AU XV' SIÈCLE
C'était en 1427» dans ce siècle où tous les
fléaux semblaient s'abattre avec fureur sur
notre malheureuse France; c'était pendant
que les Anglais la dévastaient, et que la guerre
civile achevait de la ruiner, qu'il arriva à Paris III. 1 1
i66 l'homme de lettres.
une sorte de plaie inconnue qui a long-lemps rongé nos campagnes, et qu'on a à peine extirpée de notre sol depuis quelques années. . C'était à l'époque du Landit, la plus ancienne foire de Paris, et que les chroniques disent avoir été fondée par Dagobert. Elle se tenait dans la plaine qui s'étend entre la Chapelle et Saint-Denis. Là, s'élevait soudainement une ville tout entière, faite de planches et de toile. Elle avait ses rues, ses carrefours, ses fontaines ; une population nombreuse et étrangère venait habiter cette citée volante, aussi rapidement qu'elle s'était élevée. Elle se composait de marchands accourus non-seulement de tous les points de la France, mais encore des extrémités de l'Europe. Ils venaient même de l'Asie, ils venaient de l'Afrique.
C'est une chose qu'il n'est pas inutile de remarquer, comment les relations les plus loinlaines de peuple à peuple s'étaient établies,
alors, au moyen du commerce. Au moment où nous écrivons, les rapports suivis, que lés gouvernemens tentent de renouer avec l'Egypte et les côtes de l'Afrique, nous semblent un progrès de la civilisation. Au temps dont nous parlons, et surtout bien antérieurement, ces relations étaient fréquentes et habituelles, comme aujourd'hui peuvent être celles de l'Angleterre et du Portugal.
D'une part, l'invasion de tout l'Orient par les Turcs n'avait pas encore apporté d'obstacle aux transactions commerciales, par la dissidence de religion. D'une autre part, la découverte de l'Amérique n'avait pas encore dirigé tous les efforts de l'Europe vers une nouvelle région. On voyait donc à celle époque, dans ces immenses marchés qui s'ouvraient à jours fixes, des négocians que nous serions aujour-^ d'hui fort étonnés de rencontrer dans notre capitale. Ils arrivaient à travers des pays sans
1^8 l'iiommk de lettres.
chemins, infestés de brigands. Ils marchaient par compagnies et armés comme des hommes de guerre. Ils entreprenaient des voyages qui étonneraient aujourd'hui nos plus intrépides négocians, malgré nos routes de postes et nos chemins de fer.
Aussi n'était-ce pas une chose extraordinaire que de voir à la foire du Lan dit des tentes bariolées de toutes couleurs , des marchands coiffés du turban, et, à côté de ces tentes, les chameaux qui avaient apporté leurs marchandises à travers les marais fangeux de nos provinces. Sans doute les croisades n'avaient pas peu contribué à maintenir ces relations; toutefois, à l'époque dont nous parlons, la présence de ces étrangers devenait de plus en plus rare, et ce fut un étonnement général, lorsqu'on vit arriver soudainement au bourg de La Chapelle deux cents individus dont le costume et le visage étaient également étranges.
Ils étaient vêtus de tuniques , portaient de petits bonnets assez semblables à ce que nous appelons des calottes grecques , et des manteaux d'un tissu de cordes de laine attachés sur l'épaule; ils avaient la peau d'une couleur jaune foncé, leurs cheveux étaient noirs et crépus, et à leurs oreilles percées pendaient d'énormes anneaux d'argent.
Ce fut la première apparition en France de cette race d'hommes que nous avons appelés bohémiens, qui ont si long-temps infesté l'Angleterre, qu'on trouve dans les montagnes de l'Espagne, et dont quelques rejetons exploitent encore la crédulité de nos provinces méridionales.
Si l'on en croit un docteur en théologie qui les a visités, c'étaient des habitans de la basse Egypte qui avaient été forcés par les Sarrasins d'abjurer la religion chrétienne. Reconquis une seconde fois par les chrétiens, ils furent
lyO l'homme de lettres.
contraints de se rendre à Rome, afin d'y obtenir l'absolution de leur apostasie. Le pape les confessa, et leur donna pour pénitence d'aller sept ans de suite errans par le monde sans jamais coucher dans un lit. Toutefois , pour qu'ils ne mourussent pas de faim , il leur fit expédier des bulles, ordonnant à tous évéques ou archevêques qu'ils rencontreraient dans leur chemin, de leur remettre dix livres tournois à litre d'aumône. Quant au nom de bohémiens, il leur fut donné long-temps après leur apparition, et parce que, disait-on, ils arrivaient de Bohême; car selon les historiens, ils en étaient à la cinquième année de leur pénitence , et ils avaient déjà parcouru presque toute l'Europe. Mais à l'époque où ils parurent, on les appelait penenciers, mot qui n'est autre que pénitenciers.
Ce qu'on découvre encore de leur histoire, dans les auteurs qui ont parlé de ce peuple.
UNE BOHÉMIENNE AU XV* SIECLE. l^i
consiste à nous apprendre qu'après avoir séjourné quelque temps dans le village de La Chapelle, où ils commirent force vols, ils furent excommuniés par l'évéque de Paris et forcés de se retirer.
Quoiqu'ils fussent dans la plus profonde misère , ceux qu'ils appelaient leurs ducs et leurs comtes, voyageaient à cheval, et ils parlaient souvent de leur roi et de leur reine, qui, disaient-ils, étaient morts en chemin. Les femmes disaient la bonne aventure, et il y eut chez elles grande afïluence jusqu'à l'excommunication prononcée par l'archevêque, et qui atteignait également ceux qui devinaient l'avenir et ceux qui voulaient l'apprendre.
On trouve même, dans les comptes de la prévôté de Paris , le détail du supplice d'une jeune (ille qui avait consulté une bohémienne sur l'heure probable de la mort de son père; et la prédiction s'était trop bien accomplie.
pour qu'on n'eût pas soupçonné que la jeune
fille n'y eût aidé.
C'est à peu près tout ce que l'on sait de l'histoire des bohémiens et de leur origine, et certes ces renseignemens sont bien loin d'être suffîsans, lorsqu'on pense qu'en peu d'années, des bandes nombreuses de cette espèce de mendians parurent sur tous les points de la France et de l'Angleterre. Toute cette population vagabonde ne pouvait certainement venir de ces deux cents individus qui, après l'excommunication de l'archevêque, disparurent sans qu'on pût suivre leurs traces. Peut-être n'en saurions -nous point davantage si, dernièrement, un jeune savant n'avait découvert parmi des vieux parchemins entassés dans nos bibliothèques, un jugement daté de 144^ ^t condamnant deux bohémiens et une bohémienne à être brûlés pour fait de sorcellerie, et pour avoir enseigné au nommé Gilles Mal-
UNE BOHÉMIENîXÉ AU XV' SIÈCLE. 1 ;3
détour la composition d'un breuvage qui donnait l'apparence de la mort à ceux qui le prenaient. Il semble résulter des faits qui ont provoqué ce jugement, que ces bohémiens étaient tout simplement une colonie de voleurs merveilleusement organisés , ayant des intelligences d'un bout du royaume à l'autre; quant à l'histoire de leur pénitence et de leur conversion au christianisme, c'était une fable qui leur servit à pénétrer en France, et qui les protégea, jusqu'à ce que leurs actes fussent venus dire plus clairement ce qu'ils étaient.
Qu'on nous permette de raconter les faits qui ont donné lieu à ce jugement.
Aux environs de Poitiers, proche le bourg de Lusignan où sont encore les ruines du château des seigneurs de ce nom ; dans ce lieu que la crédulité publique désigne encore comme ayant été l'habitation de la fée Mélusine, vivait une bande de bohémiens. Us s'étaient cachés
i'jf\ l'homme de lettres.
au milieu d'une épaisse forêt, et depuis qu'il» y habitaient, on ne parlait plus que d'enfans volés , de bestiaux dérobés et de personnes qui mouraient soudainement comme si elles avaient été frappées par une main invisible. Dans ce bourg demeurait une jeune fille qui portait le nom de Pasquette Launay. Elle était orpheline, et tenait de ses parens la possession d'un champ qui relevait d'une abbaye voisine. Ce peu de bien qu'elle possédait et sa beauté merveilleuse l'avaient rendue l'objet des poursuites de quelques vassaux, de plusieurs gentilshommes, et particulièrement du frère quêteur de l'abbaye, moine fort gros, fort gras, fort réjoui. Cependant Pasquette avait refusé toutes ses propositions amoureuses ; et lorsque le moine quêteur, qu'on appelait Bartholomé, s'arrêtait dans la maison, qui était située sur la lisière de la forêt, elle ne répondait à ses avances qu'en remplissant sa besace de blé ei
de légumes, et en lui parlant toujours de son profond respect pour la sainte mission des serviteurs de Dieu.
Il y avait trop de malice dans le regard de Pasquette pour que Bartholomé pût croire que ce fut par niaiserie qu'elle ne comprenait point ses discours. Cependant, tout en soupçonnant son esprit de plus d'intelligence qu'elle n'en montrait, il n'osait l'accuser, car personne ne pouvait dire que Pasquette écoutât les propos d'aucun des nombreux galans qui l'entouraient.
La passion de Bartholomé , quoique ardente, ne se montrait pas avec trop de violence; il est rare que l'amour ne soit point patient quand la jalousie ne vient pas l'exciter. Cependant, un soir qu'il passait devant la porte fermée de la maison de Pasquette, il crut entendre une voix d'homme ; et quoiqu'il ne pût distinguer ce qu'on disait, il jugea que
176 l'homme de lettp.es.
cette voix était jeune, et que l'accent suppliant
qu'elle avait ne pouvait être que celui d'un
amant.
La colère qui saisit Bartholomé à cette découverte allait le pousser à frapper à la porte, et peut-être l'eût-il brisée si l'on eût refusé de la lui ouvrir, lorsqu'il vit dans l'ombre deux hommes qui paraissaient l'observer. Soit qu'il craignît de compromettre son caractère semi-religieux, soit qu'il éprouvât une véritable frayeur à l'aspect de ces inconnus dont le costume avait quelque chose d'extraordinaire, il s'assit sur le banc de pierre de la maison comme un homme fatigué, qui prend un moment de repos.
Cependant il entendait toujours derrière lui le murmure de cette voix qui parlait dans l'intérieur de la maison, et il voyait devant lui ces deux étranges figures qui ne bougeaient point de leur place. Bartholomé espérait qu'il
passerait quelque paysan avec lequel il pourrait se retirer et qui l'accompagnerait à l'abbaye, et il se croyait assuré que tant qu'il demeurerait assis auprès de cette porte, on n'oserait point l'attaquer, car il n'avait qu'à pousser un cri pour faire sortir de la maison un secours nécessaire à sa défense. L'heure se passait, la voix murmurait toujours, et les deux hommes demeuraient toujours immobiles à leur place.
Bientôt la frayeur, la fatigue, le sommeil, luttant ensemble dans le corps du pauvre Bartholomé, tous les objets qui l'entouraient lui devinrent un sujet d'effroi ; il lui semblait que les arbres de la forêt dansaient en rond autour de lui, et que ces deux hommes, dont la présence l'épouvantait, grandissaient peu à peu et touchaient au faîte de ces arbres. Une terreur si puissante le prit, qu'il frappa à la porte de la maison, et qu'à sa grande surprise,
lyS l'homme de lettres.
celte porte s'ouvrit dès qu'il la poussa. La faible lumière d'une chandelle de résine attachée au manteau de la cheminée ne permit pas à Bartholomé de voir tout de suite ce qui se passait dans cette chambre, il entendit seulement une voix qui lui dit : « L'œuvre est accomplie ; vous pouvez emporter la jeune fille; » et s'étant approché de l'endroit d'où était parlie cette voix, il aperçut un homme qu'il reconnut pour être un bohémien, à son visage jaune et à ses cheveux crépus. Il était debout, près du lit de Pasquette, et Pasquette était sur son lit , morte ou endormie d'un sommeil si profond, qu'elle ne s'éveilla point au cri que poussa le moine à l'aspect de ce corps inanimé.
L'homme qui avait parlé , reconnaissant qu'il ne s'était pas adressé à celui que sans doute il attendait, s'élança sur Bartholomé, et le frappa d'un coup de poignard sous le-
UNE BOHÉMIENNE AU XV* SIÈCLE. Ijg
quel il tomba. Bien qu'il n'eût été que dangereusement blessé, Bartholomé demeura par terre sans murmurer, et un moment après il vit entrer dans la chaumière les deux hommes qu'il avait aperçus sur la lisière de la forêt. L'un d'eux était encore un bohémien; l'autre était un baron du voisinag^e connu sous le nom du seigneur de Maldétour. Celui-ci s'approcha de la jeune fille, et lui ayant posé la main sur le front et sur le cœur, il s'écria avec désespoir:
— Vous m'avez trompé; elle est morte , elle est froide et glacée , ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.
— Ce que je vous avais promis, je l'ai tenu, répondit le bohémien; elle est froide et glacée, mais elle n'est point morte; et dans deux jours, quand elle s'éveillera de ce sommeil léthargique, elle sera aussi belle et aussi fraîche qu'elle l'était il y a une heure. C'est
loo l'homme de lettres.
vous qui ne m'avez pas tenu la parole que vous m'aviez donnée; vous m'aviez assuré que vous ne permettriez à personne d'approcher de cette maison durant l'accomplisseraent du charme, et voilà que vous avez laissé pénétrer cet homme, qu'il m'a fallu frapper pour prévenir le danger d'une délation.
— En effet, dit le seigneur de Maldétour, je l'ai vu s'asseoir sur la pierre de cette porte, comme un homme qui ne veut que se reposer un moment, et lorsqu'il s'est levé et que j'ai cru qu'il allait continuer sa route, il est entré avant que nous ayons pu l'arrêter, et nous sommes accourus au cri qu'il a poussé lorsque tu l'as frappé.
— C'est comme il vous plaira, dit le bohémien; mais il n'en est pas moins vrai que voilà un crime dont on recherchera les auteurs, et assurément nous ne serons pas les derniers à êlre accusés. Le moindre malheur
UNE BOHÉMIENNE AB XV* SIÈCLE. l8l
qui puisse nous arriver, sera de quitter le pays.
Le sire de Maldélour réfléchit un moment, et ajouta :
— Ce que tu appelles un malheur nous sert à merveille. Écoute : demain, en pénétrant dans cette chaumière, personne ne se fût expliqué la mort de cette jeune fille, et peut-être avant de la transporter au cimetière eût-on attendu assez long-temps pour qu'elle s'éveillât. Le désir de découvrir les causes de sa mort eût peut-être retardé l'inhumation, et peut-être Pasquette eût-elle été perdue pour moi. Mais voici un expédient qui nous assure à la fois le succès de notre ruse. Laisse dans la main de la jeune fille le poignard dont tu as frappé Barlholomé.
— A quoi bon? dit le bohémien.
— Le voici. On sait dans le village que le
frère Bartholomé était amoureux de Pasquette. III. iJ
i82 l'homme dk lettres.
Demaio, en le voyant ainsi étendu mort, on supposera qu'il s'est introduit dans celle maison par la violence, et que cette jeune fille l'a frappé en se défendant. Quant à elle, on comprendra aisément qu'elle ait pu succomber à l'émotion qu'elle a éprouvée, à la frayeur d'avoir tué un homme de l'Eglise. L'abbé aura intérêt à assoupir celte affaire; on enlèvera tout aussitôt le cadavre de Pasquetle; on le déposera en terre, et la nuit prochaine nous pourrons l'exhumer et le transporter dans mon château, où elle reviendra à la vie. 11 faudra bien ensuite qu'elle soit .à moi de force ou de gré.
— Mais pourquoi ne pas l'enlever sur l'heure? dit le bohémien, mal satisfait de cet expédient.
— Ne te l'ais-je pas déjà dit? reprit le sire de Maldétour; Pasquetle relève de l'abbaye à titre de Serve, et moi, j'en suis vassal de même à titre de vidanie. L'iibbé, et il en a donné
tîNE BOHEMIENNE AU XV* SIECLE. l8^
plusieurs fois la preuve, est sans pitié pour les méfaits qui se commettent dans sa juridiction. Si cette jeune fille disparaissait, il ferait fouiller nos châteaux jusques dans leurs souterrains, et finirait par la découvrir. Je sais trop ce qu'il pourrait m'en coûter. Obéis, et donnons à cette chambre un aspect qui fasse naître plus facilement la supposition que nous voulons exciter.
Aussitôt ils arrangèrent un désordre qui semblait dire qu'une lutte violente s'était engagée dans la chaumière; ils renversèrent quelques meubles, ^défirent le lit, déchirèrent les vêtemens de la jeune fille, et les souillèrent du sang qui coulait de la blessure de Bartholomc. Ils déposèrent Iç corps de Pasquette sur le sol, puis, quand tout fut achevé, ih s'éloignèrent, en laissant la porte entr'ouvcrle.
Le lendemain, tout semblait devoir ec passer comme ils l'avaient imaginé. Le sire de
' S4 l'homme de lettres.
Maldétour, qui traversa le village comme par hasard , donna à lelonnement des paysans l'explication qu'il avait arrangée, comme étant chose toute naturelle, et elle commençait à prendre créance, lorsqu'un des assistans fit la réflexion suivante :
Il n'est pas douteux que Pasquette n'ait été obligée de tuer Bartholomé pour sa défense ; mais elle n'est plus là pour l'affirmer, tandis que Bartholomé certifie qu'il a été frappé sans provocation.
— Comment ! s'écria le sire de Maldétour, en pâlissant d'effroi, Bartholqmé n'est point mort?
-^ rSon certes, et bien que la perte de son sang l'ait affaibli au point qu'il peut à peine parler, il respire encore.
A celle nouvelle, le sire de Maldétour se sentit perdu. Probablement le moine avait entendu tout ce qui s'était dit, et avait vu tout ce
UNE BOHÉMIENNE AU XV' SIÈCLE. l85
qui s'était passé dans la chaumière; il allait le révéler à l'abbé, et nul doute que celui-ci ne punît cruellement le coupable, non-seulement de l'attentat commis sur la jeune Pasquette , mais encore de l'assassinat de Barlholomé. Dans cette position critique, il ne restait au sire de Maldétour que deux chances de salut, la fuite, ou une résistance armée à la puissance de l'abbé. Ce dernier moyen n'était point praticable; le château de Maldétour ne consistait que dans un corps de logis crénelé, à la vérité, mais sans fossés, et qui n'eût pas résisté longtemps aux nombreux hommes d'armes que l'abbé pourrait envoyer pour s'en emparer.
Ces réflexions faites, le sire de Maldétour résolut de se cacher, et s'apprêta à s'enfuir, dans le cas où les dépositions du frère quêteur le compromettraient : toutefois il garda l'espérance que Bartholomé avait pu être évanoui pendant l'explication qui avait eu lieu avec le bohé-r
iî^6 ' l/lIOMME DE LETTRES.
mien. Pour exécuter son j^rojet avec plus de facilité, le châtelain se rendit dans la forêt où étaient réfugiés ses complices, et leur raconta ce qui venait de se passer : ceux-ci n'eurent pas plus tôt appris le danger qui les menaçait, qu'ils se préparèrent à abandonner le pays. Ils étaient nombreux, et cependant les préparatifs de leur départ ne durèrent qu'un moment. Les femmes, les vieillards et les pclits enfans disparurent bientôt dans les détours de la forêt; et avec cette sagacité que le romancier Cooper nous a fait, depuis, admirer dans les Moh'icans y ils effacèrent derrière eux les traces de leur fuite ; deux hommes seulemont des plus robustes et des plus agiles demeurèrent dans les environs pour voir la tournure que prendrait cette affaire.
Ce ne fut point du tout celle qu'ils avaient prévue. Avant qu'on ne le transportât à l'abbaye, Bartholomé avait chargé quelques pay-
sans d'aller au château de Maldélour iDOur en demander le maître, et de se rendre au camp des bohémiens pour leur acheter les remèdes qu'ils possédaient contre les blessures.
On était à peine au milieu du jour que les messagers avaient rapporté que, d'un côté, le sire de Maldétour avait quitté son château en enlevant les objets les plus précieux, et que, d'un autre côté, le camp des bohémiens était désert.
Une fois assuré de cette nouvelle, Barlholomé arrangea, selon ses nouveaux projets, la révélation qu'il avait à faire. Interrogé par l'abbé, il raconta qu'ayant entendu des cris dans la chaumière de Pasquette, il y avait pénétré, et qu'à l'instant même il y avait été frappé par un bohémien accompagné d'un seigneur qu'il n'osait soupçonner être le seigneur de Maldétour; mais il ne parla point du breuvage qui avait été donné à Pasquette, ni
i88 l'homme de lettres.
de sa résurrection probable. 11 espéra pouvoir Ijrofiter du crime qui avait été commis , et laissa déposer le corps de Pasquette dans le cimetière qui avoisinait l'abbaye, et dans lequel on pénétrait par une des portes du monastère.
L'absence du sire de Maldétour et la disparition des bohémiens avaient trop bien confirmé la déposition du frère quêteur, pour que l'abbé soupçonnât que le crime se fût passé autrement que Barlholomé ne l'avait raconté. L'inhumation de Pasquette se fit donc dans la journée, et Barttiolomé, transporté dans sa cellule, puisa, dans l'espérance qu'il avait conçue, une force que sa blessure semblait devoir lui enlever. Cependant il ne put quitter la cellule dans la première nuit qui suivit le crime, car, malgré ses protestations de bonne santé, l'abbé exigea qu'un moine passât la nuit à côté de lui.
Ce fut une nuit cruelle pour Bartholomé; au moindre bruit, il croyait entendre le travail des fossoyeurs qui venaient dans le cimetière enlever Pasquetle de sa tombe. Cependant il se rassura lorsqu'il apprit que l'abbé avait fait battre la foret toute la journée pour y découvrir les coupables, et, supposant qu'ils s'étaient toiit-à-fait éloignés du pays, il se persuada qu'ils ignoraient que le corps de Pasquette fût dans la tombe.
Le lendemain se passa de même, et Bartholomé fit si bien que le soir il resta seul dans sa cellule. La nuit venue, il s'en échappa furtivement, descendit dans le jardin du couvent, y prit les instrumens nécessaires à son projet, et entra dans le cimetière.
Il ne manque pas d'exemples de ce qu'une violente passion peut donner de forces physiques à un homme, pour faire comprendre l'audace de cette entreprise : Bartholomé blessé se
sentait le pouvoir d'arracher Pasquetle de sa tombe, de la transporter dans une retraite cachée qu'il possédait à quelque distance du couvent, dans laquelle il déposait les provisions surabondantes qu'il recevait dans ses quêtes, et de prendre la fuite le lendemain pendant la nuit avec Pasquetle.
Déjà il approchait de la tombe de la jeune fille, lorsqu'il aperçut un homme, comme lui, porteur d'une pioche et d'une pelle, et qui s'avançait de même vers cette tombe. Ces deux hommes se reconnurent à l'insîant méme;Bariholomé reconnut le sire de Maldétour, et celui-ci reconnut Bartholomé. De la même pensée ils comprirent tous deux ce qui les appelait en ce lieu, et du même désir ils résolurent, chacun à part soi, de se défaire à la fois d'un témoin et d'un rival.
Cependant ni l'un ni l'autre ne voulut employer la violence. Le bruit d'un eombat eût
UNE BOUEiaCNXi; AL" XV* SŒGLE. Ipl
pu éveiller quelques moines du monastère, les appeler sur le lieu de la lulte. Ils se décidèrent donc à se servir d'abord l'un de l'autre pour aider à rcxhumation, chacun calculant comment il pourrait ensuite remplir d'un nou' veau cadavre la tombe qu'ils auraient faite vide.
— Vous venez donc chercher voire victime? dit Barlholomé, s'arrêlant à quelque distance du sire de Maldétour.
— Assurément, répondit celui-ci; je viens comme Bartholomé, pour ne pas laisser périr cette jeune fille dans les angoisses d'une mort affreuse.
— Puisqu'un but si charitable nous conduit tous deux ici, répondit Bartholomé, peut-être y arriverons-nous mieux en unissant nos efforts; acceptez donc l'appui que je vous offre, et donnez-moi celui dont je pourrais avoir besoin.
— Volontiers, répliqua le sire de Maldétour, et pour première .preuve de cette bonne intelligence qui va régner entre nous, hâtonsnous de nous mettre à l'œuvre.
Aussitôt chacun d'eux prit la bêche et se mit à creuser la fosse, méditant à la fois sur le précieux trésor qu'il allait enfin posséder, et sur la manière dont il s'en assurerait la possession. Cela semblait difficile, car ils s'étaient placés en face l'un de l'autre, un à la tête et l'autre au pied de la tombe. Ils se suivaient de l'œil avec soupçon , et autant pour se défendre que pour s'attaquer. Le travail avançait, et déjà le bois de la hier?, avait plusieurs fois retenti sourdement, lorsque le sire de Maldétour, jugeant l'instant favorable pour se défaire du moine, voulut lui porter un coup de bêche à la tête; mais Bartholomé avait prévu le coup, il s'esquiva, et ayant frappé lui-même Maldélour à la poitrine , il le
renversa. Plus prudent que le gentilhomme, et sachant le danger de ne pas faire complètement les choses, il allait achever celui-ci, lorsque Maldétour lui dit:
— Écoute Bartholomé; nous avons même désir dans le cœur, un seul de nous peut être satisfait; mais est-il nécessaire que ce soit aux dépens de la vie de l'autre? Arrachons cette jeune fille de son cercueil, puis, je te jure, foi de gentilhomme, de t'aider à l'enlever si le sort te la donne.
Bartholomé, dont les forces faiblissaient à chaque instant, et qui ne se sentait plus le pouvoir d'achever seul son œuvre, accepta la proposition de Maldétour. Ils se remirent donc à l'ouvrage; bientôt ils eurent débarrassé la bierre de la terre qui la recouvrait, et ils se mirent en devoir d'en briser les planches ; mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent ces planches céder à leur premier effort , et
194 L HOMME DE LEITRES.
lorsqu'ils reconnurent que la bière était vide Leur première pensée fut de désespoir et de colère; la seconde fut de chercher quels pouvaient être les ravisseurs de Pasquette, et la supposition la plus naturelle fut que ce devait être les bohémiens. Eux seuls en effet connaissent le secret de la léthargie de la jeune fille ; mais était-ce pitié ou tout autre sentiment qui les avait conduits à la sauver?
11 est difficile que des hommes amoureux supposent à d'autres un autre intérêt que l'amour, pour les pousser à faire une action qu'ils voulaient 4airc eux-mêmes. Ils ne doutèrent donc pas qu'un des bohémiens employés à faire le charme qui avait endormi Pasquette, ne se fût épris de la beauté de cette jeune fille, et n'eût résolu de l'enlever pour son propre compte. Mais les bohémiens avaient disparu, et sans doute ils l'avaient emportc*e dans leur fuite. Elle était donc perdue à la fois
UNE BOHÉMIENNE AU XV* SIÈCLE. igf)
pour le moine quêteur et pour le gentilhomme; et, pour comble de malheur, le gentilhomme se trouvait proscrit pour un crime dont il n'avait point recueilli les fruits. Ils se consultèrent long-temps pour savoir ce qu'ils devaient faire, et enfin, tous deux, sur cette tombe vide, ils se firent réciproquement le serment de chercher à découvrir Pasquette , et de la ramener dans le pays. Ils refermèrent donc la fosse, et la nuit étant déjà très-avancée, ils se retirèrent, l'un dans un des asiles qui lui avaient été donnés par les bohémiens, Faulre dans sa cellule. Le sire de Maldétour avait résolu de suivre les bohémiens à la piste, et Bartholomé avait imaginé de s'imposer un pèlerinage qui lui permît également de s'éloigner du pays, et d'aller à travers la France à la recherche de la jeune fille. Chacun d'eux comptait exécuter son projet dès le lendemain; mais tous deux en furent empêchés par un
événement qui jeta le bourg de Lusignan dan»
une grande consternation.
Quelques paysans passaient devant la porte fermée de la maison de Pasquette ; ils crurent y entendre du bruit. Ils approchèrent, imaginant que ce pouvait être quelque animal domestique qu'on y avait oublié, et leur curiosité se changea en terreur lorsqu'ils reconnurent distinctement la voix de Pasquette. La pensée que c'était son âme qui revenait les prit tout d'abord. Ils entourèrent la maison , en se tenant à une distance respectueuse, et déjà ils parlaient de la brûler, lorsque le plus sage de la troupe pensa qu'il valait mieux aller prévenir l'abbé de ce qui se passait.
A celte nouvelle, le couvent fut mis en rumeur, et Bartholomé, qui fut un des premiers à apprendre cet événement, s'alarma des suites que pouvaient avoir cette affaire. Sans doute il était innocent du crime tenté sur Pas-
VNE nOlI^MIENNE AU XV' SIL*CLE. 1 97
quelle, mais il en était devenu complice en ne le révélant pas. Il ne lui était plus possible d'expliquer à l'abbé comment s'était passé le miracle qui épouvantait le village, et Bartholomé savait parfaitement qu'en pareille circonstance on ne donnerait que deux explications à une si étrange merveille : c'est que Pasquetle était une sainte fille destinée à renouveler sur la terre les miracles qui en disparaissaient peu à peu, et que dans ce cas l'abbé la placerait, de force ou de gré, dans un couvent de femmes; la seconde explication, c'est que Pasquetle était une sorcière, et qu'il fallait l'envoyer au bûcher. Religieuse ou brûlée, telle était à peu près l'avenir de cette pauvre fille. Voilà sur quoi Bartholomé réfléchissait, pendant que la communauté se rendait processionnellemcnt vers la maison de Pasquetle, l'abbé en tête, l'aspcrsoir à la main,
et tandis que les frères portaient dans une m. i5
châsse d'or les reliques de sainte Radégonde,
qu'on voit encore dans la ville de Poitiers.
La procession étant arrivée devant la maison possédée, on ne douta plus de la présence de quelque mauvais esprit dans cette maison, car le bruit redoubla comme si le démon eût déjà été tourmenté par la seule approche des châsses saintes que les moines portaient avec eux. On entendait distinctement les meubles remuer, et traînés d'un bout de la cabane à l'autre; il semblait même qu'on reconnût la voix de Pasquette qui s'étonnait du désordre où se trouvait la cabane, et enfin, quand l'abbé prononça la conjuration et s'avança le goupillon à la main vers la porte de la chaumière, ce fut un moment d'horreur et d'effroi parmi tous les assistans, lorsqu'on vit la jolie figure de Pasquette se montrer gracieusement à cette porte et sourire à M. l'abbé en lui faisant une grave révérence. Tout le
monde tomba à genoux , l'abbé demeura seul debout, le goupillon levé et l'œil en feu. Il allait prononcer sur la pauvre fille quelque terrible anathème, lorsqu'elle se mit à genoux devant lui en faisant le signe de la croix. Elle se sentit aspergée d'eau bénite qui, loin de la brûler ou de lui faire pousser des hurlemens affreux, lui parut agréable, car Pasquelte était sincèrement dévote, et la sainte joie qui brilla sur son visage en se voyant ainsi en présence de l'abbé, ne permit pas de croire plus long-temps que ce beau corps fût la possession de quelque impur démon.
Toutefois il n'y avait pas de milieu ; du moment que Pasquette n'était pas une sorcière , ce devait être une sainte ou tout au moins une fille prédestinée à de grandes choses. L'abbé comprit d'un coup-d'œil combien cela pourrait être plus avantageux pour son couvent, et il entraîna l'opinion et les doutos^de tous ceux
qui l'entouraient, en se mettant à son tour à genoux devant Pasquelte, en lui adressant une pieuse prière. La pauvre fille demeura toute surprise; le long sommeil qu'elle avait subi et dont elle s'était débarrassée à grand'peine; le linceul dans lequel elle s'était trouvée enveloppée dans son lit; le désordre de sa cabane au moment où elle s'était éveillée, toutes ces choses, et plus encore l'action de l'abbé, lui firent douter de la réalité de ce qu'elle voyait; mais celui-ci, étant entré dans la cabane et s'y étant enfermé seul avec Pasquelte, l'étonna bien davantage en lui apprenant comme quoi elle avait été trouvée morte sur le lit, comme quoi elle avait été enterrée, et comme quoi elle avait été retrouvée vivante chez elle, après une résurrection miraculeuse. Pasquette eut d'abord envie de rire au nez de l'abbé, mais le regard sévère dont celui-ci accompagnait ce récit prouva à Pasquette que le seul parti qu'il
y eût à prendre était de feindre de croire à ce qu'on lui disait. Elle s'humilia donc devant Tabbé, et remercia le ciel de l'avoir élue pour accomplir sur la terre les prodiges qui devaient raffermir la foi chancelante.
Si on se rappelle que nous avons dit comment Pasquelte se moquait des tendres propos de Bartholomé, comment elle avait refusé îes hommages de beaucoup de gentilshommes; si on remarque en ce moment avec quelle faciHté elle se prêta aux désirs de l'abbé, en se réservant d'approfondir ce mystère , on comprendra que Pasquetle était une fille d'un esprit délié et subtil, et qui avait déjà quelque expérience des choses et des hommes.
Si nos lecteurs ont deviné cela, ils ont été plus adroits que tous les habilans du bourg de Lusignan, car aucun d'eux n'avait encore découvert que l'indifférence de Pasquelte pour tout le monde n'était qu'une préférence pour
un seul. Il y avait à Poitiers, dans l'armée anglaise qui l'occupait alors, un beau gentilhomme du Cumberland, qui depuis long-temps eût pu faire arrêter Bartholomé à la porte de la jeune fille, pour entendre ce qui s'y disait, s'il n'avait pris l'habitude d'y parler très-bas. Une excursion à faire aux environs de Poitiers l'avait empêché de venir à Lusignan depuis quelques jours, et ce fut pour lui une grande surprise, lorsqu'il s'y rendit la nuit suivante, de trouver la maison déserte.
Il erra toute la nuit dans les environs, et le matin, ayant rencontré quelques paysans qui semblaient se rendre à une fête, il apprit l'histoire de sa fiancée comme ils la savaient euxmêmes, c'est-à-dire comme un miracle, pour lequel on allait préparer une grande cérémonie. Le capitaine anglais ne comprit pas plus que Pasquelte tout ce que cela voulait dire; mais il suivit les paysans dans la chapelle de
l'abbaye, et il ne fut pas peu étonné d'y voir Pasquette présentée au peuple comme une fille inspirée de Dieu et destinée à seconder dans son œuvre de libération la vierge de Yaucouleurs, Jeanne d'Orléans.
Cette mission ne convenait guère au capitaine anglais : ce fut avec impatience qu'il attendit la fin de la cérémonie pour s'en expliquer avec Pasquette ; mais il n'en trouva point l'occasion durant toute la journée , car dès qu'elle fut de retour dans sa maison , il s'y fit une telle procession de paysans qui venaient pour que la jeune fille bénît leurs instrumens aratoires, et des femmes qui lui présentaient leurs petits enfans, que ce ne fut que dans la nuit qu'il put y pénétrer à son tour. Il trouva Pasquette aussi ignorante que lui de tout ce qui s'était passé, et peut-être le mystère de celte aventure ne se fût jamais découvert, si le frère Barlholonié, qui comptait faire tour-
204 l'iiomm]' de lettres.
ner à son profit le prétendu secours qu'il disait avoir apporté à Pasquette , n'était venu le lui expliquer.
En effet, celle-ci ayant entendu frapper à sa porte au milieu de la nuit, ouvrit sur l'avis du capitaine qui se cacha derrière un tas de fagots ; Bartholomé se croyant seul avec la jeune fille, lui raconta la vérité, et lui fit enfin comprendre comment, si elle voulait l'écouter, elle serait toute-puissante dans le pays, et seulement il lui mentit en ce point, qu'il se vanta de l'avoir arrachée à sa tombe, et de l'avoir pieusement rapportée dans sa cabane.
Le capitaine angolais écoutait Bartholomé, lorsqu'un autre coup frappé à la porte annonça un nouveau -venu. Parquette, en fille intelligente, fit cacher le moine, à son tour, dans un autre coin de la chaumière; elle ouvrit la porte, et le sire de Maldélour entra. Il fit le même récit que Bartholomé, avoua son
crime et mentit comme Bartholomé , en prétendant avoir arraché Pasquette de son tom*beau. Ses propositions furent les mêmes, seulement il ajouta que si elle refusait d'être à lui comme sainte, il saurait bien obtenir par la force ce qu'il avait déjà tenté de conquérir par la ruse. Mais il fut fort étonné lorsque Pasquette lui dit qu'il en avait menti en se vantant de l'avoir sauvée , et qu'elle appela Bartholomé en preuve de ce démenti. Celui-ci, en apparaissant tout-à-coup, acheva de confondre le sire de Maldétour déjà tout interdit de voir son mensonge ainsi découvert; mais il rendit au moine le mauvais service qu'il en avait reçu en prouvant à Pasquette que ce n'était pas non plus Bartholomé qui l'avait arrachée à son tombeau. Ce fut à ce moment que tous deux commencèrent à douter que ce fussent les bohémiens qui eussent exhumé Pasquette pour la rapporter tout simplement
âo6 l'houivie de lettbes.
dans sa cabane. L'idée qu'un véritable miracle s'était en effet accompli les saisit à la fois, et Pasquette elle-même commençait à croire à l'intervention divine, et s'imaginait que c'était à Dieu qu'elle devait son salut; déjà même elle doutait de ce qui lui restait à faire vis-à-vis du capitaine anglais, et se demandait si son amour pour lui ne deviendrait pas un sacrilège après un si étrange événement. Ses idées se troublaient, et en voyant la crainte respectueuse qui s'était emparée de Bartholomé et du gentilhomme , elle allait prendre foi en sa propre puissance, lorsqu'un nouveau bruit se fit entendre à la porte. Il semblait que ce fût un rendez-vous général de tous ceux qui avaient coopéré à cette œuvre miraculeuse ; elle s'en convainquit en voyant entrer les deux bohémiens complices du sire de Maldétour. Avant leur entrée, Bartholomé et le gentil-
homme avaient été enfermés dans une pièce voisine où ils s'étaient retirés.
En peu de paroles les bohémiens éclaircirent l'affaire : c'étaient eux qui , dans la première nuit de l'inhumation de Pasquette, l'avaient enlevée de sa bière et rapportée dans sa cabane ; ils l'avaient fait non par un simple sentiment de pitié, mais par calcul : ils venaient demander le prix de cette pitié ; ils désiraient que Pasquette profitât de la sainteté qu'elle avait acquise, grâce à eux, pour les protéger et permettre qu'ils vinssent de nouveau établir leur domicile dans le pays. Pasquette, redescendue tout-à-coup de son rang de prédestinée à celui d'une jeune fille qui n'avait trompé personne, retrouva sa présence d'esprit, et promit aux bohémiens ce qu'ils demandaient. Dès qu'ils furent retirés, elle rendit la liberté à Barlholomé et au gentilhomme , en leur laissant leur incertitude
2o8 l'homme de lettres.
sur l'intervention qui l'avait sauvée, et elle demeura seule avec son capitaine.
C'était une belle occasion de devenir célèbre et d'acquérir une grande puissance, et peutêtre Pasquetle eùt-elle succombé à la tentation de jouer un pareil rôle, si elle n'avait eu dans le cœur un sentiment qui allait mieux a sa jeunesse.
Ce fut la raison qui fit découvrir toute cette intrigue; car le capitaine anglais, étant résolu à épouser Pasquette, n'aurait osé y prétendre si elle avait gardé l'auréole miraculeuse qui l'entourait. Il se résolut donc à dépouiller la belle jeune fille de ce prestige menteur devant lequel on était prêt à s'incliner, et le surlendemain, à la tète d'une compagnie de lances, il se saisit du sire de Maldétour, de Bartholomé et des deux bohémiens, les emmena à Poitiers, et les ayant traduits devant le tribunal ecclc-
siastique de cette ville, il les y fit condamner, il refit de Pasquette une simple jolie fille, et l'épousa en sûreté de conscience, après avoir fait brûler les bohémiens qui avaient failli en faire une sainte.
LES DEUX AVEUGLES DE 15!iS.
Déjà l'hospice des Quinze- Vingts n'était plus ce qu'il avait été. Lorsque Saint-Louis le fonda, ce fut' plutôt pour acquitter une dette que pour créer un établissement de bienfaisance.
Les premiers aveugles que reçut l'hospice des III. i4
2i4 l'homme de lettres.
Quinze -Vingts furent trois cents chevaliers laissés en otage au Soudan d'Egypte, et que le Soudan renvoya au roi de France, après leur avoir fait crever les yeux. C'est une chose digne de remarque que cet hôpital ouvert aujourd'hui à la misère des gens du peuple, ait reçu d'abord trois cents habitans nobles; que celte maison dont l'œuvre de chaiûté se renferme parmi la population pauvre de Paris, doive son origine à la guerre que nous avions portée sur la côte d'Afrique, et à des malheurs qui avaient frappé si loin et si haut. Les Quinze- Vingts furent, à vrai dire, les Invalides de saint Louis.
Trois siècles n'étaient pas écoulés que la trace de cette origine était complètement effacce, et que les Quinze-Vingts étaient un hospice où on était reçu pour cause d'infirmité. Bien qu'il dut renfermer trois cents frères ou sœurs, il n'y avait déjà plus trois cents aveu-
LES DEUX AVEUGLES. 2l5
gles. La population des Quinze-Vingts se composait de cent cinquante-deux frères aveugles et de soixante frères voyants, pour les aider, les mener et les conduire; plus, de quatre- TÎngt-huit femmes tant aveugles que voyantes. Chacun était obligé d'y ai>porter une espèce de dot, et de faire abandon de ses biens en entrant dans la communauté. Toutefois, il y avait des frères et des sœurs qui pouvaient posséder en dehors quelques propriétés mobilières ou immobilières, et de même il existait des frères ou sœurs qui avaient seulement été admis par charité et sans rien apporter à la communauté. Parmi ceux-ci, nous trouvons Jean Desmasures, fils de Robert Desmasures, pionier, mort en vidant les terres des douves des fossés de la ville, et Pierrette Lenoir, orpheline, tous doux aveugles. A cette époque^ il y avait dans celte maison un portier voyant, ainsi que l'exigeaient les réglemens, et appelé
2i6 l'homme de lettres.
Malhurin Seguin; il y avait de même une sœur voyante nommée Kicole Petitpied, employée au raccommodage et bonne tenue du linge de la maison.
Or, c'était un samedi du mois de juillet i525, Nicole et Pierrette travaillaient dans une grande chambre où elles reprisaient les chemises qui devaient être distribuées le lendemain aux frères. Quoique aveugle, Pierrette était fort adroite, et quand son aiguille avait passé sur un accroc ou sur un trou, l'œil le plus exercé eût découvert difficilement la reprise qu'elle y avait faite. Aussi était-elle spécialement chargée du linge des jurés et administrateurs de la maison.
Le soir était venu, le jour était tout-à-fait tombé, Nicole avait renvoyé les sœurs voyantes qui travaillaient avec elle, mais au moment où Pierrette allait les suivre, ^icole l'avait retenue en lui disant :
— Tiens, raccommode-moi encore celte chemise.
— Mais le jour est fini, dit Pierrette.
— C'est pour cela que je ne puis le faire moi-même, dit Nicole, au lieu que pour toi le jour ne finit jamais.
— Oui dà, répondit Pierrette, parce qu'il ne commence jamais, n'est-ce pas, mais j'ai beaucoup travaillé aujourd'ui, toutes nos sœurs sont à se promener et à jouer sous les ormes de la grande cour, je veux aller avec elles.
— Je t'en prie, continua Nicole, cela ne sera pas bien long et tu me feras grand plaisir.
— Mais à qui donc est cette chemise, dit Pierrette, elle est de plus fine toile que celles même des jurés et administrateurs.
En parlant ainsi, elle cherchait au col la marque dislinctive du linge de chaque frère, puis lorsqu'elle l'eut trouvée, elle se mita sourire doucement et dit à Nicole :
2i8 l'ho3IMe de. lettres.
— C'est donc pour lui, j'ai reconnu sa lettre? . - . '
— Oui, repartit Nicole, c'est pour Jean Desmasures, c'est le linge qui lui vient de son oncle, le marchand de ferrailles, et comme tout le monde est jaloux ici de le voir plus pimpant et mieux vêtu que les autres, on laisse toujours son linge le dernier, de façon qu'il est obligé de mettre les grosses chemises de l'hospice, et Jean en est tout chagrin.
— Et loi, lu l'aimes tant, reprit Pierrette, que tu me ferais travailler toute la nuit pour que Jean Desmasures ne soit pas chagriné.
— Tu sais bien que je travaillerais moi-même, si on nous permettait d'avoir de la lumière quand le jour est fini. Tu es bien heureuse, toi, de n'avoir pas besoin d'y voir clair. Si tu l'aimais, lu pourrais travailler pour lui tant que lu voudrais. Oh! souvent j'aurais désiré être comme loi , si les rcglemens ne dé-
LES DEUX AVEUGLES. iJ 1 Q
fendaient pas à une sœur aTCUgle d'épouser un frère aveugle.
— Tu comptes donc l'épouser ? dit Pierrette.
— Oui vraiment, dès qu'il aura fini sa première année, car il n'y a que trois mois qu'il est dans la maison, et il faut que j'attende que son noviciat soit achevé.
— Il est singulier que je ne l'aie jamais rencontré.
— Oh! si tu l'avais rencontré, tu l'aurais remarqué tout de suite, tant il est beau et brave.
— Allons! allons! dit Pierrette avec une grâce naïve, je verrai bien s'il est beau, au mal que m'en diront les frères voyants. Mais, tiens, voilà la chemise raccommodée, nous pouvons descendre dans la cour. Et maintenant, dismoi, Mathurin Seguin est-il beau, lui?
Mathurin, dit JNicole en riant, c'est le plus vilain louchon que j'ai jamais vu.
:i!iO t HOMME DE LETTRES.
— Qu'est-ce que c'est que ça un louchon? dit Pierrette.
— C'est un homme qui a les yeux de travers.
— Hélas! fit doucement Pierrette, ça vaut encore mieux que de ne pas en avoir du tout.
Les deux sœurs descendirent, et allèrent continuer leur conversation dans la cour plantée d'ormes qui servait de promenade commune. A un certain moment, elles passèrent devant la grande porte fermée d'une double grille selon l'ordonnance, et Nicole serra vivement le bras de Pierrette en lui disant :
— Le voilà. . . comme si l'aveugle avait pu voir celui qu'elle lui désignait ainsi. Le même mouvement eut lieu sur le banc de pierre où Jean Desmasures était assis près de Mathurin Seguin, et celui-ci dit de même en voyant passer les deux jeunes sœurs :
— La voilà.
— Qui ça? dit Jean,
LES DEUX AVEUGLES. :i2 1
— Et pardieu, Pierrette qui est si jolie et si gracieuse.
— Tu me parles toujours d'elle.
— C'est que je l'aime comme un fou, elle a une taille si droite, un teint si blanc et si frais, de si beaux cheveux blonds, et lorsqu'elle marche et qu'elle tend son pied ou sa main pour tâter l'endroit où elle se trouve, cette main est si blanche et si potelée, ce pied est si mièvre et si petit que j'ai envie de les prendre et de les embrasser.
A cette brûlante déclaration de Mathurin, Jean se prit à rire, et le portier reprit avec humeur :
— C'est que tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer, loi.
— Ma foi, si je voulais écouter la sœur Nicole, je le saurais bien vite, car elle me dit sans cesse, quand elle me rencontre par hasard, que je suis en âge de me marier.
— Oh! le petit laideron, dit Mathurin, elle a bien fait de venir dans une maison d'aveugles, pour attraper un mari, car jamais elle n'en rencontrera un parmi les hommes qui ont de bons yeux.
— Elleest donc bien laide?
— Elle est Jaune comme un citron et elle a des cheveux rouge.
— Mais on dit que le rouge est une si belle couleur : les cardinaux sont en rouge, messieurs du parlement sont en rouge.
— C'est bon pour une robe, le rouge, mais pour des cheveux, c'est autre chose.
— Et c'est là tout ce que tu as à me dire? Non pas, il faut que tu me rendes un service.
— Et lequel?
— Il faut que tu parles à Pierrette pour moi, tu es mon ami, toi, et tu lui diras que je suis un brave et beau garçon.
— Mais, où pourrais-jc la trouver?
lES DEUX A\EUGLES. 22.)
— Ici, à l'heure de la promenade.
— Mais je ne pourrais pas la reconnaître, je n'ai jamais entendu sa voix.
— C'est demain dimanche , monseigneur l'archevêque doit venir visiter la maison, il y aura un sermon, et après le sermon un grand dîner, pendant lequel on chantera des cantiques, Pierrette chantera du côté des femmes et tu la distingueras facilement, à sa douce petite voix. D'ailleurs, je ferai en sorte de me faire remplacer à la porte, je me mettrai à côté de toi et je t'avertirai quand elle chantera.
Après ces paroles, chacun se retira, et il est probable que la conversation de Pierrette et de Nicole avait eu le même but que celle de Jean et de Mathurin, caria jeune sœur aveugle dit à la lingèrc en la quittant :
— Eh bien, soit! demain je lui parlerai.
Le lendemain venu, ce fut grande fùle dans la maison, car monseigneur l'archevêque aj)-
2 24 i/homme de lettre*.
portait le pardon de toutes les fautes commises. Comme représentant de Dieu, il amenait l'indulgence avec lui : et c'est la plus belle part de royauté que les prêtres aient jamais possédée sur la terre. Le sermon de ce dimanche fut meilleur et plus long que celui de tous les autres dimanches : beaucoup de personnages d'importance assistaient à la cérémonie, et monseigneur l'archevêque désira faire quelque chose qui leur fût agréable. 11 fit donc appeler près de lui un des six gouverneurs de la maison, notable bourgeois, selon le vœu de l'ordonnance de i522, et lui dit qu'il serait bien aise que le pain bénit fût présenté par les deux plus jeunes aveugles homme et femme de l'établissement; il se trouva que c'était à Jean et à Pierrette que revenait ce soin, et deux jurés allèrent les chercher séparément chacun à leur banc, et on leur remit une belle corbeille couronnée de fleurs, qu'ils allèrent présen-
ter à tous les endroits qu'on leur avait désignés. Ni Jean ni Pierrette n'avaient prononcé une parole durant ce service, et comme on leur avait dit tout simplement : Faites ceci, faites cela; ils ne savaient rien, sinon qu'ils étaient deux aveugles portant le pain bénit. Mais lorsqu'en allant à travers l'église pour arriver aux premiers bancs, ils entendirent le murmure flatteur qu'ils excitaient , ils furent tout surpris. Leur oreille habituée à percevoir les paroles les plus fugitives, déroba par-ci, par-là, au bruit sourd et discret de cette admiration, des mots comme ceux-ci : Qu'ils sont beaux tous deux! — qu'ils sont intéressans ! — quel malheur qu'ils ne puissent se voir, ils s'aimeraient!
A cette dernière exclamation le panier qu'ils portaient tressaillit entre eux, car chacun l'avait doucement agité par un mouvement involontaire.
Ce fut un trouble encore bien plus grand quand ils arrivèrent aux sièges des dames et des seigneurs qui s'étaient rendus à l'invitation de monseigneur l'archevêque.
— Mais voyez donc quel charmant visage a ce jeune homme, dit une voix de femme... et une voix d'homme répondit :
— J'aime mieux garder mon admiration pour cette belle fille 1
— Quels cheveux noirs admirablement bouclés 1
— Quels cheveux blonds , doux à voir et sans doute à toucher!
— Qu'il a l'air charmant!
— Qu'elle a l'air gracieux!
Et tous deux confus et rouges de pudeur et de joie continuèrent, en portant haut le front, leur embarras et leur modestie, car un aveugle qui rougit ne baisse point les yeux et ne détourne point la tète. Puis, quand tous deux
eurent fini leur service et allèrent déposer le panier dans la sacristie, ils se dirent tout-àcoup :
— Vous êtes Pierrette, n'est-ce pas ?
— Et vous Jean Desmasures?
— Pierrette, j'ai à vous parler.
— Et moi aussi, Jean.
Le dîner arriva à son tour, et chacun d'eux so trouva assis à côté de son ami. Pierrette près de Nicole, Jean près de Mathurin. Toutefois , par une retenue que rien n'explique que ce qui est inexplicable, c'est-à-dire l'instinct du cœur, cette perception suave qui fait parler l'âme à l'àme en un langage qui n'a pas besoin de paroles pour être entendu, par cette retenue merveilleuse des gens qui se font un secret à deux, sans s'avertir de se taire, ni Jean ni Pierrette ne dirent à Malhurin et à ISicoIe qu'ils se connaissaient déjà. Mais lorsque Jean
2 28 l'homme de tETTHÈS.
se mit à chanter, Pierrette dit tout bas à Nicole :
— Le voilà, n'est-ce pas?
Et de même, quand Pierrette ehanta, Jean dit à Mathurin :
— La voilà !
Tous deux avaient maintenant les yeux de l'oreille pour se reconnaître. Puis les chants cessèrent et ils ne se virent plus. Le silence, c'était leur nuit.
La promenade vint enfin, et Nicole et Mathurin conduisirent chacun leur confident l'un vers l'autre. Ils n'étaient point gens à remarquer que tous deux se taisaient. Oh ! que Pierrette se serait bien gardée de parler, quoique souvent elle s'en allât en chantant gaîment. Avertir ainsi Jean de sa présence, eût été l'appeler. Et quelle jeune fille ose faire un signe d'intelligence à l'homme qui, pour la première fois, la trouble dans son âme, et qui
LES DEUX AVEUGLES. 2ig
lui fait mettre la main sur son cœur, en disant:
— C'est singulier, je suis toute oppressée.
De son côté, Jean eût craint de manquer de respect à Pierrette, en lui montrant qu'il l'attendait ; car le respect est le premier hommage d'un amour jeune.
Heureusement pour eux , Jean et Nicole étaient là pour les réunir. Le portier et la lingère s'abordèrent pour se parler, et la première fois de leur vie ils se trouvèrent d'accord pour laisser Pierrette et Jean ensemble.
Les pauvres enfans furent d'abord bien embarrassés de ce qu'ils avaient à se dire. La commission dont on les avait chargés était loin d'eux. Leur cœur leur en avait donné une bien plus importante et bien plus pressée. Cependant il fallut y revenir. Ces deux pauvres existences, frappées de la même douleur, comprirent qu'elles ne pouvaient s'appuyer l'une sur III. i5
2J0 l'homme de lettres.
l'autre, et les pauvres aveugles pensèrent qu*il valait mieux qu'elles fussent confiées à des mains amies qui pourraient les soutenir. D'ailleurs ils ne seraient pas tout-à-fait séparés; Nicole parlerait de Jean à Pierrette, et Jean entendrait l'éloge de Pierrette dans la bouche de Mathurin.
Cependant ce fut Jean qui commença.
— Ma sœur, dit-il, tout le monde vous aime dans la maison , et il y a quelqu'un qui vous aime plus que tout le monde.
Pierrette devint toute tremblante, et eut à peine la force de demander qui l'aimait ainsi?
— C'est Mathurin Seguin, répondit Jean, et il est bien heureux de vous aimer, car il dit que vous êtes si belle et si bonne...
— Ah! dit Pierrette, c'est Mathurin qui m'aime ainsi.
Et son visage prit un air de tristesse que Jean ne vit pas.
LES DILX AVEUGLES. 23 1
— Oui, continua-t-il, Mathurin vous aime, et il veut vous épouser.
— Et il vous a chargé de me le dire? reprit Pierrette d'un ton piqué. Eh bien! on m'a chargé aussi de vous dire la même chose : Nicole vous aime, et serait bien aise de vous épouser.
— Nicole ! reprit Jean ; c'est votre amie , n'est-ce pas ?
— Oui.
— Alors elle doit être bien bonne et bien belle.
— Dame, je ne l'ai pas vue, et je ne puis pas en répondre plus que vous de Mathurin.
Ils se turent un moment; puis, après ce silence, Jean reprit tout-à-coup :
— Mathurin m'a dit que Nicole était bien laide.
— Nicole m'a dit que Mathurin n'était pas beau.
y 32 l'homme de lettres.
— Qu'il est heureux d'avoir des yeux pour vous voir.
— Elle est bien heureuse aussi.
Ils cessèrent encore de parler, et Jean reprit après un assez long temps :
— Est-ce que vous aimez Mathurin ?
— Est-ce que vous aimez Nicole?
Ni l'un ni l'autre ne répondirent. Nouveau silence interrompu encore par .lean.
— Eh bien! que faut -il que je réponde à Mathurin?
— Eh bien! que dirai-je à Nicole?
— Dites - lui que je vous aime , répondit Jean, comme si cette parole lui eût éobaj^pé du cœur.
— Oh mon Dieu! taisez-vous, s'écria doucement Pierrette en s'approchant de Jean ; je les entends qui nous suivent; s'ils nous avaient entendus ils nous empêcheraient de nous reparler, et...
La cloche sonna , et les deux jeune» aveuv gles furent forcés de se séparer.
Us s'entendaient déjà si bien, que tous deux mentirent chacun de son côté, en disant l'un à Mathurin, l'autre à Nicole :
— Il faut que je lui parle encore : on ne peut pas tout dire le premier jour; mais je serai plus à mon aise demain.
Et comme Nicole et Mathurin parlaient sans relâche de celui et de celle qu'ils aimaient, les deux jeunes aveugles les écoutaient avec une attention merveilleuse. Ils faisaient des questions pour se faire répondre, et ne pouvant se voir, ils se regardaient par les yeux de leursconfidens.
Cela dura ainsi plusieurs mois , et lorsque Mathurin et Nicole s'impatientaient de ne pas voir leurs affaires plus avancées malgré les entretiens fréquens qu'ils procuraient à leurs jeunes confidens; il y avait long-temps qu'il
n'était plus question d'eux dans ces entretiens et que Pierrette et Jean s'étaient juré de s'aimer toute la vie.
Il arriva enfin une circonstance qui fît tout découvrir. Un jour, le sieur Des Haudry vint visiter la maison des Quinze- Vingts ; c'était un homme libéral , et qui , voulant laisser des traces de sa visite dans l'hospice royal, annonça qu'il donnerait une dot à un frère aveugle et une autre dot à une sœur aveugle pour que le premier épousât une sœur voyante, et la seconde un frère voyant.
Il se fit présenter tous les aveugles de la maison , et son choix tomba sur Pierrette et sur Jean.
Le lendemain , le premier des six gouverneurs fit appeler les deux jeunes gens , et leur apprit le bonheur qui leur était arrivé , en les engageant à faire un choix et en leur désignant Kicole à Jean , Mathurin à Pierrette ; car lors-
que le portier et la lingère avaient appris celte bonne fortune, ils s'étaient empressés de se mettre sur les rangs.
La manière brusque dont cette nouvelle fut annoncée aux jeunes aveugles, ne leur permit pas de répondre : mais lorsqu'ils se trouvèrent seuls, ils marchèrent silencieusement l'un près de l'autre, craignant de s'interroger. Enfin , arrivées au bout du couloir où ils devaient se quitter , Jean arrêta Pierrette.
— Vous n'avez donc rien à me dire ?
— Ni vous non plus?
— Oh moi ! vous savez bien que je n'épouserai pas Nicole.
— Vous croyez donc que je veux épouser Mathurin?
— Non , je ne le croyais pas, mais j'attendais que vous me l'eussiez dit.
— Vous refuserez donc ?
— Oui , mais que deviendrons-nous ?
— Eh bien! reprit la jeune fille, nous resterons frère et sœur.
— Nous nous aimons pourtant assez pour qu'on nous marie ?
— Vous savez bien que le règlement défend de marier deux aveugles.
— Oui , mais cela ne les empêche pas de se marier s'ils le veulent.
— A condition qu'ils quitteront la maison.
— Ne pouvons-nous pas vivre ailleurs ?
— Nous , pauvres gens aveugles , nous nous perdrions hors de cette maison.
— Est-ce qu'on se perd quand on reste toujours ensemble?
— C'est impossible, dit Pierrette, jamais, je n'oserai jamais.
Elle s'éloigna rapidement , et Jean se trouva seul avec Mathurin , qui s'était mis sur leur passage pour apprendre le résultat de leur conférence avec l'administrateur. Mathu-
rin fit une rude querelle à Jean et courut surle-champ dénoncer cet amour au chapitre de la communauté. Cela fit grand tapage, car la donation du sieur Des Haudry était subordonnée aux mariages des deux aveugles , et la communauté s'appauvrissait d'autant par leur refus. On tenta tous les moyens pour décider les deux amans , on leur remontra qu'ils ne pouvaient être mariés , ils répondaient : Nous nous aimerons. On leur disait qu'ils étaient à charge à la communauté , et qu'il était indigne à eux de la priver d'un bien si considérable, ils répondaient : Nous nous en irons. Alors on espéra vaincre leur obstination en les séparant. Jamais ils ne se rencontraient plus dans les cours ni au réfectoire. Il n'y avait qu'à l'église où ils étaient ensemble, mais loin, bien loin l'un de l'autre , et cependant ils s'entendaient. Ce n'était plus à Dieu que leur voix envoyait le serment d'une foi éternelle , c'était à eux-
mêmes, et tous deux , en sortant de l'église, se sentaient plus forts et plus joyeux.
Cependant un dimanche vint où Pierrette n'alla pas à l'église. La pauvre enfant était malade. Mais on ne le dit point à Jean et on lui donna plutôt à entendre qu'elle était décidée à épouser Mathurin, et qu'il ferait bien d'imiter son exemple. Le désespoir de Jean fut horrible, car il eut la faiblesse de croire ce qu'on lui disait. Pourtant, avant de prendre un parti, il se résolut d'attendre le dimanche suivant pour voir si on annoncerait au prone le mariage de Pierrette Lenoir. Helas ! c'est ce qui arriva.
Mathurin avait soufllé cette infâme ruse au premier administrateur, qui trompa le curé. Mathurin disait que Jean épouserait ISicole s'il était sûr de l'abandon de Pierrette , et il prétendait qu'ensuite la jeune fille ferait de même. Pour mieux assurer le succès de ce
complot, on employa le même moyen contre Pierrette que contre Jean; on l'éloigna de l'église , et le dimanche suivant on annonça devant Pierrette le mariage de Jean et de Nicole. On fut obligé d'emporter la jeune fille. Tous deux se croyant trahis , se résolurent à céder aux instances des administrateurs. Le troisième dimanche , ils étaient tous deux à l'église ; ils se reconnurent à leurs chants , mais leurs chants ne se parlaient plus.
On publia les derniers bans, et tous deux entendirent que ni l'un ni l'autre ne démentait ce qui était annoncé. Le sieur Des Haudry ayant appris que ses protégés avaient accepté les dots qu'il leur avait données voulut assister à la cérémonie, et demanda qu'elles s'accomplissent le même jour. Les administrateurs prirent leurs précautions pour que tout se passât à leur gré; et durant tous les préparatifs, les deux jeunes gens furent tenus éloignés l'un
de l'autre. Mais le moment vint où les quatre fiancés s'approchèrent ensemble de l'autel , et Pierrette et Jean se sentirent marcher l'un près de l'autre. Si tous deux avaient pu voir leur démarche chancelante et leur figure pâle , ils auraient compris qu'on les avait trompés ; mais les malheureux ne voyaient point et n'osaient parler.
Ils étaient déjà agenouillés , n'ayant plus ni force ni courage. Le prêtre demanda à Mathurin Seguin s'il voulait épouser Pierrette Lenoir et Malhurin répondit : Oui. Il demanda ensuite à Pierrette Lenoir si elle voulait épouser Mathurin Seguin ; elle ne répondit pas , et comme le prêtre , étonné de son silence , allait renouveler sa question , Jean, emporté par sa douleur et sa colère , s'écria :
— Réponds donc, Pierrette, veux-tu épouser Malhurin?
LIS DEUX ÂVBtCLES. 24 1
— Puisque tu le veux, dit Pierrette, en éclatant en sanglots.
— Moi ! s ccria Jean.
Et, guidé par son amour, il s'élança vers Pierrette, en criant:
— Non , je ne le veux pas, et je ne veux pas épouser Nicole.... C'est toi que je veux épouser.
On s'imagine facilement le scandale que causa une telle scène dans l'église. On entraîna les quatre mariés dans la sacristie , et là on les accabla des plus vifs reproches. Mais Pierrette et Jean étaient ensemble, ils étaient forts i'un de l'autre , et ils déclarèrent fermement qu'ils ne consentiraient point à se séparer.
— Sortez donc de cette maison , leur dit l'administrateur, vous êtes indignes de ses bienfaits.
Et tout aussitôt, sans leur permettre de rentrer dans l'hospice, on les chassa honteuse-
ment. Ils traversèrent ainsi toute l'église la main dans la main, au milieu des murmures et des blâmes qu'on leur jetait de tous côtés. Ce n'était pas ainsi qu'ils y avaient marché ensemble la première fois. Ils s'en allaient pleurant et s'humiiiant, car ils n'avaient espérance en personne, ni en eux-mêmes ; pauvres aveugles qu'allaient-ils devenir! Heureusement Dieu inspira au sieur Des Haudry de réparer le mal qu'il avait fait. 11 apprit la vérité, et quand il sortit de l'église, il trouva les deux enfans debout sous le portail ne sachant où aller , inaccoutumés à implorer la charité publique , et se tenant par la main sans oser même se parler devant une foule de mendians qui les insultaient.
— Place! place ! cria le sieur Des Haudry en arrivant ; suivez-moi en mon hôtel , mes enfans , je vous ferai un si bel asile que tous
ceux qui ont voulu vousfaire du mal envieront votre place.
Il se mit à marcher fièrement devant eux, pour imposer à la multitude assemblée , et les deux aveugles le suivirent au bruit de ses éperons qui résonnaient à chaque pas, car le sieur Des Haudry était un noble chevalier; et bien qu'il eût plusieurs valets à sa suite, Pierrette ni Jean n'eurent point besoin de leurs secours et ne s'éloignèrent point de leur protecteur jusqu'à ce qu'ils fussent dans son hôtel.
Huit jours après , le sieur Des Haudry les maria magnifiquement, et ce fut à l'occasion de cette aventure, qu'il fonda dans sa maison un nouvel hospice d'aveugles qui subsista près de deux siècles dans la rue qui porte encore le nom de rue des Vieilles- Haudriettes.