprise»
— Sa beauté est dans son courage et dans son adresse, dit Attale; veux -tu que je terrasse un taureau furieux de mes mains : je le puis et je l'oserai.
— Pourquoi, dit Papilia, as-tu pris la parole d'un idiot en parlant à ma mère?
— Parce que ta mère , dit Attale , veut un gendre qu'elle puisse mener comme un esclave.
— Et tu as su la tromper : cela est plus habile que de renverser un taureau ; tu as dompté la lionne.
— Et c'est toi qui m'as dompté, car je t'aime, Papilia ; m'aimes-tu ?
La jeune fille allait répondre, lorsque Dé- Vcurie rentra. Elle remarqua le trouble des
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deux jeunes gens; mais Papilia, se levant aussitôt, courut vers elle , et se jetant à ses pieds, elle lui dit :
— O ma mère, ma mère, ne me livrez pas à cet homme ! il est plus insensé que vous ne croyez : son esprit est pire que celui d'une mule; j'ai fait ce que vous m'avez dit; je lui ai dit des choses flatteuses, et il m'a répondu
comme un idiot 0 ma mère, ma mère,
ayez pitié de moi !
Ainsi la jeune fllle, se mettant de moitié dans la ruse d'Attale, lui fit un plus sincère aveu de son amour, que si elle le lui avait Juré avec de grands sermens. Déleurie, trompée comme elle méritait de l'être , releva sa fille avec sévérité, et dit à Attale :
— Ne crains rien, jeune homme, elle sera ton épouse.
Sismond et Attale se retirèrent : mais celuici ne dit pas à son compagnon ce qu'il avait
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dit à la jeune fille, car Attale, comme tous ceux de sa nation, savait garder le secret sur ses desseins et sur ses actions. Ils allèrent ensemble passer la nuit chez l'évêque Grégoire, qui, en revoyant Sismond, crut le rencontrer pour la première fois depuis dix ans, ne se doutant nullement que ce fût lui qui était le mendiant Léon Baburrus.
Le jour venu, Sismond et Attale, qui étaient convenus de ce qu'il fallait faire, se rendirent au sénat, composé d'évêques, de Romains et de Visigoths. L'ayant trouvé rassemblé dans une grande salle sous la présidence de Crispus, il prit un air soumis et parla en ces termes:
— Seigneurs, je viens demander justice du sénateur Crispus qui, après m 'avoir accordé sa fille en mariage, me la refuse aujourd'hui.
Crispus fut très-étonné , mais il répondit sur-le-champ:
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— Cet homme profère d'étranges mensonges, sénateurs; hier, il m'a abordé sur la place pubHque, il m'a demandé ma fille, et je la lui ai refusée.
— Alors, dit Attale, pourquoi as-tu reçu les arrhes que Je t'ai données selon la loi des Visigoths? Pourquoi les as -tu emportées en ta demeure, si ce n'est pour marquer que j'étais le fiancé de ta fille?
— Sénateurs, dit Crispus, je n'ai rien reçu de cet homme et je ne le connais pas. Il se dit Attale, fds d'Alboin ; c'est un mensonge comme les autres : je vais ordonner qu'il soit saisi et mis dans une étroite prison.
— Je suis Attale, fils d'Alboin, dit le jeune homme; cela est vrai, et ce qui est encore vrai , c'est que tu as en ta possession les présens que je t'ai faits pour acheter ta fille.
— Sur la Vierge , voilà une grande impu-
i46 l'uom.me de lettres.
dence, sénateurs, et je ne sais que répondre,
tant j'en suis anéanti !
— Tu peux , dit un des sénateurs , nous montrer que cet homme a menti en nous ouvrant ton trésor, et en nous faisant voir que les présens n'y sont point.
— J'y consens volontiers , dit Crispus , et pour mieux prouver ce que j'avance, je permets à quelques-uns d'entre vous de se rendre dans ma maison et de la visiter exactement, pendant que nous attendrons ici.
Quatre sénateurs choisis sortirent alors de la maison où le sénat était réuni. Pendant ce temps, Sismond parcourait les rues et excitait le peuple qui s'assemblait en foule autour de la demeure des sénateurs. Bientôt ceux qu'on avait envoyés rentrèrent portant une cassette de fer, fermée de plusieurs serrures. Ils racontèrent qu'ils avaient visité toute la maison, et qu'ils n'avaient rien découvert, mais que, dans
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un amas de paille, ils avaient trouvé celte cassette et l'avaient apportée. Crispus se troubla à cet aspect, non pas à cause qu'il craignît qu'on y trouvât les présens d'Attale, mais parce que c'était dans ce coffre qu'il cachait ses richesses, et qu'il craignait de voir mettre au jour ce qu'il avait amassé par les injustices. Mais les sénateurs n'en jugèrent pas ainsi ; ils demandèrent à Crispus de leur donner la clé de ce coffre qui ne le quittait jamais.
— Sénateurs, dit Crispus, chaque famille a des secrets qu'elle veut garder en son sein , et ce coffre renferme telles choses qu'il me serait pénible de montrer aux yeux de tous. Mais la preuve que vous me demandez peut s'accorder avec le secret que j'exige. Je vais remettre la clé â ce jeune homme, et s'il trouve dans cette cassette les présens qu'il ditm'avoir faits, je lui donne ma fille.
Cet arrangement parut convenable, et la clé
i48 l'homme de lettres.
fut remise à Attale. A peine avait-il ouvert la boîte, qu'il s'en échappa plusieurs joyaux, et parmi ces Joyaux les braceletç et le collier qu'il portait la veille; il les prit, et les montrant au sénat, il s'écria :
— N'y a-t-il aucun de vous qui m'ait vu hier avec ces bracelets et ce collier?
Beaucoup de voix répondirent affirmativement, et Crispus, surpris et couvert de honte, ne sut que répondre. Ce premier mouvement passé, Crispus, convaincu de mensonge, fut considéré comme un homme qui voulait retenir le bien d'autrui, et les sénateurs ayant ordonné que la cassette fût vidée, on y trouva beaucoup de joyaux appartenant aux plus considérables de la ville, qui avaient ainsi acheté la justice qu'il rendait au nom du roi Théudis. A cet aspect, de violens murmures éclatèrent contre Crispus, et quelques voix s'étant élevées contre lui, il fut banni du sénat et de la
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ville ; et c'est en ceci que se montre la justice de Dieu qui atteint le coupable par les voies les plus détournées. Cet homme fut puni des crimes qu'il avait commis pour un crime qu'il n'avait point fait. Après cela , le sénat jugea que Papilia devait être l'épouse d'Attale.
Sismond, ayant appris ce qui s'était passé, mit le peuple en rumeur; il lui fit pousser des cris pour demander qu'Attale fût roi. Les chefs et les évoques visigoths ayant reçu sa promesse la veille de faire ce qu'ils voulaient, et les Romains voyant qu'il accomplissait leurs désirs en épousant une fille de leur nation, joignirent leurs acclamations à celles du peuple, et Attale fut proclamé roi des Visigoths. Déteurie ne fut pas la plus joyeuse de cette nouvelle, et bien qu'elle se réjouît tout haut, tandis que Papilia feignait de pleurer, sa fille ne se sentait pas de joie d'clre enfin l'épouse d'un jeune
homme dont elle avait souvent admiré la m. 10
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beauté, dont elle avait appris le courage, et
qui lui donnait le nom de reine.
Mais bientôt tout changea de face ; la jeune fille devint fière et librement heureuse, et Déteurie, ainsi que les évêques et les sénateurs, montrèrent leur tristesse, car Attale se montra alors ce qu'il était, un roi juste et ferme, un homme sage et résolu. Il refusa à Déteurie l'exil et la mort de ses ennemis , et força les grands et évêques à être justes envers le peuple.
Sur ces entrefaites , Théodebert , fils de Théodoric, roi de Metz, s'avançait en armes du côté d'Arles, et Théudis, averti par Cyrola et Crispus qui s'était retiré près de lui, venait d'Espagne avec une puissante troupe. Ces deux ennemis n'étonnèrent pas le courage d'Altal§; il fit des préparatifs de guerre , entoura la ville de remparts solides et de fossés profonds, arma les chariots de guerre et rassembla une multitude d'hommes armés. Plusieurs mois
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se passèrent ainsi. Déteurie avait cependant caché sa colère sous une feinte tendresse, et lorsque les ennemis d'Attale furent en campagne, elle lui dit :
— Va, Attale, va combattre le tyran Théudis, pendant que Sismond restera dans la ville pour la défendre contre le barbare Théodebert; la prudence de ce vieux guerrier suffira pour résister à l'effort de ce jeune lion derrière nos murs épais. Mais il ne faut pas moins que ta valeur pour combattre et vaincre le terrible Théudis.
Attale n'avait point besoin d'un pareil avis pour désirer combattre celui qui lui avait ravi le trône, et dès le lendemain il partit avec une armée puissante en hommes et en chevaux, et marcha intrépidement jusqu'aux Pyrénées à la rencontre de Théudis. A peine fut-il parti que Déteurie médita de se venger. Elle avait appris queThéodebert était un homme brave.
mais épris des plaisirs , et que les femmes avaient pour lui un grand attrait. Elle attendit impatiemment qu'il fût arrivé aux portes de Béziers, et pour donner plus de confiance en elle aux habi tans, elle présida aux préparatifs de défense, et même, la première fois que les soldats de Théodebert tentèrent un assaut, elle se mit à la tête des troupes portant une épée et un javelot, et repoussa l'attaque avec le courage d'un homme. Le peuple la voyant ainsi combattre s'écriait:
— Cette femme est digne d'être la mère du roi Attale.
Mais le peuple était loin de se douter par quel calcul perfide cette femme avait montré ce courage. En effet, un soir que tout dormait dans la ville el dans \c camp, Déteurie sortit de Béziers par une porte dont elle avait les clés; parée d'habits somptueux, plus belle qu'elle n'avait jamais été, elle se rendit voilée au camp
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de Théodebert, et se fit conduire dans sa tente. Celui-ci était parmi ses officiers, s'entretenant de la résistance de la ville et de la valeur d'une femme qui commandait les troupes. Dès que Déteurie fut en sa présence, il lui demanda ce qu'elle voulait; mais elle refusa de répondre devant un si grand nombre de témoins. Théodebert fit éloigner tout le monde. Alors Déteurie, demeurée seule avec lui, se dévoila et se montra dans toute sa beauté. Théodebert en fut ébloui, mais il fut bien plus séduit encore par les paroles de cette femme astucieuse que par les agrémens de sa personne, car elle lui dit:
— Je suis Déleurie, la belle-mère du roi de ces contrées. J'ai combattu contre toi que je croyais un barbare ; mais lorsque je t'ai vu à l'assaut de nos murailles si vaillant et si beau, j'ai senti mon courage s'abattre et mes yeux se troubler. 11 n'est point douteux que tu n'cm-
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portes la ville par ta valeur, et que tes soldats n'égorgent ses habitans. Je suis donc venuevers toi pour te prier et te dire que je suis prête à te livrer la ville, à condition que tu respecteras ses habitans, et alors je te livrerai la seule personne sur laquelle je te prie de jeter toute ta colère.
— Quelle est cette personne? dit Théodebert.
— C'est moi, dit Déteurie en mettant un genou à terre et en courbant son beau front sur le sol.
Théodebert ne savait ce qu'il devait le plus admirer du courage , du dévoùment ou de la beauté de cette femme, et quelques heures n'étaient pas écoulées qu'ivre d'amour dans ses bras, il lui disait:
— Tu mérites mieux que le destin ne t'a donné, ô Déteurie; tu seras épouse d'un roi, au lieu d'en «Hre la belle-mère, car mon père
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touche à ses derniers jours, et tu régneras sur la grande et fière race des Francs, au lieu d'cbéir au tyran des lâches visigoths.
Le lendemain , la trahison introduisit les Francs de Théodeberl dans la ville de Béziers, et ce roi, plus obéissant qu'Altale, livra à Déteurie ceux de ses ennemis que son gendre lui avait refusé. Elle ne put atteindre Sismond qui, grâce à son art dans les déguisemens , parvint à s'échapper de la ville pour se rendre vers Attale. Pendant le peu de temps qu'il mit pour atteindre l'armée triomphante de son roi, Déteurie établit si bien son empire sur Théodebert, que l'un et l'autre, au mépris des cngagemens les plus saints , s'unirent en mariage. En effet, si Déteurie était mariée, Théodebert était fiancé avec Wingarde, fille du roi des Lombards. Dès ce moment, la tyrannie la plus odieuse régna sur les Yisigoths, et le» Francs les traitèrent comme des esclaves. Dé-
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teurie, abandonnant même ceux de sa nation, condamna à la servitude les principaux d'entre les Romains, et bientôt il ne manqua plus rien au triomphe de cette femme, car Théodoric étant mort, son fils Théodebert prit sa place, et donna enfin à Uéteurie ce titre de, reine qu^il lui avait promis. Cependant, malgré sa soumission aux volontés de sa femme, Théodebert ne voulut jamais consentir à l'exil de sa fille Papilia. Théodebert était un homme qui aimait le plaisir, mais sur lequel les vertus des autres avaient encore quelque empire, et il était touché de la noble douleur et de la pieuse résignation de Papilia, dont il avait détrôné l'époux. Déleurie crut même s'apercevoir que cette pitié devenait pins tendre qu'il ne convenait à un beau-père; alors elle forma un dessein dont elle atteignit perfidement l'exécution. KUe npprit bientôt qu'Attale avait complètement battu le roi Théudis, depuis
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plusieurs mois qu'il tenait la campagne contre lui ; et elle lui fit dire qu'elle se repentait de ce qu'elle avait fait, et lui offrait de lui rendre la ville de Béziers. Voici quel moyen elle devait employer pour cela :
A un jour convenu, elle ferait sortir par la porte du pont de nombreux chariots attelés de bœufs et de taureaux ; lorsqu'ils dépasseraient la porte, il fallait qu'un homme courageux et déterminé se plaçât sur leur passage, vêtu d'une robe pourpre, et excitât la fureur de ces animaux. Il en résulterait sans doute un tumulte auquel se mêleraient probablement les gardes de la porte surpris et désarmés. Pendant ce temps-là, les soldats d'Attale, cachés dans les environs, s'élanceraient sur les Francs ainsi troublés, et se rendraient maîtres de la citadelle du pont. Elle envoya en même temps au roi, son gendre, un nianleau de pourpre, ne doutant pas que son courage ne
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lui fît lui-même tenter celte aventure. Le jour convenu étant arrivé, Déteurie, qui avait feint detre malade depuis quelques jours, dit à Théodebert qu'elle voulait aller avec sa fille en pèlerinage à une chapelle située à une lieue de la ville, et où reposaient les os de saint Eugène. Théodebert s'oflfrit à les accompagner, et dès le matin, le cortège se mit en marche. En tête des chariots marchait une basterne traînée par deux taureaux à peine domptés ; une femme, seule et voilée, était assise sur le char avec le conducteur du chariot; plusieurs autres suivaient, et enfin venait le char du roi et de la reine , traîné par des chevaux , ce qui était la coutume des Romains, car Théodebert s'aflranchissait pour Déteurie des usages des Francs, qui ne soumettaient pas les nobles coursiers à traîner des chars.
Le jour paraissait à peine lorsque le cortège arriva sur le pont, au milieu duquel était la
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double tour qui le défendait; mais à peine le premier chariot avait-il dépassé la porte, qu'un homme caché s'élance au devant des taureaux. Cet homme, vêtu de pourpre, épouvante les animaux, qui frappent du pied, mugissent, n'écoutent plus la voix du conducteur, et se jettent de côté. Mais l'étranger les excite , et leur fureur devient si grande, qu'ils font passer la roue sur le revers du pont. La femme qui était sur le char tombe alors en poussant un grand cri, et les taureaux, reculant avec effroi devant leur ennemi qui s'avance, la foulent aux pieds. A ce mouvement, le trouble se met parmi les chariots qui suivent, et le guerrier qui a excité ce tumulte, dépouillant soudainement son manteau sanglant, tire sa longue épée et court en avant en appelant les siens : mais au moment où il va s'élancer vers la porte où Dcleurie et Théodel)ert sont encore éloignés, une voix plaintive l'arrêlo, et il
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se retourne entendant dire douloureusement:
— Attale, cher Attale!...
Il regarde et reconnaît Papilia, sanglante et brisée sur la terre. Alors il se jette vers elle et remplit l'air de ses gémisscmens. Les siens ne voyant pas qu'il continue son attaque, s'arrêtent à l'entrée du pont. Cependant Attale veut relever Papilia et l'entoure de ses bras, lui parlant avec des cris et des larmes; mais elle demeure immobile et retombe à terre. Attale, prosterné à ses côtés, se laisse aller à ses lamentations et ne voit plus rien de ce qui se passe autour de lui ; il pose la tête de Pajîilia sur son genou, et, le front penché sur elle, il lui parle doucement, mêlant de terribles malédictions contre Déteurie à ses plaintes déchirantes. Pendant ce temps, Théodebert, surpris de ce bruit et de ce trouble, était accouru suivi de Déteurie; il s'informe de ce qui s'est passé, et un soldat le lui raconte en lui montrant le
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manteau et la malheureuse Papilia. Alors Déteurie désignant Attale de la main, avant que celui-ci ait pu revenir de sa douleur et se faire reconnaître, cria avec désespoir et colère:
— Théodebert, Théodebert, voilà l'assassin de ma fille !
A ce cri, Attale releva la tête, l'œil enflammé d'une terrible colère ; mais Théodebert, irrité par la mort de Papilia étendue sanglante à ses pieds, s'élance sur Attale, et d'un coup de francisque il lui fend la tête et le jette mort à côté de sa jeune épouse.
Cette histoire , où l'on jjeut voir combien de perfidie et de cruautés se mêlaient alors dans les actions des hommes, montrera peutêtre que ce n'est point dans les peuples barbares que vivent ces fières vertus dont quelques écrivains ont fait honneur aux sociétés naissantes et plongées dans l'ignorance, pour
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en déshériler leurs successeurs plus éclaires , disant que le mensonge, la lâcheté et la corruption sont les fruits de la civilisation. Ainsi ce fut par le mensonge, l'adultère et l'assassinat que Déleurie devint reine; et si plus tard elle perdit ce titre, ce fut parce que Léon Baburrus, à qui Attale avait confié les secrets de son attaque sur Béziers , ayant découvert la machination dé Déteurie par son résultat, en fit confidence à quelques chefs francs , qui obligèrent Théodebert à répudier cette femme.
UNE BOHEMIENNE