‹ L'homme de minuitChapitre 3 sur 6 · L - HOU MK ]>K MINUIT · texte numérisé non relu

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être attribuée à quelque événement dont il ne se rendait pas bien compte, et qu’il avait., avant tout, intérêt à connaître. Après avoir longtemps réfléchi, il se leva et se dirigea rapidement vers le cordon d’une sonnette qu’il agita avec violence.

I n vieux domestique parut aussitôt sur le seuil.

— Dis-moi, Badois, lui demanda le comte, as-tu vu Léo hier soir?

— Il j a trois jours que M. le vicomte n’a pas paru à l’hôtel, répondit le domestique.

— Trois jours, répéta le vieux gentilhomme, comme se parlant à lui-même: c'est, étrange! Et que s’est-il passé, continua-t-il en élevant la voix, entre lui et ma nièce, lors de sa dernière visite ?

— Je ne comprends pas bien la question de monsieur le comte, répondit le domestique.

— Voyons, mon vieux Badois, reprit M. de Villefleur avec une bonhomie affectée, ne t’ai-je pas pendis de tout observer dans l’hôtel, et ne m’as-tu pas promis de me rendre de tout un compte fidèle? Tu connais mes projets sur Léo et sur Lucienne : tu as donc dû remarquer ce qui aurait pu échapper à tout autre. Eli bien, je te demande si Léo a été, avec sa cousine, affectueux, empressé comme d’habitude?

— Puisque monsieur le comte veut que je lui parle franchement, répliqua Badois, je lui dirai que M. Léo n’est plus le même pour mademoiselle Lucienne. Il était bien plus empressé, comme dit monsieur le comte, avani son départ pour sa garnison que depuis son retour à Paris. Et mademoiselle Lucienne l’a sans doute remarqué elle-même, car Césarine, le femme de chambre de

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mademoiselle, m’a dit qu'avant-liier, après que M. Léo se fut retiré, sa maîtresse rentra dans sa chambre, et que le lendemain elle avait les yeux rouges comme si elle avait pleuré toute la nuit.

Après cette observation, le comte de Villelleur fit quelques tours dans sa chambre d’un air soucieux; puis il dit avec négligence et comme s’il attachait peu d’importance à cette question :

— Sait-on si Léo a quelque intrigue dans la ville?

— Ou dit, répondit Badois, que M. le vicomte a depuis quelque temps un amour romanesque en tête, et, que c’est à cause de cette passion qu’on le voit moins souvent qu’autrefois à l’hôtel.

— C’est bien, laissé-moi, Badois, et continue à tout voir et à tout entendre.

Quand le vieux domestique se fut retiré, le comte de Villelleur frappa du pied avec violence en disant d’une voix brève :

— L’imprudent ! le maladroit ! Ah ! je comprends tout maintenant; Lucienne a des soupçons... Oh! oh! il faut mettre ordre à cela... Je verrai Léo... il entendra raison... Mais il importe de gagner du temps... c’est, vingt mille francs qu’il m’en coûtera... Vingt mille francs, c’est un peu cher ! Bah ! Ismaël me fera crédit... Et s’il refusait? s’il voulait de l’argent? Le maudit juif devient d’une défiance... Allons, je n’enverrai ce billet à Florimonde qu’après avoir vu Ismaël.

Le comte de Villelleur enferma la lettre et les billets de banque dans un tiroir du secrétaire et écrivit rapidement quelques mots qu’il remit à Badois en lui disant :

— Ce billet... sur-le-champ... au juif Ismaël Gant/..

A l’extrémité d’un petit jardin dépendant d’une jolie maisonnette de la rue des Batailles, à Chaillot, sous une ombreuse tonnelle de jasmins et de clématites, une jeune fille était assise et travaillait à un ouvrage do broderie. Mais ses doigts seuls avaient part à cette occupation ; évidemment sa pensée s’égarait ailleurs. De temps à autre, si un léger souffle de vent venait à agiter le feuillage, elle tressaillait, retenait son haleine et prêtait une oreille attentive; puis, quand le bruit s’était évanoui, elle poussait un soupir, contemplait une petite bague qu’elle portait à l’annulaire, et reprenait machinalement sa tâche commencée.

Thérèse Baltimore — c’est ainsique se nommaitcette jeune fille — avait dix-huit ans à peine. Elle réalisait le type le plus parfait de la fraîcheur, de la délicatesse, delà grâce, Ses cheveux blonds et soyeux, se déroulant en boucles nuageuses jusque sur ses blanches épaules, jetaient un charme enfanlin sur son doux visage; ses yeux bleus et transparents comme l’azur du ciel reflé-

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taient dans toute leur pureté l’innocence de son esprit et la confiante bonté de son cœur. Petite de taille, mais souple comme une tige de marguerite, alerte et légère comme un oiseau, elle n’avait de corps que ce qu’il en fallait pour retenir son âme toujours prête à ouvrir ses ailes. Tout était accord et harmonie chez cette frêle et suave créature; chacune de ses beautés était l’interprète d’une de ses vertus, et si elle était environnée de tant de séductions et de grâces, c’est que, compàtissante jusqu’à l’abnégation, dévouée jusqu’au sacrifice, son regard, son sourire, son geste, le son de sa voix pouvaient se traduire par deux mots qui résument les félicités et les misères du cœur : sentir et aimer. Ainsi façonnée pour toutes l.es émotions, Thérèse se laissait prendre avec la même facilité à toutes les joies ert «à toutes les douleurs. Si un rayon de soleil, si l’épanouissement d’une fleur, si le chant d’un oiseau étaient pour elle des sources de bonheurs toujours nouveaux, un nuage sur le ciel l’attristait souvent jusqu’aux larmes. Echo fidèle des accents de la nature, son âme vibrait aussi au murmure des autres âmes ; comme la harpe éolienne tour à tour caressée ou froissée par la brise, elle rendait une note joyeuse pour un chant de fête, un soupir pour une plainte. Hélas ! joie et tristesse ne se partageaient pas également le cœur de la pauvre enfant, et c’est par pitié sans doute que Dieu avait semé quelques douces heures dans l’amertume de ses jours, comme il a éclairé de quelques étoiles le sombre azur delà nuit. — Une douleur vivante escortait Thérèse dans le voyage à peine comiîiencé de sa vie. Il y avait près d’elle une femme qu’elle appelait sa mère; mais qui

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ne l’appelait pas son enfant*, une femme dont elle eût acheté un baiser au prix de son sang, et qui ne l’avait jamais caressée d’un sourire; misérable créature que l’ange du malheur avait frappée d’un coup d’aile, éteignant à la fois dans son esprit la pensée et dans son cœur l’amour.

Thérèse n’était qu’une enfant lorsque sa mère avait perdu la raison. Cet affreux événement n’avait laissé aucune trace dans sa mémoire; elle se rappelait seulement qu’un matin sa mère ne l’avait pas embrassée comme la veille, et que, depuis ce jour, elle avait été sevrée des caresses qui l’avaient jusque-là rendue si heureuse. Son père était absent à cette époque. Quand il revint, il faillit devenir fou lui-même de saisissement et de désespoir. Mais ce qui étonnait et épouvantait Thérèse, lorsqu’elle fut en âge. de comprendre le malheur qui avait frappé sa famille, c’est que la douleur de Baltimore, au lieu de sc traduire par des larmes ou par l’abattement profond qui signale d’ordinaire les grandes infortunes, se manifestait souvent par une colère sombré ou par de bruyants éclats de fureur. La pauvre folle pourtant n'était pas l’objet de son ressentiment. Jamais Baltimore ne l’avait maltraitée par une dure parole; il semblait même prendre à tâche de se faire pardonner, à force d’attentions dévouées et de touchantes caresses, les emportements involontaires dont il donnait souvent le spectacle. A qui donc s’adressaient ses imprécations et ses menaces? Thérèse l’ignorait, et jamais elle n’avait cherché à pénétrer ce terrible secret. C’est au milieu de ces scènes de violence et de deuil que s’était écoulée sa vie. Adorée de son pcre, qui, dans ses jours de calme,

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passait des heures entières à caresser ses blonds che- • veux, elle usait de son empire pour verser sur les plaies de ce cœur blessé le baume de la consolation, et plus d’une fois elle était parvenue, par les supplications de sou geste et de son regard, à écarter les nuages qui commençaient à s’amonceler sur le front de Baltimore. Elle s’était faite ainsi la protectrice vivante, l’ange gardien de sa mère.

Depuis la perte de sa raison, Mathilde était plongée dans une prostration mentale qui la rendait inattentive, comme indifférente à tout ce qui l’entourait. Une seule passion avait surnagé dans le naufrage de son âme : Mathilde aimait les Heurs. Sourde à la voix de son mari ^et de sa fille, insensible à leurs caresses, elle demeurait souvent deh journées entières immobile, sans regard et comme abîmée dans le néant de son intelligence éteinte : mais, si une bouffée de brise lui apportait la senteur d’une rose, soudain elle relevait la tête, son œil s’éclairait, et le cou tendu, la poitrine halelante, elle aspirait avec délices le vivifiant parfum. Thérèse alimentait avec bonheur cette source de faciles jouissances. Souvent, au lever de l’aurore, elle prenait la pauvre folle par la main et l’entraînait dans la campagne embaumée des âcres émanations du matin; puis, après l’avoir fait asseoir sur un lit de mousse, elle butinait çà et là les fleurs nouvellement écloses, et déposait son élégante moisson sur les genoux de Mathilde . Le soleil 'avait quelquefois parcouru la moitié de sa course sans que la mère et la fille, entourées encore de leurs gerbes odorantes , eussent songé à reprendre le chemin de leur demeure. Thérèse avait grandi dans ces délicates

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occupations, au milieu de ces scènes tour à tour désolées et gracieuses; elle ne vivait pas alorâ dans le luxe et l’opulence qui plus tard vinrent dorer son existence. Elle se souvenait que ses premières années s’étaient écoulées dans une pauvre chaumière isolée au centre d’un horizon de hautes montagnes; mais à quelle partie de la France appartenait ce site grandiose? elle n’aurait pu le dire, son père avant toujours éludé de répondre aux questions qu’elle lui avait adressées à ce sujet.

Un jour — elle avait alors dix ans — Baltimore la fit monter avec sa mère dans une voiture de voyage qui les attendait à quelque distance de leur habitation; il prit place lui-méme à leurs côtés, et la berline partitrapidement, entraînée par quatre vigoureux chevaux. Au bout de quelques jours, elle s'arrêtait à Paris devant la porte d’un charmant hôtel de la rue des Batailles. Baltimore ne resta à Paris que le temps nécessaire pour installer sa femme et sa lille dans leur nouvelle demeure. Il partit bientôt, les laissant toutes deux sous la garde d’une vieille gouvernante. Depuis cette époque la fortune était venue s’asseoir au foyer de la pauvre folle; mais, malgré les soins des praticiens les plus en renom, sa raison, hélas! ne s’était point dégagée des ténèbres épaisses ou elle dormait ensevelie.

A Paris, comme dans la solitude de son crinitage, les

fleurs étaient sa seule distraction, son unique bonheur; aussi, Thérèse, toujours attentive à tout ce qui pouvait réchauffer de quelque doux rayon le cœur glacé de sa mère, avait enrichi son habitation d’une serre où s’épanouissaient, en toute saison, les fleurs les plus écla-

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tantes, les plus parfumées rie la création. C’est dans ce poétique asile que Mathilde vivait, ignorante du monde extérieur, invisible pour tous, excepté pour sa fille, qu’elle s’était habituée à regarder comme la plus belle et la plus suave des fleurs de son jardin.

Thérèse eût trouvé dans son cœur la force de remercier Dieu de ce bonheur passif de sa mère, si un autre chagrin ne s’était ajouté à celui que lui causait la dégradation morale de la pauvre Mathilde. Son père, en effet, son père qu’elle-aimait de tout l’amour qu’elle lui inspirait elle-même, ne faisait que de rares apparitions à Paris, et son séjour ne s’y prolongeait jamais au delà d’une semaine. Que faisait-il? où allait-il dans l’intervalle de ses rapides voyages? À ces questions plus d’une fois répétées, avec moins do curiosité que d’intérêt, Baltimore avait constamment répondu que des affaires commerciales l’appelaient tantôt dans une contrée de l’Europe, tantôt dans une autre: Mais ou était le siège de ses opérations? Il no s’était jamais prononcé sur ce point, et, à vrai dire, Thérèse ne mettait pas assez d’insistance dans ses naïfs interrogatoires pour que son père se crût obligé à une réponse précise. La pauvre fille vivait donc presque constamment dans un isolement absolu, surtout depuis la mort de la vieille gouvernante que son père lui avait donnée, et qui n’avait, pas été remplacée, Thérèse ne voulant plus partager avec personne les soins que nécessitait l’état, de sa mère. Elle avait eu beaucoup de peine à s’habituer à cette solitude, et son caractère naturellement enjoué s'y était empreint d’une teinte de mélancolie que ne suffisaient pas toujours à dissiper les riens charmants,

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les mille petits bonheurs dont elle avait peuplé son ermitage. Depuis quelque temps, toutefois, elle avait retrouvé avec sa douce et placide -gaieté les roses de son teint et les grâces de son limpide sourire. Elle faisait des visites plus fréquentes et plus longues à ses fleurs préférées, à ses oiseaux captifs qui semblaient la remercier de ce retour de tendresse par une recrudescence intelligente de parfums et de chansons. Quelle fête s'était donc célébrée dans le cœur de la jeune fille?

On l a deviné : Thérèse aimait. C’est à cet amour, pur et chaste comme toutes ses pensées, qu’elle rêvait à l’ombre parfumée de ses jasmins et de ses clématites, lorsqu’un bruit de pas précipités fit crier le sable de l’allée qui aboutissait à la tonnelle. Thérèse tressaillit, et son cœur battit à rompre sa poitrine. Le bruit se rapprochant, elle se leva, pâle et tremblante, s’appuyant d’une main sur le fragile treillage du berceau, pendant que l’autre laissait échapper sa broderie commencée... Un homme parut à l’entrée de la tonnelle.

— Mon père! s’écria Thérèse en tombant à demi I évanouie dans ses bras.

Cet homme était en effet Baltimore.

Il pressa longtemps sa fille sur son cœur; puis, l’attirant doucement dans l’intérieur de la tonnelle, il la fit asseoir sur ses genoux, et lui dit en couvrant de baisers ses mains, son front et ses cheveux :

— Pardonne-moi de t’avoir surprise ainsi, mon enfant! Dans mon égoïsme de père, j : ai voulu jouir du bonheur que t’apporterait ma présence inattendue, sans songer au mal que pourrait te causer mon imprudence.

— O mon père! la joie ne fait point souffrir, répondit

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Thérèse en levant ses yeux humides de larmes sur le visage de Baltimore.

Celui-ci enveloppa sa fille d’un regard plein d’admiration et de tendresse, et resta comme absorbé dans cette muette contemplation.

Baltimore était un homme de cinquante ans environ; sa haute statui’e, son teint basané, sa chevelure brune et épaisse, l’éclat singulier.de ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, et je ne sais quelle sauvage énergie empreinte sur tous ses traits, commandaient, au premier abord, le respect et la crainte; une volonté de fer unie à une vaste intelligence se lisait sur son front aux larges contours; la fermeté de son geste, la noblesse de son attitude, dénotaient l’habitude de l’autorité et du commandement; comme un rayon de soleil qui se fait jour à travers les nuages, un sourire d’une grâce ineffable éclairait en ce moment cet âpre et mâle visage, et trahissait l’existence d’un cœur sous cette écorce impénétrable. Baltimore avait été doué par la nature d’ùne sensibilité exquise; niais, froissée parle vent du malheur, déchirée peut-être par l’ongle impitoyable de l’injustice et de la haine, cette délicate fleur deTàme s’était depuis longtemps desséchée au fond de son calice, et il fallait qu’elle fut réchauffée par la douce haleine de la compassion et de l’amour pour qu’elle exhalât encore de rares et timides parfums. La tendresse de Thérèse était le rayon de soleil qui ranimait ce loyer éteint, l’étincelle qui ravivait ces cendres refroidies. Près de sa fille chérie, Baltimore sentait se détendre les ressorts de sa vigoureuse nature; homme par la volonté et par l’intelligence, il le devenait aussi

par le cœur. Phénomène remarqué chez tous les athlètes : en présence de l’être aimé, sa force se changeait en faiblesse, la menace de son regard se transformait eu sourire. Lorsqu'il se fut rassasié de l’admiration toujours nouvelle que lui inspirait sa fille, il lui dit, d’une voix légèrement émue :

— J1 n’y a qu’un mois que je me suis éloigué do vous, et cependant jamais, dans mes plus longues absences, je n’ai si ardemment soupiré après le retour; il me semblait qu’un malheur planait sur vous : superstition puérile sans doute, rqais à l’obsession do laquelle je ne puis encore me soustraire, Pour la première fois, jo n’ai pas osé franchir la seuil do ma maison. Hàtevtoi de me rassurer, ma fille : jo ne crains plus pour toi, puisque je te presse dans mes bras; mais ta mère, ta mère, que je n’ai pas encore vue?.,.

Il s’arrêta, craignant de donner un sens plus précis à sa question commencée.

— Tranquillise-toi, mon père, répondit Thérèse en appuyant ses lèvres sur le front de Baltimore. Nous n’avons pas, grâce à Dieu, de nouvelles larmes à répandre; l’état de ma mère n’est pas aggravé depuis ton départ. Celte nuit, j’ai placé dans sa chambre une Heur inconnue, une merveille du tropique. Elle l’a vue à son réveil, et la voilà heureuse pour quelques jours.

— Et toi, ma fille? demanda Baltimore avec un intéi rôt mêlé d’inquiétude.

— Je ne puis espérer, reprit-elle, de bonheur ophh plet sur la terre, aussi longtemps que Dieu n’aura pas rendu la raison à ma pauvre mère, et que tu ne pourras te fixer pour toujours auprès de nous.

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Baltimore passa sa main sur son front comme pour chasser une idée pénible.

— Je n’ai plus d'espoir en la miséricorde de Dieu, dit-il, puisque sa*sévérîié n’a pas été fléchie par tes prières. Mais si Mathilde pouvait, ne fùt-ce qu’une • heure, renouer la chaîne brisée de ses pensées et de ses

souvonirs... Oh! qu’il fasse ce miracle, ce Dieu impitoyable quo tu implores, et, en échange de sa clémence, qu’il épuise sur moi tops les châtiments et tous les supplices !

En disant ces mots, Baltimore s’était lové par un mouvement'brnsque et rapide. Un feu sombre embrasait son regard, son geste plein d’audace respirait la menace et la révolte. Evidemment, le blasphème qu’il venait de proférer était une imprécation de colère et de vengeanco. Thérèse, saisie d’effroi, était tombée à genoux sur la terre, et, dans un douloureux élan de compassion et do piété :

— O mon père, mon pèroj s’écriait-elle, il faut que tu souffres bien cruellement pour offenser Dieu par de pareilles paroles !

Baltimore la regarda un moment en silence.

— Tu as raison, Thérèse, lui dit-il en la relevant; prie pour ta mère, mais prie aussi pour moi : plus qu’elle encore j’ai besoin de pardon.

Baltimore avait soulevé sa fille dans ses bras vigoureux, et il l’embrassait avec une effusion fiévreuse qui témoignait du trouble do son âme. 11 la posa ensuite doucement à terre, et il lui dit :

— Mène-moi vers ta mène, mon enfant !

Ils s’étaient à peine éloignés de quelques pas, lors-

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qu’un bruit, pareil à celui qu’auraient pu produire deux mains frappées l’une contre l'autre, retentit derrière le mur du jardin ; le bruit se répéta trois fois à des intervalles rapprochés et égaux. Baltimore, étonné, s’arrêta brusquement. Au même instant, il sentit tressaillir sur son bras la main tremblante de Thérèse. Un regard scrutateur, fixé t«ur le visage de la jeune fille, la lui montra pèle, égarée et comme frappée de honte et d’effroi. Il comprit alors que le bruit qu’il venait d’entendre était un signal. Cette foudroyante révélation lui déchira l’âme) et une vapeur de vengeance lui monta du cœur au cerveau. Sans perdre de temps en paroles inutiles, il posa sur un banc de gazon Thérèse à moitié évanouie, et, se rapprochant de la tonnelle, adossée au mur du jardin, il répéta discrètement le signal en frappant trois fois dans ses mains. Presque aussitôt, un jeune homme parut sur la crête du mur, et, au risque d’une chute périlleuse, sauta d’un bond dans le jardin. Ses pieds n’avaient pas encore touché le sol, que Baltimore, s’élançant comme un tigre blessé du fond de la ionnelle, l’avait terrassé et saisi à la gorge. L’imprudent jeune homme se débattait en vain sous cette rude étreinte; déjà il sentait la pointe d’une lame d'acier s’appuyer sur son cœur, lorsque Thérèse, haletante, échevelée, les yeux hagards, se précipita aux pieds de son père, en s’écriant d’une voix frémissante:

— Tue-moi, mon père, mais grâce! grâce pour lui!

Troublé malgré lui par ce cri plein d’angoisse et de terreur, Baltimore cessa d’appuyer sa main crispée sur son poignard déjà sanglant;- et tournant vers sa fille un regard où la pitié se mêlait à la colère :

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— Tu l'aimes donc? lui demanda-t-il en se contraignant.

Pour toute réponse, Thérèse se jeta dans ses bras et inonda sa poitrine d’un déluge de larmes. Profitant de ce moment de répit, le jeune homme s’était relevé ; il se tenait calme et immobile sous l’œil ardent de Baltimore. ,

— Vous êtes le père de Thérèse, lui dit-il. Vous avez donc sur moi droit de vie et de mort. Frappez ! je ne chercherai, monsieur, ni à fuir, ni à me défendre.

Baltimore, sans perdre de vue le jeune homme qu’il couvait toujours comme une proie, ordonna d’un signe à Thérèse de regagner la maison. La jeune fille hésita d’abord à obéir; mais un geste plus impérieux lui ayant fait comprendre que son hésitation allait tout perdre, elle laissa tomber sa tète dans ses mains et se retira à pas lents. Lorsqu’elle eut disparu, Baltimore fit signe au jeune homme de le suivre sous la tonnelle, et là, se dressant devant lui avec la majesté froide et inexorable d’un juge :

— Je ne vous ferai pas de phrases de roman, lui dit-il ; je ne vous dirai point que ma fille était ma seule joie, mon unique amour, et que par votre audace ce trésor est aujourd’hui perdu, cette joie profanée, cçt amour flétri. Que vous feraient ces reproches, à vous qui ne me connaissez point et qui n’êtes pas tenu d’immoler vos fantaisies à mon bonheur? Je vous parlerai un langage plus net et plus précis. Vous avez reconnu que votre vie m’appartient; je verrai tout à l'heure si „ je dois la prendre. Répondez-moi, monsieur, et songez que chacune de vos paroles peut devenir un poignard

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dans votre cœur,.. Qui êtes-vous? Depuis quand connaissez-vous Thérèse? Quel était votre but en pénétrant dans cette maison ?

De jeune homme répondit avec une assurance modeste et un accent de vérité auxquels il n’était pas possible de méprendre :

— Je me nomme Léo de Yillefleur. J’ai dû à mon nom et à ma fortune, plus qu’à mon mérite sans doute, un avancement rapide dans la carrière que je me suis choisie. Je suis le plus jeune capitaine de l’armée. Mon régiment tient garnison à Tarbes. En congé dopuis deux mois, j’ai vu pour la première fois mademoiselle Thérèse le lendemain de mon arrivée à Paris; j’allais au bois, elle revenait de l’église. Surpris de son éblouissante beauté, plus encore de la candeur angélique et de l’adorable bonté peintes sur son visage, je renonçai à ma promenade commencée et je la suivis, à son insu, jusqu’à l’entrée de cet asile. Je rentrai chez moi préoceapé, rêveur. Durant toute cette journée, je ue pus détacher ma pensée de cette gracieuse apparition. La nuit, il me sembla que comme un ange de bonheur elle planait en souriant au-dessus de mes songes. Quo vous diraj-je? Poussé par un instinct irrésistible, involontaire, je revins errer autour de cette maison dont la porte, en se refermant sur Thérèse, s’était refermée aussi sur ma tranquillité et sur mon bonheur. Ce joiuv là, je ne l’aperçus point et je reconnus, à la tristesse qui s’empara de mon cœur, que je ne pourrais plus vivre sans ia revoir, ni la revoir sans l’aimer. Le dimanche suivant j’allai l’attendre à l’église. C’était un jour de grande fête; Thérèse avait consenti à quêter.

Lorsqu’elle passa devant moi en murmurant de Sa douce voix Une prière d’aumône, mon cœur battit avec violence, mes yeux se voilèrent, et ce fut en tremblant d’émotion qüe je laissai tomber une pièce d’or dans la bourse des pauvres. Je fus récompensé par un sourire qui augmenta encore mon trouble. En ce moment, solennel pour moi, Thérèse reçut-elle, au moyen de cette mystérieuse communication qui s’établit souvent entre deux âmes, la commotion de mon amour? Je ne sais. Mais il me sembla que, lorsque après avoir accompli sa mission de charité elle passa de nouveau près de moi pour regagner sa place, ses yeüx se baissèrent avec un timide embarras et que ses joues s’empourprèrent d’une légère rougeur. Ur.e lettre aVec une bague que je lui fis remettre le lendemain demeura sans réponse. Qu’était devenue cette lettre ? déchirée, sans doute; et cette bague? san3 doute rejetée avec mépris. Cette pensée m’attristait. Mais la passion qui avait envahi mon cœur ne me permettait plus de m’arrêter dans la voie périlleuse oü je m’étais engagé follement, sans me demander si elle devait aboutir à une oasis fleurie ou à un abîme. Je conçus alors le projet, que j’exécutai aussitôt, de m’établir dans Une maison voisine de celle-ci et dont la situation m’avait frappé. De ma fenêtre, je voyais chaque jour Thérèse se promener daqs son petit jardin et donner à ses fleurs chéries des attentions et des soins dont j’avais la folie d’être jaloux'. Elle m'aperçut un. jour et elle me reconnut, car, détournant aussitôt la tête avec une grâce pudique et confuse qui me remplit de joie et d’espoir, elle chercha un refuge contre la p ersécution de mes regards sous

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l’ombre de cette tonnelle. Craignant de lui avoir déplu, oubliant que j’allais aggraver une offense par une offense plus grande encore, je m’élançai hors de ma maison, j’escaladai le mur qui sépare nos deux jardins, et je tombai à ses pieds en lui demandant pardon de ma témérité. Thérèse aurait pu m’accabler: j’étais coupable, et je le savais; je n’aurais eu ni le droit ni l’audace de me plaindre. Généreuse jusque dans sa colère, elle dédaigna sans doute de frapper un homme prosterné; elle se contenta d’abaisser sur moi un regard plein de reproche et de tristesse, et se retira après m’avoir fait promettre, sur l’honneur, de ne plus l’épouvanter par de pareilles surprises. Ce serment, je l’ai tenu, monsieur : pendant un mois j’ai souffert en silence le martyre d’une passion insensée; j’acceptais ces tortures. comme l’expiation méritée de ma faute. Je sentais Thérèse près de moi, si près, que dans l’air qui m’entourait je croyais entendre le bruit de son souffle et respirer le doux parfum de son haleine. Et pourtant, malgré l’enivrement où me jetaient ces folles illusions de l’amour, je n'ai jamais troublé par un cri de douleur ou par un regard de prière la quiétude de ses pensées ni le calme profond de sa solitude. Aujourd’hui seulement, dans un accès de souffrance et de délii’e, je lui ai écrit pour solliciter une entrevue. Je l’implorais comme le naufragé implore Dieu à l’heure du péril, et je lui indiquais le signal qui devait lui demander ma vie ou ma mort. C’est ce signal que vous avez reproduit, monsieur; hélas ! j’avais cru entendre dans cet appel inespéré un accent de pardon et do miséricorde. Quel que soit le sort que vous me dos-

tiniez, vous ne m’infligerez jamais une douleur égale aux joies célestes de cette fugitive erreur.

En achevant do parler, Léo avait courbé la tète et attendait, dans une attitude passive et résignée, la décision de son juge. Baltimore l’avait écouté avec une attention inquiète ; le bonheur qu’il ressentait de n'avoir rien à pardonner à sa fille éteignit le feu do sa colère, et ce fut d’une voix déjà moins menaçante qu’il prononça ces paroles :

— Ainsi Thérèse n’a jamais encouragé votre audace? Bénie soit- elle, la noble enfant! Et. pourtant, elle vous aime !

— Elle m’aime ! s’écria Léo en jetant toute son àmo dans ce cri de bonheur.

— Finissons-en, monsieur, reprit brusquement Baltimore, sans remarquer l’exaltation fébrile qui animait les yeux et tous les traits du jeune homme. Je vous ai demandé quel était votre but en vous introduisant dans cette demeure, et vous n avez pas répondu à ma question. Vous ne vouliez pas, je suppose, vous faire aimer de Thérèse et la trahir?

— Oh! monsieur! s’écria Léo avec un accent d’indignation vraie.

— Donc, vous vouliez l’épouser? dit froidement Baltimore.

— L’épouser! dit Léo en joignant ses deux mains dans une fervente prière; ah! monsieur, que le ciel m’accorde une telle joie !...

— Le consentement céleste ne se constate pas devant le notaire, reprit Baltimore en interrompant par ce sarcasme la généreuse exclamation du jeune homme.

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Je me contenterai de celui de votre père. Conduisezmoi près de lui, monsieur.

— Oh 1 à l’instant!

— C’est bien. Permettez-moi, cependant, d’aller consoler Thérèse. Je ne veux pas qu’elle me croie plus longtemps irrité contre elle pour une faute dont vous êtes seul coupable.

En disant ces mots, Baltimore salua légèrement Léo et s’éloigna d’un pas rapide dans la direction de la maison.

Ilcsté seul, Léo se livrait tout entier à l’enchantement que lui causait ce dénoûment inespéré, lorsqu’il aperçut derrière le vitrage d’une petite serre située à quelque distance de la tonnelle deux yeux étincelants, au milieu d’un massif de feuillage, qui le regardaient avec une attention extraordinaire. Surpris de cette apparition, et comme il allait se dérober à une. curiosité dont il ne comprenait pas le motif, la porte de la serre s’ouvrit brusquement, et une femme, un fantôme, le visage contracté, les cheveux épars, s’avança rapidement vers lui. Bientôt, elle jeta ses bras en avant par un mouvement d’une énergie sauvage, appuya scs deux mains sur les épaules du jeune homme frappé de stupeur et examina son visage, ligne par ligne, trait par trait, avec des regards d’où semblaient s’échapper des flammes. Après quelques secondes de cet examen, elle poussa un cri terrible et tomba sur le sol privée de sentiment.

Baltimore revenait alors vers l’endroit où il avait laissé Léo. Il entendit ce cri déchirant, accourut avec précipitation et enleva dans ses bras la femme éva-

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nouie ; chargé de son fardeau, il reprit en courant le chemin de la maison.

Cinq minutes après, il montait avec Léo dans une voiture de place, sans avoir v fait la moindre- allusion à ce bizarre incident.

Un quart d’heure à peine s’était écoulé depuis le départ de Badois, lorsque le juif Ismaël Gantz grattait discrètement à la porte du comte de Yilleflcur.

— Ah! ah! c’est vous, maître Ismaël, lui dit celui-ci * lorsqu’il fut entré; approchez, nous avons un compte à régler ensemble.

Le juif s’inclina jusqu’à terre et s’assit humblement sur le bord du siège que lui indiquait le comte, en lustrant avec sa manche crasseuse le poil absent de son chapeau. Ismaël Gantz était un petit vieillard maigre, souffreteux, malingre. Le caractère ignoble de ses traits et la malpropreté sordide de toute sa personne inspiraient, dès le premier abord, le mépris et le dégoût.* Son crâne, entièrement nu et cerclé à sa base d’une couronne de cheveux d’un gris sale, n’avait pas ce net éclat qui est une des parures de la vieillesse ; la peau qui le recouvrait était rugueuse, marbrée de taches jaunâtres, et portait çà et là les stigmates de cette maladie tenace qui était autrefois endémique chez sa nation.

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De petits yeux d'un gris fauve, étincelant dans l’ombre projetée par des sourcils longs et pendants, donnaient à sa physionomie astucieuse et servile l’expression méchante et rusée de celle du chacal; il est vrai qu’Ismaël s’efforcait, par une étude constante, d’atténuer la signification suspecte de ses traits. Il affectait volontiers un air de simplicité et de bonhomie; mais, pour l’observateur attentif, ce masque d’emprunt ne déguisait qu’imparfaitement la fausseté de son regard et la causticité féline de ses lèvres minces et bleuâtres. Le digne homme avait un autre tic, qui, dans son opinion, devait transformer en pitié la haine dont il se sentait instinctivement l’objet. Avant d’interroger ou de répondre, il faisait entendre une petite toux sèche et aigrelette. Ce stratagème avait un second résultat moins problématique : c’était de lui donner le temps de réfléchir et de combiner ses paroles, soit qu’il youlût en amoindrir ou en augmenter l’effet. Ismaël Gantz était le type le plus yulgaire, mais le plus complet, de cette espèce d’usuriers qui pullule à Paris et qu’on a nommée la providence des fils de famille. D’une avidité, d’une âpreté insatiables, il ne se targuait pas, comme ses confrères de la haute banque, de ne traiter que les affaires qui se formulent en une ligne de chiffres; il ne dédaignait aucun bénéfice, si maigre qu’il fut, et il n'épargnait pas plus sa peine pour rogner un écu que pour engluer quelques billets de banque, Commé tous les gens de cette espèce, autant il était humble et rampant envers ceux dont il voulait faire ses victimes, autant il devenait arrogant et impitoyable lorsqu’il ne leur restait plus de quoi solder ses ruineux services. Avare, d’ailleurs, non

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moins que cupide, il ne voyait dans la possession de l’or - que le bonheur de la possession même; il aimait le gain pour le gain, non pour les jouissances dont il peut être la source; et si les enfants prodigues eussent tout à coup disparu du monde, il se fût souscrit des lettres do change à lui-méme pour se donner le plaisir de les escompter. Dominé par une passion aussi exclusive, Ismaël Gantz, on l’imagine bien, ne pouvait être trop scrupuleux dans le choix dos moyens capables de les satisfaire. On citait de lui, en effet, des traits de fourberie qui eussent fait honneur aux maîtres du genre; et si jusqu’alors il n’avait jamais eu do démêlés sérieux avec dame Thémis, c’est que dans la perpétration comme dans la conception de ses méfnits, son habileté égalait, dit-on, son audace. Tel était le personnage qui venait d’entrer chez le cbmte de Yillefleur, et que celui-ci avait accueilli avec une familiarité boudeuse qui dénotait des relations antérieures.

Aux paroles du comte, Ismaël ne répondit d’abord que par un sourire d’une ironie imperceptible ; puis, après avoir toussé deux ou trois fois, il dit d’une voix traînante et nasillarde :

— Je ne demande pas mieux que de régler tous mes comptes avec M. de Yillefleur.

Le vieux gentilhomme se mordit les lèvres et reprit sans paraître avoir deviné l’intention cachée dans la réponse du juif :

— Qu’est-ce, s’il vous plaît, que cette parure de diamants que vous avez vendue à mademoiselle de Grandpré?

— Des pierres superbes, monsieur le comte, répondit Ismaël, et qui valent trente mille francs comme un

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liard. Elles rappellent, en outre, de précieux souvenirs historiques. Elles ont été montées par le célèbre René Cardillac, dont parle Hoffmann, et la marquise de Brinvilliers les portait encore la veille de son supplice...

— Trêve de charlatanisme, maître Ismaël, intorrom- .

pit sévèrement le comte; me prenez-vous pour un Anglais ?. Répondez-moi, et sérieusement, s’il est possible. Quelle sotte idée avez-vous eue de tenter, pas un appât si dispendieux, la coquetterie d’une jeune fille qui, vous le savez, ne peut disposer d’un louis sans ma permission ? ,

Le juif fit entendre deux ou trois fois sa petite toux sèche, et dit, avec une candeur insidieuse ;

— Je sais, en effet, que mademoiselle de Graadpré est mineure; aussi ne lui ai-je vendu ces diamants que sous la réserve de l’approbation de monsieur le comte. Le marché ne vous convient pas, soit; je suis prêt à reprendre la marchandise.

Ismaël sjétait levé en saluant profondément le comte et se dirigeait hypocritement vers la porte. Cette ro-> traite précipitée ne faisait pas l’affaire du vieux gentilhomme, qui s’était attendu à une résistance plus héroïque et qui espérait, en conséquence, dicter à l’ennemi les conditions d’une capitulation onéreuse. Il s’écria donc avec impatience, au moment où Ismaël se disposait à sortir :

— Eh! eh! arrêtez donc, diable d’homme! Qui vous

dit que je refuse à ma nièce la satisfaction de ce petit caprice? En vérité, Ismaël, vous êtes aujourd’hui d’une pétulance... Sur quelle herbe avez-vous donc marché, je vous prie ? «

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— Pardonnez-moi, monsieur le comte, répondit Ismaël avec une benoîte componction; j’ai été sensible à vos reproches... Oui, maintenant que j’y pense, je reconnais que j’ai eu tort de montrer ces diamants à mademoiselle de Grandpyé...

Quelqu’un qui eût observé le juif en ce moment eût été frappé du contraste que formait le triomphe de son regard oblique avec l’humilité calculée do ses paroles. Le comte de Villefleur, préoccupé du moyen de sortir de la situation embarrassante où il était engagé, ne fit pas cette remarque ; il reprit d’un ton bienveillant et bourru à dessein :

— Sans doute, sans doute, vous avez eu tort, mais le mal est fait à présent; toutes les jérémiades du monde n’y changeraient rien. Ma nièce a peut-être en ce moment votre maudit collier sur le cou; pensez-vous qu’elle vous permettra de le lui retirer avec vos mains sales? Et moi-même, n’aurais-je pas bonne grâce à lui infliger cet affront? Tout beau, je suis gentilhomme, mon cher, et je sais les égards qu’on doit aux dames. Je vous payerai donc votre colifichet, bien que vingt mille francs soient une belle somme; vous les ajouterez aux mille louis que vous m’avez prêtés le mois dernier, et je m’acquitterai de ces deux dettes le même jour.

Cette fois, au lieu de se diriger de nouveau vers ïa porte que semblait lui indiquer le geste majestueux du comte de Villefleur, Ismaël se rapprocha du fauteuil qu’il n’avait fait qu’effleurer d’abord, et s’y installa avec une aisance qui n’était pas dans ses habitudes circonspectes.

— Monsieur le comte me pardonnera, dit-il en fixant

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sur le vieux gentilhomme un regard presque assuré; mais ce ne sont pas là les conditions convenues avec mademoiselle Lucienne. Vingt mille francs en écus, aujourd’hui même, ou sinon...

— Allez au diable ! interrompit le comte en repoussant brusquement son siège. Vit-on jamais pareil arabe?

— Donnant donnant, dit Ismaël en accompagnant son intimation d’une légère quinte de toux; j’ai acheteur à ce prix. Songez-y donc, c’est pour rien; un joyau travaillé par René Cardillac et illustré par la Brinvilliers...

Le comte remarqua cette fois le petit rire sec et saccadé qui aiguisait l’ironie de cette réclame. Il s’arrêta devant le juif, et lui dit avec un regard dont l’impertinence ne déguisait qu’imparfaitement l’inquiétude :

— De la raillerie, maître Ismaël! Croyez- moi, ne vous risquez pas à ce jeu-là; sachez-moi gré plutôt de ce que je veux bien ne pas m 'offenser de votre défiance.

— Ce n’est pas par défiance que je vous refuse le crédit que vous me demandez, répondit Ismaël avec une feinte bonhomie; mais je Vous déclare, monsieur le comte, que ma bourse est à sec comme le Jourdain au mois d’août. J’en ai vu le fond hier après avoir acquitté une lettre de change.

— Que m’importe? dit le comte avec humeur.

Le juif, fit entendre encore une fois son petit rire sec et strident. Sans se laisser déconcerter par le coup d’œil hautain que lui lança le vieux gentilhomme , il se leva lentement de son siège, prit dans sa poche un vieux portefeuille recouvert d’une épaisse couche de

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graisse, et en retira une lettre de change, qu’il plaça, en la tenant avec soin par ses deux extrémités, sous les yeux du comte de Villefleur.

— Reconnaissez-vous ce chiffon de papier, mon cher monsieur? demanda-t-il en fixant cette fois sans timidité, sans hésitation, son regard étincelant sur le visage de son interlocuteur.

À la vue de ce papier, le comte pâlit affreusement. Il étendit, comme pour s’en emparer, une main tremblante et convulsive ; mais déjà Ismaël l’avait replongé, avec son sale portefeuille, dans la poche de sa redingote.

— Donc, vous reconnaissez ce billet? continua le juif, sans paraître remarquer l’agitation fébrile du comte de Villefleur, c’est tout ce que je voulais savoir. Il m’a, parbleu, bien coûté quarante mille francs... ou à peu près. Vous me direz peut-être que j’aurais pu en refuser le payement ern m’inscrivant en faux contre ma signature...

Ces dernières paroles furent suivies d’un accès de toux compliqué de ce petit rire moqueur qui agaçait si cruellement les nerfs du comte de Villefleur. Mais le noble comte n’en était plus à se formaliser de si peu. Atterré sous le poids de sa honte, il s’était laissé tomber sur son fauteuil, le front dans ses mains et les genoux agités par un tremblement convulsif. Il resta longtemps ainsi silencieux, immobile, n’osant relever la tête ; puis il murmura d’une voix étouffée, à peine intelligible :

— Comment ce billet se trouve-t-il entre vos mains, puisqu’il ne doit échoir que dans trois mois?

— Dans trois mois, c’est parfaitement juste, répondit

Digitiz

l’homme PE MINUIT

Ismaël. Ohl vous avez agi avec réflexion, monsieur le comte; d’ici là, sans doute, vous espériez que Votre bonheur au jeu vous mettrait à môme de retirer de la circulation cette pièce compromettante. Par malheur, on ne pense pas à tout; vous n’aviez pas songé à ceci, mon cher monsieur : c’est que je suis le banquier de la belle Florimonde, pour les yeux bleus de laquelle Vous avez commis cette insigne malad’ressei C’est moi qui lui ai vendu sa logo à l’Opéra, et la robe de velours grenat sous laquelle elle a fait votre précieuse conquête. Donc, hier matin, Florimonde, à qui j’avais envoyé ma carte la veille, par un huissier de mes amis, daigna reconnaître ma politesse par une visite. La chère enfant ne voulut pas me quitter sans avoir réglé nos petits comptes. Elle me devait vingt mille francs, une bagatelle; elle m’offrit en payement une lettre de change tirée par vous et acceptée par moi. Le trait me parut plaisant; c’était, pardieu, un ingénieux moyen de vous libéVer envers votre serviteur que de me constituer ainsi le débiteur de ma propre créance. Le doute n’était pas possible cependant; le billet était là, sous mes yeux, et je fus bien forcé de reconnaître que vous m’avez fait l’honneur de contrefaire ma signature. Qu’eussiez-vous fait à ma place, monsieur le comte?

M. de Villefleur leva, sur Ismaël un regard plein cle confusion et do prière; mais il ne trouva pas une parole pour répondre.

— J’avais le choix entre deux partis, continua le

juif : ou vous perdre en niant ma signature, ou donner

quittance sans mot dire. Le premier de ces partis répugnait à la sensibilité de mon cœur...

l’homme de minuit

Ici, Ismaël fut pris d’une quinte de toux qui lui coupa la parole pendant quelques secondes.

— Et puis, ajouta-t-il, quel profit en aurais-je tiré? C’eût été renoncer de gaieté de cœur aux avances que je vous ai faites, et que, je l’espère bien, vous me rembourserez quelque jour.

— O mon ami, en “pouvez-vous douter? s’écria le comte en serrant dans ses mains blanches les mains malpropres d’Ismaël.

— Je donnai donc quittance à Florimonde, reprit celui-ci en se dégageant froidement de cette hypocrite étreinte. Je lui payai même la différence, sauf l’escompte, la commission, la prime et la remise, bien entendu, soit dix-huit mille francs que je lui comptai en bons billets de banque. Êtes-vous content, monsieur le comte, et trouvez-vous que j’aie fait, en cette occasion, tout ce qu’on peut attendre d’un galant homme?

Ismaël n’avait pas encore achevé sa question, que le comte de Villefleur, soulagé du poids énorme qui 'oppressait sa poitrine, le serrait dans ses bras en s’écriant d’une voix dans laquelle il cherchait à faire vibrer l’émotion factice de sa reconnaissance :

— Vous êtes mon sauveur, Ismaël ! je vous dois la vie et l’honneur! Mais vous ne serez pas victime de votre générosité. Ces quarante mille francs que vous a coûtés ma faute, je les ai ici. J’allais les envoyer à Florimonde en échange du titre qu’elle vous a remis; je vais vous les donner, mon ami, et vous me rendrez ce funeste papier.

En disant ces mots, le comte s’était dirigé rapide- * ment vers son secrétaire et en avait retiré une liasse de

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billets de banque qu’il montrait à Ismaël d’un air de triomphe. A son étonnement, le juif ne tendit pas la main pour saisir cette proie, il se recula de quelques pas, au contraire, en croisant les bras sur sa poitrine, et dit avec le ricanement sardonique qui mettait une pointe aiguë à chacune de ses paroles :

— Par Abraham! monsieur le comte, je ne vous croyais pas si naïf. Quoi! je vous sauve la vie et l’honneur, comme vous le proclamez vous-même, et, pour loyer d’un tel service, vous espérez, dans votre candeur, que je me contenterai d’une poignée de main et d’une embrassade? Il faut que chacun vive de son commerce, mon cher; s’il me plaît aujourd’hui de faire de la générosité, c’est à condition que j’v trouverai mon compte. Quarante mille francs pour quarante mille francs! — Votre reconnaissance, pardieu! ne vous coûterait pas cher, et le bonheur de vo'us avoir servi remplirait mon cœur peut-être, mais au détriment de ma bourse. Je ne fais pas de ces marchés de dupe, mon maître ; les petits profits deviennent si rares qu’il ne faut pas négliger les gros, quand l’occasion se présente d’en faire. Pour l’homme habile, ce bas monde est une mine d’or où chaque coup de pioche doit détacher. un lingot. J’y ai découvert par hasard un riche filon v . vous trouverez bon que je l’exploite. Et vous m’y aiderez, monsieur le comte. Vous êtes tombé dans les Fourches Caudines; le mieux que vous avez à faire est de baisser la tête jusqu’aux genoux de peur de vous faire une bosse au front. Il faut bien vous dire où vous en êtes, puisque vous paraissez l’ignorer. Savez-vous, mon camarade, que c’est chose grave que de se tromper de

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nom en signant une lettre de change et que les distractions de ce genre mènent tout droit à Toulon? Vous couriez déjà lestement vers ce but, et vous l’eussiez atteint avant peu, sans l’obligeant croc-en-jambe que je vous ai donné. Voyons, un peu de courage, que diable! et la main à la poche, comme on dit à la foire. Autrement, je croirais que j’ai eu tort de vous arrêter au début de ce petit voyage, et je me verrais forcé, en conscience, de vous remettre sur la route.

Si la foudre fût tombée, au lieu de cette cruelle apostrophe, sur le comte de Villefleur, elle ne l’eût pas frappé d’un anéantissement plus complet; épouvanté des conséquences possibles de sa faute, du moment qu’Ismaôl paraissait disposé à user de l’arme terrible qu’il avait entre les mains, il tremblait sous le regard satanique du juif comme un oiseau fasciné par un serpent. Au bout de quelques minutes, il fit un violent effort sur lui-même, et dit d’une voix à laquelle il cherchait en vain à donner quelque assurance :

— Expliquez-vous, monsieur!... Quel prix prétendezvous mettre à la restitution de ce billet?...

— Cent mille francs, répondit Ismaël en appuyant Sur chacune de ses paroles.

Ce chiffre s’écrivit en lettres flamboyantes devant les yeux troublés du vieux gentilhomme. Le dernier roi de Ninive n’éprouva pas un saisissement plus grand lorsqu’il vit briller, sur les murs déjà chancelants de son palais, la formule symbolique qui lui annonçait sa perte.

— Cent mille francs! s’écria-t-il, et où voulez-vous que je trouve cette énorme somme?

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— Que m’importe, à mon tour? dit le juif en'repro-

duisant à dessein cette dédaigneuse exclamation de sa victime. ,

— Cent mille francs! répéta le comte, mais vous savez bien que je suis ruiDé, qu’il ne me reste rien, absolument rien !

— *■ Le jeu a des ressources pour les gens habiles, dit froidement Ismaël.

— J’y ai perdu toute ma fortune.

— C'est le prix de l’apprentissage, la chance tournera. Un tripot est une volière où les pigeons finissent toujours par se changer en milans.

— Assez, monsieur! dit le comte, dont le front s’empourpra d’une sorte de rougeur.

— Bah! répondit Ismaël en ricanant, je ne vous donne pas trois mois pour avoir la manche aussi large que la conscience. En attendant, ne pouvez-vous ajouter un accroc aux découpures que vous avez taillées dans le patrimoine de mademoiselle Lucienne?

Le comte tressaillit comme s’il avait été piqué par le crochet d’une vipère. Mais, le juif ayant formulé une seconde fois sa question en termes plus nets et plus positifs, il murmura cette réponse qui s’échappa honteusement de ses lèvres comme un aveu arraché à la torture : ■ ■

— De tout le patrimoine de mademoiselle de Grandpré il ne reste aujourd’hui qu’un vieux manoir en ruine, sur lequel vous ne voudriez pas hypothéquer cent écus.

— En sommes-nous déjà arrivé là? demanda Ismaôl en contemplant le vieux gentilhomme avec une admi-

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ration ironique. Quoi! les bois de l’Aulnaye, les prés de Basserive, la ferme de Mériancourt! quoi! les inscriptions de rente, les bons du trésor, les actions d’Anzin, ce magnifique héritage, cette fortune princière, ces maisons et ces. champs, ceç titres et cet or, tout cela disparu, mangé? Un royal gâteau, monsieur le comte- Je ne m’étonne plus de vous voir tant choyé par nos beautés à la mode. Mille diables! quelle Phryné ne mordrait à un si friand hameçon ! Et vous n’avez pas honte de lésiner à propos d’un méchant joujou que vous demande mademoiselle Lucienne ? Vingt mille francs! une bagatelle, vraiment, quand vous lui avez pris un million! Je n’ai pas le cœur si dur, moi, monsieur le comte. Elle veut son collier, elle l’aura : je me ferais scrupule de refuser à la chère enfant cette fiche de consolation.

En disant ces mots, Ismaël saisit sur la toilette du secrétaire la liasse de billets de banque que le comte y avait déposée. Il en compta vingt en les examinant attentivement les uns après les autres ; puis, sans attendre le consentement de M. de Villefleur, il les enfouit dans les profondeurs de son vaste portefeuille. Le comte le regarda faire d’un air indifférent; il n’avait plus le courage d’entamer une nouvelle lutte sur ce terrain : avec ses habitudes de prodigalité, que lui importaient vingt mille francs de plus ou de moins, dès qu’il lui fallait une fortune entière pour conjurer la catastrophe dont il était menacé? Et puis, au moment où toutes ses forces lui étaient nécessaires pour remonter le courant qui l’entraînait vers l’abîme, eût-il été prudent de se créer du côté de Lucienne des embarras qui auraient

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pu paralyser ce qu’il conservait encore de volonté et d’énergie?

— Allons, dit Ismaël après un moment de silence, je vois qu’il ne vous reste plus qu’une seule ressource.

— De quelle ressource voulez-vous parler? demanda le comte en interrogeant Ismaël du regard avec inquiétude.

— La fortune de madame de Yillefleur est encore à peu près intacte, continua le juif en portant la main à sa bouche comme pour déguiser un léger accès de toux: en colorant votre requête d’un prétexte honnête, vous obtiendrez sans doute de madame la comtesse qu’elle vous vienne en aide.

— Non ! non ! c’est impossible, s’écria le vieux gentilhomme. Vous ne connaissez pas la comtesse, mon cher Ismaël; bonne, dévouée jusqu’à l’abnégation lorsqu'elle croit obéir librement aux çlans de son cœur, elle s’arme d’une fermeté indomptable quand sa conscience lui paraît intéressée à -la résistance. C'est une nature pieuse et aimante; mais sur le terrain du devoir, son obstination irait jusqu’au martyre : plus d’une fois elle s’est dépouillée pour couvrir mes folies, mais elle a posé une borne à ses sacrifices. Résignée pour elle-même, elle frémirait à la pensée d’appeler les nuages d’un pareil avenir sur la tête de Léo. L’héritage qu’elle a reçu de son père est à ses yeux un dépôt sacré qu’elle doit transmettre intact à son fils. Ni larmes ni prières ne pourraient prévaloir contre cette résolution inébranlable. Une fois arrêtée, sa volonté devient un mur d’airain contre lequel j’irais inutilement me briser.

— Sans doute, reprit négligemment Ismaël, si vous

lui laissez croire que ses dépouilles doivent s’étaler sous forme de dentelles et de cachemires sur les épaules de quelque Florimonde. Mais quand vouslui aurez dit qu’il s’agit de racheter votre honneur laissé en gage, de laver la souillure qu’un crime vient A’imprimer à votre nom...

— Jamais! jamais! interrompit le comte en se levant avec violence. Moi, infliger à cette sainte femme une telle douleur et une telle honte! lui montrer dans l’homme qu’elle a aimé, qu’elle aime encore, peut-être, malgré ses égarements, un misérable conduit au crime parle vice et bientôt flétri par la justice humaine!... lui tordre le cœur de mes deux mains pour en exprimer, au prix d’angoisses inouïes, quelques gouttes de pitié!... la tuer! oui, la tuer, monsieur, pour ramasser quelques pièces d’or au fond de sa tombe!... Non!... je ne le veux pas, non! je ne le ferai pas!... non, je n’auraî jamais cet horrible courage, ni cotte impitoyable barbarie !

Le comte de Villefleur avait prononcé ces paroles désespérées en parcourant avec une ardente agitation toute l’étendue delà chambre. Son visage, tout à l’heure si morne, avait reprit l'expression de noblesse qui lui ôtait habituelle; une flamme généreuse brillait dans ses yeux, naguère si ternes, si éteints. Ismaël suivait tous ses mouvements d’un regard oblique, impassible. Il attendit avec patience que l’exaltation du vieux gentilhomme se fût calmée ; puis, quand il le crut en état d’apprécier plus exactement les nécessités de sa situation, il s’approcha de lui et lui dit froidement :

— Cent mille francs, monsieur le comte!... je vous

donne un mois pour réfléchir... et songez qu il y va des galères.

Cela dit, il salua avec une révérence ironique, et se •' retira en faisant entendre jusqu’au bas de l’escalier sa petite toux aigrelette.

L’exaltation généreuse du comte de Villefleur s’était complètement refroidie sous l’impression de la menace calme et réfléchie d’Ismaël Gantz. Resté seul avec luimême, n’ayant plus à rougir devant le témoin de sa honte, il retrouva bientôt avec son sang-froid toute la lucidité de son intelligence, et il profita sans retard de ce rapide retour des facultés dominantes de son esprit pour examiner sous toutes ses faces le péril de sa situation. Cet examen minutieux autant qu’approfondi eut pour résultat de diminuer une partie de ses craintes. Il se dit, comme tous les gens insoucieux de l’avenir et habitués à vivre au jour la journée, qu’il ne reverrait Ismaël que dans un mois, et qu’avant l’échéance de ce terme, quelques coups de fortune au jeu pourraient lui procurer la somme exigée pour la rançcm de son honneur. N’avait-il pas, la nuit précédente, gagné quarante mille francs en quelques heures? Puis, en supposant qu’il ne put, au jour dit, jeter ce gâteau doré dans la gueule de son Cerbère, n’avait-il pas mille raisons pour

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une d’espérer que le juif lui accorderait un nouveau délai? Quel profit cet homme, qui ne faisait rien qu'en vue d’un profit, recueillerait-il d’une dénonciation? N’était-il pas intéressé, au contraire, à faciliter à son débiteur tous les moyens possibles de se libérer envers lui? Ismaël avait donc voulu seulement l’effrayer en suspendant au-dessus de sa tête cette épée de Damoclès; vaine menace! car le glaive meurtrier était scellé aü plafond par un câble à toute épreuve : l’avarice d’un juif!

Un peu rassuré de ce côté, le comte de Villefleur tourna toute son attention vers Lucienne. Là, le danger lui apparut, sinon plus grand, du moins plus difficile à conjurer. L’explication orageuse qu’il avait eue le matin même avec sa pupille lui avait montré le caractère de cette jeune fille sous un jour tout à fait nouveau. Il était effrayé, pour l’avenir, de l’énergie et de , la puissance qu’elle avait déployées en cette circonstance. Un an encore, et Lucienne allait être majeure. Nul doute que le jour même où l’heure de l’indépendance aura sonné pour elle, elle ne doive exiger de son tüteur un compte rigoureux et sévère. Et si elle se montre si impérieuse, si intraitable aujourd’hui qu’elle ne soupçonne qu’une partie de la vérité, à quelle hauteur ne s’élèvera pas sa colère lorsqu’elle apprendra toute l’indignité de son tuteur, de son second père, de l’homme dont, après Dieu, elle devait attendre le plus de protection? Avec quel mépris ne repoussera-t-elle pas cette main qui, au lieu de lui prêter son appui, ne se sera levée sur elle que pour la frapper! Égoïste, comme elle s’est vantée de l’être, irascible, comme elle

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s’est, révélée, no demandera-t-elle pas au scandale une légitime vengeance? Quel bruit’dans le monde, lorsqu’il sera avéré que le comte de Villefleur a dissipé en honteuses orgies l’immense fortune de sa pupille 1 Et, si les tribunaux sont appelés à déchirer le voile qui recouvre encore toutes ces turpitudes, n’est-il pas à redouter qu’ils n’en fagsent une prompte et éclatante justice? Il y avait, pour le comte de Villefleur, un moyqn de parer à ces éventualités menaçantes : c’était, de confondre, dans une étroite solidarité, les intérêts de sa pupille et ceux de son fils. Devenue la femme de Léo, Lucienne ne pourrait, sans ge déshonorer elle-même, déshonorer le père de son mari. Un calcul aussi élémentaire n’avait pas, on le pense bien, échappé à la perspicacité du comte; depuis longtemps il louvoyait en vue de ce port, et s’il avait navigué avec sécurité au milieu de tant de «récifs, c’est que jusque-là il s’était flatté de l’atteindre.

Lucienne, en effet, en dépit de son orgueil hautain, n’avait pu si bien dissimuler ce qui se passait au fond de son âme, que son tuteur, intéresse à y lire, ne fût parvenu à en découvrir le secret. Plus d’une fois, entraînée par le mouvement de son cœur, elle avait permis à l'inquiétude de son regard de trahir son dépit, lorsque, en sa présence, Léo accordait aux coquetteries d’une autre femme une attention trop soutenue et trop complaisante. Plus d’une féis aussi, lorsque dans le monde elle avait longtemps’ captivé Léo par les charmes de son esprit et les séductions de sa beauté, ses traits exprimaient un sentiment plus vif et plus pur que la vanité d’un triomphe remporté sur des prétentions rivale. Mais c’était surtout dans l’abandon des relations

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de chaque jour, dans l’intimité de' la vie commune, que Lucienne avait laissé le regard exercé du comte pénétrer dans les replis les plus obscurs, les plus inavoués peut-être de son amour. Froide, dédaigneuse en l’ab- > sence de Léo, et comme enveloppée à dessein dans l’égoïsme de son indifférence, elle ne prenait qu’une part distraite aux plaisirs comme aux devoirs de la famille. Dans les longues soirées d’hiver, ces steppes sans lin de la vie domestique, elle passait des heures entières, enfouie dans un vaste fauteuil, absorbée dans une méditation somnolente, et ne répondant que par monosyllabes aux questions ou aux remarqués qui sollicitaient son attention. Souvent même, malgré le respect que lui inspirait la comtesse de Villefleur, douce et pieuse femme qui s'étonnait quand on lui disait que sa nièce était orpheline, elle se retirait dans sa chambre avant l’heure de la séparation, pour se livrer plus libre* ment, dans la solitude, aux tristesses et aux défaillances de l’ennui. Mais si Léo assistait à ces réunions de famille, Lucienne secouait sa torpeur habituelle ; c’était elle qui imprimait à la conversation le mouvement et la vie. Ces causeries du foyer, si monotones et si languissantes la veille, s’animaient aussitôt de toute, la vivacité de son esprit; il ne fallait plus la supplier pour qu’elle consentit à s’asseoir au piano et à prêter aux sublimes inspirations de Rossini ou de Mozart l’accent de sa voix sonore et mélodieuse. Comme la statue de Memnon, que faisait vibrer le premier rayon du soleil, Lucienne frémissait doucement au regard de Léo, et son âme, réveillée de sa langueur, s’exhalait en harmonieux accords*

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Ces symptômes d’un amour expansif ne se manifestaient pas chez Léo avec la même ardeur. Il avait pour sa cousine ces soins empressés, ces recherches délicates qui font partie de l’éducation d’un homme du monde. Il prenait plaisir à sa conversation, spirituelle toujours, quelquefois passionnée, enthousiaste; il admirait hautement ses talents et sa beauté ; mais cette admiration ne le préoccupait pas au point que le désert se fit autour de lui lorsqu’il ne voyait pas Lucienne. Le comte de Villefleur ne se faisait pas illusion sur cette tiédeur de sentiment; mais il s’était dit que, après tout, Lucienne devait être la femme, non la maîtresse de son fils, et qu’une affection réfléchie convenait mieux que les emportements de la passion au calme bonheur du mariage. Il se flattait que Léo partageait son opinion à cet égard, et il avait été confirmé dans cette confiance par le taqite assentiment que celui-ci avait plusieurs fois donné à ses projets. Et voilà que, au moment décisif, un espoir si raisonnablement cqjiçu, si tendrement caressé, menaçait de s’évanouir. Non que le comte de Villefleur attachât une importance exagérée à ce qu’il croyait une amourette d’écolier, ou qu’il supposât Léo capable de sacrifier les convenances à un caprice passager; ce qu’il redoutait, c’était l’explosion prochaine de la jalousie et de la colère de Lucienne, si elle était instruite, comme il le soupçonnait, de cette imprudente escapade. Dans sa pensée, la scène qui s’était passée le matin, et dans laquelle il n’avait pas joué le plus beau rôle, n’avait pas eu d’autre cause; d’un moment à l'autre, elle pouvait so renouveler avec une recrudescence de violence et amener une éclatante rupture. C’est cette catastrophe

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qu’il importait de conjurer à tout prix; il fallait arracher Léo aux enchantements 'de cette Circé de rencontre qui lui faisait oublier un attachement plus sérieux ; il fallait l’amener, par une soumission prompte et complète, à mériter un pardon que demain, peut-être, il ne serait plus temps d’obtenir. Le vieux gentilhomme ne voulut pas différer plus longtemps l’exécution de ce projet, et il se hâta d’achever sa toilette pour se rendre chez Léo. Comme il se disposait à sortir, Badois entra et lui annonça que son fils, accompagné d’un étranger, attendait son agrément pour se présenter devant lui.

Le comte donna aussitôt l’ordre de l’introduire, et lit même avec empressement quelques pas à sa rencontre ; mais, à l’aspect de la figure grave et sévère de Baltimore, il demeura immobile, attendant en silence que Léo lui eût présenté ce mystérieux personnage.

Durant le trajet de Chaillot à la rue de Babylone, il ne s’était pas échangé une parole entre Léo et le père ( de Thérèse. Celui-ci, naturellement sombre et taciturne, n’avait pas jugé nécessaire d’adresser de nouvelles questions au jeune homme. Il avait appris tout ce qu’il avait intérêt à savoir : sa fille aimait; que lui importait le reste? Que l’homme qui lui avait inspiré cet amour fût favorisé ou déshérité des dons de la fortune, ces considérations, qui jouent un si grand rôle dans les transactions matrimoniales, ne le touchaient que médiocrement. Il avait, depuis longtemps, définitivement rompu avec les préjugés qui gouvernent le monde, et de la manière dont il envisageait les choses humaines, grâce surtout au scepticisme absolu qui caractérisait ses opinions et réglait sa conduite, il eût

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accepté pour gendre un simple artisan aussi bien que le fils d’un prince, s’il avait cru trouver dans le premier l’homme qui dût faire le bonheur de sa fille. Quant à Léo, le premier moment d’exaltation parssé, lorsqu’il avait pu réfléchir avec calme au résultat possible do lu démarche dans laquelle il venait de s’engager, sa situation lui était apparue sous des couleurs un peu moins riantes que celles dont son imagination l’avait prématurément embellie.

Il.ne.se représentait pas, on effet, sans une certaine appréhension, la surprise, l’irritation peut-être du comte de Villefteur, à la notification d’un projet sur la convenance duquel il n’avait pas été consulté. Était-il présumable même que le vieux gentilhomme, qui, en toute circonstance, se montrait si fier de son blason, de l’illustration de sa race, de tous les privilèges conventionnels, enfin, que confère dans le monde la, possession d’un nom et d’un titre, consentirait à une union qu’il devait considérer comme une indigne mésalliance? Et, en supposant mémo qu’il ne s’arrêtât pas à ce premier obstacle, quels renseignements Léo pourrait-il donner sur la position sociale, sur l’honorabilité, sur les relations de l’homme qu’il avait choisi pour son second père? C’est à peine si Léo connaissait lui-même le nom de cet homme, les quelques notions qu’il possédait sur sa profession et sur sa fortune provenant d’informations superficielles, prises au hasard dans le voisinage, près de gens toujours heureux de trouver une oreille ouverte pour le débit de leurs commérages. Pouvait-il espérer que son père se contenterait de renseignements aussi vagues? Ne voudrait-il pas interroger lui-même

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Baltimore? Et si les réponses de celui-ci, en supposant qu’il daignât répondre, froissaient, comme il était permis de le craindre, la susceptibilité aristocratique du vieux gentilhomme, n’était-il pas à peu prés certain que ln négociation commencée n’aboutirait qu’à une rup-> ture?

On s’étonnera peut-être qu’au milieu de toutes ces réflexions, le nom de Lucienne ne se soit pas présenté comme une objection sérieuse à l’esprit do Léo. C’est que jamais non plus le jeune capitaine ne s’était sérieusement arrêté à l’idée d’un mariage avec sa cousine. Comme nous l’avons dit, il n’éprouvait pour Lucienne qu’une affection toute fraternelle, et s'il n’avait pas repoussé formellement les ouvertures indirectes que son pèi’e lui avait faites plusieurs fois à ce sujet, c’est qu’il n’ avait vu dans ces demi-confidences du comte de Villefleur qu’un de ces projets puérils si facilement formés dans les familles, qu’une do ces combinaisons sans consistance, qu’un caprice édifie et qu’un souffle renverse. Ignorant l’impérieuse nécessité qui poussait le comte vers cette alliance, il avait toujours pensé que, indépendamment même de toute autre considération, son peu d’empressement à la conclure suffirait à en détourner le vieux gentilhomme.' Ce dernier motif de crainte n’eût rien ajouté, du reste, à l’embarras qu’il éprouva en se trouvant vis-à-vis de son père. Il semblait que l’étonnement manifesté par les regards et l’attitude du comte do Villefleur eût achevé de paralyser ce qui lui restait de volonté et d’énergie. Il fallait sortir pourtant de cette situation qui ne pouvait se prolonger sans devenir à la fois périlleuse et ridicule.

Déjà Baltimore, étonné d’une hésitation que bientôt, peut-être, il allait considérer comme une injure, fronçait les sourcils avec impatience; le comte de Villefleur, de son côté, donnait à son visage une expression de plus en plus digne et sévère. Alarmé de ces symptômes menaçants, Léo fit un violent effort sur lui-même, et d’une voix émue :

— Jusqu’à présent, dit-il, vous avez été pour moi le meilleur et le plus indulgent des pères. Je n’ai eu à m’occuper ni de mon bonheur, ni de mon avenir ; la vie douce et facile, comme vous me l’avez faite, ne me laissait ni un souhait à exprimer, hi un désir à concevoir : je viens vous demander aujourd’hui d’achever l’œuvre de votre tendresse et d’ajouter un dernier bienfait à tous ceux dont vous m’avez comblé.

— Au fait ! monsieur ! interrompit sèchement le comte de Villefleur en promenant ses regards inquiets de Léo au père de Thérèse.

— Oui, au fait! s’écria celui-ci en faisant un pas vers le vieux gentilhomme; je me défie d’une péroraison qui a besoin d’un si long exorde. Voici ce dont il s’agit : Il y a une heure, votre fils a pénétré dans ma maison en escaladant mon mur. Comme j’allais le frapper impitoyablement, ma fille se jeta à mes pieds et me demanda grâce. Une intrigue d'amour, comme vous voyez. Je consentis à pardonner, mais à une condition : c’est que monsieur me prouverait qu’il n’est pas un misérable, en vous signifiant à vous, son père, qu’il entend offrir à ma fille une réparation immédiate et complète.

Cette sommation. si nette et si impérative fit gronder une sourde colère dans le cœur du vieux gentilhomme.

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Son premier mouvement fut de châtier un tel excès d’audace en faisant chasser par ses laquais l’insolent qui se permettait de lui notifier des ordres aussi étranges; mais le comte de Yillefleur redoutait plus que tout au monde le bruit et le scandale. Il se contint donc, et, tournant dédaigneusement la tête du côté de son fils, il dit d’un ton qui aiguisait encore l’impertinence de cette demande :

— Tu connais monsieur?

— Monsieur est le père de celle que j’aime, répondit Léo en essayant de soutenir le regard railleur du comte.

— Ah ! fort bien ! reprit celui-ci avec un sourire sardonique : pour un amoureux, une pareille recommandation tient lieu de nom, de titres et de fortune ; mais tu me permettras, à ipoi qui n’aime pas la fille de mon sieur, de me montrer un peu plus exigeant.

— Eh ! qu’importe mon nom? demanda Baltimore, dont la colère commençait à emprunter l’accent de la menace; votre fils s’en est-il informé lorsqu’il a tenté déporter le déshonneur dans ma maison? Me l’a— t— il demandé avant d’accepter le pardon que j’ai eu la sottise de lui accorder?

— Monsieur, interrompit froidement le comte de Villefleur, c’est à mon fils que je parle.

Cette insolente observation fit jaillir un éclair des yeux de Baltimore. Un geste suppliant de Léo arrêta l’explosion de sa colère. Cet armistice, cependant, ne pouvait être de longue durée, si le jeune homme n’en prévenait la rupture par une médiation en quelque sorte armée. Il fit donc appel à toute son énergie, et s’inspirant cette fois de la fermeté de Baltimore :

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— Mon père, dit-il, il s’agit d’une eltose grave et sérieuse : monsieur avait le droit de me tuer; vous, son juge, vous l’eussiez absous. En échahge de nia vie, je lui al laissé ma parole, je dois retirer mon gage. Qu’importe, après cela, qu’il porte ifn nom ignoré ou illustre? Qu’importe que sa fortune lui ait été léguée par héritage ou qu’elle soit le fruit de son travail, de son habileté, de son intelligence?

— Mon Dieu, mon ami, Rousseau a dit cela mieux que tdi ; son éloquence ne m’a point converti ; juge donc de l’effet de la tienne.

— Eh bien ! mon père, se hâta de dire Léo, qui Voyait avec effroi Baltimore prêt à intervenir encore dans ce débat, ce ne sont pas vos préjugés que je chercherai à combattre, c’est votre cœur que je veux toucher et émouvoir. .T’aime cette jeune fille, mon père ; mon bonheur, ma vie peut-être dépendent de-la parole que vous allez prononcer. Par pitié pour moi, à qui vous n’avez rien refusé encore, aecordez-moi la grâce que je vous demande en suppliant.

Léo, en effet, avait fléchi le genou devant le vieux gentilhomme. Celui-ci, surpris autant que mécontent d’une démonstration aussi chaleureuse, se recula do quelques pas, et dit à son fils d’une voix sévère :

— Rolevqz-vous, monsieur, et allez m’attendre près de votre mère. Des scènes aussi ridicules que celle-ci ne doivent jamais se passer qu’en famille.

— C’est à moi de me retirer, messieurs, dit Baltimore en donnant cette fois à ses paroles l’accent du plus injurieux mépris; vous serez plus à votre aise pour rougir l’un de l’autre. Vous m’avez demandé mon

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nom, monsieur le comte; prjez Dieu de ne jamais connaître celui dont on m’appelle dans mes jours de colère. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-il en se tournant dédaigneusement vers Léo, je vous pardonne : je vous croyais un homme, je m’étais trompé. Toutefois, pour prévenir une nouvelle offense, souvenez-vous que je no pousse pas la clémence jusqu’à la duperie...

En achevant ces mots, il sortit, laissant Léo consterné autant que le comte de Villefleur était irrité do ces hautaines menaces.

Quand Baltimore fut dans la rue, il s’arrêta en regardant, alternativement à droite et à gauche, comme s’il hésitait sur la direction qu’il devait prendre; mais cette indécision ne dura qu’un moment : il s’élança soudain dans la voiture qui l’avait amené chez le comte de Villefleur, en disant au cocher : Rue des Vinaigriers, n. 53. Une heure après, la voiture s'arrêtait devant une maison noire, délabrée, à l’aspect sordide et misérable. Baltimore sauta d’un bond dans une allée sale et humide, au bout de laquelle il rencontra un sombre escalier qu’il gravit avec assurance. Arrivé au troisième étage, il s’arrêta devant une porte dans l’épaisseur de laquelle- était pratiqué un étroit guichet, et agita avec force une corde malpropre appendue dans l’angle du palier. Le bruit d’une sonnette fêlée se fit entendre; presque aussitôt le guichet s’ouvrit et laissa voir,' derrière le treillis de fer dont il était fortifié, deux petits yeux gris et flamboyants.

— Que voulez-vous ? demanda une voix aigre et nasillarde.

— Ouvrez donc, parle diable! Ne me reconnaisscz-

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vous pas, maître Ismaël? s’écria Baltimore avec impatience.

Une exclamation de surprise, accompagnée d’un cliquetis de ferraille, répondit à cette interpellation. Dès que la porte fut ouverte. Baltimore entra vivement dans l’intérieur de l'appartement et se dirigea vers le cabinet du juif. Celui-ci ne tarda pas à l’y rejoindre, et lui présenta avec un empressement servile un vieux fauteuil d'Utrecht, qui, avec un secrétaire surchargé de dossiers et de cartons, composait tout le mobilier de cette misérable pièce. La toilette d’Ismaël n’était guère moins délabrée que celle de son appartement. Il était vêtu d’un pantalon à pieds de camelot gris, d’une veste ronde de la même étoffe et de la même couleur; il avait aux pieds deux pantoufles dépareillées, et sa tète de fouine était recouverte, jusqu'aux yeux, d’un bonnet de peau de loutre depuis longtemps veuve de sa fourrure.

— Vous à Paris! s’écria-t-il avec surprise; je vous croyais pour un mois encore en Angleterre.

— Il n’y a plus rien h faire pour nous avec ce maudit pays, répondit Baltimore. J’ai été à Londres, à Liverpool, à Manchester; partout la même réponse : on n'a plus besoin de nous. Depuis les succès de Zumalacarréguy, on travaille là-bas au grand jour, en plein soleil: la maison James O’Neagh et Sligo, de Glascow, a vendu à la criée, dans le port même de Bilbao, la cargaison d’un brick. Il faut en prendre son parti, c’est une campagne perdue. Mais tous ces détails ne vous regardent pas, maître Ismaël. Avez-vous de l’argent? il me faut dix mille francs.

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— Dix raille francs! Je... je ne sais pas si je possède cette somme, répondit le juif, en essayant une petite quinte de toux, comme c’était sa coutume toutes les fois qu’il lui fallait délier les cordons de sa bourse.

— Voyons nos comptes, dit sèchement Baltimore.

Ismaël se dirigea lentement vers une armoire de

chêne scellée dans le mur, et y prit un gros registre qu’il posa tout ouvert sur le secrétaire.

— A. mon dernier passage à Paris, dit Baltimore, vous m’avez remis vingt mille francs, le solde en caisse; c’est bien. Quelques jours après, Biaritz, selon l’avis qu’il m’a transmis à Londres, vous a envoyé quarante mille francs : qu’est devenue cette somme?

— D’abord, trois mille francs comptés par moi au propriétaire du grand hôtel des Pyrénées, répondit Ismaël en posant le doigt sur le chiffre qui indiquait cette dépense.

— C’est juste, reprit Baltimore; le premier quartier de la rente que nous payons à ce digne homme. Vous réduirez cette rente de moitié ; les derniers renseignements qu’il nous a transmis n’étaient pas exacts.

— Vingt mille francs, continua Ismaël de sa voix nasillarde, pour le faux mouvement de troupes qui a eu lieu, au commencement de janvier, du côté de Montrejeau.

— De l’argent bien placé, dit Baltimore; ces vingt mille francs nous en ont rapporté cent mille. Passons I

— Six mille francs pour l’accident arrivé le mois dernier au courrier de Bayonne.

— C’est pour rien; le brave garçon qui conduisait la malle risquait de se rompre le cou.

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— Six mille francs comptés à la maison Pu yseûx, Lanoue et compagnie, contre un mandat fie don Sébastiano Corrientes, le corrégidor de Pampelune.

— Le drôle ne nous fait pas longtemps crédit; il est vrai qu’il s’attend chaque jour à être pendu le lendemain.

— Total, trente-cinq mille francs, reprit Ismaël. Plus, ajouta-t-il après un léger accès de toux, cinq mille francs pour agio, honoraires, dépenses de bureau et frais de voiture.

— Une misère! dit Baltimore en accompagnant cette remarque d’un sourire légèrement ironique. Continuez, maître Ismaël, à nous servir avec la même intelligence et le môme désintéressement. A propos, continua-t-il négligemment, qu’est-ce donc quo ce collier de diamants que Biaritz me mande vous avoir également envoyé ?

— C’est, ma foi, vrai ; vous m’y faites penser, se hâta de dire Ismaël en cherchant à dissimuler sa confusion par son empressement à répondre â cette question. Je n’aurais pu faire figurer cet objet sur mon livre que pour mémoire, car ce matin seulement j’en ai réalisé la valeur. Je l’ai vendu quinze mille francs au comte de Villefleur.

— Au comte de Villefleur ! s’écria Baltimore ; vous connaissez cet homme?

— Comme je connais tous les dissipateurs et tous le joueurs de Paris.

— Ah 1 le comte de Villefleur est, un joueur ! dit Baltimore, comme se parlant à lui-même. C’est bien, ajouta-t-11 en élevant la voix; ne le perdez pas de vue, j’aurai bientôt, peut-être, des instructlonsâ vous donner.

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Ismaël, pour des motifs à lui connus, se garda bien d’avouer qu’il avait de bonnes raisons pour surveiller ,1e comte de Villefleur ; il se contenta de s’incliner en signe d'assentiment, en disant de sa voix traînante et nasillarde :

— C’est donc quinze mille francs que j’ai en caisse et que je tiens à votre disposition.

— Donnez-moi dix mille francs seulement, reprit Baltimore ; vous remettrez le reste au docteur Jean Brignoux : c’est le prix convenu pour sa dernière brochure sur les propriétés des eaux de Bagnères.

Quand Ismaël lui eut compté la somme qu’il demandait, Baltimore se leva et lui dit :

— Je quitte Paris dans une heure, avec ma femme et ma fille. Je n’emporte rien. Vous vendrez la maison et le mobilier ; je vous enverrai dans quelques jours tous les pouvoirs nécessaires. Vous me rendrez compte de cette opération quand vous viendrez là-bas.

Et sans attendre la réponse du juif, il sortit de l’appartement, descendit lestement l’escalier et remonta dans la voiture qu’il avait laissée à la porte.

Pendant que Baltimore se rendait de la rue de Babylone à la demeure du juif Ismaël Gantz, une explication orageuse avait lieu entre Léo et le comte de Villefleur. Irrité de la résistance contre laquelle venaient de se heurter si inopinément sa dignité et son autorité paternelle, résolu à briser, s’il ne pouvait l’aplanir, l'obstacle qui s’élevait ainsi à l’improviste entre sa volonté et le but qu’il s’eflbrçait d’atteindre, le vieux gentilhomme avait formellement signifié à son fils que non-seulement il ne donnerait jamais son consentement

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à l’indigne mariage qu’on avait osé lui proposer, mais qu’il entendait que Léo devint l’époux de Lucienne avant de repartir pour sa garnison. Léo s’était récrié, avec modération d’abord, contre la tyrannie de cet oi'dre; mais bientôt, désespérant de vaincre'l’inflexible obstination de son père, il était entré en rébellion ouverte et avait déclaré à son tour que Lucienne ne serait jamais sa femme, et que, pour se soustraire aux obsessions qui lui rendraient un plus long séjour à Paris insupportable, il était déterminé à rejoindre son corps avant l’expiration de son congé. Puis il était sorti de l’hôtel, laissant son père étourdi autant qu’indigné d’une pareille audace. Le comte de Villefleur se flattait cependant que son fils, jusque-là si respectueux et si soumis, ne tarderait pas à venir à résipiscence. Aussi ne se préoccupa-t-il que médiocrement d’une résolution conçue dans un moment d’exaltation et de colère. Il sortit, selon son habitude de chaque jour, et, au milieu des distractions qu'il savait se procurer hors de sa maison, il eut bientôt oublié ce malencontreux incident. Un nouveau déboire cependant l’attendait au retour. A peine était-il entré dans l’hôtel, que la comtesse de Villefleur, venant à sâ rencontre avec Lucienne, lui dit :

• — Savez-vous, mon ami, que Léo a été forcé de quitter Paris aujourd’hui même?

Le comte fut frappé de stupeur, mais il conserva néanmoins assez de réflexion pour ne pas compromettre ia dignité , apparente dont il aimait à s’envelopper.

— Je savais, en effet, qu’il devait partir avant la fin

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4e son congé, dit-il, mais j’espérais qu’il pourrait encore nous donner quelques jours.

— Un ordre du ministre reçu ce matin.... répondit la comtesse ; Léo est venu nous faire ses adieux : le pauvre enfant a été bien affligé de ne pouvoir vous embrasser avant son départ.

Le vieux gentilhomme examina Lucienne : elle était pâle; ses lèvres plus minces que de coutume, ses ■sourcils violemment froncés trahissaient la sourde colère qui grondait au fond de son âme. Le comte comprit sans peine que sh pupille n’était pas la dupe du prétexte allégué par Léo. Il devina qu’elle avait le cœur ulcéré. Évidemment des amis trop zélés ou des espions à gages avaient éveillé la jalousie de Lucienne et elle souffrait de savoir que son cousin aimait peut-être une autre femme.

M. de Villefleur voulut la distraire de cette pensée. Il conçut aussitôt un projet ayant le double

mérite de rapprocher Lucienne de Léo et d’éloigner sa pupille des agents trop bien informés qui la renseignaient sur la conduite du jeune vfficier.

— - Eh bien, dit-il avec un effort de gaieté, puisque Léo nous quitte malgré lui, il faut le rejoindre et aller passer la saison des ckikx à Cauterets. Son régiment tient garnison dans ce pays. Je me fais déjà une joie de sa surprise et de son bonheur! Donc, c’est convenu! Badois retiendra demain des chevaux à la poste. Je ne vous donne que trois jours pour préparer vos cartons et vos malles. Puis en route ! Ce sera charmant !

En achevant ces mots, lo vieux gentilhomme pré-

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senta son bras à la comtesse, qui s’y appuya avec une émotion pleine de joie et de larmes, tandis que Lucienne, froide et impassible , attachait un regard profond sur le visage souriant de M. de Yilletleur.

Une carriole, qui venait de traverser la belle vallée d’Argelès, s’arrêta devant l’auberge de Pierrefitte. Pierrefitte est admirablement situé au confluent des deux gaves que les gorges de Baréges et de Cauterets y conduisent. C’est là que se trouve de ce côté la dernière poste de France. Un homme descendit de la carriole et’ entra dans l’auberge. À son pantalon de camelot gris, à sa veste ronde de la même étoffe et de la même couleur, à son bonnet do peau de loutre, il était facile de reconnaître le juif Ismaël Gantz, ne l’eût-on vu qu’une fois'dans son repaire de la rue des Vinaigriers. De larges souliers à boucles, chaussure d’occasion cirée à l’œuf, et un vieux carrick rapiécé dont l’étroitesse suffisait à peine aux grêles proportions de son corps, complétaient son accoutrement. Bien qu’on fût au mois de juin, la matinée avait été fraîche, èt le voyageur, très-sensible au froid, avait le nez d’un beau rouge écarlate et grelottait comme en plein, hiver. Il bouscula sans façon l’aubergiste qui arrivait poliment à

l’homme de minuit

sa rencontre, et se précipita vers la cheminée où rôtissait un coq de bruyère, dont il parut envier la félicité, car il se hâta de lui disputer la place au foyer. L’aubergiste, excellent homme, exempt de rancune et de fiel, l’aborda de nouveau avec son invariable politesse.

— Bonjour, monsieur Ismaël Gantz, lui dit-il, comment vous portez-vous?

— Mail mal! répondit laconiquement le juif, en faisant entendre sa toux aigrelette, je suis gelé.

— Oh ! reprit l’aubergiste, voici le soleil qui commence à se dégager des nuages, et vous n’aurez point froid tout à l’heure pour continuer votre route, car vous allez sans doute à Cauterets, monsieur Ismaël?

— Il le faut bien, pardieu I répondit maître Gantz d’un ton bourru, puisque Cauterets renferme les seules eaux quiaient un peu d'actionsur mon affection cutanée.

La peau du juif était, comme nous l’avons déjà dit, un vaste érysipèle.

— Mais, reprit l’aubergiste, cette petite infirmité, je l’espère, ne vous ôte pas l’appétit, et je suis prêt à vous servir ce que vous me commanderez. Nous avons ce beau coq de bruyère qui est au feu, un bel entre-côte d’isard, d’excellentes truites de nos gaves, des pommes de Saint- Savin, des fraises et des framboises des montagnes, et du vin de tous les pays.

Ce fut en relevant la tête avec un légitime sentiment d’orgueil que le digne homme lança les derniers mots; mais ils n’eurent pas le succès qu’il en attendait, car Ismaël répondit laconiquement :

— Merci, je n’ai ni faim ni soif, et j’attends que mon conducteur ait fait souffler sa bête.

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Le pauvre aubergiste en était pour ses frais de politesse. Il s’éloigna en maugréant tout bas contre ce juif avare qui s’arrêtait toujours à Pierrefitte sans y consommer autre chose que le calorique de sa cheminée.

Passablement réchauffé, maître Ismaël se levait pour aller stimuler la paresse de son automédon, qui ne se pressait guère de repartir. Il remarqua seulement alors que deux hommes se tenaient débouté ses cotés, attendant complaisamment qu’il voulût bien les reconnaître. L’un, grand et robuste, avait un visage brun et dur; il poi’tait le berret des Basques ; une cape en étoffe du pays, qu’on nomme cadis, assez semblable à la robe d’un capucin, lui descendait jusqu’aux talons. L’autre était petit et maigre ; il avait la mine souriante sous son bonnet de laine 'incliné sur l’oreille. Il était vêtu d’une culotte de peau, d’un gilet croisé, d’une veste de Bigorre. Ces deux hommes formaient un contraste complet et curieux. Ils paraissaient cependant se ressembler sur un point : un léger balancement habituel à leurs corps révélait en eux une égale souplesse, la souplesse des montagnards.

Quand ils virent que maître Ismaël les avait remarqués, ils le saluèrent avec une certaine obséquiosité.

— Ah ! c’est toi, Gil Biaritz, et toi aussi, Jean Guérin? Que venez-vous donc faire à Pierrefitte? leur demanda le juif.

— Oh! mon Dieu, répondit Jean Guérin, le petit montagnard, d’un air sournois et câlin, nous nous promenons, histoire de nous exercer les jambes; car elles auraient le temps de se roidir comme des gourdins, si nous attendions pour les secouer que les baigneurs se

l’hommk de minuit

fassent conduire dans la montagne. Ils ont tous peur des bandits et n’osent s’aventurer.

— Les poltrons ! exclama Gil Biaritz d’un ton dédaigneux, en frisant sa moustache martiale.

— On leur a dit qu’Inigo Torreguy, le fameux chef de bande, avait reparu dans les Pyrénées, reprit Jean Guérin regardait en dessous l’aubergiste qui époussetait un meuble au fond de la salle, et ce nom leur donne à tous la chair de poule. Ah! c’est bien désolant pour de pauvres guides comme nous I

— Cet Inigo Torreguy est-il donc vraiment de retour dans ces montagnes? demanda Ismaël avec un geste d’effroi.

— Ce n’est que trop vrai, répondit l’aubergiste se mêlant à la conversation; mais qu’il prenne garde à lui, cette fois; il y a des troupes cantonnées dans nos villages pour surveiller les ‘mouvements de don Carlos, Il est probable qu’elles surveilleront aussi la bande d’Inigo Torreguy.

— Ah ! s’écria le juif avec un accent tout pénétré de satisfaction, ce que vous me dites là, maître, me cause le plus grand plaisir. J’ai horreur des bandits.

— Bah ! reprit l’aubergiste en souriant' d’un air rancunier, quand ils vous dévaliseraient un peu, où serait le mal ? .un homme si riche... et si économe !

. — Oui-da, mon mignon, vous ne seriez peut-être pas fâché de me voir enlever ce que vous n’avez pu me prendre. Eh ! parbleu, ajouta Ismaël en ricanant, qu’estce qu’un aubergiste ? Rien autre chose qu’un détrousseur de grand chemin toléré par la loi.

L’aubergiste, qui avait bonne langue, allait répli-

l’homme de minuit

quer, lorsque le roulement d'une voiture l'attira au dehors; son intérêt l’emporta naturellement sur son amour-propre. Quand Ismaël se vit seul avec les deux montagnards, il changea tout à coup d’allure et de ton, et le colloque suivant s’établit entre eux à voix basse :

— Qu’avez-vous à m’apprendre? demanda le juif. Avez-vous quelque chose à me remettre? Pourquoi vous trouvé-je ici?

Jean Guérin se balança légèrement sur ses hanches et répondit d’un air goguenard :

— Ça fait trois questions, si je compte bien. Je vaip tâcher d’y répondre avec ordre. Et d’abord, c'est vous qui avez du neuf à nous annoncer, et du joli, j’espèro?

— Rien encore, rien encore ; à Cauterets seulement, j’aurai des nouvelles.

— Va pour Cauterets, dit doctoralement Gil Biaritz, nous attendrons,

— Quant à ce qui est d’avoir quelque chose à vous remettre, reprit Jean Guérin, pas la moindre piastre, pas le plus petit écu; la récolte a été mauvaise, et c’est à peine si nous avons pu boire depuis huit jours un verre de jurançon ou de madiran.

— De si bons crusl soupira Gil Biaritz, c’est désolant î

— Mais heureusement, continua Jean Guérin, noup . avons rencontré en vous une bonne âme, toute prête à nous offrir...

— Ouais! interrompit le juif en fronçant le sourcil, pour qui me prends-tu? Tu te trompes d’adresse, mon jeune chat. Dans ton métier, d’ailleurs, il faut boire le

moins possible, pour que la tête ne fasse pas trébucher le pied au bord des précipices.

— Merci du conseil, vieux ladre! grommela Gil Biaritz en regardant Ismaël de travers.

Celui-ci entendit probablement la sourde exclamation du montagnard, et réfléchit sans doute qu’il n’était pas prudent de mécontenter un homme de cette force herculéenne, car, refoulant les suggestions de son avarice, il dit à Jean Guérin, après une quinte de toux opiniâtre, qu’il pouvait commander une bouteille de jurançon.

— À la bonne heure, je vous reconnais là! repartit sournoisement celui-ci. Toujours généreux ! Mais à propos, reprit-il, je ne vous ai pas dit pourquoi vous nous trouviez ici. Nous savions le jour de votre arrivée, et nous venions, par ordre, vous dire que nous nous tiendrons à votre disposition, soit pour porter des avis, soit pour vous conduire dans la montagne. Si vous pouviez déterminer quelque excursion en commun au lac de Gaube, au Yignemale , ou bien au Cirque de Gavarnie, ce serait peut-être pour nous une bien bonne affaire.

— C’est une idée, dit Ismaël en fixant ses petits yeux jaunes et brillants de cupidité sur le visage diaboliquement intelligent de Jean Guérin, c’est une idée.

— Une idée superbe! ajouta Gil Biaritz avec la dignité d’un expert.

— Qui vaut une bouteille de madiran, monsieur Ismaël, se hâta de reprendre Jean Guérin, ce qui fait deux bouteilles, si je compte bien.

— Hein? plaît-il? exclama le juif. Non pas, non pas:

l’homme de minuit

une bouteille de jurançon, pas une goutte de plus. Que diable ! je ne veux pas vider nia bourse ici.

— Votre bourse, dit en ricanant le petit montagnard.

Mais vous ne l’avez plus, votre bourse, mon maître. La voici. 1

Et levant la main à la hauteur des yeux d’Ismàël, il agita un objet noir, informe, crasseux, dont les deux bouts qui pendaient s’arrondissaient comme de petites outres pleines et rendaient un son métallique dont il était impossible de méconnaître la qualité. Cette bourse était remplie d’or. Jean Guérin, avec une dextérité qui eût fait honneur à un pick-pocket anglais, venait de l’enlever de la poche d’Ismaël. Le* juif n’eut pas plus tôt reconnu son bien, qu’il s'élança pour le reprendre; mais Gil Biaritz le contint d’un geste imposant. Outré de colère, Ismaël allait sans doute jeter les hauts cris; le même Gil Biaritz, avec sa dignité habituelle, lui imposa silence.

— Prenez garde! dit-il.

Ce simple mot suffit pour calmer l’effervescence du juif. Jean Guérin acheva de lui rendre son sangfroid.

— Histoire de rire, reprit-il de son ton goguenard; nous n’en voulons nullement à votre bourse, quoiqu’elle soit bien jolie, et nous allons vous la rendre ; car, Dieu merci, nous ne sommes pas des filous. Mais il nous faut la bouteille demadiran.

— Eh! morbleu, prenez-la, et laissez-moi tranquille! s’écria le pauvre juif.

Et il tendait toujours les mains vers son or que Jean Guérin tenait à une respectueuse .distance.

l’hommb de minuit

— Ce n’est pas tout, reprit cô dernier, ce cher Biaritz a une faim d’ogre, et, grâce à l’air vif des Pyrénées, j’ai toujours, moi, l’estomac creux. Ce coq de bruyère à la broche nous ferait le plus grand plaisir; vous nous l’offrez, n’est-ce pas?

— Mangc-le! brigand, et qu’il t’étrangle, s’il se peutl

— Grand merci! une jolie tranche d’isard, une belle petite truite suffiront pour nous composer un excellent goûter; et comme je ne veux pas que vous vous donniez la peine de payer la carte, je vais prendre dans votro bourse, bien strictement, la somme nécessaire.

Il mit une pièce d’er cfans sa poche, et tendit poliment la bourse à Ismaël, qu.i la saisit avec violonee.

— Canaille! proféra-t-il d’une voix sourde et furieuse. Est-il permis de piller ainsi un..-.? Mais, sois tranquille, reprit-il sans achever sa phrase ; je me plaindrai, et tu payeras cela, je t’en réponds!

— N’oubliez pas, monsieur Ismaël, dit solennellement Gil Biaritz, qu’il y a des précipices dans les montagnes. et que vous avez quelquefois besoin de nous.

Ismaël trouva sans doute que cette observation avait une certaine valeur, car sa colère se dissipa cette fois comme par magie. Avec sa force physique et sa gravité pédantesque, Gil Biaritz paraissait d’ailleurs exercer un certain empire sur le juif. Sans se soucier des protestations de sa victime, Jean Guérin, joyeux comme un singe qui vient de voler une noix, appelait l’aubergiste à grands cris. Celui-ci, qui avait eu la douleur de voir un brillant équipage passer devant sa porte sans s’y arrêter, était absorbé dans sa déception et ne répondait

pas. Jean Guérin fut obligé d'aller le prendre par les épaules et de le pousser dans l’auberge en lui criant : •

— Allons vite, sers-nous, au jardin, une bouteille de jurançon, une autre de madiran, le coq de bruyère, une tranche d’isard, une truite; c’est M. Ismaël Gantz qui paye.

— Est-ce possible? demanda l'aubergiste avec stupéfaction. .

— Ce n’est que trop vrai, soupira le juif en toussant horriblement.

L’aubergiste s’inclina devant lui avec respect.

— M. Gantz, reprit triomphalement Jean Güérin, se souvient que, l’année dernière, Gil Biaritz l’a retenu sur le bord d’un ravin où le cher monsieur commençait à rouler; et sa reconnaissance...

— A fi le digne homme! exclama l’aubergiste en s’inclinant de nouveau devant le juif avec un respect encore plus profond.

Celui-ci lui tourna brusquemeht le dos et s’élança pour remonter dans sa carriole. Mais le conducteur.de croyant à table, était entré dans un cabaret voisin, et, au milieu dé copieuses libations, il y oubliait son voyageur. •

— Eh bien, où est-il donc? l’animal! s’écria Ismaël

en regardant de tous côtés avec impatience. Vous verrez qu’ils se sont tous donné le mot pour me faire damner! i i .

Comme il lançait ce cri de désespoir aux échos de la montagne, il vit une cavalcade faire irruption d’une gorge où, sous des masses de schiste, commence la route de Cauterets.il reconnut Léo et Lucienne, que suivaient

l’homme de minuit

de près le comte et la comtesse de Villefleur. Presqne aussitôt il entendit, à l’opposite, les claquements répétés de deux fouets, et, portant son regard sur le chemin fleuri d'Argelès, il aperçut une chaise de poste qui accourait au galop de quatre bons chevaux. Il distingua sur le siège la livrée de don Balthazar Higuierro. Fort maussade un instant auparavant, la figure du juif refléta tout à coup un sourire de satisfaction, et, se frottant les mains, il murmura :

— Eh ! eh ! si je ne me trompe, voici des gens de ma connaissance; excellente rencontre, et de bon augure!

A vrai dire, je n’attendais pas sitôt ce cher banquier de Bilbao... Allons, allons, je n’en réaliserai que plus vite ma petite lettre de change, sans compter... sans compter le reste...

Cette fois, il ne se contenta pas de se frotter les mains, il passa le bout de sa langue sur ses lèvres minces et ridées, comme un gourmand à la pensée d’un festin promis. Cavalcade et chaise de poste s’arrêtèrent en même temps devant l’auberge de Pierrefltte. Les cavaliers mirent pied à terre, et don Balthazar descendit de voiture, appuyé sur les bras de deux valets de pied. Le comte de Villefleur s’empressa d’aller au-devant de lui, et lui serra les mains avec effusion.

— Parbleu ! cher monsieur, lui dit-il avec ce ton de distinction qui caractérisait toutes se6 manières, il est impossible de se rencontrer plus à point. Je vous remercie de m’avoir fait part du jour de votre arrivée, ce qui m’a permis de venir au-devant de vous avec toute ma famille. C’est un honneur qu’il convient de faire à l’un des rois de la finance.

l’homme de minuit

L’illustre banquier se confondit en remercîments; puis il salua fort galamment la comtesse et Lucienne.

Don Balthazar était un homme de cinquante ans, qui, grâce à un embonpoint modéré, à une carnation fleurie, à une chevelure noire assez bien conservée, à des dents d’une fraîcheur remarquable, pouvait dissimuler un cinquième de son âge. C’est ce qu’il ne manquait jamais de faire à l’occasion. Il avait de belles manières, de l’esprit, peu de morgue, en dépit de ses millions, ce qui . est un phénomène tout à fait digne d’être constaté. Il n’avait peut-être qu’un défaut saillant, qui eût été déplorable si ses immenses bénéfices de banque ne lui eussent permis de s’y livrer sans crainte : il était joueur, et joueur malheureux, ce qui semblait redoubler l’énergie de sa passion. Le comte de Yillefleur avait été, à Paris, l'un de ses plus assidus partenaires et lui avait gagné d’assez fortes sommes au baccarat.

— Vous me voyez confus de tant de prévenances, monsieur le comte, reprit don Balthazar en souriant, ce qui, par égard pour ses belles dents blanches, lui arrivait souvent, car je ne viens pas vers vous en ami, mais en adversaire, je vous en avertis. Vous me devez plus d’une revanche, que je compte bien réclamer de vous à Cauterets.

— Je me mets entièrement à votre disposition, répondit le comte, et, je vous l’avoue, je serais heureux de voir enfin se tourner contre moi la ehance qui vous persécute avec tant de ténacité.

— Voilà un sentiment chevaleresque, monsieur de

Villefleur, et je vous reconnais là. Mais, que voulez-

vous? on né peut pas être heureux à tous les jeux. La

l’homme de minuit

banque en est un, et je n’ai pas à m’en plaindre. Elle me console un peu du lansquenet et de l'écarté.

— C’est parler comme un philosophe.

— Péripatéticien, ajouta spirituellement don Balthazar, car j’exerce ma philosophie en plein air, et je vous empêche d’entrer dans cette auberge pour vous reposer. Si vous le voulez bien, nous repartirons ensemble dès que l’on aura fait, une réparation indispensable à ma berline.

— Nous sommes à vos ordres, mon cher monsieur.

Don Balthazar offrit son bras à la comtesse, et tous,

excepté Léo qui venait de s’asseoir, triste et rêveur, sur un banc de pierre, entrèrent dans l’auberge. Madame de Villefleur commanda une collation. Jusque-là Ismaël s’était tenu à l’écart; personne ne l’avait remarqué. 11 jugea le moment venu de se présenter, et, prenant l’attitude humble et oblique qui lui était familière, il aborda le comte de Villefleur et don Balthazar qui causaient ehsemble. Le comte tressaillit imperceptiblement à sa vue. Le banquier le salua poliment, mais froidement, et lui dit :

— Ah! c’est vous, maitre Ismaël Gantz! Toujours fidèle aux sources de Cauterets?

— Toujours, monsieur Balthazar, toujours, je suis si mal portant! répondit Ismaël en toussant à faire pitié.

— Ce qui ne vous empêche pas, j’aime à le croire, de faire de bonnes affaires à gros intérêts.

— Il faut j)ien gagner sa pauvre vie, mon cher mon-

sieur Higuierro; on a tant de mal à rentrer dans ses déboursés. ,

Disant cela, Ismaël glissa sur le comte son regard

tout humide d’une sanglante malice. M. de Villefleur sentit l’atteinte ; ses lèvres se contractèrent avec mépris, mais il se contenta de répliquer d’un ton calme :

— Il faut espérer que vous ne perdrez rien, maître Ismaël, et que vous triplerez rapidement vos capitaux.

— Eh! mon Dieu! répliqua cette fois le juif avec bonhomie, je n’en demande pas davantage. Je serais heureux d’amasser quelques sous pour mes vieux jours!

— Voyez donc, le pauvre homme! repartit don Balthazar en riant, avec L nie. Si celui-là meurt jamais de faim, ce sera, à coup stir, par pure économie !

En ce moment, l’aubergiste vint annoncer que la collation était servie dans une pièce voisine, et l’on s’y rendit. *

Le comte de Villefleur, comprenant sans doute qu’il devait ménager Ismaël, et désira \t aussi ajouter un mot à la plaisanterie de don Balthazar, reprit :

— Parbleu! je serais désolé que ce malheur lui arrivât en notre présence, et je l’invite à prendre sa part de notre frugal festin. Acceptez-vous, maître Ismaël?

Si le comte avait espéré qu’il n’accepterait pas, il s’était bien complètement trompé, car le digne israélite inclina la tète en signe d’adhésion et de remerciement. Il n’était sans doute pas fâché de faire un déjeuner gratis, après en avoir payé un si cher, sans profit pour son estomac. Et puis, c’était toujours une bonne fortune pour lui que de se trouver avec l’opulent banquier, à qui il vendait d’ordinaire ses plus beaux diamants. Seul, Léo manquait à la réunion. Lucienne, qui, depuis quelques instants, avait peine à contenir une vague inquiétude et n’écoutait qu’avec distraction ce qui se disait au-

l’homme de minuit

tour d’elle, sortit pour l’aller chercher. Elle le trouva encore assis sur le banc de pierre, le regard perdu dans les montagnes, le front chargé de rêverie. Elle posa la main sur son épaule, et d’une voix où la tendresse le disputait au dépit :

— Toujours triste! lui dit-elle; mais quel est donc l'ange que vous poursuivez ainsi dans les nuages? Quel mystérieux regret vous inspire tant de mélancolie? Ah ! vous m’inquiétez pour vous, Léo !

Aces mots, Léo se leva vivement comme un homme réveillé en sursaut. Lucienne ne savait pas avoir si bien deviné. En effet, c’était après un ange que l’àme du jeune homme s’était élancée vers le ciel sans avoir pu l’atteindre. C’était le regret qui avait penché sop front et mouillé ses paupières. Thérèse était toujours présente à sa pensée. L’absence n’avait rien diminué de son amour pour elle. Cet amour s’était même accru de toute la magie du souvenir, de tout le prestige de l’idéal. Il balbutia une excuse au hasard.

— J’admirais, ma cousine, dit-il, un effet de lumière sur la crête des montagnes que l’on voit à l’horizon.

Lucienne fixa son regard sur les yeux du jeune homme et hocha lentement la tète.

— Quand on admire, mon cousin, reprit-elle, le visage ne se couvre pas de tristesse, et l’on ne demeure pas immobile comme une statue de la Douleur. Pourquoi ne me confiez-vous pas vos peines, Léo? Je serais heureuse. du moins, d’être votre amie, votre consolatrice.

Il ne fallait pas être un grand observateur pour découvrir, sous le calme de ses paroles, l’agitation mal contenue d’une âme tourmentée. Lucienne, en effet.

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L’HOMMK DK MINUIT

était une de ces natures ardentes, passionnées, qui laissent toujours transpirer quelque chose de leurs sentiments intimes, alors même qu’elles emploient toute leur énergie à les refouler. Aussi parvenait-elle difficilement à dissimuler l'impression.irritante que lui causait l’indifférence polie de son cousin, et laissait-elle percer, malgré elle-même, son dépit de ne pouvoir découvrir la nature des préoccupations qui semblaient le dominer. N’avait-il pas compris, ou s’efforçait-il de décourager les sentiments de Lucienne à son égard? Quoi qu’il en soit, Léo ne manquait jamais de lui parler avec une réserve et un calme désespérants. .

— Des peines, ma cousine, répondit-il, après avoir réprimé un léger mouvement d’impatience, je n’en ai pas à vous confier; mais j’ose espérer que votre amitié ne m’en sera pas moins acquise.

— De l’amitié... répéta la jeune fille en appuyant sur ce mot avec une vague ironie, entre cousins ne s’en doit-on pas?... Mais j’oublie, reprit-elle, que je ne suis pas venue vers vous pour vous parler de mes sentiments, mais pour vous conduire à table. Donnez-moi le bras, monsieur le rêveur, et venez prendre votre part d’un goûter prosaïque.

Lorsqu’ils entrèrent dans la salle où le comte, la comtesse, don Balthazar et Ismaël avaient pris place autour d’une table chargée de fromage, de fruits et des meilleurs vins de France, la conversation roulait sur la beauté des sites des Pyrénées.

— Pour moi , disait don Balthazar , je ne connais rien au monde de plus ravissant que la vallée d’Azun, qui débouche à l’ouest de celle d’Argelès et

l’homme de minuit

qu’on a si justement surnommée l’Éden des Pyrénées.

Cette remarque fut accueillie par une approbation unanime.

— Et. dans un autre ordre de beautés, dit le comte, connaissez-vous rien de plus étrangement pittoresque que le lac de Gaube, entouré de montagnes dont les fronts couverts de neige se renversent dans l’azur de ses eaux limpides?

— Admirable tableau, en effet 1 reprit don Balthazar. Je me souviens que des bords du lac on découvre dans le lointain les formes fièrement dessinées du Vignemale et les aiguilles de glace qui brillent sur sa triple tête en prismes éblouissants.

— En vérité! messieurs, dit la comtesse, souriant avec sa mélancolie ordinaire, votre enthousiasme me fait regretter de n’avoir pas vu ce que vous peignez avec tant de chaleur.

— Eh quoil madame, exclama don Balthazar, vous qui avez déjà passé quelques saisons à Cauterets, vous n’avez jamais été jusqu’au Vignemale ?

— Jamais, monsieur; j’étais souffrante chaque fois

que je suis .venue dans ce pays, et je ne me suis pas senti la force d’aller plus loin que les établissements thermaux de César, des Espagnols et de Panse, qui sont peu éloignés de Cauterets, comme vous savez. Mais, je vous l’avoue, c’est une excursion que je ferais cette fois de bon cœur. .

Celui qui eût observé Ismaël en ce moment eût été frappé de l’éclat fulgurant que projetaient ses petits yeux jaunes et de la rapidité avec laquelle il dévorait une assiette de fraises baignées dans du vin de Médoc.

l’homme DK MINUIT

Il posa tout à coup sa cuiller, et, prenant un air inspiré :

— Combien plus encore, madame, votre curiosité serait excitée, dit-il, si l’on vous retraçait les grandeurs du Cirque de Garantie ! On se croirait, là, au milieu du Colisée, des pyramides d’Égypte et des jardins suspendus de Sémiramis, réunis tous sous un seul coup d’œil. On raconte qu’un Anglais, nommé lord Bute, y entrant un jour pour la première fois, s’écria: «Si j’étais au fond de l’Inde et que je soupçonnasse l’existence de ce que je vois, je partirais sur-le-cbamp pour en jouir et l’admirer I »

— Cela est très-vrai, reprit don Balthazar; tous les cirques des Romains, tous les ouvrages des hommes ne sont rien auprès de cet auguste monument de la nature.

— Alors, dit la comtesse, il faut absolument que nous allions contempler le Cirque le plus tôt possible.

— Y songez-vous, ma tante ? dit Lucienne, ne vous souvient-il plus de ce qu’on disait hier à Cauterets? Il y a des trabucaires, des brigands dans ces montagnes.

Le comte et don Balthazar se mirent à rire et déclarèrent qu’ils ne croyaient pas aux contes que l’on débitait à ce sujet.

— Sans doute, ils sont fort exagérés, dit Léo; mais ces bruits ne sont que trop fondés. On nous a même signalé le retour dans les montagnes du chef des bandite, qui se nomme, je crois, Inigo Torréguy. Nous avons l’ordre de le prendre, s’il paraît sur ce versant des Pyrénées; mais il est probable qu’il se tient avec sa bande dans les montagnes espagnoles.. Aussi n’y a-t-il pas de danger, selon moi, à se rendre au Vignemale et au Cirque de Gavarnie.

Chose étrange, c’était la seconde fois que l’on prononçait ce mot, « le Vignemale », et, chaque fois, le comte de Villefleur avait passé la main sur son front comme pour en chasser une ombre.

— Il y aura d’autant moins de danger, reprit don Balthazar, que nous trouverons aisément, à Cauterets, des baigneurs pour nous faire compagnie.

— Quand comptez-vous nous abandonner? lui demanda M. de Villefleur.

— Sous peu de jours... malheureusement, répondit le banquier en regardant avec une vague expression de regret Lucienne, dont la beauté paraissait faire impression sur son esprit.

— Alors il faudra nous hâter, dit la comtesse, rendant gracieuseté pour gracieuseté, car je tiens fort à vous avoir pour mon cavalier.

Ismaél attendait sans doute que le désir de madame de Villefleur fût à son comble, car, à l’empressement qu’elle venait de témoigner, il se donna à peine le temps d’avaler un verre de bordeaux, et dit :

— Mais nous pouvons dès aujourd’hui retenir deux guides, deux hommes sûrs, qui connaissent admirablement la montagne, car ils y habitent. Je les ai vus tout à l’heure dans cette auberge. Ils y sont peut-être encore.

— Vous les connaissez? demanda le comte.

Ismaël toussa à plusieurs reprises, puis il répondit :

— De braves gens!... L’un d’eux m’a sauvé la vie au bord d’un précipice.

L’aubergiste reçut l’ordre de faire venir Gil Biaritz et Jean Guérin. L’air martial du premier, la mine spi-

1 KOAIMK UK MINCIT

rituelle du second, plurent tout de suite à nos voyageurs. Gil Biaritz promettait d’être un robuste compagnon, Jean Guérin un amusant loustic. On convint que l'excursion aurait lieu trois jours plus tard, le dimanche de la Pentecôte, et l’on quitta la table pour remonter on voiture et à cheval, et se rendre à Cauterets. L’œil rayonnant et le sourire sur les lèvres, Ismaél allait remonter en carriole, lorsque l’aubergiste le retint par sa houppelande et, le saluant à plusieurs reprises, lui présenta une pancarte sur laquelle était alignée perpendiculairement une série de chiffres offrant un total de douze francs cinquante centimes.

— Eh bien, qu’est-ce que c’est que ça? lui demanda le juif en cessant de sourire.

— C’est la petite note du déjeuner de Gil Biaritz et de Jean Guérin.

Ismaël haussa les épaules, dit qu’il leur avait donpé la somme nécessaire, et voulut s’élancer dans la carriole; mais-l’aubergiste le retint encore.

— Un instant! un instant! reprit-il en élevant la voix; vous m’avez déclaré que c’était vous qui payiez, et vous payerez. Vos montagnards sont partis sans me donner une obole, et je n’ai pas l’intention de courir après eux.

— Mais c'est une abomination ! s’écria Ismaël cette fois en se fâchant tout rouge. Jean Guérin a du solder votre note.

— Non, monsieur ; il m’a dit, au contraire, de vous la présenter.

— Est-ce possible ? Ah ! le petit filou !

Cette altercation commençait à attirer l’attention de

l’homme DK MINUIT

M. de Villefleur et de don Balthazar. Tous les regards se fixaient déjà sur Isicaël, qui, pourpre de colère, semblait sur le point d’éclater. Mais une réflexion soudaine lui traversa l’esprit et calma tout à coup son irritation. Dans la crainte du scandale, il tira sa bourse de sa poche, comme s’il s’arrachait l’Ame, paya l'aubergiste en mâchonnant des imprécations et prit place dans la carriole. On se mit alors en marche pour Cauterets. Pendant toute la route, Ismaël, inconsolable, grommela entre ses dents :

— Le petit gueux ! le petit filou! Ah ! si je n’avais pas craint d’éveiller des soupçons!

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Figurez-vous un petit vallon triangulaire couvert de prairies émaillées, rafraîchi par des eaux jaillissantes, encadré par des montagnes d’une prodigieuse hauteur; imaginez-vous, au fond do ce vallon, une centaine de maisons qui offrent à plus de mille étrangers à la fois des logements meublés avec un certain comfort, et vous aurez une idée de Cauterets et de son bassin. C’est un site charmant à l’époque de la saison des eaux. On voudrait être malade, rien que pour aller y recouvrer la santé. Mais, Dieu merci! cette condition n’est pas nécessaire pour qu’on y soit admis.^ On compte d’ordinaire beaucoup plus d’indispositions imaginaires qué d’affections sérieuses, beaucoup plus de santés solides que de tempéraments avariés, dans les baignoires en marbre de ces établissements thermaux. Le plus souvent baigneurs et baigneuses se rendent à Cauterets pour se délasser des travaux et des affaires, paur respirer l’air robuste des Pyrénées, et particulièrement pour s’amuser. Là, comme à Bagnères, le plaisir est la source de pré-

L’hONME DE MINTJIt

dilection qui attire la foule. Chacun, en se levant, va visiter la nymphe, ne fùt-ce que pour se donner l’air intéressant. La matinée est consacrée à la santé; mais ensuite le jeu, la danse, les courses à cheval se partagent le reste du temps des pauvres malades; chaque jour amène des promenades et des jouissances nouvelles. Aussi n’est-il pas rare que le touriste revienne des eaux moins bien portant qu'il n’y est arrivé.

Le lendemain de l’installation de don Balthazar dans une des plus belles habitations de Cauterets, il y avait bal au Casino; vrai bal cosmopolite, s’il en fut jamais. Français, Anglais, Allemands, Espagnols, Italiens se pressaient dans les salons et les jardins, au milieu du bruit joyeux des quadrilles, des valses et des polkas. Une grande animation régnait dans cette réunion de hasard, et tous, à l’exception des joueurs déjà cloués au tapis vert, prenaient une part active à cette fête joyeuse. Seul, peut-être, de tous les amoureux du lansquenet, don Balthazar avait jusque-là résisté aux séductions du jeu. Le comte de Yillefleur lui avait gagné, la veille, vingt-cinq mille francs à l’écarté, et l’on aurait pu croire que cette perte avait refroidi son ardeur; il n’en était rien, cependant. Don Balthazar ne se décourageait pas pour si peu. Il était retenu par une tout autre considération. Il lui avait semblé que les grands yeux noirs de Lucienne s’étaient plusieurs fois arrêtés sur lui avec bienveillance, et, quoiqu’il ne fût pas trop fat pour un riche banquier, il avait conçu une mystérieuse et douce espérance qui l’enchaînait auprès de la belle jeune fille dont il se sentait épris.

Resplendissante comme une déesse, Lucienne accueil-

■Vl. CÎOP glç

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lait en effet, avec une distinction toute particulière, les soins de don Balthazar. Que pouvait signifier sa coquetterie soudaine? Avait-elle pris une résolution énergique? Etait-elle parvenue à arracher de son cœur la passion qui la brûlait? Heureuse de cet effort victorieux, offrait-elle aux prévenances du financier sentimental un cœur qu’elle enlevait à l’indifférence de Léo? En réalité, elle avait des sourires charmants lorsqu’elle s’entretenait avec don Balthazar; elle semblait prendre plaisir à respirer l’admirable bouquet de violettes et de camellias qu’il lui avait donné; elle affectait une nonchalance’ pleine de regrets quand, pour suivre les danseurs, elle était obligée de le quitter. Don Balthazar était au comble de la joie. Pour la première fois, peutêtre, il méditait sérieusement de renoncer au célibat, qui avait été jusque-là son culte le plus fervent. Homme de résolution, marchant toujours rapidement à son but, il formait déjà le projet de faire le soir même des ouvertures au comte de Villefleur; cependant, avant d’agir, il voulut sonder plus profondément les dispositions de Lucienne. L’occasion ne tarda pas à s’en présenter.

Après une valse qui l’avait fatiguée, la jeune fille avait répondu aux solliciteurs qui l’accablaient d’invitations, qu’elle ne danserait plus. Puis, se penchant au bras de don Balthazar, elle s’était promenée dans les salons. Mais, cette fois, elle ne prêtait plus qu’une attention distraite aux paroles de son cavalier. Son regard semblait interroger la foule avec anxiété, et y chercher vainement quelqu’un. Ses sourcils se fronçaient par instants, ses lèvres frémissaient d’impatience. Après avoir parcouru les salles de danse, elle entra, toujours au

l’homme de minuit

bras de son cavalier, dans une salle do jeu, où elle vit son père à une table de lansquenet et maître Ismaël Gantz, qui se tenait derrière lui, dardant un regard de démon sur l’or- et les billets qui couvraient le tapis vert. En ce moment le comte tenait la banque. Il venait de passer neuf fois. La ponte ayant été de vingt francs, il avait devant lui une somme de dix mille deux cent quarante francs. Les joueurs hésitaient à tenir contre un si heureux partenaire.

— Eh bien, messieurs, disait M. de Villefleur avec une vive impatience, je vous offre votre revanche, cotisez-vous. Il est impossible que je passe une dixième fois, ou je croirais vraiment que j’ai fait à mon insu un pacte avec le diable.

On s’interrogeait du regard, on se livrait mentalement à des calculs de probabilité, mais personne ne répondait. Le comte parut désappointé.

— Banco, si personne ne s’y oppose, dit alors don Balthazar en se penchant versM. de Villefleur.

'La figure du comte s’épanouit à ces paroles, et, se tournant gracieusement vers le banquier :

— Pardieu! lui dit-il, vous entrez au jeu comme Louis XIV au parlement, c’est-à-dire en maître. Si ces messieurs, qui ont perdu avec moi, reprit-il en s’inclinant devant ses partenaires, et qui seuls ont droit de tenir, consentent à vous céder leur privilège, je suis prêt à tenter le sort contre vous.

Après quelques secondes d’hésitation, les joueurs firent un signe d’assentiment. Le comte n’avait en main qu’une dizaine de cartes. Il tourna un sept pour lui, un as pour le banquier. Puis, tandis que, dans un profond

l’homme HE MINUIT

silence, tous les yeux demeuraient immobiles, que toutes les poitrines étouffaient leurs battements, comme v si chacun eût été intéressé à ce coup de fortune, M. de Villefleur laissa tomber lentement ses cartes une à une. Don Balthazar les regardait sans émotion. Il semblait plus préoccupé des distractions de Lucienne que des chances du jeu.

— Septl dit tout à coup le comte en tournant sa dernière carte.

— Sept! répétèrent vingt bouches çrispéespar l’impatience et l’envie.

— J’ai perdu, dit tranquillement le banquier en prenant dans un portefeuille des billets de banque et deux pièces d’or. Voici dix mille deux oent quarante francs, mon cher comte. Je fais encore banco, reprit-il, si cela peut vous être agréable.

En entendant cette proposition. M. de Villefleur tressaillit imperceptiblement. Une singulière expression de contrariété se peignit sur ses traits.

Ismaël, qui se tenait toujours derrière lui, laissa échappor une sourde exclamation.

— L’imbécile! manquer une si magnifique occasion!

Personne n’entendit cette étrange parole, pas môme

le comte, à qui sans doute elle était adressée. Celui-ci, cependant; semblait interroger par la pensée le volumineux amas de cartes symétriquement rangées sur le tapis, et auquel il devait, s’il gardait la banque, en puiser de nouvelles. Après un rapide moment d'hésitation, il répondit :

— Mille regrets, mon cher monsieur Higuierro ; mais je n'ai vraiment pas confiance.

l’homme de minuit

— Alors, dit don Balthazar, ce sera pour une autre veine.

'Et il s’éloigna en s’excusant auprès de Lucienne de s'être permis d’intervenir au jeu, tandis qu’il se devait tout entier à sa belle compagne.

— I)u reste, ajouta-t-il en souriant avec sa bonne grâce habituelle, c’est un peu votre faute, vous en conviendrez? Vous êtes si distraite depuis quelques instants! Et, tenez, reprit-il avec bonhomie, ai-je tort? vous mériteriez d’être grondée, car c’est à peine si vous m’écoutez.

En effet, Lucienne ne prêtait qu’une attention vague aux paroles de son cavalier. Plus que jamais elle scrutait du regard les salons qu’elle traversait; sa coquetterie s’était tout à fait évanouie, et ses yeux noirs, par moments, s’emplissaient de pleurs qu’elle s’efforcait de dévorer aussitôt. Qui donc cherchait-elle ainsi avec tant, de persistance? Quelle âpre douleur la tourmentait jusqu’aux larmes? Elle cherchait Léo, elle souffrait de ne le point rencontrer.

Léo faisait partie du corps d’observation qui surveillait les mouvements de l’armée de don Carlos. J Ï1 était cantonné au village de Gèdre, à trois lieues environ de Cauterets : il accourait souvent auprès de sa famille, et, ce soir-là, il l’avait accompagnée au Casino. Après avoir dansé une fois avec Lucienne, pour remplir envers elle un devoir de convenance et de politesse, il s’était retiré dans une embrasure de fenêtre, où, appuyé contre un chambranle, il regardait machinalement la danse, laissant son esprit errer en liberté dans les sentiers mystérieux de ses rêves. Pendant ce temps,

l’homme de minuit

toujours dominée par la passion qu’elle nourrissait pour lui, Lucienne songeait à soumettre le cœur de Léo à une épreuve décisive dans le but d’apprendre ainsi jusqu’à quel point il était inaccessible à ses charmes. Profitant de l’influence qu’elle semblait exercer sur don Balthazar, elle avait déployé, avec cette habileté qui fait rarement défaut aux femmes, des manèges de sentiment. des ruses de coquetterie qui eussent sans doute excité la jalousie d’un homme, pour si peu qu’il eût été épris, mais qui devaient échouer contre la sincère indifférence du jeune officier. Il avait parfaitement remarqué les assiduités du banquier auprès de sa cousine ; il s’en était réjoui, surtout lorsqu’il avait vu avec quelle amabilité encourageante. Lucienne répondait à ses avances. Il était trop modeste pour avoir deviné le véritable sens des coquetteries de la jeune fille. Comme toutes les âmes passionnées, Lucienne était pénétrante; elle avait facilement compris que ses tentations étaient demeurées vaines. Elle ne se décourageait pourtant pas encore, lorsqu’elle s’aperçut tout à coup que Léo avait disparu. Son absence paralysait le mobile qui la faisait agir; aussi sa force l’aban donnait-elle, et, avec sa force, toutes les ressources de son amabilité. Elle n’eut plus qu’un désir, retrouver Léo, tenter un dernier effort, et, si elle n’obtenait aucun succès, étouffer son cœur plutôt que d’y conserver un amour dédaigné.

Don Balthazar et Lucienne venaient d’entrer dans un salon de repos en ce moment abandonné. Une glace faisait face à la porte. En y jetant les yeux. Lucienne fut effrayée de sa pâleur, d’autant plus visible, qu’elle contrastait avec les fraîches couleurs du bouquet. Tout à

l’homme de minuit

coup cependant une vive rougeur vint animer ses joues : elle avait aperçu dans la glace Léo, renversé sur le coussin d'un divan, derrière un des ventaux de la porte.

A sa vue, elle retrouva son énergie : ses distractions cessèrent et elle reprit subitement avec don Balthazar ses sourires affables et ses grâces provocantes. Elle entraîna le banquier vers une fenêtre ouverte sur le jardin du Casino; en se retournant un peu, elle pouvait suivre les mouvements de son cousin, étudier même les jeux de sa physionomie. La nuit était bejle et tiède, la lune argentait les montagnes, des senteurs balsamiques voltigeaient dans l’air. Don Balthazar et Lucienne s’assirent à la croisée, en apparence pour jouir desbeautés de cette nuit enchanteresse, mais en réalité, Lucienne pour éprouver son cousin, et don Balthazar pour sonder enfin les dispositions de la jeune fille.

— Avouez, ma belle enfant, dit-il, que les rumeurs d’une fête sont parfois fatigantes et que c’est une chose charmante que le repos et la solitude 1 Mais, hélas ! pour que cette solitude pût plaire à une adorable jeune fille comme vous, il .faudrait., j’en ai peur, que vous la partageassiez avec un homme de votre âge, séduisant do grâce et de jeunesse.

Lucienne glissa un regard furtif sur Léo, et, puisant, à son aspect, je ne sais quelle ardeur passionnée, vindicative même, qui la soutenait, elle répondit en élevant la voix :

— Eh ! pourquoi donc, monsieur? Les jeunes gens ont-ils le privilège de l’esprit et du cœur? Il est des hommes sérieux qui sont sans doute préférables à ces

fous de vingt ans que rien n’attache et qui courent toujours après un idéal impossible.

Elle prononça ces derniers mots avec amertume, avec aigreur.

— Je n’ose croire, mademoiselle, reprit don Balthazar, sans s’arrêter à l’accent étrange do la jeune fille, que vous pensiez sincèrement ce que vou3 dites. Vous voulez être polie, voilà tout.

Nullement, monsieur. Vous avez entendu l’expression de ma pensée. Je dirai plus, je trouve qu’en général les jeunes gens sont vains et fats, et qu’ils méritent ra* rement l'intérêt qu’on a l’imprudence de leur témoi gner.

Léo se levait pour s’éloigner discrètement. Un nouveau regard de Lucienne qu’il saisit au passage changea sa résolution. Il comprit qu’il s’agissait de lui, et demeura, curieux d’apprendre le motif des impertinences que sa cousine lui adressait sous forme do généralités. Il fallait toute la satisfaction qu’éprouvait en ce moment Balthazar pour qu’aucun soupçon ne lui vînt à l’esprit.

— Ainsi, reprit-il, en dissimulant son âge avec adresse, un homme de quarante... et quelques années... ne vous effrayerait pas, chère demoiselle, s’il se permettait de vous entourer de tendres égards, de soins assidus?

— J’en serais très-flatfée, au contraire.

— Et s’il osait vous dire qu’il vous aime?... continua don Balthazar en s’animant.

— Eh bien! interrompit Lucienne, plus préoccupée de l’attitude de Léo que de la déclaration du banquier;

l’homme de minuit

eh bien! j’interrogerais mon cœur et je répondrais avec franchise.

— De sorte que si .votre cœur/' ajouta don Balthazar avec une émotion croissante, n’éprouvait pas de répugnance sérieuse, et que cet homme mît à vOs pieds son amour’et sa fortune, vous consentiriez à l’épouser?...

Lucienne eut l’air triomphant en regardant cette fois Léo. Elle répondit lentement :

— Peut-être, monsieur, mais à la condition qu’il ne parlerait pas de sa fortune; cela regarde le notaire.

— C’est juste ! dit don Balthazar un peu confus. Veuillez m’excuser. Un banquier est toujours un peu banquier malgré luj. C’est, un petit ridicule, reprit-il, dont je serais bien vite guéri, je pense, si j’avais souvent près de moi une femme charmante et spirituelle pour appliquer sur les infirmités de ma profession le baume d’une douce raillerie.

— Alors que n’en avez-vous une, monsieur! À un homme comme vous, cela doit être facile!

— Ah! mademoiselle, s’écria don Balthazar, souffrez donc que je vous supplie d’être cette femme adorable et adorée !

Entraîné par cet élan, il fit à Lucienne une déclaration des plus éloquentes qui ne sentait vraiment plus la finance. Elle se termina par cette courte, mais expressive péroraison :

— De grâce, mademoiselle, qu’un signe, Qu’un regard de vous m’y autorise! et, cette nuit même, je demande votre main au comte de Villefleur. J’ai hâte de vous unir à moi et d’emporter mon bonheur!

Lucienne entendit à peine ces derniers mots. Elle

l’homme de minuit

venait de voir Léo qui se disposait tranquillement à quitter le salon. Une angoisse indiciblelui serra le cœur. Elle se leva aussitôt.

— Pardonnez-moi, monsieur, dit-elle toute troublée au banquier; mais la surprise, l’embarras... Il m’est impossible de vous satisfaire maintenant.., veuillez me permettre de me recueillir. Dans quelques instants, j’aurai l’honneur de vous donner une réponse.

Disant cela, d’un geste rapide, à la fois impérieux et suppliant, elle arrêta le jeune officier. Don Balthazar remarqua ce geste; il en fut étonné. Mais combien sa surprise ne fut-elle pas plus grande lorsqu’il s’aperçut qu’il j avait une troisième personne dans le salon, et qu’il reconnut Léo!

— Qu’est-ce que cela signifie? se demanda-t-il un peu soucieux. Est-ce que cette petite fille aurait joué avec moi le rôle d’une grande coquette?

— J’ai à parler à mon cousin, monsieur, lui dit Lucienne. Excusez-moi de vous quitter un moment. Dans un quart d’heure, si vous le voulez bien, je vous retrouverai ici.

— Je puis à vos ordres, mademoiselle, répondit don Balthazar en s’inclinant.

Il serra la main de Léo et se rendit à la salle de jeu, où il s’assit à une table de bouillotte. M. de Villefleur avait quitté le lansquenet; il jouait à l’écarté avec un dixième d’agent de change, qu’il débarrassait rapidement des bénéfices de sa fraction de charge. Pendant ce temps, Lucienne et Léo étaient en présence : lui, calme

et doux; elle, irritée et souffrante. Elle parvint cependant à modérer son agitation, et dit d'une voix posée ;

l’homme de minuit

— ; 'Vous étiez là, vous avez entendu ce que m’a demandé don Balthazar?.,. Que me conseillez-vous?

— Eh quoi ! vous réclamez de moi un conseil, ma cousine! dit Léo moitié souriant, moitié sérieux. Ne suis-je donc pas un de ces jeunes gens vains et fats dont vous parliez tout à l'heure? Quelle confiance pouvezvous placer dans le jugement d’un esprit aussi léger que le mien? Vous n’y songez pas!

— Vous ai -je donc offensé? lui demanda-t-elle sans chercher à nier son intention et secrètement heureuse de l’avoir blessé. M’en voulez-vous beaucoup? repritelle avec ironie.

— Je vous en voudrais, Lucienne, répondit noblement' le jeune officier, si je croyais avoir les défauts que vous me prêtez. Mais, dites, en quelle circonstance ai-je fait preuve de vanité, de fatuité? Quelle action de ma vie mérite ce reproche sévère? Parlez, et si involontairement je me suis rendu coupable d’un seul fait, d'un seul mot qu’on doive qualifier de la sorte, à l’instant même je vous en demande humblement pardon.

La dignité de ces paroles parut agir vivement sur Lucienne. Elle courba la tête en rougissant et ne répondit pas.

— Je le vois, ma cousine, reprit-il avec bonté, si quelqu’un a besoin d’un pardon, ce n’est pas moi.

— C’est moi, je l’avoue, dit Lucienne, dans l’àme de laquelle la sensibilité réagit tout à coup, et je l’implore de vous, Léo.

Lejeune homme lui prit la main et y posa un baiser fraternel. Lucienne tressaillit comme si on l’eùt mise en communication avec une pile de Volta.

— Revenons maintenant au conseil que vous me demandiez, reprit Léo. Je vous déclare d’abord que j’estime don Balthazar un homme de cœur autant qu’un homme , d’esprit, et je suis convaincu qu'il rendrait une femme heureuse. Toutefois, le seul conseil que je puisse vous donner, vous l’avez dit vous-même, c’est d’interroger votre cœur.

— Mon cœur! mon cœur! murmura Lucienne avec accablement. Hélas! je ne sais que trop bien ce qu’il me dirait; il médirait : N’épouse pas celui que tu ne peux aimer, que tu n’aimeras jamais!

— Mais, chère cousine, objecta Léo d’un air surpris, il m’a semblé cependant que don Balthazar ne vous déplaisait pas. Toute la soirée, vous avez été parfaite avec lui. Vos actions, vos paroles, tout faisait son éloge, tout, jusqu’à votre bouquet, que vous respiriez avec délices.

Un ■vif rayon de joie vint éclairer les yeux de la jeune fille. Elle crut saisir un indice de jalousie dans ce qui n’était qu’une observation toute naturelle. Mais rien sur le visage et dans la contenance du jeune officier ne confirma ce soupçon.

— Mon Dieu! dit-elle brusquement, n’aVez- vous pas compris que mon amabilité était toute factice et que mes paroles ne remontaient pas au delà de mes lèvres? Ce ' bouquet n’avait aucun parfum pour moi! Et tenez, voilà le cas que j’en fais.

A ces mots, elle le laissa glisser à terre, et, comme Léo se baissait pour le ramasser, elle posa le pied dessus et l’écrasa.

. — Que signifie cela? dit Léo stupéfait; je ne puis comprendre votre conduite, Lucienne.

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— Eh bien! je vais vous l’expliquer, moi! s’écria la jeune fille en se jetant tout éplorée sur un divan. Cela signifie que j'aime, oui, que j’aime comme une insensée un homme qui ne m’aime pas, qui ne daigne pas même s’apercevoir de mes tourments! J’aime un être que ma tendresse n’émeut pas! que mes coquetteries mêmes trouvent indifférent! Et telle est ma faiblesse, que je subis désormais cette honte sans que ma fierté se soulèye! Telle est ma folie que, s’il ne me restait encore une ombre d’orgueil, je vous dirais le nom de cet homme!

Elle cacha son visage dans son mouchoir et pleura. Léo était vivement ému. S’il avait pu soupçonner sa cousine d’avoir quelque penchant pour lui, à coup sûr il ne supposait pas qu’il lui inspirât une si violente passion. Il avait conscience, du moins, de ne l’avoir point encouragée : d’abord, parce, que rien ne l’attirait vers cette nature ardente, avide d’agitations et d’orages; ensuite, parce qu’il aimait. Thérèse, cette promesse vivante d’une existence tranquille et suave, la seule qu’il ambitionnât. Sa position était délicate. Comment, en effet, consoler cette pauvre affligée sans qu’il compromît ses véritables sentiments? Il résolut de parler avec franchise. C’est souvent le plus court chemin pour sortir d’embarras.

— Calmez-vous, Lucienne, lui dit-il en s’asseyant près d’elle, et veuillez m’écouter. Je n : ai que deux mots à vous dire pour m’excuser... Vous comprendrez ma conduite quand vous saurez que moi aussi j’aime...

Lucienne releva vivement la tête et regarda Léo avec une navrante expression de douleur.

— Et qui donc aimez-vous? lui demanda-t-elle précipitamment.

l’homme de minuit 100

— J'aime, dit-il sans répondre à la question qui lui * était adressée : telle est mon excuse de n’avoir pas sn apprécier vos mérites. Mais mon cœur est exclusif: il

ne sait pas changer.

— Est-ce que je connais celle que vous aimez? demanda Lucienne avec une sourde véhémence.

— Non...

— Ne l’ai -je jamais vue ?

— A quoi bon parler d’elle? répondit Léo en étouifant un soupir. Son souvenir m’est une tristesse, car j’ignore ce qu’elle est devenue.

— Quoi ! vous avez cessé de la voir ?

— Mlle a disparu avec sa famille.

— Ah ! lit Lucienne avec une égoïste et cruelle satisfaction. Si vous alliez ne plus la retrouver, mon cousin !

— Je retrouverais du moins son image au fond do mon cœur, répondit Léo avec une douce fermeté.

Mais cette parole décourageante ne prévalut pas contre l’espoir qui venait de briller aux yeux de Lucienne. L’amour dédaigné est tenace. Comme le noyé, il s’accroche à tous les brins d’herbe du rivage : Léo n’aimait plus qu’un souvenir. Un souvenir s’envole si vite quand rien n’est là pour comprimer son essor! Cette pensée réjouit secrètement l’âme de Lucienne; ses yeux se séchèrent aussitôt et son front se rasséréna.

Léo la quitta au moment où don Balthazar parut. Le banquier s’inclinait galamment devant, elle pour lui demander une réponse, et elle se disposait à balbutier le plus poliment du monde un refus, lorsqu’un événement aussi étrange qu’inattendu vint donner un autre cours à leurs préoccupations. M. de Villeileur, pâle,

lin

’ tremblant, bouleversé, se précipita dans le salon de repos, suivi de plusieurs personnes. En apercevant le banquier, il s’écria d’une voix étouffée par la colère :

— Ah ! je vous trouve enfin, don Dalthazar; venez! venez !

La surprise du banquier fut d’autant plus forte qu’il avait vu, un instant auparavant, le comte jouant tranquillement à l’écarté avec le dixième d’agent de change.

— Qu’y a-t-il donc ? pourquoi cette agitation ? s’empressa-t-il de demander.

— 11 y a, don Balthazar, répondit M. de Villetleur en repoussant Lucienne qui s’était portée au-devanlde lui, il y a que je viens do recevoir l’insulte la plus odieuse, la plus sanglante, la plus mortelle que l’on puisse cracher à la face d’un homme ! et j’en veux avoir raison à l’instant même ! Voulez-vous être mon témoin?

Un observateur pénétrant eut peut-être trouvé un peu déclamatoire cette exaltation du comte.

— Mais de quoi s'agit -il donc ? reprit don Balthazar de plus en plus stupéfait.

— Il s’agit... Mais lion ! s’écria M. de Villelleur avec une expression do profond dégoût, ma boucho no se souillera pas d une pareille indignité! Demandez à ces messieurs qui m’entourent.

Les personnes qui l'avaient suivi s’efforcèrent de l’apaiser. Ismaël était du nombre ; il raconta avec une imperceptible itonie que le partenaire du comte, furieux d’avoir perdu quinze mille francs à l’écarté, avait accusé M. de Villelleur de tricher au jeu, et qu’il affirmait l’avoir vu faire sauter la coupe et filer la carte. *

— Ah ! tout son sang, reprit le comte d’une voix

L’HOMME DE MINUIt ni

terrible, suffira à peine à laver cette injure ! Venez,

• ( | messieurs, venez ! v

Il entraîna don Balthazar, traversa les salons de danse, où la nouvelle ne s’était pas encore répandue, et il fit irruption dans la salle de jeu.

A Cauterets, plus encore peut-être qu’à Paris, M. de Villcfleur était fort estimé ; une accusation de cette nature ne pouvait y rencontrer que des incrédules. Aussi chacun s’efforçait-il d'obtenir une rétractation du dixième d’agent de change. Celui-ci, ne pouvant fournir aucune preuve, commençait à s’effrayer de sa responsabilité; il confessait déjà qu’il s’était trompé. On voulut profiter de cet aveu pour arranger l’af-* faire; mais M. de Villefleur ne consentit à aucun accommodement : il exigea une réparation l'épée à la main. On se rendit immédiatement au Parc, une des plus belles promenades do Cauterets. La lune était brillante et suffisait à éclairer un combat. Le comto était do première force à l’épée, son adversaire y était évidemment inhabile. Il fut désarmé au premier choc.

— Vite, reprenez votre arme ! lui dit M. de Villefleur, dont la colère paraissoit fléchir peu à peu.

Le combat recommença. Après quelques passes adroites, le comte désarma de nouveau son adversaire.

— Ah 1 lui dit-il d’un ton dédaigneux, je vous tuerais trop facilement avec l’épée ! qu’on nous donne des pistolets !

Le droit de tirer le premier fut confié au sort, qui désigna le dixième d’agent de change. Le coup partit Le comte demeura debout. A son tour, il abaissa lentement son arme ; mais, sur le point de lâcher la détente,

L’HOMilB DK MINUIT

une pensée mystérieuse lui traversa l’esprit et lui fit ostensiblement changer de point de mire. Il ajusta un jeune arbre à dix pas plus loin que son adversaire, et la balle alla s’y enfoncer à hauteur d’homme.

— Décidément, dit-il, je ne veux pas vous tuer. Il suffît que cela ait été en ma puissance. J’accepte maintenant les excuses que je devais repousser tout à l’heure.

Cette action obtint l’approbation générale. Le pauvre dixième d’agent de change , heureux peut-être d’en être quitte à si bon marché, renouvela ses excuses et tendit la main au comte, qui la refusa avec dignité. Une petite toux sèche, accompagnée d’un léger ricane- .ment, s’échappa de la gorge d’Ismaël, qui, regardant s’éloigner le pauvre diable, grommela entre ses dents :

— Volé, battu et content! c’est pourtant ainsi que va le monde I

Lorsque M. de Villefieur rentra au Casino, la comtesse, Lucienne et Léo, qui venaient d’agprendre qu’il se battait en duel, étaient dans une grande inquiétude. Quand on sut comment les choses s’étaient passées, d’une voix unanime on vanta la générosité du comte ; d’une voix non moins unanime on accabla son misérable accusateur. M. de Villefieur fut obligé de se retirer modestement pour se soustraire à une ovation.

Le lendemain, de bon matin, il se rendit chez Isrnaël Ganîz. Le juif habitait, dans une des plus pauvres maisons de Cauterets, une petite chambre obscure, ayant pour tout mobilier une couchette peinte, une commode rebondie, une cuvette hissée sur trois morceaux de bois. Le digne homme avait les goûts d’un cénobite et regrettait de n’avoir rien trouvé de plus modeste, surtout de

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l’homme DR MINUIT

moins cher. En voyant entrer le comte chez lui, il le salua jusqu’à terre avec un empressement mêlé d’ironie.

— Salut au plus heureux des joueurs, dit-il, et au plus généreux des hommes.

M. de Villefleur fronça le sourcil et fit un mouvement d'impatience. t

— Trêve de politesse ! s’écria-t-il brusquement, je viens pour affaire. Soyons sérieux.

Ismaël redressa sa charpente osseuse, offrit au comte l’unique chaise qu’il possédait et se tint debout devant lui.

— De quoi s’agit-il? je vous écoute.

— Je viens vous redemander ma lettre de change, reprit M. de Villefleur, et j’espère que vous n’aurez pas la dureté de me la refuser en échange de soixante mille francs. Soixante mille francs, c’est tout ce que je puis vous donner, et je vous les apporte.

Le juif regarda le comte d’un air sournois, hocha la tête et parut réfléchir.

— A quoi pensez-vous donc? lui demanda son interlocuteur.

Sans s’émouvoir, Ismaël répondit, en s’adressant au comte moins qu’à lui-même :

— Vingt^-cinq mille francs gagnés avant-hier à don Balthazar, vingt mille réalisés hier au lansquenet, plus quinze mille francs perdus par le dixième d’agent de change... je passe les fractions... cela fait bien soixante mille francs.

— Eh bien I qu’est-ce que cela veut dire?

— Cela veut dire, monsieur le comte, que vous y mettez vraiment de la bonne volonté; je vous rends

l’homme de minuit

cette justice. Mais, reprit Ismaël, j’en suis bien fâché, cela ne fait pas mon compte ; il me manque encore quarante petits billets de mille.

— Je ne puis croire qua vous vouliez abuser à ce point de ma fausse position î

— Cent mille francs," pas une obole de moins; je vous l'ai dit.

— Mais vous êtes un homme horrible 1

— Bah! bah! quarante mille francs, qu’est-ce que c’est que cela pour vous? Quelques coups de lansquenet ou d’écarté ..une misère!, Et, tenez, vous posséderiez déjA la somme tout entière, et plus que la somme, si hier, au lieu de ne vous ménager qu'une veine de dix coups, vous aviez eu le bon esprit d en préparer une de douze ou quinze... Mon Dieu, cela ne vous coûtait pas davantage.

M. de Villefleur frémit; il se leva violemment, comme lancé par un ressort.

— Que dis-tu là, misérable ! s’écria-t-il. Oserais-tu prétendre, toi aussi...

— Silence ! dit le juif en reculant de quelques pas et en allant s’appuyer à la cheminée, sur laquelle était ouvert un couteau-poignard. Ne nous emportons pas, jo vous prie. Que redoutez-vous de mes paroles? Il n’y a ici personne pour nous entendre.

Cetto remarque parut calmer un peu l’etfervescence du comte. Il demeura immobile, le visage couvert de rougeur.

— Expliquez-vous, dit-il ; j’ai mal compris, 6ans doute.

-—Deux petits mots, répondit le juif, comme s’il

l’homme de minuit

il r,

distillait du venin, et Vous me comprendrez à merveille. Au lansquenet, j’ctais placé tout près de vous, et j’ai admiré avec quelle prestidigitation, profitant d’un moment de distraction de vos partenaires, vous avez échangé les cartes que vous teniez en main contre celles que vous portiez dans votre poii-rine.

— Ismaël ! Ismaël !...

— Ne cherchez pas à nier. J ai vu, vous dis-je, j’ai vu cela comme je vous vois. Et vous ne me forcerez pas à me rétracter, moi ; je ne me bats jamais !

Ces paroles furent articulées d’une voix hautaine, péremptoire. Atterré, le criutè se rassit avec accablement en essuyant des gouttes de sueur qui ruisselaient sur son front.

— Eh bien ! reprit le juif adoucissant son ton, si vos cartes... pipées, disons le mot.!. vous avaient fourni deux ou trois coups de plus, don Balthazar vous offrant de tenir encore contre vous, vous emportiez des sommes superbes... et j'avais mes cent mille francs.,. Mais, bah! reprit-il, ce sera pour une autre fois.

— Malheureux ! dit le comte essayant de nier encore, tout cela n’est, qu’une vision mensongère de votre cerveau.

— Est-ce aussi une vision, continua le juif avec un accent incisif comme une lame d’acier, qui m’a fait surprendre vos tours d’adresse à l'écarté ?

— Je vous jure...

— Ne jurez pas, monsieur le comte, c'est inutile. Si l'accusation portée contre vous avait été fausse, vous eussiez tué votre accusateur. Il n’y a pas do miséricorde pour de telles injures! Mais vous n’avez pas eu, — et

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je vous en félicite, — la cruauté de lui prendre à la fois son argent et sa vie.

M. de Villefleur haletait, accablé sous le coup de ce terrible réquisitoire. Il ne cherchait plus à nier.

— Eh bien! dit-il avec angoisse, que me voulez-vous? Pourquoi me tourmenter ainsi ? Vous devez comprendre que je ne puis, sans imprudence, me présenter au jeu de quelque temps.

— J’attendrai, la somme en vaut la peine.

— Au nom du ciel, laissez-moi vous fléchir, Ismaëll reprit le comte en s’humiliant devant le juif. Ne me forcez pas à jouer encore, je ne le veux plus. Je déteste ma funeste passion, j’y renonce à jamais, je le jure!

Ismaël hocha la tête en ricanant.

— Serment d’ivrogne ! murmura-t-il. Allons, monsieur le comte, encore quarante mille francs, et je vous rends votre billet à vue... sur Brest ou sur Toulon.

Le comte de Villefleur, après son entrevue avec Ismaël, s’élait senti trop agité pour rentrer dans sa demeure. Il avait pris un chemin tortueux et d’une fatigante rapidité, qui conduit aux établissements de César, des Espagnols et de Pause. Il voulait sans doute, par la lassitude physique, émousser ses tortures morales. Il souffrait, en effet, ce noble comte sans probité, sans honneur, mais non sans susceptibilité, de s’être vu forcé de supplier le plus âpre des usuriers, de rougir devant le dernier des hommes. Premier châtiment infligé à ses odieux méfaits. Poursuivi par ses tourments, il dépassa la source de la Rallière , dont la découverte, faite par une vache, rappelle celle de la pourpre, dont on est redevable à un chien de berger. Il ne s’arrêta qu’au Petit Saint- Sauveur, où il s’assit, pensif et sombre, au bord du gave du Lntour. Il se prit à considérer avec une étrange expression les cascades profondes de ce ruisseau parti des glaciers du Vignemale. Comme ces cascades, son âme était tumultueuse :

elle roulait d’orageuses pensées, elle soulevait impitoyablement les débris d’une existence trop souvent sans scrupule et sans frein , elle éveillait au fond de la conscience dh comte la voix de la honte et du remords.

Mais les beautés de la nature, la douceur des ombrages, la fraîcheur des eaux, ne tardèrent pas à calmer ses agitations. Il avait, d'ailleurs, l’esprit trop mobile pour demeurer longtemps dans la même situation. Plus tranquille, il reprit le chemin de Cauterets et y reparut, du moins en apparence, avec la plus grande quiétude d’âme. La nuit, il dormit à merveille, et lorsqu'il se çéveilla, il fut tout surpris d’entendre sous sa fenêtre son nom plusieurs fois répété au milieu d’un piétinement de chevaux. Son domestique vint lui annoncer qu’on l'attendait pour faire une excursion dans les montagnes. Ses émotiong de la veille lui avaient fait oublier ce projet. Il s’habilla à la hâte et descendit. Il faisait le plus beau tomps du monde ; une trentaine de baigneurs, dames at cavaliers, étaient déjà prêts à partir... M. de Villefleur serra la main de don Balthnzar et de quelques autres personnes, s’inclina devant les dames et s’élança à cheval.

— Et mon fils, demanda -t-il après l’avoir vainement cherché dans la cavalcade.

— Il m’a fait dire qu’il était retenu par son service, répondit la comtesse, et m’a prié de l’excuser.

Cette nouvelle parut contrarier Lucienne; mais à coup sùr sa contrariété n’égala pas celle de M. de Villefleur, qui venait d’apercevoir Ismaël Gantz monté sur un âne, sans doute par mesure d'économie, et se disposant à être do la partie. Le comte piqua des deux,

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comme pour fuir le démon, et partit au galop à la tête de la cavalcade. Les deux guides et maître Ismaël, dont la bête marquait invariablement le pas, se trouvèrent aussitôt distancés.

— N’avez-vous donc pu trouver un cheval? dit Jean Guérin en s’approchant sournoisement du juif. C’est peut-être un peu cher pour votre bourse?

— Que t’importe? lui répondit sèchement Ismaël en le couvrant d ur. regard courroucé, car il lui gardait toujours rancune pour la double escroquerie dont il avait été la victime à Pierrefitte. Ai-je des comptes à rendre, reprit-il, à un filou de ton espèce?

— Eh quoi ! M. Ismaël, penseriez -vous toujours à la . légère plaisanterie de l’autre fois? continua Jean Gué- .. rin en sour iant avec impudence. Ma foi, nous l’avons déjà oubliée, nous autres. N’est-ce pas, Gil Biaritz?

— Totalement, répondit le grand montagnard avec sa gravité habituelle. Tl s'agit bien de cela aujourd'hui.

— Ah! mon Dieu, oui, il s’agit bion de cela, vraiment, répondit le petit guide. Est-ce que tantôt?...

— Chut! proféra Ismaël en tressaillant, Chut! reprit-il en jetant autour de lui un coup d’œil effaré. Les murs ont des oreilles .. Et puis, j’aperçois notre monde.

En effet, une montagne se présente à la sortie de Cauteretz; elle avait ralenti l’ardeur de la cavalcade, ce qui permit bientôt à Ismaël et aux deux guides de la rejoindre. Le chemin qu’elle suivait était le chemin des sources du Sud. Après les bains du Bois, il n’y a plus qu’un sentier à peine tracé entre d’énorraeô quartiers de granit. On remonta le gave dont on voyait les eaux bondissantes se briser en écume dans

l’homme de minuit

les excavations de son lit tortueux. Les décombres qui hérissaient la déclivité des montagnes, de vieux troncs renversés et pourris, étaient certes de nature à contrister l’âme ; mais nos promeneurs étaient en veine de joyeuse humeur et laissaient leur gaieté s’évaporer en bouffées folles et charmantes. M. de Villefleur luimême, ayant pris son parti de la présence d’Iâmaël, déployait beaucoup de verve et d’esprit. On arriva ainsi à la cascade du Cerizet, dont les eaux furieuses attaquent, pressent de tous leurs flots un bloc énorme incliné sur l'abîme. Vains efforts! l’onde impuissante ne peut l’entraîner; elle écume en grondant et se précipite dans un gouffre détourné dont on ne voit pas le fond. On continua de marcher sur de nombreux éboulements qui rendaient le chemin pénible, mais point dangereux, et l’on rencontra successivement les cascades du Pas de l'Ours et de Poussés. Chemin faisant, Jean Guérin, qui avait déjà narré plus d’une histoire et s’en acquittait fort bien, raconta l'événement bizarre auquel la cascade du Pas de l’Ours doit son nom.

— Il y a, plus de cent ans, dit-il, un montagnard, nommé Pierre Mirât, s’en retournant au pont d’Espagne où il demeurait, se trouva tout à coup face à face avec un ours, un ours superbe ! Il paraît que ce terrible animal était de bonne humeur, car, à la vue de Pierre Mirât, il se dressa sur ses pattes de derrière et s’avança %sur lui en se trémoussant le plus joliment du monde. Fuir ou rester offrait à peu près les mêmes avantages. La position était des plus délicates. Mais Pierre Mirai ne manquait ni de tête ni de cœur. Que fit-il? il imagina de rendre gentillesse pour gentillesse et de danser

l’homme DK MINUIT

un pas de deux avec son aimable compagnon. Et le voilà sautant, se dandinant du meilleur air qu’il put prendre, mais en ayant soin de se rapprocher de la cascade. Son vis-à-vis tenait sans doute à ne pas s’éloigner de lu\; il imitait tous ses mouvements. Aussi le moment vint où tous les deux étaient sur le bord escarpé du torrent, et si près l’un de l’autre que le pauvre Pierre Mirât sentait sur son visage l’haleine chaude de son compagnon et pouvait compter le nombre de ses dents éblouissantes. Il éprouva un serrement de cœur, le courage faillit lui manquer; mais ce fut 1’affaire d’une seconde. Aussitôt il recueille toutes ses forces, fond à l’improviste sur l’ours et le fait chanceler. L’animal demeure suspendu sur l’abîme. Il fait des efforts terribles pour se redresser; ses yeux hagards lancent des éclairs, ses ongles s’étendent comme pour déchirer sa proie. Tout à coup il pousse un mugissement effroyable, roule en bondissant de rocher en rocher, et va s’enfoncer dans le torrent qui l’engloutit. Ce torrent fut nommé depuis la cascade du Pas de l’Ours.

Comme Jean Guérin achevait cette histoire, le pont d’Espagne parut. Il désigna l’endroit où s’élevait autrefois la cabane de Pierre Mirât. Il n'en restait plus vestige. La cavalcade marchait depuis plus de deux heures. On tourna bientôt à gauche. On gravit encore pendant une heure vers le midi. Le temps commençait à n’être plus aussi beau qu’au départ. De grands nuages noirs zébraient çà et là le ciel et interceptaient par intervalles les rayons du soleil. Il y avait de l’orage dans l’air. Les deux guides, qui en reconnaissaient l’approche, se gardèrent bien de l’annoncer. On débouchait en ce

l’homme de minuit

moment devant le lac do Gaube, dont l'aspect romantique éveilla des cris d’admiration. Cos eaux bleues de deux lieues de circonférence et de cent cinquante mètres de profondeur , ces montagnes couvertes de neige et de glace qui les encaissent, offraient un spectacle éblouissant.

— Vous n’avez rien exagéré, monsieur, dit la comtesse à don Balthazar qui se tenait à ses côtés, ce tableau est admirable; n'est ce pas, Lucienne? reprit-elle on se tournant vers sa nièce.

— Sans doute, ma tante, répondit la jeune fille avec nonchalance et ennui; à vrai dire, ajouta-t-elle, je le croyais plus beau.

— Peut-être n’étes-vous pas disposée à l’admiration? dit don Balthazar d’un ton légèrement railleur.

Il ressentait un peu de dépit contre Lucienne, qui, la veille, lui avait déclaré qu’elle ne voulait pas encore se marier.

— Probablement, répliqua sur le même ton l’orgueilleûso enfant; rien ici no m’inspire un sentiment bien vif.

La fraîcheur do l’air avait excité la faim. On étendit des provisions sur la pelouse, et chacun y fît honneur de son mieux. Aprè3 quoi, l’on se remit t>n route pour le Vignemale. On monta encore pendant deux heures à travers des débris granitiques. Puis no3 baigneurs s’engagèrent dans une profond^ gorge, à l’entrée de laquelle le comte de Villefleur s’arrêta tout à coup devant des pans do muraille en ruine, indiquant qu’une chaumière avait autrefois existé dans cette Apre soli-

tude. IJ se tint un moment là, le regard pensif, le front

l’hommr de minuit

soucieux, comme si ces débris lui rappelaient un triste et douloureux souvenir. En se retournant pour rejoindre la cavalcade qui tout entière avait déjà pénétré dans la gorge, il vit s’élancer, de derrière les murs dont l’aspect éveillait en lui une si bizarre émotion, quatre hommes armés qui le couchèrent en joue. Il fut sur le point d’appeler à son aide; mais au même instant de violents cris de terreurs poussés par toutes les femmes lui apprirent que ses compagnons n’étaient pas dans une meilleure situation. En effet, ils venaient d'être enveloppés tous comme dans un filet, en avant, on arrière, sur les flancs, par plus de vingt bandits vêtus du costume des Basques, qui les tenaient tous au bout de leurs carabines et de leurs tromblons. La fuite n’était pas posîible, la résistance l’était encore moins. Il n’y avait qu’à se laisser dévaliser le plus bénévolement du monde. Quelques baigneurs cependant avaient eu la précaution do s’armer; ils mirent bravement le pistolet au poing et se préparèrent à se défendre. Mais leurs compagnes, toutes frissbnnantes de peur, les supplièrent de ne pas les exposer à une mort certaine, et M. de Villefleur, qui avait ressaisi toute sa présonce d’esprit, s'écria :

— Bas les armes, mes amis !

Puis, se tournant vers les bandits, il ajouta en souriant :

— Allons, messieurs, faites votre métier, nous nous soumettons.

Deux brigands, armés jusqu’aux dents, se détachèrent alors du. groupe des assaillants, qui, avec une immobilité de statues, couchaient toujours en joue les

l’hommr de minuit

pauvres promeneurs. L’un de ces deux brigands, la taille haute, la barbe et les cheveux roux, le regard impérieux, intima d’une voix forte l'ordre de mettre pied à terre; ce que fit toute la cavalcade avec plus ou moins d’empressement. Le second bandit se mit aussitôt en devoir d’inspecter scrupuleusement les poches, les goussets, les bourses des voyageurs, et de les débarrasser de l’argent qu’ils possédaient. Le butin fut assez opulent; toutefois, l’étrange inspecteur qui l’opérait comptait trouver mieux sans doute, car il fouilla à'deux reprises don Balthazar, auquel il prit ses boutons en diamants, sa montre et une trentaine de pistoles. 11 ne restait plus à passer en revue que le comte et Ismaël. M. de Villefleur se souvint seulement alors que son portefeuille renfermait les billets de banque qu'il avait portés la veille chez Ismaël. A ce souvenir, qui le frappa au front comme un choc électrique, il pâlit horriblement et roula autour de lui un regard désespéré. Soudain il tressaillit de joie en remarquant à deux pas le tronc creusé d’un arbre pourri. Y jeter son portefeuille fut l’affaire d’une seconde. Il était* temps. Le bandit l’aborda et le fouilla avec le soin scrupuleux dont il avait fait preuve jusque-là. Cette inspection paraissait terminée, quand, sur un signe rapide adressé par Ismaël au brigand à la barbe rousse, celui-ci s’avança vers le tronc d’arbre. M. de Villefleur devina sans doute son intention ; il frémit des pieds à la tète, et par un mouvement plutôt instinctif que raisonné, il se plaça devant le tronc d’arbre. Le brigand appuya alors le canon d’un pistolet sur la poitrine du comte et lui dit d'une voix sinistre :

l’hommk de minuit

— Comte de Villefleur, place, si tu tiens à la vie!

Malgré le trouble que lui causait la cruelle alternative ou de mourir ou de perdre son trésor, le comte parut surpris d’avoir entendu le brigand l’appeler par son nom. Chose étrange! la voix qui l’avait prononcé ne lui était pas inconnue. Il regarda fixement son terrible interlocuteur; mais la physionomie et les allures de celui-ci n’éveillèrent aucun de ses souvenirs.

— Qui es-tu donc, toi qui me connais si bien? lui demanda-t-il?

— Je suis un homme qui ne t'aime guère, comte. Arrière donc, ou tu es mort!...

M. de Villefleur hésitait encore. La comtesse et don Balthazar, çlans un élan de terreur, s’élancèrent vers lui et l'entraînèrent. Le bandit s’empara du portefeuille, l’examina froidement; puis il donna l’ordre à son compagnon do le suivre, et tous deux, comme des lézards, se glissèrent à travers les rochers. Au même instant, une tempête effroyable, qui depuis quelques heures s’était amoncelée autour des cimes du Vignemale, éclata sûr cette scène. De furieux coups de tonnerre, répercutés par les échos, ébranlèrent violemment les montagnes.. Le vent mugit à déraciner les rochers, fouettant des flocons de neige dont l’épaisseur interceptait la vue à deux pas. Le bruit des avalanches roulant dans les torrents, le fracas des blocs de glace tombant dans les abîmes, venaient ajouter leur horreur à ce spectacle de désolation. Effrayés par cette tourmente infernale, les chevaux se cabrèrent et prirent la fuite, jetant le désordre parmi les cavaliers qui, saisis eux-mêmes d’épouvante , se précipitèrent hors de

la gorge ol so dispersèrent dans plusieurs directions.

Folio, éperdue au milieu de cette soudaine déroute, Lucienne courut au hasard devant elle, aveuglée par la neige, trébuchant contre des blocs de granit, et appelant à grands cris le comte et la comtesse. Mais l’éclat de la foudre et les sifflements de la biso couvraient sa voix. Au lieu do suivre le sentier du lac de Oaube, elle avait pris celui qui débouche à Gavarnie, et elle s’y enfonçait avec rapidité, au risque de tomber dans un précipice. Mais bientôt, épuisée de fatigue, désespérée de ne rencontrer ni une habitation ni un être vivant, elle se laissa choir sur une roche, et y demeura longtemps abattue, éplorée ne sachant si elle devait so diriger encore devant elle ou retourner en arrière. Cependant, des traces de pas humains, récemment imprimés sur la nafige, lui rendirent un peu de courage. Elle résolut do les suivre et se remit en route. La tempêto s’était dissipée, la nuit commençait à tomber. Au bout d une heure Lucienne passa près du village de Gavarnie, que des rocs énormes dérobèrent à sa vue. Après avoir gravi une petite côte, elle se trouva dans un Cirque où l'obscurité ne lui permit d’entrevoir que de sombres et gigantesques masses. La voix furibonde d’une puissante cataracte s’y faisait entendre. Ce lieu paraissait si sauvage, si terrible, que, saisie d'un redoublement d’effroi, Lucienne allait fuir. Mais en ce moment quelques rayons de lumière, filtrant à travers les ais mal joints des volets et de la porte d’une cabane, frappèrent ses regards. Cette cabane était au fond du Cirque, adossée à une haute muraille de rochers.

Si insse que ses pieds so dérobaient sous elle, Lu-

i/hommb db minuiï

cienne comprit qu’il n’y avait pas à hésiter. Elle se traîna vers la cabane, à la porte de laquelle elle frappa.

— Qui va là? demanda rudement une voix à l’intérieur. Passez votre chemin.

Le cœur de la jeune fille battait si fort, qu’elle ne put articuler que ces mots en gémissant :

— Je meurs! ouvrez-moi!

— Un voyageur égaré, sans doute, dit cette fois une voix d’une douceur angélique. Il a froid «t faim peutêtre!... Oh! il ne faut pas le repousser.

La porto s’ouvrit, et Lucienne entra en chancelant. Une jeune fille s’élança au-devant d’elle et la soutint.

— Une femme! s’écria çette jeune fille avec une divine expression de pitié. Vite, Gil Biaritz, un peu de bois dans l'àtre et un siège auprès du feu.

En entendant prononcer ce nom, Lucienne fixa ses yeux sur le montagnard; elle le reconnut.

— Gil Biaritz, l’un de nos guides? dit-elle d’un air surpris.

— Moi-même, mademoiselle, répondit le montagnard, non sans un peu -d’embarras. J'ai laissé Jean Guérin reconduire la compagnie, et je suis revenu à ma cabane, où j’avais promis de rcntrerce soir... Mais, reprit-il, il parait que vous n’avez pas suivi le bon chemin ?

— La neige tombait si épaisse, que j’ai perdu de vue mes compagnons, .et je me suis égarée. Heureusement, j’ai aperçu des traces de pas, les vôtres, sans doute : elles m’ont conduite ici.

— Dieu soit loué! dit l’autre jeune fille en attisant le feu. Tenez, approchez-vous de cette belle flamme;

l’homme de minuit

je vais vous donner des vêtements secs, car les vôtres sont tout mouillés.

Celle qui témoignait un si vif intérêt à Lucienne n'était pas une paysanne des Pyrénées. Vêtue avec une élégance toute parisienne, elle était ravissante de grâce et de distinction. Dans cette cabane grossièrement meublée, sa présence paraissait vraiment une chose extraordinaire. Une peinture de PaulVéronèse n’eût pas semblé plus déplacée dans un mauvais cadre de bois. On eût dit une fée descendue là pour quelque bonne action. Lucienne ne savait qne penser; elle ne comprenait rien à ce qu’elle voyait. La jeune et charmante personne qui s'empressait auprès d’elle n'étaii pas la seule cause de surprise qu’elle eût sous les yeux. Près d'une montagnarde, haute en couleur, qui enlevait les restes d’un souper, il y avait encore dans cette cabane une femme assise à l’angle de la haute cheminée, dans un rustique fauteuil de chêne. Elle portait de riches vêtements; sa physionomie était souffrante et distinguée, son regard triste et vague. Elle ne paraissait point avoir remarqué la présence d’une étrangère : elle jouait avec des violettes qu’elle groupait et laissait retomber tour à tour. Lucienne pensa que cette femme était folle; elle ne se trompait pas. Cette femme était Mat hilde Baltimore, et la jeune fille était Thérèse.

Après avoir disparu pendant une minute, Thérèse revint avec des vêtements qu’elle offrit à Lucienne.

— Ces effets sont à ma mère, lui dit-elle en désignant Mathilde du regard. Changez-vous devant le feu, 'mademoiselle. Après cela, je voifs servirai moi-même une collation.

l’homme de minuit 129

Lucienne la remercia gracieusement.

— Gil Biaritz, reprit Thérèse, aura l’obligeance de partir à l’instant pour rassurer votre famille, et, si vous voulez bien l’accepter, vous aurez pour cette nuit la moitié de mon lit.

— Je l’accepte avec le plus grand empressement, répondit Lucienne; c’est une bonne fortune pour moi de rencontrer votre charmante hospitalité.

Gil Biaritz n’éfoit évidemment pas aussi satisfait; il fit une grimace expressive, mais il n’osa pas refuser.

— A vos ordres, mademoiselle Thérèse, dit-il en s’inclinant avec un profond respect.

Il prit à peine le temps d’embrasser Catherine, sa femme, de bourrer sa pipe, et il quitta sa cabane. Quelques minutes plus tard, Lucienne avait changé d'habits, et Thérèse dressait devant elle une petite table avec une nappe bien blanche. Elle lui offrit ce qu’elle avait pu trouver de meilleur dans le bahut qui était bien approvisionné. Lucienne la remercia de nouveau avec effusion; mais elle accepta seulement quelques gouttes de vin d’ESpagne, oü elle se contenta de tremper ses lèvres.

— Je suis aussi charmée que surprise, dit-elle, de vous avoir rencontrée au milieu de cette âpre solitude. C'est un miracle que je ne puis m’expliquer.

— Vous savez bien que les miracles ne s’expliquent jamais, répondit Thérèse en souriant. Je vous donnerai pourtant la clef de celui-ci, mais pas ce soir, car vous ne devez penser maintenant qu’à bien dormir. Demain, à la bonne heure 1 nous causerons intimement comme deux amies... A propos, reprit-elle avec une ravissante

l’homme de MTSÜIT

express-ion d’enfant, voulez-vous être mon amie pour tout le temps que nous serons ensemble?

— Pour toujours, Thérèse, répondit Lucienne en souriant, car c’est Thérèse, je crois, que Gil Biaritz vous a nommée?

— Thérèse Baltimore... lit vous?

— Lucienne de.Grandpré.

— Le noble et beau nom!... Mais je suis spre que vous n’en êtes pas plus fière pour cola, et que vous no m’en donnerez pas moins votre main pour que je vous conduise à notre petite chambre, où vous attend, je l'espère, un bon sommeil.

— Voici ma main, Thérèse; conduisez- moi où il rou g plaira, je vous suis en aveugle.

Mathilde était toujours assise dans son fauteuil et jouait encore avec ses violettes réunies en bouquet. Lucienne s’inclina devant elle. Alors, seulement, la folle parut remarquer sa présence. Elle la regarda sans manifester aucune surprise, et lui offrit ses violettes. Mais, se ravisant aussitôt, elle se tourna vers Thérèse, détacha sa main qui pressait celle de Lucienne, et y plaça son bouquet.

— Prends ces fleurs, toi, ma fille, soupira -t-elle, elles seules ont une belle fime! N’aime que les fleurs, Thérèse!

Puis elle se rassit dans son fauteuil, et, sans plus s’occuper de ce qu’elle venait de faire, elle suivit des yeux la flamme du foyer.

— Pauvre mère! murmura Thérèse en donnant son bouquet à Lucienne.

Et les deux jeunes filles, comme deux sœurs unies

5yT^oôgl(

l’homme de minuit

par les plus doux liens de l’amitié, se rendirent, précédées de Catherine portant un flambeau, dans la chambre où leur lit était dressé.

Le lendemain, elles se lovèrent de bon matin et sortirent de la cabane. Le soleil colorait de reflets roses le sommet des monts. Lucienne put alors contempler le Cirque de Gavarnie, qu’elle n’avait vu la veille qu’enveloppé de ténèbres. Ce qui la frappa d'abord est un mur demi-circulaire et vertical de quatorze cents pieds de hauteur. Sur ce vaste mur paraissent, comme autant d’étages ou de gradins, cinq ou six terrasses que recouvrent des glaces et des peiges éternelles, que dominent, d’un côté, les môles dè la Franzona; de l’autre plusieurs pics allongés vers les cieux en forme de tours. Par-dessus ces terrasses, ccsVnôles, ces tours, s’élève le Bâillon, qui protège de sa cime audacieuse cette architecture gigantesque. Plus bas, et des premiers gradins du A/arboré, s’élance une des plus hautes cascades du monde; elle tombe sur une roche saillante qu elle rencontre vers les deux cinquièmes de sa chute, rejaillit, tombe encore en vapeurs d’une blancheur éclatante, et fait voler au loin une onde brisée en poussière. Ce site est si grandiose, si terrible, que Lucienne se sentit pénétrée d’un mélange d’admiration et de terreur.

— Voila certainement, dit-elle, le Cirque le plus étrange et le plus beau qu’il y ait au monde. Mais comment se peut-il, Thérèse, que votre famille consente à habiter ce lieu sauvage?

— Allons d’abord nous asseoir sur cette belle mousse que lo soleil a séchée, répondit Thérèse en l’entraînant vers une petite chute d’eau, filet détaché de la grande

l’homme UE MINUIT

cascade. D’ici nous aurons sous les yeux le Cirque dans toutes ses beautés, et, comme ce que j'ai à vous dire ne sera ni long ni intéressant, vous ne perdrez pas tout à fait votre temps.

Lorsqu’elles furent assises l’une près de l’autre, comme deux naïades au bord de l’eau, Thérèse raconta qu'il y avait peu de temps elle habitait Paris avec sa mère ; qu’àla suite de la rupture d’un projet de mariage, son père, qui résidait plus souvent en Espagne qu'en France, les avait fait subitement partir pour Parnpe- * lune, où il possédait un établissement. En traversant les Pyrénées, sa mère avait été tout à coup saisie de violentes crises nerveuses, auxquelles elle était sujette chaque année et qui duraient habituellement un mois.

- Nous allions revenir sur nos pas, continua l-elle, et nous rendre à Baréges, quand mon père se souvint qu’un chasseur d’isards, qu’il connaissait beaucoup, demeurait tout près de la montagne. Il nous conduisit chez lui, aimant mieux cacher dans l’isolement les infirmités de ma pauvre mère, que de les exposer en public. Depuis lors nous n’avons pas quitté la cabane de Gil Biaritz.

— Vous ne craignez donc pas les trabucaires, les bandits qui infestent le pays?

— Des trabucaires? dit Thérèse avec étonnement. Des bandits? répéta-t-elle d’un air enjoué. Nous n’en avons pas vu l’ombré!

— Hier, une calvacade, dont je faisais partie, a été attaquée! Gil Biaritz ne vous l’a donc pas dit?

— Non. Sans doute il aura craint de nous effrayer.

— Nous avons couru risque de la vie. Heureusement,

L’HOMME DK MINUIT

les malfaiteurs se sont contentés de nous prendre notre argent et nos bijoux.

— Vous me laites peur, Lucienne! Ce n’est pas que je craigne pour mes bijoux. Je ne possède guère que cette bague, de peu de valeur. A la vérité, j’y tiens presque autant qu’à la vie, et je serais au désespoir de la perdre. Aussi, dès que mon père, qui est en Espagne, sera de retour, je lui dirai de nous emmener au plus vite. Rien ne s’y oppose plus, ma mère est tout à fait rétablie.

— Eh quoi! votre père vous quitte ainsi? dit Lucienne un peu au hasard, tant elle mettait d’ardeur à examiner l’une des mains de Thérèse.

— Ses absences sont même assez fréquentes, mais elles sont courtes. Par exemple, il est parti hier matin et sera probablement revenu après-demain.

Lucienne l’écoutait à peine. Thérèse remarqua alors l’attention avec laquelle sa compagne regardait sa bague. Elle s’empressa de l’ôter de son doigt et la lui présenta.

— Oh I dit- elle en souriant, elle est bien simple, bien modeste, et ne pourrait guère exciter la convoitise. Elle n’a de prix que pour moi.

Contenant avec peine une violente anxiété, Lucienne examina attentivement cette bague, qu’elle reconnut pour être celle de Léo. Ses lèvres frémirent, un cri sourd expira dans son gosier, un éclair sinistre jaillit de ses yeux qui se fixèrent sur Thérèse. Celle-ci, toute stupéfaite,' s’écria :

— Qu’avez-vous donc, Lucienne? d’où vous vient cette émotion?

l’homme de minuit

Lucienne garda un instant le silence. Elle faisait d’énergiques efforts pour calmer l’agitation qui s'était emparée d’elle. Elle se rendit enfin maîtresse d’elle- même, et répondit qu’un accès de fièvre venait de la saisir. Une vive expression de sollicitude se peignit sur les traits de Thérèse.

— Peut-être, dit-elle, la mousse sur laquelle nous sommes assises et le ruisseau qui coule a nos pieds ontils une fraîcheur qui vous pénètre?... Rentrons alors, rentrons.

— Pas encore, je me sens mieux, dit Lucienne d’une voix brusque; puis elleajouta d’un ton plus doux : avant de retourner à la cabane, je désire savoir de qui vient cette bague. Est-ce de l’amitié? est-ce de l’amour?

Malgré l’évidence, ello voulait douter encore. Il lui fallait un aveu formel.

Thérèse ne répondit pas.

— Votre silence me suffit, reprit Lucienne avec un calme contraint. Oui, je comprends ; c’est un don de l’amour.

Thérèse soupira; elle fit un mouvement de tête affirmatif.

— Celui qui vous aime et que vous aimez est un beau jeune homnio, sans doute?... poursuivit Lucienne. Quelque obstacle s’oppose à votre mariage?... On vousa séparés, et vous souffrez l’un et l’autre de cette séparation ?

Thérèse rougit. Une larme roula dans ses yeux.

— Et... son nom? demanda Lucienne avec une secrète anxiété.

— Soir nom!... répéta Thérèse d’un air hésitant; son nom !...

l’homme de minuit

— Refusez-vous de me le dire? Ne suis-je plus votre amie ?

— C’est qu'il n’y a que mon père et moi qui le sachions, et cela coûte toujours à révéler... Mais, au fait, reprit-elle gentiment, une amie comme vous mérite toute ma contiance.

— Eh bien?... demanda Lucienne dévorée d'une inquiétude mortelle.

— Il se nomme Léo de Villefleur, répondit Thérèse avec une grâce endolorie.

On eût dit que toutes les fibres du cœur de Lucienne venaient de se contracter en la torturant. Elle se leva violemment, pile comme une morte, chancelante comme un vieillard, les lèvres crispées, les yeux fulgurants.

— Léo de Villefleur!... murmura-t-elle en martelant ses paroles. Je ne me trompais pas!... Léo de Villefleur!... Cette bague est celle que je n’ai plus revue à son doigt!... Et voilà la femme qu’il aime!... Et voilà ma rivale!...

Elle s’arrêta en face de sa compagne saisie de stupeur. et la considéra avec une expression haineuse et vindicative. r

— Au nom du ciel ! dit Thérèse avec des larmes dans la voix, expliquez-vous, mademoiselle! En vérité, vous m'effrayez !

— Je souffre! répondit Lucienne avec véhémence. Je souffre! voilà tout ce que je puis vous dire!

— Connaîtriez- vous M. Léo de Villefleur? demanda Thérèse dont l'esprit conçut un soupçon.

— Moi? non!. . je ne le connais pas!... pourquoi voulez-vous que je le connaisse?

13fi

l’hommk r>E MINUIT

— Mais alors que signifie...?

— Cela signifie, répliqua Lucienne, parvenant à se maîtriser, cela signifie que j’ai parfois des palpitations de cœur qui me font un mal affreux et qui me mettent dans l’état oli vous me voyez. .Te ne sais alors ni ce que je fais, ni ce que je dis.

Attendrie, saisie de pitié, Thérèse se leva et voulut enlacer doucement la taille de Lucienne. Celle-ci la repoussa brusquement.

— Tenez, lui dit-elle avec sécheresse, jeprenez votre bague.

Thérèse tendit la main; mais Lucienne, avec une perfide maladresse, laissa tomber au bord du ruisseau la bague, qui alla rouler dans les ondes tumultueuses du gave...

Dix minutes après, les deux jeunes filles rentraient à la cabane. Thérèse avait les joues sillonnées de pleurs. Sa compagne était sombre et pensive. Quelques heures plus tard, Lucienne quittait le Cirque de Gavarnie, accompagnée de Gil Biaritz qui lui avait amené un cheval. Bientôt elle s’arrêta, se tourna dans la direction du Cirque, et.proféra cette menace : *

— Je connais ma rivale, maintenant! Ah! si je pouvais me venger!

Le soir, il y avait réunion au Casino; on ne dansait pas, on jouait et on causait; l’entretien roulait sur l’événement de la veille. Chacun énumérait ce qui lui avait été pris et racontait les dangers auxquels il avait échappé. Il ne s’agissait, bien entendu, que des dangers d’une retraite trop précipitée à travers la neige et sur le bord des abîmes. Plusieurs personnes demandèrent a’ors si l'on avait revu Lucienne, que l’on croyait tombée dans quelque précipice. Ismaël, présent à cet entretien, répondit qu’elle avait été retrouvée par Gil Biaritz, l’un des guides, et qu’elle était probablement de retour à Cauterets.il achevait à peine de prononcer ces mots, lorsque M. de Villefleur parut, tenant sa nièce à son bras. La comtesse, don Balthazar et Léo les suivaient. La vue de Lucienne excita un cri général de satisfaction. On s’empressa de la complimenter sur l’heu- ' reuse issue de son aventure; on lui prodigua les plus vifs témoignages d’intérêt. Elle reçut avec une politesse indifférente tous ces élans de joie plus ou moins sincè-

l’homme de minuit

res, s’assit à côté de la comtesse dans un angle du salon, prit une broderie à la main, et se plongea comme à plaisir dans les sombres replis de ses amères pensées. Elle ne levait la tête que pour envelopper Léo d’un regard où la haine le disputait à l’amour.

Appuyé sur le marbre d’une console, Léo semblait rêveur; il ne songeait point à sa cousine. L’entretien, un moment interrompu, venait d’dtre renoué près de lui, il écoutait attentivement les commentaires auxquels donnait lieu l’attaque de la veille. Un habitué du Casino déclara qu'il fallait l’attribuer au retour dans le pays du fameux chef do trabucaires ou de bandits, Inigo Torreguy, dont on n’avait pas ontendu parlor depuis quelque temps.

— Mais quel est donc cet Inigo Torreguy? demanda Léo. J’ai mission de l’arrêter. Quelqu’un pourrait-il me donnordes renseignements sur cet audacieux criminel ? Son repaire est-il dans’les Pyrénées françaises ou sur le versant espagnol?-

L'interlocuteur allait répondre, lorsque Israaël prit vivement la parole.

— Gil Biaritz, dit-il, prétend l’avoir vu. S'il faut l’en croire, c’est un homme do six pieds, la barbe et les cheveux roux, les épaules larges comme oolles d’un taureau, agile comme un isard et fort comme un ours.

— Parbleu! dit don Balthazar, à part un pou d’exagération, tel est le portrait de l’un des brigands qui nous ont dévalisés.

— Croyez-vous? reprit Ismaël d’un air de doute. Alors, ajouta-t-il avec l’intention seciètD d’agir sur l’esprit de Léo, il parait que nous l’avons vu dans un de

i/HcmfE de minuit

«es bons moments, car on le dit terrible, quand la colère s’empare de lui.

— Jai failli être la victime de sa fureur, dit le comte de Yillefleur en souriant amèrement. Ah! le scélérat! si nous avions été seuls, face à face, le pistolet au poing!...

— Apparemment, continua Ismaël, ce Torreguy est assez bonhomme quand on se laisse voler de bonne grùce. Mais j’ai ouï dire qu'il devenait effrayant lorsqu’on cherchait à lui résister ou à l’arrêter. Gil Biaritz nie racontait ce matin que, il y a deux ans, une forte escouade de cavaliers espagnols s’était mise à sa poursuite. Quelques jours après, onia retrouva tout entière, hommes et chevaux, au fond d'un précipice, à moitié dévorée par les loups.

Cette histoire parut produire une certaine impression sur don Balthazar ; Léo haussa les épaules.

— Une autre fois, reprit Ismaël, contrarié du peu de succès qu’il obtenait auprès du jeune offiqier, — l’an dernier, je crois, — la diligence de Toulouse à Tarbes, chargée de sommes importantes, pour le compte du gouvernement français, était escortée par un détachement de dragons. On trouva, le lendemain, les soldats pendus aux arbres de la route, les chevaux errant dans la campagne, la diligence sur le sommet d’une roche à pic, où les bandits l’avaient hissée par manière d’amusement.

A ce récit toutes les dames frissonnèrent, à l’exception pourtant de Lucienne, trop absorbée dans ses rêveries pour y avoir prêté une oreille attentive. Don Balthazar était devenu soucieux, tandis que Léo souriait.

l’homme de minuit

— Ce que vous nous racontez là, maître Ismaël, reprit le banquier, n’est guère rassurant. Je pars demain pour l'Espagne, et j’emporte des valeurs considérables. J’ai pris, il est vrai, mes précautions, j’ai demandé une escorte de gendarmerie à Tarbes; mais je commence à craindre que cette escorte ne suffise pas à me protéger efficacement.

— Oh! rassurez-vous! s’écria Ismaël, dont les petits yeux jaunes papillotèrent tout à coup comme s’ils eussent été éblouis. La bande, dit-on, est aujourd’hui fort diminuée. Elle n’osera probablement pas prendre l'offensive contre une force armée imposante... Cependant, reprit-il vivement, avec le double but d’intimider Léo tout en encourageant don Balthazar, cette bande est assez nombreuse, sinon pour attaquer, du moins pour se défendre peut-être avec succès. Une bête fauve relancée est fort dangereuse, il faut y prendre garde.

— En vérité, observa Léo sur le ton de la plaisanterie, on croirait que vous avez un intérêt à me dissuader de poursuivre cet Inigo Torreguy. Êtes-vous de ses amis?

— Je suis des amis de votre père, monsieur! répondit Ismaël avec le plus de chaleur qu’il put y mettre. L’intérêt, que je lui porte doit m’inspirer naturellement une vive sollicitude pour son fils.

Le comte s’inclina devant le juif d’un air railleur.

— Je vous sais gré de vos excellentes dispositions à mon égard, monsieur Ismaël, dit Léo du même ton : mais vous devez comprendre qu’elles ne peuvent que m'exciter à remplir mon devoir, afin de les mériter tout à fait.

X, 'homme de minuit

Il lui tourna le dos et s’éloigna du groupe sans daigner écouter le premier interlocuteur, qui reprit :

— Je ne conteste pas les faits que l’on vient de rapporter; je les crois vrais, quoique exagérés; mais je ne pense pas que le portrait d’Inigo Torreguy, tel qu’on vient de le tracer, soit ressemblant. Un homme de sa bande, arrêté en Espagne l’année dernière et condamné aux présides, a fait des révélations au corrégidor de Pampelune. Il a déclaré qu’Inigo Torreguy était un homme d’une cinquantaine d'années, grand, brun, d’une belle prestance, ayant les manières distinguées. Il ajoutait qu’il avait l'esprit cultivé et ne s'était pas toujours livré au brigandage. Il parait que c’est par haine des hommes qu'il a embrassé ce genre de vie criminel, ayant été autrefois victime d’une monstrueuse iniquité.

Autant Ismaël avait excité de terreur dans l’auditoire féminin, autant le nouveau narrateur éveillait de curiosité et d’intérêt. Lucienne elle-même avait relevé sa tète brune et pâle; elle écoutait avec attention.

— Du reste, Inigo Torreguy n’est pas toujours réfugié au fond de ses montagnes. Il habite Paris aussi souvent que les Pyrénées. Il fréquente le monde, les concerts, les spectacles, sans souci de la police, dont il a toujours évité les pièges et déjoué les ruses.

Un immense murmure d’incrédulité s’éleva dans le salon. Quelques sceptiques même poussèrent des éclats de rire au nez du narrateur.

— Je vous répète, messieurs, reprit celui-ci sans s’émouvoir, que telle est la révélation faite par un bandit devant le corrégidor de Pampelune. J’étais alors en Es-

pagne. Il ma serait facile de vous présenter les journaux qui ont rapporté cette déposition.

Le narrateur parlait avec un tel accent de sincérité que personne ne se permit cette fois de révoquer en doute ce qu’il avançait;

— Ah çâ ! c’est donc un héros de roman que cet Inigo Torreguy? s’écria don Balthazar.

— Le fait est, dit une jeune veuve sensible et vaporeuse, que je le trouve charmant ainsi. Un bandit homme du monde! Mais c’est ravissant, par ce temps de prosaïsme où toutes les existences se traînent dans l'ornière commune ! Je savais qu’il y avait encore assez * de vicos dans notre monde pour faire des fripons de tous genres, mnisje ne croyais pas qu’il y eût encore assez de passions pour enfanter de grands criminels. Je trouvais cela vraiment monotone; et je suis charmée d’apprendre qu’un homme bien élevé ait poussé la hardiesse jusqu’à se faire brigand.

— Bravo, madame! dit M. de Villelleur. S'il vous entendait, je suis 6Ûr qu’il voudrait vous associer à sa romanesque existence et vous demanderait votre main. La lui accorderiez -vous?

— Pourquoi pas?... s'il sait aimer!

— Il y aurait un empêchement à cette union, reprit le narrateur : Inigo Torreguy est marié.

— Ah ! vraiment? fit la jeune veuve d’un air désolé.

— Bah! répl : qua don Balthazar, il ne faut pas vous désespérer, madame; celui qui vit en dehors de toutes les lois ne saurait respecter celle du mariage. Un brigand ne doit avoir aucune répugnance à devenir bigame.

— Quelle horreur! exprimèrent toutes les dames en chœur.

— Mais sait-on quel genre de femme a notre héros? demanda la jeune veuve. Eit-elle jolie, élégante, spirituelle? A-t-elle une âme digne de lui?

— N'en soyez pas trop jalouse, madame, répondit le narrateur, car elle est folle. Sa folie est attribuée à un crime odieux dont elle aurait été la victime.

Ces paroles montèrent li curiosité à son plus haut point. Lucienne laissa tomber sa broderie à ses pieds, et se pencha pour ne pas perdre un mot de cette étrange histoire. Le comte de Villefleur n’était pas moins attentif. Saisi d’une émotion bizarre, il demanda si l’on 6avait à quel crime cette femme devait d’étre folle.

Sur ce point, répondit le narrateur, les renseignements donnes par le bandit sont très-vagues.

— A-t-il dit au moins vers quelle époque ce crime fut commis? reprit le comte, on croisant ses bras sur sa poitrine pour en comprimer les battements.

— Oh! il y a longtemps de cela. Mais j’oubliais de vous dire que Torreguy a une fille, une fille charmante, élevée à Paris avec les plus grands soins. Les bandits sont quelquefois enthousiastes, car celui qui a fait ces révélations, et qui l’a vue une fois à Paris, a déclaré que c’était un ange de beauté et de vertu.

Lucienne bondit de son siège; une agitation extraordinaire contractait les muscles de son visage, une joie sinistre éclatait clans son regard. Cette impétuosité singulière ne fut point remarquée, grâce à la contention d’esprit de tous les auditeurs. Après un effort pour se dominer, Lucienne reprit sa place; tandis que plusieurs

jeunes lats relevaient leurs moustaches, caressaient leurs favoris et insistaient pour obtenir de plus amples renseignements sur la fille d’Inigo Torreguy. Tant il est vrai que la beauté et la vertu, où qu’elles s’épanouissent, ont toujours la puissance d’intéresser.

— Est-elle blonde? demandait-on, ou est-elle brune? Est-ce une Fenella? Est-ce une Diana Vernon?

— Vous m en demandez beaucoup trop, messieurs; je vous ai dit ce que je savais; je n’inventerai pas pour le plaisir de captiver plus longtemps votre attention.

Cette causerie se termina là. Le groupe se dispersa; les uns se rendirent à la salle de jeu, les autres au jardin.

Lucienne rencontra Léo; elle lui prit le bras et l’entraîna au fond des allées, loin du bruit. Les particularités fournies sur la famille d’Inigo Torreguy l’avaient, comme on l’a vu, frappée d’étonnement. Pouvait-elle douter que Thérèse et sa mère ne fussent la femme et la fille du bandit? La folie de l’une, la beauté et la distinction de l’autre, leur présence dans les montagnes au moment où l’on y signalait celle du chef des brigands, les absences fréquentes que faisait le père de Thérèse, tous ces rapprochements avaient eu bientôt pour elle la valeur d une certitude. 'Ai nsi Léo aimait la fille d’un bandit! C’était, à une famille pour ainsi dire hors la loi qu’il ambitionnait de s’unir! Pour l'âme ardente de Lucienne, pour cette âme avide de vengeance, c’était une belle occasion de triompher à la fois de sa rivale et de Léo. A la vérité, sa conscience se soulevait contre cotte pensée. Elle lui rappelait l'hospitalité qu’elle avait reçue de Thérèse, et elle lui peignait toutes

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les résolutions qu’elle arrêtait dans son esprit sons les couleurs de l’ingratitude et de la trahison. Mais la passion qui la dominait eut.bientôt vaincu ses répugnances. A peine avait-elle fait quelques pas dans les massifs éclairés par un rayon de lune, que, paraissant prendre une détermination énergique, elle s’arrêta brusquement et dit :

— Léo, seriez-vous heureux de vous emparer d’Inigo Torreguy ?

— En pourriez -vous douter? répondit le jeune homme. C’est un exploit difficile, périlleux, fort ambitionné de tous les officiers qui tiennent garnison dans les Pyrénées, car il nous ferait honneur auprès de nos chefs.

— Alors, reprit Lucienne avec un sourire railleur, vous vous montreriez reconnaissant envers la personne qui vous conduirait sur la trace du fameux bandit!

— Pourquoi pas? Elle m’aurait rendu, certes, un signalé service... Mais dans quel but m’adressez-vous ces questions?

— Je connais une femme, Léo, qui peut vous mettre en présence de Torreguy.

— Et laquelle, Lucienne ?

— Moi!

— Vous?... Vous voulez plaisanter, sans doute!

— Je n’en ai jamais eu moins envie! Je vous répète que je connais l’asile du bandit et qu’il ne tient qu’à moi de vous y mener.

— Comment donc l’avez-vous découvert?

— Par hasard... quand je me suis perdue dans la montagne.

146 l’homme de minuit

— Alors, pourquoi semblez-vous hésiter? Parlez, Lucienne!

Elle ae remit en marche en liochant la tête, comme m de nouveaux scrupules s’emparaient de son esprit.

— J’hésite à vous faire part de ma découverte, Léo, répondit-elle enfin, parce qu’un sentiment me domine e£ m’arrête. J’ai reçu, j’en suis certaine, l’hospitalité de la femme et de la fille d’Inigo Torreguy, et il me répugne de livrer des gens qui m’ont accueillie avec la plus obligeante cordialité.

— Oh! alors, si exagérée qu’elle puisse être, cette délicatesse me semble trop respectable pour que j’insiste. Gardez votre secret, Lucienne.

Apparemment, la jeune fille s’attendait à ce que Léo, alléché par l’appât d’une telle capture, chercherait à combattre ses irrésolutions, car l’approbation qu’il lui donna parut vivement la contrarier.

— Mais, j’y songe! reprit-elle en se ravisant tout à eoup, ces deux femmes -sont innocentes des crimes d’Iniguo Torreguy, puisque l’une est folle et que l’autre, ajouta-t-elle avec un frémissement de lèvres, est un ange de beauté et de vertu, ignorant sans doute le véritable métier de son père. Ainsi, au cas où ce chef de trabucaires serait jeté en prison, aucun mal n’arriverait à ces deux pauvres créatures?...

— Aucun.

— Elles ne seraient pas même arrêtées, n’est-ce pas?

— Non... du moins par moi.

— De sorte, reprit Lucienne qui cherchait avidement à concilier la triple exigence de ses scrupules, de sa vengeance et de son devoir, de sorte que je pourrais

l’homme de minuit

rendre un grand service au pays sans manquer à ma eenseience? Car si ma reconnaissance est acquise à la mère et à la fille, rien ne m’engage envers le père, que je n’ai même pas vu.

Le cas était susceptible de controverse, mais Léo, estimant qu’un bandit ne méritait aucune sorte de considération, ne jugea pas à propos de combattre la logique singulièrement subtile de Lucienne.

— Sans doute, répondit-il.

— Eh bien, je n’hésite plus, Léo, et je veux vous conduire moi-même au repaire d’Inigo Torreguy.

— Y songez-vous? Affronter les dangers d’une pareille entreprise, ce serait de votre part une insigne imprudence. Contentez-vous de m’indiquer le lieu où le bandit se cache.

— Je veux être de la partie, mon cousin, répondit impérieusement Lucienne. Je prierai M. de Villefleur de m’accompagner. Mais, soyez tranquille, nous ne courrons aucun risque. Nous nous arrêterons dans un village peu éloigné du repaire, et nous y attendrons le résultat de votre expédition. Nous partagerons votre gloire, ajouta-t-elle avec ce sourire ironique qui lui était familier, mais non vos périls.

— Soit, puisque vous le voulez absolument. Il ne vous reste plus qu’à fixer vous-même le jour et le lieu du rendez-vous.

— Demain, à l’entrée de la vallée d’Ossonne, au coucher du soleil, car il importe, je crois, d’arriver de nuit pour être sûr de trouver ce Torreguy;

— J’y serai avec une vingtaine de soldats d'élite. Merci, Lucienne.

— Ne me remerciez pas encore, mon cousin, reprit la jeune fille avec amertume. Peut-être m’en voudrezvous plus tard de vous avoir poussé à cette expédition.

— Jamais, cousine, dussé-je y trouver la mortl répondit mélancoliquement le jeune officier. Je ne tiens pas assez à la vie pour ne pas vous remercier encore à mon dernier soupir !

— Toujours vos chagrins, Léo. N’oublierez-vous donc jamais?...

Pour toute réponse, le jeune officier passa sa main sur son front et soupira. Dans un mouvement de colère, Lucienne déchira son mouchoir en le mordant.

— Ah! murmura-t-elle assez bas pour que Léo ne pût l’entendre, meurent mes scrupules! J’étais folle d’hésiter !

Tandis que ces choses se passaient entre les deux jeunes gens, Ismaël, qui avait tout à coup retrouvé ses jambes de vingt ans, parcourait les rues de Cauterets, regardant de tous côtés, passant- en revue toutes les auberges et grommelant avec impatience :

— Où sont-ils donc, les gueux? Je ne vois ni ce grand escogriffe de Gil Biaritz, ni ce petit filou de Jean Guérin. Mais où diable cuvent-ils leur vin, les ivrognes?

Il les aperçut enfin, attablés dans la plus mauvaise ùuberge dù bourg et jouant aux dés au milieu de trois ou quatre pots de vin. Il entra rapidement, et, leur frappant sur l’épaule, il leur dit, après s’être assuré que personne qu’eux ne pouvait l’entendre :

— Qui veut porter une bonne nouvelle à Inigo Torreguy?

— Moil moi I répondirent à la fois les deux guides.

l’homme de minuit

— Il n’en faut qu’un : ce sera Jean Guérin; Gil Biaritz partira demain avec moi, j’irai rendre mes comptes au chef et recevoir ses ordres.

Ismaël préférait la compagnie du grand escogriffe à celle du petit filou. Entre deux périls, on choisit toujours le moindre.

— De quoi s’agit-il? demanda Jean Guérin.

— De remettre à Torreguy une lettre dans laquelle je lui annonce une nouvelle de la plus haute importance.

— Quoi donc, maître Ismaël? quoi donc?

— Chut! dit le juif, parlons plus bas. Voici ce que c’est : Le riche banquier de Bilbao, don Balthazar Higuierro, part décidément demain pour l’Espagne. Il emporte des sommes énormes et sera escorté par une forte escouade de gendarmes. Vous comprenez ?

— Suffit! je pars sur-le-champ.

— Minute ! dit Gil Biaritz, c’est bien le moins que tu boives le coup de l’étrier.

— Va pour le coup de l'étrier! Verse, Biaritz! M. Ismaël payera ce qui est consommé; n’est-ce pas, monsieur Ismaël ?

— Hein?... plaît-il?... Je me sauve... Bonsoir.

Disant cela, Ismaël sortit précipitamment de l’auberge.

— Ah ! le vieux ladre! dit Jean Guérin en se mettant en route pour la montagne ; il a, bien sûr, un sou rouillé à la place du cœur!

Le lendemain, à la tête d’un détachement de hussards, Léo sortait de Gèdre et remontait le gave qui conduit à Gavarnie; puis, entrant sur la droite dans un

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chemin à peine frayé à travers les rochers, il alla déboucher dans la vallée d’Ossonne, corbeille de verdure et de fleurs gracieusement posée sur une étagère de montagnes. Le soleil s’inclinait vers l'horizon; près de disparaître derrière les cimes, il colorait de magiques reflets les glaciers et les neiges. A l’entrée du vallon, le jeune officier fit fuire halte à ses soldats, qui descendirent de cheval, allumèrent leurs pipes et s’assirent sur la mousse, tandis que Léo, admirateur enthousiaste des beautés de la nature, gravissait une colline d’où la vue embrassait à merveille tout le vaste amphithéâtre des monts environnants, et pouvait contempler le soleil couchant dans toute sa féerique splendeur. Saturés de lumière, éblouis, presque aveuglés, ses yeux furent contraints de s’abaisser vers la vallée, dont le tapis d’émeraudes les reposa doucement. Léo les relevait déjà pour les replonger dans l’océan de clartés qui les attirait, lorsqu’il crut apercevoir dans le repli de la vallée qui débouche à Gavarnie deux femmes qui se penchaient vers la terre et se relevaient tour à tour. L'une avait le costume des montagnes, une sorte de veste à laquelle était attaché un jupon court, et un mantelet couleur d’écarlate. L’autre portait une robe de soie violette, d'une coupe élégante et qui paraissait dessiner une taille délicieuse. Toutes deux se fondaient pour ainsi dire dans une vapeur lumineuse qui leur donnait l’apparence d’un mirage ou d’un rêve. Chose étrange 1 un léger frisson parcourut le corps de Léo. 11 tira vivement de sa poche une petite lorgnette et la porta à ses yeux. Presque aussitôt son visage devint pourpre, tous ses membres tremblèrent. Il essuya avec

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précipitation les verres de sa lorgnette, et la dirigea de nouveau sur les deux femmes. Mais, cette fois, un cri étouffé s’échappa de sa poitrine; ses joues se couvrirent de larmes, et, au risque de se briser contre des fragments de granit, il franchit le coteau en deux bonds et s’élança dans la yallée en s’écriant :

— OmonDieu! mon Dieu! c’est elle !.».c’ eBt Thérèse!

Son cœur battait avec une telle violence qu’il fut

obligé de s’arrêter à quelques pas de la jeune fille, qui, occupée à cueillir des fraises fort abondantes en cet endroit, ne 3 ’était pas aperçue de son approche. Lorsqu’il fut parvenu à dominer ses sensations, il fit quelques pas encore, se pencha vers elle, et, d’une voix où vinrent éclater toutes les harmonies de son âme :

— Thérèse! Thérèse! dit-il, Dieu soit béni! je vous retrouve enfin !

La jeune fillese releva avec la promptitude de l’éclair. Ën reconnaissant celui qu’elle aimait, elle ressentit une secousse violente et tomba à demi évanouie dans les bras du jeune officier, eu murmurant :

— Léo !

Grâce aux soins empressés de la paysanne qui l’accompagnait, et qui était Catherine, la femme de Gil Biaritz, grâce surtout à cette puissance vivifiante qu’exerce l’amour, Thérèse reprit bientôt *es sens.

— Oh 1 reviens à toi! disait le jeune homme avec une tendresse ineffable, reviens à toi, ange si longtemps ravi à ma tendresse ! Laisse-moi puiser dans ton regard cette flamme divine dont j’ai tant besoin pour réchauffer mon âme ! ou, si tu te sens mourir, emporte-moi, du moins, clans un pli de tes ailes!

Thérèse rouvrait en ce moment ses yeux bleus et profonds comme le ciel, et reconnaissait de nouveau le jeune officier. Elle murmura ces mots avec un sourire divin :

— Léo! ah! que je suis heureuse!

Un moment après, tous deux étaient assis sur une herbe fleurie au pied d’une roche, d’où quelques plantes pendaient en festons, tandis qu’au-dessus plusieurs arbres enlaçaient leurs branches flexibles, comme pour protéger de leur ombre nos deux beaux amoureux.

— O Thérèse! quelle joie de vous revoir! reprit le jeune officier en pressant dans les siennes les petites mains de l’enfant.

— Ah ! moi aussi, je me sens toute joyeuse! répondit la jeune fille avec unp grâce adorable. Hélas! j’étais bien triste et bien malheureuse loin de vous! Il me semblait que mon âme m'avait abandonnée.

— Chère Thérèse!... Mais comment se fait-il que vous soyez dans ces montagnes, dans cette vallée d’Ossonne, où notre bon génie nous rassemble si soudainement?

— Mon Dieu! c’est bien simple, répondit-elle. Je me rendais en Espagne avec ma famille, lorsqu’une indisposition de ma mère nous a forcés tous de nous arrêfer en ce pays. Yous m’avez rencontrée dans cette vallée parce que notre hôtesse a bien voulu m’y amener avec elle pour cueillir les fraises de notre dessert... Et vous, Léo, reprit-elle, comment êtes-vous ici?

— Moi, je suis en observation à Gèdre, un village à peu de de distance, et, ajouta-t-il, n’osant avouer le véritable motif de sa présence dans la vallée, de peur

d’effrayer la jeune fille, je fais une excursion dans les montagnes. Ah! maintenant que je vous ai retrouvée, je ne veux plus vous perdre, Thérèse!

— Que dites-vous? murmura-t-elle, tandis que son front rayonnant se couvrait d’un nuage, ce malheur va pourtant arriver! C’est demain, en effet, que nous nous remettons en route pour l’Espagne. Aujourd’hui même, mon père l’a décidé ainsi.

— Juste ciel! est-ce possible?

— Hélas! oui. Nous repartons au moment où je commençais à trouver au milieu de ces montagnes un charme que je n'y avais jamais soupçonné jusqu’à ce jour.

En s’exprimant ainsi, elle se montrait ravissante de coquetterie enfantine. Transporté d’amour, Léo s’écria avec enthousiasme :

— Ah! n’importe ! je ne puis plus vivre sans vous! Votre vue, Thérèse, m’est aussi nécessaire que la clarté du jour! J’y suis décidé cette fois, j’insisterai de nouveau prés de mon père pour qu’il consente à notre union. J’irai jusqu’aux supplications, jusqu’aux larmes! S’il reste encore inflexible, eh bien ! je m’affranchirai de sa tyrannie, et malgré lui je vous épouserai, Thérèse!

— Jamais, Léo! jamais! Y songez-vous?

— Aimez-vous mieux que je meure de désespoir?

Léo proféra ces mots avec une telle véhémence, que

Thérèse devint pâle et tremblante.

— Taisez-vous! soupira-t-elle. Avec de telles paroles, vous m’enlevez la force et le courage qu’il me faut pour vous détourner d’une mauvaise action.

— Est-ce qu’il est possible que deux cœurs comme les

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nôtres demeurent désunis? Non non, Thérèse! Bientôt je Voua rejoindrai en Espagne! Votre père, j’en suis sûr, ne sera pas assez cruel pour me repousser!

— Mon père vous aime, Léo, Il m’a souvent répété que voug étiez un bon et loyal jeune homme.

— Bon et loyal 1 Ah! comment ne le serait-on pas, Thérèse, quand on adore la plus noble et la meilleure créature de Dieu?

Ils échangèrent pendant quelques minutes encore des paroles d’amour, paroles touchantes comme des mélodies, douces eomme des caresses, et qui semblaient emprunter un charme plus pénétrant encore aux reflets mourants du soleil, à l’admirable aspect des lieux. Ainsi perdus dans leur passion profonde, les deux jeunes gens ne songeaient pas à se séparer. Catherine, qui s’était discrètement tenue à l’écart en achevant de remplir son panier de fraises, s’approcha d’eux, et, faisant remarquer à Thérèse que la nuit commençait à tomber, elle lui dit qu’il fallait partir.

— Adieu, Léo! soupira la jeune fille en lui tendant la main.

— Non pas adieu, mais au revoir, Thérèse ! Où dois-je vous rejoindre?

— Nous allons nous fixer à Pampelune.

— Dans huit jours j’y serai !

Il couvrit de baisers la main de la jeune fille, entraînée par Catherine Biaritz. Comme il retournait vers sa troupe, M. de Villefleur et Lucienne, accompagnés d’un guide, entraient dans la vallée d’Ossonne.

Le même jour, à la même heure, voici ée qui se passait à mi-côte du Vignemale, sur la route de Franee en Espagne : Un homme était debout Bur un immense rocher de granit noir couvert de lichens et de bruyères.

Sa haute taille, enveloppée dans Un vaste manteau espagnol, se dessinait sur le fond lumineux du eiel. Sans le mouvement que faisait sa main en portant dé temps à autre une longue*vueàsesyeux, on eût pris cet homme pour une statue. Dans son port et son attitude, il offrait une similitude frappante aveo le bandit qui, deux jours auparavant, avait menacé de tuer le comte de Yillefleuf ; mais ses cheveux noirs taillés en brosse sous son ohapeau à petits bords, sa barbe rasée au ton bleuâtre, eussent , éloigné bientôt cette idée de ressemblance. Ce n’était pas le Torreguy dépeint par Ismaël, mais ce pouvait être le Torreguy retracé par le narrateur du easino. C’était lui, en effet, sombre, menaçant, résolu, épiant comme une bête fauve une proie sans doute trop lente au gré de ses impatients appétits, plongeant un regard

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avide dans les sinuosités de la montagne à travers les flèches, les pitons, les tours de glace rayonnante. Parfois, cependant, sa main retombait découragée, et ses yeux s’emplissaient d’une tristesse profonde. Ce n’était plus alors le même homme. On eût dit que la voix puissante et mystérieuse de sa conscience venait paralyser l’énergie de son âme... Las de ne rien voir paraître à l’horizon, il jeta en arrière les pans de son manteau qui mirent à découvert un élégant habit de chasse, deux paires de pistolets damasquinés et un poignard catalan pendus à une ceinture de cuir. Il détacha de cette ceinture un sifflet d’argent, qu’il porta à ses lèvres et qui rendit un cri aigu.

A ce signal, un homme sembla sortir de dessous terre et s’élança sur le rocher : c’était Jean Guérin.

— Que veut Inigo Torreguy? demanda-t-il dans l’attitude du respect. J’attends ses ordres.

— Je n’ai pas d’ordre à te donner, mon enfant, répondit le brigand. Je commence à craindne qu’Ismaël ne se soit trompé , ou que Balthazar Higuierro n’ait changé le jour de son départ, car je n’aperçois ni cavaliers, ni berline sur la route, et cependant la nuit va bientôt venir.

— Je crois comme vous, maître, que c’est partie remise. On ne se hasarde guère dans les Pyrénées après le coucher du soleil.

— Voilà déjà plusieurs heures que nous attendons; les compagnons doivent s’impatienter.

— Chacun est à son poste, personne ne se plaint*

— C’est bien. Si dans un quart d’heure la route est encore déserte, nous abandonnerons notre embuscade et

nous reviendrons demain. Va le leur annoncer, mon enfant.

— J’y cours, Torreguy... Mais attendez donc, repritil, après avoir jeté un coup d’œil dans les profondeurs du chemin, il me semble qu’un point noir s’agite là-bas dans la dernière anfractuosité de la montagne... Est-ce que je me trompe, maître?

Torreguy reporta vivement sa longue-vue à sesyeux, et dit après quelques secondes d’attention :

— En effet, ce sont des cavaliers qui se dirigent de ce côté. Ils accompagnent une berline. C’est notre banquier sans doute.

— Avec son escorte de gendarmes, probablement, ajouta Guérin en faisant une grimace expressive. Seronsnous assez de monde, maître?

— Trente compagnons et des plus déterminés, c’est autant qu'il en faut. Tu vas leur recommander de viser juste et de tirer au commandement de feu... Pas de confusion! Du silence et du sang-froid!

— Suffit!... Mais j’y pense... reprit Jean Guérin, comptez-vous rester le visage découvert? ne vous travestirez-vous pas?

— Non. Il importe que les renseignements donnés

sur mon compte soient contradictoires. Cela déroute la police. t

— Vive Dieu! dit Jean Guérin, les cavaliers et la berline ont fait bon chemin. Je retourne à mon poste...

En disant ces mots, il se laissa glisser le long du rocher comme une couleuvre et disparut sous terre. Ce qui s’avançait sur la route, c’était bien, en effet, un détachement de gendarmes. A l’aide de sa longue-vue,

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Torreguy pouvait déjà les compter; ils étaient vingt. Quatre d’entre eux marchaient en éclaireurs; les seize autres formaient un peloton de quatre rangs, au milieu desquels roulait une chaise de poste. Ce groupe armé avait un aspect formidable. Pour l’attaquer, il fallait plus que du courage, il fallait de l’audace. Sans hésiter, sans pâlir, Torreguy tira ses pistolets de s$ ceinture ; il en essaya les détentes ; il s’assura ensuite que la lame de son poignard catalan jouait bien dans sa gaine, puis il mit un genou en terre dans le but de dissimuler sa haute taille, et d’une voix stridente il s’écria :

— Garde à vous, enfants!

A ces mots, un bruit confus, cliquetis presque insaisissable d’armes et de voix qui s’élevait de laterre, cessa . tout à coup. On n’entendit plus que le piétinement des ohevaux qui approchaient.

— Laissez arriver, reprit Torreguy du même ton. Attention !

A ce commandement, des yeux ardents et des canons de carabine brillèrent dans les interstices de rochers qui bordent la route et s’étagent en amphithéâtre. Quelques secondes après, ces yeux s’étaient éteints dans l’ombre, ces canons de carabine s’étaient si bien incrustés dans le granit, que le regard le plus exercé ne les eût pas découverts. Une morne solitude semblait régner dans cette gorge des Pyrénées. Torreguy se coucha à plat ventre sur le sommet de son observatoire. Quelques minutes plus tard, les quatre hommes d’avant-garde passèrent au pied de la roohe noire. Rien autour d’eux n’éveilla leurs soupçons. Le gros des cavaliers et la berline s’engagèrent à leur suite. Enfoncé dans les coussins de su

l’homme de minuit

voiture, confiant dans son escorte, don Balthasar songeait tour à tour à ses opérations de banque et à son penchant pour Lucienne, penchant que n’avait pu détruire la froideur de la jeune fille. En amour comme en affaires, don Balthazar était tenace. Il méditait de soumissionner un nouvel emprunt espagnol et d écrire au comte de Villefleur pour le prier de le servir auprès de sa pupille, lorsqu’une voit éclatante vint tout à coup l’arracher à ses pensées.

— Feu ! cria cette voix, feu I

Une détonation effroyable, qui bondit d’écho en écho, fit trembler le Yignemale. La moitié des gendarmes tombèrent dans leur sang, les autres s’arrêtèrent hésitants, troublés, déchargeant au hasard leurs armes contre les rochers. Profitant aussitôt de leur désordre, Torreguy tomba sur eux oomme la foudre, en poussant un nouveau cri sauvage :

— En avant, les enfants! et pag de quartier!

A. ces mots, comme autant de démons d’enfer, surgirent et s’élancèrent du creux des roches une trentaine de bandits qui, enveloppant les gendarmes, firent sur eux une nouvelle décharge, mais cette fois sans succès. Ceux-ci avaient, malgré leurs pertes, repris courage. Us se rallièrent au nombre de neuf et chargèrent vigoureusement leurs assaillants, dontquelques-üns mordirent la poussière, et dont le reste courut se réfugier parmi les rochers. Seul, Torreguy resta sur la route, ses pistolets au poing, son poignard entre les dents, ferme comme un roc, et dédaignant de rappeler ses compagnons qui fuyaient. Les cavaliers se ruèrent sur lui, le cou* vrirent de fou et de fumée, mais sans l’atteindre. Il ri*

posta, en abattit deux et para un coup de sabre avec son poignard qu’il enfonça jusqu’au manche dans la poitrine de son adversaire. Six gendarmes étaient encore debout. A la vue des bandits qui, électrisés par le brillant exploit de leur chef, revenaient à la charge, ils comprirent que la résistance était impossible et résolurent de battre en retraite. A travers une nouvelle fusillade; ils partirent au galop. Malheureusement, Jean Guérin et une dizaine de ses compagnons leur barrèrent le passage... Ils furent pris entre deux feux. Pas un n’échappa.

Pendant tout ce combat, la berline, dont le postillon avait été blessé, était demeurée immobile. Don Balthazar avait tenté de se défendre ; mais deux robustes gaillards s’étaient emparés de lui et le menaçaient de leurs tromblons. Tandis que l’on fouillait la voiture, ils le conduisirent à leur chef, qui essuyait tranquillement son visage noir de poudre et rouge de sang.

— Vous êtes don Balthazar Higuierro, le plus opulent banquier de Bilbao? lui demanda le bandit.

Ce qui caractérisait don Balthazar dans les circonstances les plus difficiles, c’était une aisance parfaite, une dignité calme et spirituelle qui dominait la situation.

— Vous êtes Inigo Torreguy, dit-il après avoir fait un signe de tête affirmatif. Je l’ai deviné à l’intrépidité dont vous venez de faire preuve. En vérité, monsieur, reprit-il , c'est trop de courage pour un si mauvais métier I

Un frémissement d’indignation courut parmi les bandits qui entendirent ces paroles. Quelques carabines s’abaissèrent sur la poitrine de don Balthazar; d’un

l’homme de minuit

geste impérieux, Torreguy les fit relever et calma ses compagnons. Il regarda le banquier avec bienveillance et lui répondit :

— Si vous jugez que j’ai du courage, j’estime, moi, qud vous avez de l’audace pour me parler ainsi ; mais j’aime les gens qui ne tremblent pas devant un danger, et je vous excuse. Vous pouvez continuer votre chemin.

On apportait en ce moment à Torreguy un coffre-fort trouvé dans la chaise de poste.

— Yoici ma rançon, reprit don Balthazar avec un imperceptible soupir. Il y a là près d’un million en billets de banque et en doublons d’Espagne.

— Un million ! répétèrent les bandits avec avidité.

— Sur mon honneur, continua don Balthazar en fixant sur Torreguy un regard presque sympathique, je le regretterais moins s’il pouvait faire de vous tous autant d’honnétes gens; mais je crains fort que ce ne soit bien difficile... Adieu, messieurs.

Il salua poliment Torreguy, remonta en chaise de poste et donna l’ordre à son postillon de partir. Immédiatement après, les brigands se réunirent en conseil sous la présidence de Jean Guérin, et l’on délibéra sur la question de savoir ce que l’on ferait des vingt gendarmes morts.

— Eh! mille dieux! exclama le président, soyons humains et renvoyons-les chez eux.

— A pied ou à cheval ? demanda le terrible consistoire en ricanant.

— A cheval, vertubleu! répondit Jean Guérin. Attachons-les sur leurs selles avec la, bride de leurs montures.

162 l’homme- de minuit

— Hourra 1 hourra! hurla la banda.

Et ils so mirent aussitôt à l’œuvre, saisirent les chevaux qui erraient çà et là, y assujettirent les cadavres de leurs victimes, les mirent en fuite en leur , jetant des pierres et en poussant de grandes clameurs. C’était un étrange et terrible spectacle que ces chevaux fougueux emportant à travers un désert de montagnes ces Mazeppas sanglants de l’ordre public vainou. Torreguy, l’intrépide bandit, devait avoir l’âme faite à ces sortes de profanations et de violences j et cependant, quand passa devant lui l’infernale cavalcade, on eût dit qu’un frisson glacé venait de courir dans sa chair. Il congédia sa bande en lui donnant rendez-vous pour le lendemain au lieu ordinaire de leurs réunions.

Le soleil avait disparu derrière les monts, une nuit constellée, mais sombre, régnait dans la montagne. Familiarisé avec les âpres sentiers des Pyrénées, Torreguy disparut un moment sous une masse de rochers ; puis il reparut après s’étre débarrassé de ses armes et avoir caché le coffre-fort volé à don Balthazar Higuierro. Chose étrange! autant le bandit s’était montré déterminé à l’heure du combat, autant il avait été intrépide pendant l’action, autant il était triste et abattu en ce moment. Sa tête, penchée sur son épaule, semblait accablée sous le poids de cruelles pensées. Il traversa ainsi la vallée d’Ossone. Bientôt il s’engagea dans un sentier qui passait au-dessus de Gavarnie. Après quelques instants de marche, il entra dans le Cirque et se dirigea vers la cabane de Gil Biaritz. Sur le point d’entrer, il s’arrêta. Il se sentait le cœur oppressé d’une vague inquiétude... Je ne sais quel pressentiment de malheur vint tout à

coup agiter son esprit. Dans sa douloureuse préoccupation, il ne voyait pas cependant qu’un homme le suivait dans l’ombre, épiant tous ses mouvements. Cet homme était le guide qui avait amené le comte de Yillefleur et Lucienne à la vallée d’Ossonne. Quand Torreguy pénétra dans la cabane, l’espion fit un geste de satisfaction et sortit du cirque en courant.

A la vue du mystérieux personnage, Thérèse s'élança vers lui toute joyeuse et l’embrassa en l’appelant son père... Inigo Torreguy, en effet, c’était Horace Baltimore. L’âme ulcérée, il pressa sa fille contre sa pôitribe avec une sorte de tendresse frémissante, et il murmura tout bas :

— Mon Dieu ! faites que je n’aie pas à rougir devant . mon enfant !

Puis, allant déposer un baiser sur le front de Mathilde, qui regardait dans le vague se jouer les fantômes de son âme égarée :

— Elle, du moins, reprit-il, elle ne saura jamais dans quel opprobre je suis tombé. Pauvre femme! heureuse folle !

La table était dressée; sa fille l’y fit asseoir près de sa mère. Après le repas, qui fut de courte durée, tous trois se groupèrent devant la cheminée. Baltimore était toujours pensif; Mathilde rêvait; Thérèse avait le sourire sur les lèvres ; elle se souvenait. A plusieurs reprises, elle avait essayé de provoquer une causerie pour épancher ce quelle cachait dans son cœur; mais ses tentatives étaient demeurées vaines.

— Comme tu es triste ce soir, père? dit-elle en rapprochant doucement l’un de l’autre le front de Balti-

l’homme PE MINUIT

more et celui de Mathilde qu’elle réunit sous un baiser ; aussi triste que ma mère !

— Et toi, chère enfant, comme tu parais heureuse aujourd’hui ! lui dit Baltimore en s’efforçant cette fois de secouer ses secrètes impressions. Sans doute tu penses avec bonheur que nous abandonnons demain ces montagnes désolées !

Thérèse rougit, cacha dans son mouchoir sa tête blonde, et répondit d’un air câlin :

— Pas trop 1

Baltimore la regarda avec étonnement.

— Je croyais, reprit-il, que tu t’ennuyais dans ce triste Cirque de Qavarnie. C’est du moins ce que tu m’as répété cent fois.

— C’est vrai, mon père, et je ne mentais pas quand je parlais ainsi. Mais, je te l’avoue, je mentirais maintenant si je disais du mal des Pyrénées. Je les trouve... superbes.

— Et à quel phénomène doit-on cette conversion subite? Je n’y comprends rien, vraiment.

La jeune fille hésita ; puis elle répondit en souriant :

— A un panier de fraises, mon père, de jolies fraises que tu as trouvées excellentes tout à l’heure.

— Que dis-tu, mon enfant?

— Je dis que Catherine et moi nous avons eu l’idée d’aller cueillir des fraises dans la vallée d’Ossonne, et j’y ai rencontré miraculeusement...

— Achève.

— Tu ne me gronderas pas, père... bien sûr? C’est un si bon et si loyal jeune homme !... Et puis, ce n’est

pas ma faute si le hasard l’a replacé sur mes pas, et si je suis heureuse de l’avoir revu.

— Mais qui donc, Thérèse., qui donc?

— Léo de Villefleur .. Ne l’as-tu pas deviné? Il est en garnison dans les Pyrénées. Il m’aime toujours, toujours! et, maintenant qu’il m’a retrouvée, il a résolu de vaincre tous les obstacles qui s’opposeraient à notre union. Il nous rejoindra en Espagne pour te demander ma main.

Elle baissa les yeux avec une mutinerie charmante, et reprit :

— Est-ee que tu la lui refuseras, père?

Baltimore était loin de s’attendre à cette révélation.

Il ne sut d’abord que répondre, interrogea sa fille sur les particularités de son entrevue avec Léo, et, après avoir reconnu qu’il existait toujours entre les deux jeunes gensune forteet sérieuse passion, il réponditenfin :

— Si M. Léo de Villefleur vient nous rejoindre en Espagne, chère enfant, tu seras sa femme.

La jeune fille tressaillit de- joie ; des larmes de bonheur glissèrent doucement sur ses joues roses.

— Comme tu es bon ! dit-elle en inclinant sa jolie tête sur l’épaule de son père. Comme tu aimes ta fille! comme tu sais la faire heureuse l

— Oh ! oui, Thérèse, murmura Baltimore en la couvrant de caresses, oui, je t’aime du profond de mon âme! oui, ton bonheur est mon éternelle sollicitude! oui, pour toi je donnerais mon sang goutte à goutte... pour toi et pour ta mère, ajouta-t-il en soupirant.

Et les yeux du bandit, sublime d’amour paternel, roulaient des pleurs.

tes

l’homme de minuit

— Éeoute bien, continua-t-il avec une sorte d’exaltation : quoi qu’il arrive, ne méconnais jamais la tendresse et le dévouement de ton père! et si, par impossible, quelque événement le séparait de toi, ou le frappait dans sa fortune et son honneur, ne soit pa3 ingrate; mon enfant!... ne cesse pas de l’aimer, ô ma fille!...

— Jamais! jamais! répondit Thérèse en l’entourant de ses bras. Peux-tu me recommander cela! A quoi bon? Aucun malheur ne nous menace! Est-ce que tu doutes de mon cœur?

— Oh! non, non, Thérèse! mais, je ne sais pourquoi, je doute de l’avenir. ..

— Et moi j'espère en lui! dit-elle en pensant à Léo.

Tandis que le père et la fille se tenaient embrassés,

la folle s’était penchée vers eux, et remarquant que leurs yeux étaient humides :

— Vous pleurez, dit-elle d’une voix tendre et mélancolique. Pourquoi pleurez-vous? Les étoiles sourient au ciel ; le vent chante dans les montagnes ; au clair de lune, les sylphes voltigent avec un doux bruit d'ailes. Ne pleurez pas ! car les larmes attirent le malheur et assombrissent la vie ! Chante et souris, toi qui es jeune et belle ; chante et souris, toi qui es noble et bon ! Nous devons être heureux, carie bonheur en ce monde...

Elle suspendit sa phrase, et, changeant tont à coup de ton, elle s’écria avec un accent sinistre et désolé i

— Car le bonheur en ce monde, c’est l’honneur!

A ce mot, à cet accent inattendu, Baltimore frissonna des pieds à la tête. Il se leva brusquement, se promena d’un pas rapide dans la cabane et répéta avec agitation :

— L’honneur ! l’honneur !

l’hommb db minttxt

Il se tut en voyant sa fille le regarder et l’éeouter avec étonnement.

— Mais qu’as-tu donc, mon père? lui demanda-t-elle toute tremblante.

— Rien, enfant, presque rien... de lointains et pénibles souvenirs qui me reviennent à l'esprit. Et puis, en vérité, j’éprouve ce soir un malaise nerveux comme à l’approche d’un orage... Oh! rassure-toi, dans un instant tout cela sera dissipé.

A peine achevait-il ces mots, qu’un bruit du dehors le fit frissonner; il demeura immobile, le corps penché en avant, l'oreille tendue, le front soucieux.

— Il me semble, reprit-il, que j’entends des pas d’homme3 dans le Cirque? Seraient-ce Gil Biaritz et Ismaël Gantz. Mais non, c’est une rumeur sourde et confuse qui s’élève ! Qui donc peut venir en ce lieu à pareille heure?

Il sauta sur une carabine pendue à la muraille et s’assura qu’elle était chargée. Thérèse se réfugia auprès de sa mère.

— Qui va là? cria Baltimore en entendant le bruit se rapprocher.

Aucune voix ne répondit; mais presque aussitôt la porte vola en éclats, et des hussards firent irruption dans la cabane.

— Inigo Torreguy dit celui qui les commandait, tu es mon prisonnier!

— Pas encore, mon maître! répondit Baltimore en le eouchant en joue.

Mais il releva aussitôt sa carabine, et deux cris retentirent à la fois.

— Léo de Villefleur I

— Baltimore !

Les deux hommes demeurèrent comme pétrifiés, l'un manquant de résolution pour tuer l’amant de sa fille, l’autre n’ayant pas le courage de donner l’ordre d’arrêter le père de Thérèse. Profitant de ce moment d’irrésolution, quelques soldats se ruèrent sur le chef de brigands, le désarmèrent et saisirent les papiers qu’il portait sur lui.

— Plus de doute ! s’écria l’un d’eux après avoir pris connaissance de ces papiers, parmi lesquels se trouvait la dernière lettre d’Ismaël Gantz, d’une écriture dissimulée et sans signature, c’est bien Inigo Torreguy que nous tenons!

Il les remit à Léo, qui, malgré sa profonde stupeur, ne put se refuser à l’évidence. Il se sentit au cœur un déchirement horrible et faillit s’évanouir. Mais quelle ne fut pas la violence de sa douleur lorsque, en levant la tête, il aperçut devant ,lui Thérèse pâle comme un fantôme, effrayante de désespoir !

— Léo! Léo! dit-elle d’une voix frémissante, au nom du ciel, ne prolongez pas cette épouvantable méprise 1 Déclarez à vos soldats que vous connaissez mon père ! qu’il se nomme Horace Baltimore et non Inigo Torreguy ! Ordonnez-leur à tous de mettre chapeau bas devant l’homme qu’ils insultent! Et, si vous hésitez une minute, une seconde, Léo, je vous haïrai comme mon plus mortel ennemi !

Il y avait dans cette ardente indignation un tel accent de souffrance et de sincérité, qu’il n’était pas permis de douter un seul instant de l’innocence de Thérèse. Il était

l’homme de minuit

évident que Baltimore l’avait tenue dans l’ignorance de sa vio de meurtre et de brigandage, et, qu’en demandant la réhabilitation de son père, elle croyait réclamer un acte de haute et légitime réparation. Obligé de révéler un secret terrible et d’en frapper pour ainsi dire une jeune fille qu’il aimait, Léo était en proie à la plus affreuse perplexité. Il hésitait et détournait la tête avec abattement. Haletante, éperdue, Thérèse le somma de nouveau de s’expliquer. Il n’eut pas la force de prononcer une seule parole. De la main il lui montra Baltimore que l’on garrottait et dont l’attitude et la physionomie étaient toute une révélation; puis il lui donna la lettre anonyme d’Ismaël Gantz. En découvrant cet abîme ouvert sous ses pas, Thérèse eut le vertige, ses jambes se dérobèrent sous elle, et elle tomba à genoux en s'écriant d’une voix déchirante :

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! moi aussi, je deviens folle!

Elle se couvrit le visage de ses mains, et elle éclata en sanglots.

Devant cette immense désolation, les soldats se sentirent pénétrés de commisération et de respect. Ils gardèrent un religieux silence. Appuyé contre la muraille, Baltimore subissait, morne et muet, une horrible torture. En voyant sa fille s’affaisser sur elle-même, il s’élança pour la soutenir de ses mains liées; mais elle le repoussa doucement en lui disant :

— Laissez -moi, laissez-moi prier pour Inigo Torreguy!

Un soupir, arraché du fond de ses entrailles, s’échappa des lèvres de Baltimore.

l’homme de minuit

no

— Oui, prie pour moi, Thérèse! dit-il, et demande à Dieu la force de ne pas maudire ton père !

A ces mots, Thérèse se releva vivement, et, s'inclinant devant son père, elle reprit d’une voix étrangement solennelle :

— Je ne suis pas votre juge, je suis votre enfant!... Mon devoir n’est pas de vous condamner ou de vous absoudre, mais de me dévouer! Je saurai remplir mon devoir!

Se tournant alors vers Léo, elle le supplia de rendre la liberté à son père, promettant qu’il quitterait sur l’heure la France pour n’y plus jamais rentrer. Ses prières étaient si touchantes , ses serments si sacrés, qu’il fallait une énergie inflexible pour y résister.

— Je vous engage ma vie, Léo! disait-elle; simon père voulait jamais enfreindre la promesse que je fais en son nom, je me tuerais, et, pour revenir en France, il faudrait d’abord qu’il passât sur le cadavre de son enfant. Je le jure devant Dieu et devant vous!

Ce n’était plus une jeune fille timide et charmante, c’était une femme admirable de dévouement et d’énergie. Mais Léo se taisait. Le devoir parlait en lui plus haut que l’admiration et la pitié.

— Grâce! grâce! continua Thérèse en se tordant les mains de désespoir. A-U nom des sentiments que vous avez eus pour moi, soyez généreux, Léo! Livrer mon père à Injustice des hommes, c’est m’arracher le cœur! Hélas ! ma mère est folle ! Souffrirez-vous que mon père soit condamné? Ah! ne me faites pas deux fois orpheline ! ne me placez pas entre la folie et la mort, deux

l’homme DE MINUIT ni

tombeaux! Si vous n’ayez pas pitié de mon père, ayez du moins pitié de moi !

Elle saisit les mains de Léo et les inonda de larmes brûlantes. Les larmes achevèrent ce que les paroles avaient commencé ; elles enlevèrent le peu de courage qui restait encore au jeune officier. Comment abandonner à la honte éternelle, à l’éternelle douleur, une âme d’ange qui supplie, qui pleure... et qu’on aime en dépit des plus sombres fatalités?

— Vite! vite! partez, Thérèse! s’écria Léo avec une sorte d’égarement. Partez avec votre père, malgré la nuit, au hasard. Gagnez au plus tôt l’Espagne. Si vous retardiez votre départ d’une minute, d’une seconde, il ne serait plus temps!

Thérèse pouâsa un cri do joie, saisit sa mère par la main, se suspendit au bras de son père et les entraîna tous deux.

Mais M. de Villeflgur, Lucienne et leur guide, ôtaient sur le seuil de la cabane. Ils lui barrèrent le passage.

— Vous ne sortirez pas! dit le comte en armant deux pistolets. Je ne veux pas que mon fils se déshonore.

Lucienne avait raconté à son oncle sa rencontre dans le Cirque de Gavarnie ; elle lui avait fait part de sa certitude que Baltimore était le même qu’Ihigo Torreguy. Aussi M. de Villeileur n’avait-il pu résister au désir de revoir le bandit insolent qui avait osé ambitionner une alliance avec lui et de jouir de la confusion de son fils, amoureux de la fille d’un brigand pour laquelle il avait jusque-là repoussé la main de Lucienne. Ne prenant conseil que de sa passion ardente et vindicative, Lucienne, brûlant d’humilier Léo, avait voulu suivre M. de Villefleur. Tous deux, accompagnés de leur guide, qui avait pris part à cette expédition en espionnant Inigo Torreguy, s’étaient rendus au Cirque de Gavarnie. A leur apparition, Baltimore et Thérèse s’arrêtèrent stupéfaits. Mathilde tressaillit. Le bandit allait se ruer sur le comte pour se frayer un passage; mais Léo fit aussitôt signe à ses soldats de ressaisir Baltimore. On lui lia les mains et les pieds et on l’adossa contre la muraille de la cabane. Thérèse était retombée à genoux,

tandis que sa mère, les yeux hagards et comme frappée de terreur, s’était réfugiée sous le vaste manteau de la cheminée. Dans le brusque mouvement de cette nouvelle arrestation, la lampe qui brûlait sur la table de bois avait été renversée et s’était brisée. Les lueurs vacillantes du foyer éclairaient seules cet étrange tableau. Quelques hussards portaient des fascines; ils y mirent le feu. Aux clartés rougeâtres que projetèrent ces torches, M. de Villefleur s’avança vers son fils et lui dit d’un ton sévère :

— Il paraît que je suis arrivé à temps, monsieur. Vous laissiez fuir le plus redoutable bandit des Pyrénées ! Que signifie cela? Y aviez-vous bien réfléchi? Qu’eussent pensé de vous vos chefs? Qu’eût dit de vous la France entière? Ah ! cette inqualifiable conduite, je vous le répète, c’était votre déshonneur ! Ne lavez-vous pas compris?

— Mon père 1

— Pas d’excuses, monsieur! Si j’étais votre colonel, je vous ferais conduire en prison.

Puis il alla se placer devant Baltimore, sur qui il fixa un regard ironique que celui-ci soutint avec énergie.

— Mais je ne me trompe pas! reprit le comte en feignant la surprise ; vous êtes l’homme qui, un jour, à Paris, s’est permis de me demander une réparation, c’està-dire le mariage de mon fils et de votre fille. Vive Dieu ! vous êtes bien le plus audacieux coquin qui se soit jamais vu !

Baltimore ne répondit pas; il resta calme et dédaigneux. S’adressant de nouveau à Léo, M. de Villefleur continua :

in.

l’homme de minuit

— Je m’explique maintenant, monsieur, votre indigne faiblesse; mais je ne saurais l’excuser davantage. Un Inigo Torreguy, fùt-il le père d’un ange, ne mérite aucune pitié! Mais, en vérité, peut-on croire aux anges qui ont un tel père? Les loups n'ont jamais que des louveteaux, soyez-en sûr.

A cette injure lancée à sa tille, Baltimore se roidit violemment comme pour .briser ses liens et s’écria ;

— Misérable! crache-moi au visage si tu veux! mai» n’insulte pas mon enfant! tu n’es qu’un lèche!

Cette indignation paternelle émut légèrement le comte. Il reprit en ricanant ;

— C’est bien, monsieur! Je sais ce que je dois de déférence et de respect aux femmes, et même à la fille d’un bandit. Au reste, qu’elle soit un ange ou un démon, je m’en soucie peu. Je ne puis que la plaindre d’avoir un père tel que vous!

— Vous avez raison de la plaindre, monsieur le comte, répondit froidement Baltimore; cependant croyez-moi, gardez une partie de votre compassion pour un autre qui ne la mérite pas moins.

— Que signifie cela?

— Cela signifie, comte, que vous avez un fils, un noble jeune homme, digne d’un plus noble père ; car si la vertu est parfois fille du crime, l’honneur est souvent fils du vice et de l’improbité.

M. de Villefieur fit un mouvement comme s’il venait d’être piqué par une vipère.

— Du venin! dit-il avec mépris, du venin d’inigo Torreguy ! Allons donc," bavez tant qu’il vous plaira, vous ne pouvez m’atteindre et me salir !

l’hommb de minuit

Comme il Be retournait avec dignité, il vit à Ses pieds Thérèse qui , éplorée , frémissante , à demi morte , essayait de le fléchir. Mais tout ce que le désespoir lui inspira de touchantes paroles et de sublimes élans vint échouer contre la fermeté calculée du comte.

— Je suis désolé, mademoiselle, dit-il, d’être obligé de repousser vos supplications. Un soldat ne doit connaître que son devoir, et mon fils est soldat. S’il oublie de le remplir, c’est à moi, son père, de l’y contraindre. N’insistez pas, c’est inutile 1

Haletante et brisée, Thérèse laissait retomber sa tête sur ses genoux, lorsqu’une pensée soudaine la lui fit relever. Elle se traîna vers Lucienne, et d’une voix déchirante :

— Vous, si bonne et si belle, suppliait-elle, vous qui avez une âme de jeune fille pour compatir et vous dévouer, oh ! ne me repoussez pas 1 ne m'abandonnez pas I Si je ne suis pas digne de votre amitié, je suis du moins digne encore de votre compassion. Par pitié ! mettez-vous à genoux près de moi ! mêlez vos larmes à

mes larmes ! et prions ensemble, prions avec ferveur,

— non pas Dieu, mais ces hommes qui nous entourent,

— de prendre en miséricorde mon infortune et mes douleurs, et de me rendre la vie en me rendant mou père !

A ces accents, qui s’échappaient comme des sanglots de la poitrine de Thérèse, Lucienne sentit son cœur profondément remué. Elle était sur le point d’intercéder en faveur de la pauvre enfant ; mais, jetant les yeux sur Léo, elle remarqua qu’il avait les paupières humides et qu’il contemplait Thérèse avec une ineffable expres-

l’homme de minuit

sion de douleur et de commisération. Soudain se transforma la nature de ses sentiments, et ce fut avec une froideur glaciale qu’elle répondit :

— Je prends part à vos peines, mademoiselle, et je voudrais faire quelque chose pour vous; mais ma conscience se refuse absolument à sauver Inigo Torreguy. Ce serait un crime de lèse-humanité.

Thérèse s'affaissa sur elle-même, morne et découragée.

— Vous aussi! murmura-t-elle, vous me repoussez? Ah ! je le vois, mon malheur est irrévocable !

— Que ne vous adressez-vous de nouveau à M. Léo de Yillefleur ? lui dit Lucienne avec amertume. 11 vous aime tant encore !

L’àcreté de ces paroles ranima Thérèse. Une inspiration subite illumina son esprit.

— Comme vous dites cela singulièrement, mademoiselle ! observa-t-elle. Cet amour vous blesserait-il donc? Tenez, reprit-elle avec force, vous êtes jalouse, et c’est vous qui avez livré mon père !

Lucienne pâlit.

— En ce cas, répondit-elle sèchement, j’aurais rendu un véritable service à ce pays.

— Un service ! répéta Thérèse ; un service ! mais à quel prix ! Au prix de l’hospitalité méconnue et de la confiance trahie !

Léo parut stupéfait.

— Oui ! reprit Thérèse avec un geste de souverain mépris, cette noble jeune fille me doit de la reconnaissance et elle s’acquitte par une lâcheté.

— Est-ce vrai, Lucienne ? demanda le jeune officier tout haletant.

l’homme de minuit ITT

En dépit d’elle-même, Lucienne rougit ; ses yeux se baissèrent sous le regard qui l’interrogeait ; elle ne répondit pas.

— Ah ! s’écria Léo désespéré, tout cela est sinistre et odieux !

Ces mots énergiques frappèrent sur la conscience de Lucienne comme un marteau d’airain sur un timbre sonore. Ils y éveillèrent vaguement la voix de ses remords assoupis. M. de Villefleur devina l’émotion de sa nièce et se hâta d’intervenir pour la tirer d’embarras.

— Eh bien ! Léo, dit-il à son fils, que faisons-nous ici maintenant, et pourquoi n’emmènes-tu pas ton prisonnier à Grèdre? Qu’avons-nous besoin d’écouter les prières et les injures de cette petite que le chagrin rend folle ?

Il achevait à peine, lorsqu’il sentit une main se poser sur son épaule, lorsqu’il entendit une voix sombre et navrante dire :

— Folle ! Qui parle de folle ? N’es1>ce pas le démon qui flétrit le cœur et bouleverse la raison ?

Le comte se retourna vivement. Il frissonna et recula d’un pa3 en se trouvant face à face avec une femme à la pâleur livide, aux yeux hagards, à la maigreur de spectre. Le reflet des torches donnait à cette apparition une couleur fantastique vraiment effrayante. Cette subite apparition frappa aussi Léo d’étonnement et de stupeur. Il reconnut la pauvre insensée qui, à Paris, dans le jardin de Thérèse, lui avait causé, par ses cris désespérés, une frayeur presque superstitieuse, et il se demanda si cette femme, en croyant le reconnaître.

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avait été le jouet d’une illusion fortuite, ou si elle n’avait pas été trompée par sa ressemblance avec M. de Villefleur.

— Que me voulez-vous ? demanda le comte d’une voix, altérée.

Mathilde ne répondit pas ; ello. arracha une torche des mains d’un soldat, puis elle examina les traits du comte avec une fixité et une profondeur de regard qui terrifièrent celui-ci.

— Que me veux-tu, femme? rpprit-il avec un trouble qui croissait visiblement.

La folle garda encore le silence. Elle marcha sur lui en lui portant au visage la lueur de sa torche, tandis que, l’air effaré, les mains crispées, le corps chancelant, le comte reculait pas à pas devant cette femme.

Une sorte d’épouvante serrait le cœur des assistants.

— Mais que veux-tu donc, fantôme ? s’écria le comte d’une voix strangulée.

La folle poussa un cri terrible et tomba à la renverse en proférant :

— Lui !... c’est lui !... l’homme de minuit !...

A cette exclamation, Baltimore bondit sous ses liens en poussant un rugissement de fureur. Le comte de Villefleur était atterré ; de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front. La violence de son émotion était telle, qu’il ne savait plus ni ce qd’il faisait ni ce qu’il disait. On l’eût cru frappé de vertige et de folie.

— Calmez-vous, mon père, lui dit Léo, étrangement surpris de ce qu'il voyait. Cette femme n’a pas la con science de ses actions, elle est insensée !

— Insensée ! répéta M, de Villefleur en faisant de

l’homme de minuit

visibles efforts pour ressaisir sa présence d’esprit. En effet, elle est insensée !... Mais je ne sais pourquoi sa vue me cause un mal affreux ! Je ne veux pas assister plus longtemps à ce lugubre spectacle. Ce spectre qui s’acharne contre moi m’épouvante en dépit de moiméme !... Venqz, Lucienne ! venez ! Fuyons ce repaire du brigandage et de la démence !

Et, suivi de sa nièce et de son guide, il se précipita hors de la cabane.

— O mon Dieu ! mon Dieu ! proféra Baltimore avec énergie et ferveur ; s’il échappe à ma vengeance, faites qu’il n’échappe pas du moins à votre justice !

Sur l'ordre de Léo, on releva Mathilde, on la transporta dans une pièce voisine, où Thérèse et Catherine s’efforcèrent de la rappeler à la vie. Quand l’émotion causée par cette terrible scène se fut calmée, Léo délibéra sur le parti qu’il devait prendre. Devait-il conduire immédiatement Baltimore à Gèdre? Ne courrait-il pas risque, au milieu des ténèbres de la nuit et des périls de la montagne, de tomber dans une embuscade ? N’était-il pas prudent d’attendre le jour en faisant bonne garde autour du prisonnier? Léo était encore dans 'l’indécision, quand un soldat, placé en sentinelle à la porte de la cabane, entra en poussant devant lui Ismaël Gantz.

— Capitaine, dit le soldat, voici un homme que j’ai surpris rôdant aux alentours ; il n’était pas seul ; un autre a pris la fuite.

Léo reconnut le juif et lui demanda ce qu’il faisait à pareille heure dans le Cirque de Gavarnie. Après avoir toussé à fendre le cœur, Ismaël, qui avait rencontré

l’homme de minuit

Jean Guérin et appris de lui ce qui s’était passé à la Roche-Noire, répondit :

— J’accompagnais don Balthazar jusqu’au premier relais de la frontière espagnole, lorsque nous avons été attaqués par des brigands. Notre escorte a succombé. Dans ma frayeur, j’ai pris la fuite, et depuis ce moment j’erre àl’aventure dans la montagne. Le hasard a dirigé mes pas de ce côté.

Ce mensonge fut débité avec un accent de vérité qui imposa à Léo.

— Quoi ! dit-il, don Balthazar a été attaqué ?

— Et dévalisé d’un million, mon cher monsieur; c’est affreux !

— Mais sa vie?...

• — Je n’ai pas eu le courage d’attendre le dénoûment de cette terrible aventure ; je crois cependant qu’on lui a permis de continuer son chemin, puisque les bandits n'ont pas même essayé de m’arrêter dans ma fuite, ce qui leur eût été très-facile.

— Quel est l’homme qui s’est enfui quand on vous arrêtait ? reprit Léo.

— Gil Biaritz, cher monsieur. Je l’ai rencontré à l’entrée du Cirque ; il était fort agité. A vrai dire, je le soupçonne d’être de connivence avec les brigands.

— C’est pourtant vous, maître Ismaël, qui nous l’avez recommandé, si je ne me trompe.

— Eh ! mon Dieu ! quel est celui de nous que ne trompent jamais les apparences ? Ce Gil Biaritz a l’air 8i honnête, si franc !...

Le jeune officier, qui avait souvent vu Ismaël à Paris,

L’HOMMK UE MINUIT 1^1

chez son père, ne crut pas devoir pousser plus loin ses investigations.

— Réjouissez-vous, maitre Ismaël, dit-il en indiquant du doigt le sol où Baltimore, accablé de son impuissance et de sa douleur, venait de s’étendre, nous tenons Inigô Torreguy ; le voici :

— Juste ciel! s’écria le juif, qui du premier coup d’œil qu’il avait jeté dans la cabane avait parfaitement vu le bandit. Est-ce possible? Quel heureux événement! quelle action d’éclat! Jeune homme, voilà qui mérite la croix d’honneur !

— Yous voyez, répondit Léo en lui tournant le dos, qu’il n’est pas aussi effrayant que vous vouliez bien nous le peindre.

Puis, s’adressant à ses soldats :

— Mes amis, dit-il, ce que l’on vient de m’apprendre me décide à passer la nuit ici. Les bandits sont en campagne, il serait à craindre qu’ils ne nous assaillissent au passage de quelque défilé. Le jour, je redouterais peu leurs embûches. Nous serons mieux ici pour résister à une attaque nocturne. Cette cabane nous servira de forteresse.

Il prit alors ses dispositions de défense, fit barricader les portes, plaça à chaque fenêtre un piquet de soldats, la carabine chargée. Après quoi il passa dansla chambre où Thérèse et Catherine, penchées sur le corps de la folle, faisaient de vains efforts pour ranimer ses sens.

Confiants dans les mesures ordonnées par leur capitaine, les hussards, certains qu’Inigo Torreguy ne pouvait leur échapper, fumaient, et ne donnaient qu’une attention distraite au prisonnier qu’ils étaient charges

rte surveiller. Ismaël se promenait dans la cabane, échangeant de rapides regards d’intelligence avec Baltimore. Plusieurs fois il s’était arrêté au fond de la pièce; il avait appuyé sa main sur une petite plaque de fer inérustée comme une serrure dans la muraille, et avait paru satisfait. Puis, s’étant rapproché de Baltimore, il avait laissé furtivement tomber un couteau ouvert près de lui. Le couteau, en tombant, produisit un bruit sec qui attira l’attention de quelques hussards.

— Qu’est-ce que cela? demanda l’un d'eux en jetant un regard investigateur sur le prisonnier, acoroupi sur son séant.

— Ce n’est rien, répondit vivement Ismaël Gantz, c’est moi qui viens de laisser tomber une clef.

Il se baissa aussitôt et feignit de ramasser un objet a ses pieds.

Puis il se plaça de telle sorte qu’il dérobait presque entièrement le prisonnier à la vue de ses gardiens. De ses mains liées, celui-ci saisit le couteau, et l’assujettit entre ses genoux de manière que le tranchant restât à découvert. Il appuya dessus les cordes qui garrottaient ses poignets, et. les scia adroitement; en un instant, ses mains furent dégagées. Il allait couper les liens qui attachaient ses pieds, lorsque Léo parut.

Léo était triste et pâle; il venait de résister à de nouvelles supplications de Thérèse. Il fit l’inspection de ses soldats; puis il s’arrêta devant Baltimore qui, pour les cachër, pencha sa poitrine sur ses mains devenues libres. Léo le considéra d’un air pensif, et, le croyant accablé sous le poids de la douleur et du remords, il ne voulut pas le troubler. A peine s’était-il

l’homme de minuit 1N3

éloigné de quelques pas, lorsque le bandit, tranchant le reste de ses liens en deux coups de couteau, s’élança d’un bond à l'extrémité de la cabane et s’écria :

— Adieu ! monsieur Léo de Villeileur ! j’ai un terrible compte à régler avec votre père !

Les soldats voulurent se jeter sur lui. Au même instant, Ismaël appuya sa main sur la plaque de fer. Le sol s’entr’ouvrit sous Baltimore qui disparut. Les hussards s’arrêtèrent stupéfaits sur les bords d’une trappe, hésitant à suivre le bandit dans cette voie souterraine.

— C’est cet homme, j’en suis sûr, qui a aidé Torreguy à fuir! s’écria l’un d’eux en montrant le juif que secouait affreusement une violente quinte de toux.

— Qu’on le garde à vue ! dit Léo.

Et il se précipita dans le gouffre, une torche à la main. Encouragés par son exemple, une partie de ses hussards le suivirent. Ils se trouvèrent sous une voûte ayant à peine la hauteur d’un homme. Mais cette voûte s’élevait au delà de quelques pas, tandis que le sol s’abaissait par une pente légèrement inclinée. Léo et sa suite parcoururent alors une vaste galerie remplie de belles colonnes schisteuses, magnifiquement décorée à la voûte et aux parois. Les stalactites calcaires qüi les recouvraient affectaient toutes les formes. C’étaient de riches tentures, des tapisseries ondoyantes, des culs-delampe, des pavillons chinois, des candélabres antiques. L'art et le goût semblaient avoir présidé aux fantaisies superbes de cette crypte pyrénéenne. Mais qu’importaient à Léo les magnificences de ce palais creusé dans la profondeur du sol? Il ne donna pas même un coup d’œil à ces mystérieuses splendeurs de la nature, par-

l’homme DK MINUIT

courant les grottes en tous sens, fouillantjusqu'aux plus petits replis de cet immense repaire. Malheureusement, ses recherches étaient vaines, et il fut contraint de revenir sur ses pas sans avoir ressaisi son prisonnier. Pendant ce temps, Baltimore, par des grottes qui serpentaient dans les flancs de la montagne et dont il connaissait les détours, était sorti des entrailles de la terre. Au point du jour, il avait pris le chemin de Cauterets, et il s’était audacieusement présenté à la demeure du comte de Villefleur, comme huit heures sonnaient.

— M. le comte vient de partir pour Paris, lui répondit un domestique.

— Trop tard! proféra Baltimore avec rage. Oh ! c’est égal! le misérable ne m’échappera pas!

Dans les flancs de Vignemale, non loin de la Roche- Noire, il existe une vaste caverne dontl’entrée est masquée par un bloc de granit qu’une vigoureuse impulsion fait mouvoir sur un secret pivot de fer. De gigantesques débris de rochers, de profonds abîmes sur lesquels sont jetés, en guise de ponts, des sapins dépouillés de leurs branches, en défendent les abords à tous ceux qui ne sont pas doués de l’agilité des isards et des contrebandiers. C’est dans cet antre mystérieux qu’avaient coutume de se réunir, pour recevoir les ordres du chef, pour se préparer à une expédition ou pour partager le butin, tous les trabucaires, tous les bandits qui exploitaient la montagne. A diverses reprises, la police de France et celle d’Espagne avaient tenté de surprendre au fond de leur tanière ces loups-cerviers qui infestaient les 'ports ou chemins de communication entre les deux royaumes. Mais, soit que les informations eussent été inexactes, soit que les obstacles eussent paru infran-

chissables, cette chasse aventureuse n’avait jamais eu le résultat qu’on en attendait, et le terrible gîte n’avait pu être encore découvert ou forcé.

Le lendemain do l’attaque qui avait coûté un million à don Balthazar Higuierro, et la vie à son escorte, de bon matin, la caverne du Yignemale se remplissait de bandits basques et catalans, prévenus par un avis secret et accourus des deux versants des Pyrénées. Accroupis sur le sol recouvert d’une croûte de spath calcaire, au pied de piliers bas et trapus qui soutenaient la voûte, les uns jouaient aux cartes, les autres vidaient leurs gourdes pleines, en attendant l’arrivée d’Inigo Torreguy et le partage promis. Des chandelles de résine projetaient de rouges et sinistres lueurs sur les murailles, où pendaient des carabines, des tromblons et des poignards, ainsi que sur les physionomies, qui étaient empreintes de violence et de cupidité. Le calme lugubre de cette assemblée, troublé seulement, à intervalles, par l’entrée bruyante d’un nouveau venu ou les sourds blasphèmes d’un joueur trahi par le sort, ne fut pas de longue durée. Bientôt de vagues rumeurs, trahissant l’impatience et le mécontentement, coururent de groupe en groupe; bruits précurseurs d’un orage tout près d’éclater. Le chef n’arrivait pas : Que signifiait ce retard? Ce n’était pas seulement par son courage indomptable qu’il avait fondé son empire sur scs compagnons, c’était aussi par la stricte observation de tous ses devoirs. Quelle impérieuse raison l’empêchait donc cette fois, comme toujours, d’être le premier au rendez-vous? Dans des circonstances ordinaires, cette absence n’eût pas même été remarquée; mais il.s’agis-

sait d’un trésor à partager, et chaque minute était un siècle pour toutes ce3 âmes avides et méfiantes. Les cartes et les gourdes avaient été rejetées au loin, et les bandits marchaient avec agitation, gesticulant, jurant, hurlant. Par instants ils se ruaient, comme s’ils eussent voulu l’enfoncer, sur une porte en plein chêne pratiquée au fond de la caverne et portant cette inscription : Palais Torreguy. Mais ils se contentaient de s'assurer qu’elle était solidement fermée, et s'en éloignaient aussitôt avec un redoublement d’impatience et de colère.

Comme pour mettre le comble à cette exaspération, le timbre d’une pendule invisible se fit entendre. Un profond silence s’établit, les respirations demeurèrent suspendues, et l’on compta lentement douze vibrations.

, Une effroyable clameur, coup de tonnerre à faire crouler la montagne, répondit au dernier tintement de midi; puis quelques brigands crièrent à la trahison. Plus- hardi que les autres, l’un d’eux osa nettement avancer qu’Inigo Torreguy avait sans doute pris la fuite en emportant le million, et qu’ils étaient touâ volés comme d’honnêtes banquiers de Bilbao. De toutes les passions, la cupidité est la plus prompte à s’alarmer. Cette accusation, qui traduisait fidèlement le soupçon général, fit courir un frisson glacé dans toutes les veines et provoqua une nouvelle et formidable explosion. Assis à l’écart, et jouant aux dés, Jean Guérin n’avait pas paru jusque-là remarquer tout ce mouvement et tout ce bruit. L’accusation lancée contre Baltimore le fit tout à coup bondir et tomber au milieu du groupe d’où elle éta'it partie.

— Mille diables! s’écria-t-il d’une voix moitié irritée,

moitié goguenarde, qui est-ce qui s’est permis d’articuler que le chef a pris la route des Grandes Indes avec le magot? Qu’il se nomme, le joli cœur... il ne saurait trop se faire connaître 1

Cette interpellation demeura sans réponse.

— Eh quoi! pas d’éditeur responsable? reprit-il. Ma foi, tant pis!... c’est ajouter une lâcheté à une calomnie ! Deux petitesses !

Et déjà Jean Guérin retournait, en ricanant, reprendre sa partie de dés, satisfait d’avoir ainsi vengé Baltimore, qui lui inspirait une confiance et un dévouement sans bornes. Mais il revint aussitôt sur ses pas, en entendant proférer ces mots, avec un rauque accent espagnol :

— Caramba ! est-ce qu’il croit nous effrayer, ce mou- . cheron ? Eh bien ! c’est moi qui ai parlé ! J’ai dit ce que j’ai dit. Voilà !

Et un Catalan d’une taille gigantesque sortit de la foule, croisa les bras sur sa poitrine et regarda Jean Guérin d’un air provocateur.

— Ah! c’est toi, don Pedro-Iago-Felipe-Alvarès- César Rinconete, toi dont la langue de vipère est plus longue que la kyrielle de tes noms, et plus effilée que la lame de ton poignard...

— C’est moi-méme... Après?

— Après comme avant, comme toujours, don Rinconete, je m’empresse de te le renarrer, tu n’es qu’un lâche calomniateur! un misérable coquin !... un gendarme déguisé!...

Sans en être fort ému, l’Espagnol avait essuyé le feu des deux premières injures, mais la troisième le rendit

l’homme de minuit

subitement furieux. Être un lâche calomniateur, un misérable coquin, rien de mieux; on n’est pas brigand pour professer toutes les vertus théologales. Mais être appelé gendarme déguisé, cela passait évidemment la permission ; aussi Rinconete, dans un élan d’indignation, se rua-t-il, le poignard levé, sur Jean Guérin. Celui-ci; avec une expression de malice. intraduisible, Recula de quelques pas, se ramassa comme une couleuvre et roula dans les jambes de son adversaire, qui trébucha et tomba rudement sur le sol. Un rire homérique accueillit cette grotesque lutte, et les bravos saluèrent le rusé lutteur. La hontp au front et l’écume à la bouche, l’Espagnol se releva; il poursuivit Jean Guérin et l’accula dans ud angle de la caverne avant qu’il eût eu le temps de décrocher une arme pour se défendre.

Le pauvre diable allait vraisemblablement être cloué à la muraille comme une chauve-souris, lorsqu’une main d’une force extraordinaire saisit le poignet de Rinconete, qui, en se retournant, se trouva en face de Gil Biaritz.

— Eh bien ! dit brusquement celui-ci, les loups se dévorent entre eux ! C’est bien le moment,, vrai Dieu !

L’Espagnol essaya de dégager son poignet. Si vigoureux qu’il fût, il n’y put parvenir. Les doigts de Gil Biaritz étaient autant de crampons de fer qu’on ne des*serrait pas aisément.

— Par tous les diables! lâche-moi, s’écria Rinconete, et ne te mêle pas de mes affaires.

— De quoi s’agit-il? demanda Biaritz.

Soit qu’il ne se souciât pas de répéter une aecusation qui, en arrivant jusqu’à l’oreille du chef, pouvait mettre

sa vie en danger, soit qu’il redoutât la colère de Gil Biaritz, dont tous les bandits connaissaient l’attachement et le respect pour Baltimore, l’Espagnol garda prudemment le silence, Jean Guérin se chargea d’expliquer le motif de la querelle, en rapportant textuellement les paroles du Catalan, Cette accusation produisit sur Gil Biaritz un effet terrible. Son visage se contracta, ses yeux s'injectèrent de sang; il 6ecoua violemment l’Espagnol.

— Tu as osé dire cela du chef, misérable? s’écriat-il.

— Mille tonnerres! pourquoi est-il abgent? Pourquoi?

— Oui, pourquoi? répéta la bande en formant le cercle autour des interlocuteurs.

Gil Biaritz promena sur ses compagnons un regard hautain et menaçant; puis il répondit d’une voix altérée :

— Parce que des soldats l’ont pris et arrêté dans ma cabane ; parce qu’à l’heure où je vous parle, il a sans doute été jeté en prison.

La sensation causée par cette nouvelle inattonduo fut tumultueuse et violente.' Un cri de vengeance, répercuté par tous les échos du souterrain, éclata comme la foudre. Quand le silence se fut rétabli, Jean Guérin demanda à son compagnon comment il avait appris co malheur.

— Je guidais Ismaël Gantz, lorsqu’en entrant dans lo Cirque de Gavarnie, je vis ma cabane envahie par des hussards, et j’entendis ces mots : « Enfin nous le tenons, le Torreguy ! » Presque aussitôt, le juif et moi, nous

l’hommf. de minuit

fûmes aperçus et poursuivis, et je n’eus que le temps de m’enfoncer clans la montagne, tandis qu’Ismaël Gantz restait au pouvoir de l’ennemi.

— Et tu n’as pas cherché à réunir quelques compagnons pour tenter de délivrer le chef? reprit Jean Guérin avec véhémence.

— En peux-tu douter, petit? Malheureusement il faisait nuitsombre ; j’ai glissé suri Escarpement d’ün ravin et j’ai roulé jusqu’au fond. J’en ai été quitte pour la peur et quelques contusions. Mais ce n’est qu’après de longs efforts que j’ai pu me tirer de cette maudite crevasse. Dieu merci, du moins j’arrive à. temps pour détruire de misérables soupçons et pour renfoncer les paroles de Rinconete dans sa gorge.

Profitant d’un moment où, tout entier à son récit, Gil Biaritz avait laissé se détendre les muscles de sa main, l'Espagnol, par un brusque mouvement, avait dégagé son poignet.

— Et le million ? grommela-t-il en haussant les épaules, est-ce qu’il est prisonnier aussi ? Où est-il?

— Je n’en sais rien, mauvais chien !

— Comme ça, pas un liard à partager ! Banqueroute générale ! banqueroute frauduleuse, peut-être I

— Pas tout à fait, Rinconete; il te revient quelque chose, et nous allons régler ça ensemble !

Et Gil Biaritz saisit l’Espagnol à la poitrine. Une lutte s’engagea entre eux, lutte terrible, dont l’issue ne fut pas longtemps douteuse. Rinconete voulut se servir de son poignard; mais son robuste adversaire le lui arracha violemment et le rejeta avec dédain. Puis, par un effort surhumain, il l’enleva de terre, lui plia les reins

l’homme de minuit

et commença de lui serrer la gorge entre ses doigts comme entre les dents d’un étau.

— Oh I la laide figure! s’écria Jean Guérin en contemplant les contorsions du visage de l’Espagnol ; si on ne dirait pas le diable dans un bénitier !

— Repens-toi ! proférait Biaritz.

Rineonete était orgueilleux comme un hidalgo et têtu comme un mulet d'Espagne; il ne répondit pas.

— Te repentiras-tu?

— Non ! non ! répondit le patient avec énergie.

Exaspéré, Gil Biaritz incrusta si profondément ses

ongles dans le cou de Rineonete, que le visage du misérable se marbra de teintes violettes et que le râle de la strangulation sortit rauque et strident de sa gorge.

— Fils du démon! s’écria le montagnard, tu n’accuseras plus Torreguy de nous voler ! Meurs!

Une minute encore, et c’en était fait : le bandit expirait étouffé. Une intervention soudaine le sauva.

— Assez ! Biaritz ! assez! dit une voix impérative qui fit tressaillir toute la bande, tranquillement occupée à regarder le spectacle de cette agonie.

Tous se retournèrent aussitôt, et deux cris de joie retentirent avec un admirable ensemble : ■

— Le chef! le chef!

Baltimore traversa la foule qui s’ouvrait respectueusement devant lui, et arracha des mains du montagnard le malheureux Espagnol, qui alla tomber à demi mort au pied d’un pilier.

— Le misérable est assez puni ! reprit-il affectueusement en s’adressant à Gil Biaritz; merci, mon cherathlète ! merci !

l’homme de mincit

Puis il raconta comment il avait été arrêté, et comment il s’était évadé.

— C’est, à Ismaël Gantz, ajouta-t-il, que je dois mon salut. Il m’a payé une vieille dette de reconnaissance.

— Vive Torreguy ! vive Ismaël Gantz! hurlèrent les bandits.

— Vive Ismaël Gantz! répéta Jean Guérin. Fiezvous donc à la mine! reprit-il : le vieux juif me semblait aussi avare de dévouement que d’argent.

— Pauvre Ismaël! dit Baltimore, il a risqué pour

moi sa liberté et sa vie. J'ignore quel est son sort, ainsi que celui de ma femme et de ma fille que j’ai laissées à la chaumière de Biaritz. Amis, il faut me suivre au Cirque de Gavarnie ! .

— Partons! répondirent les bandits avec élan.

— Dans un instant, mes braves! Je veux d’abord m’acquitter du devoir pour l’accomplissement duquel je vous ai réunis: je veux partager notre riche butin.

Un hourra d'allégresse accueillit ces paroles.

— Eh bien, dit Jean Guérin à Rinconete, qui commençait à respirer librement, tu entends, cher ami? Voilà de quoi rétablir la circulation de ton gosier, si on ue te retranche pas la ration comme tu le mérites si bien , affreux hibou!

L’Espagnol poussa un grognement sourd, mystérieux accord plein de satisfaction, d’anxiété et de rancune. En ce moment, Baltimore pénétrait dans le palais Torreguy et revenait bientôt avec le coffre-fort de don Bal thazar Higuierro. En un clin d’œil, billets de banque et doublons d’Espagne tombaient épars sur une table dre>-

sée pour les recevoir. Gil Biaritz recevait l’ordre dé procéder à la répartition.

— L’association compte cent et un membres, reprenait Baltimore. Comme chef, le quart me revient de droit; soit deux cent cinquante mille francs. C’est donc sept cent cinquante mille francs à partager, c'est-à-dire sept mille cinq cents francs pour chacun. Que la part des absents soit fidèlement réservée, et dépéchons!

— Est-ce que Rinconeto compte? demanda malicieusement Jean Guérin.

Baltimore répondit par un geste de souverain mépris et de consentement.

L’opération s’accomplit avec une régularité et une promptitude qui eussent fait honneur à une bonne maison de banque. Après avoir remis le coffre en lieu de sûreté, Baltimore décrocha d’une panoplie une carabine, deux pistolets, un poignard, et revint vers ses compagnons.

— Amis! s’écria-t-il, armez-vous jusqu’aux dents! Dans l’attente de mon retour, l’ennemi est peut-être embusqué autour de la cabane de Biaritz 1 Alors, je compte sur vous pour l’écraser, car il me faut ma femme et ma fille!

— En avant! s’écrièrent-ils, et mort à l’ennemi!

Et, comme une légion de démons, ils so précipitèrent à travers le Yignemale, sans être arrêtés par les précipices qu’ils rencontraient, ni par les amas de neige qui menaçaient de s’écrouler sur leurs têtes. Ils arrivèrent bientôt au Cirque de Gavarnie. Baltimore lança quelques éclaireurs. Ceux-ci, après avoir parcouru le Cirque, fouillé les ravins et sondé les rochers, revinrent dire au

l’homme de minuit

chef qu’aucune surprise n'était à redouter. Il fit alors occuper les issues, donna quelques ordres pour qu’à la première alerte toute la bande se réunît sur un point inexpugnable; puis, accompagné de Gil Biaritz, il se dirigea vers la chaumière, où rien ne révélait le mouvement et la vie. Jusque-là, la pensée de sa femmo et de sa fille n’avait éveillé en lui aucune inquiétude sérieuse. Il savait qu’elles étaient sous la protection d’un noble cœur. Mais, sur le point de les rejoindre, une vague inquiétude s’empara de son esprit, et ce fut avec un tremblement nerveux qu’il heurta à la porte. Après quelques minutes seulement, cette porte s’ouvrit, et Catherine, pâle, les yeux noyés de larmes, parut.

— Et Mathilde? et Thérèse? demanda-t-il en frémissant, où Bont- elles?

Catherine hocha douloureusement la tète, et répondit qu’elles étaient dans la seconde chambre de la chaumière.

— Pourquoi cet air désolé? reprit-il avec véhémence. Avez- vous quelque funeste nouvelle à m’apprendre?

— Hélas! oui. Madame est, comme toujours, insensible à tout ce qui se passe autour d’elle ; mais mademoiselle...

— Ma fille! dit Baltimore en frissonnant; eh bien?

— Mademoiselle Thérèse est malade; elle a la fièvre, le délire.

— Ma fille! ma pauvre enfant! s’écria-t-il en se précipitant dans la seconde chambre.

Étendue but un lit rustique, Thérèse était blanche comme une morte. Ses yeux étaient à demi fermés, sa respiration oppressée; de vagues paroles s’échappaient

l’hommk de mincit

de ses lèvres fébrilement agitées. Près d’elle, Mathilde, calme et pensive, tressait une couronne avec quelques fleurs des montagnes. Frémissant/ éperdu. Baltimore courut se pencher au chevet de sa fille, sur les traits de laquelle il chercha avidement à découvrir le degré de gravité de la maladie. A l’altération de son visage, aux battements précipités de ses artères, il reconnut qu’elle était sérieusement malade. Une ardente douleur vint détendre aussitôt tous les ressorts de son organisation de fer; ses genoux fléchirent et deux larmes brûlantes tombèrent de ses yeux sur le front de son enfant.

— Ah! murmura-t-il avec une indicible angoisse, je l’ai tuée! je l’ai tuée!

Thérèse entendit cette sourde exclamation, car ses paupières se soulevèrent; elle regarda son père avec une expression poignante où la tendresse et l’effroi se traduisaient en une sorte d’égarement.

— Ah! mon père! s’écria-t-elle. Ah! reprit-elle en paraissant se rassurer contre un danger imaginaire, le vilain rêve que je. viens de faire !... j’ai rêvé que j’étais entourée 'd’une légion de démons... Vainement je m’efforçais de fuir... ils me poursuivaient avec acharnement, et je me retrouvais toujours au milieu de leur ronde infernale.. J’étais désespérée... je pleurais... je suppliais... j’appelais du secours... Tout à coup vous êtes apparu... Mais, au lieu de me délivrer, mon père, vous vous êtes mis à rire... un rire effrayant... et vous avez donné l]ordre aux démons de resserrer autour de moi leur ronde inflexible... Déjà je sentais l’air me manquer... je ne respirais plus. . j’étouffais, lorsque vous vous êtes écrié d’une voix désolée : ** Je l’ai tuée !

l’homme de minuit

je l’ai tuée!... » Alors je me suis évanouie... ou plutôt, non, je me suis réveillée., car tout cela n’était qu’un rêve, n’est-ce pas, mon père?

Et de ses bras caressants elle entoura le cou de Baltimore, et elle appuya soii beau front sur la robuste poitrine du bandit, comme pour y chercher un refuge.

— Oui, ma fille, tout cela n’était qu’un rêve, lui dit-il d’une voix altérée. Près de moi, tu n’as rien à redouter, ô ma noble enfant! Je t’aime tant, vois-tu, que j’aurais versé tout mon sang avant qu’un malheur pût t’atteindre!

— Mon excellent père ! reprit-elle en souriant avec une douceur vague et pensive, comment un rêve a-t-il pu vous montrer à moi sous un aspect si terrible? N’êtes-vous pas mon bon génie, vous, ainsi que Léo?

Elle releva sa jolie tête blonde en souriant, et, comme un écho qui répond à une parole harmonieuse, ses lèvres répétèrent tendrement :

— Léo!

Le nom de Léo ranima aussitôt ses souvenirs amortis. Il la ramena brusquement au sentiment de sa :-ituation désespérée; elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et murmura d’une voix suffoquée :

— Oh! je me souviens! je me souviens!

Baltimore s’attendait à ce sursaut de l’intelligence de son enfant, et cependant il fléchit sous cette parole de réprobation comme sous un coup de foudre. Il demeura immobile, silencieux, secrètement dévoré d’une inexprimable douleur, tandis que sa fille sanglotait. Bientôt, cependant, cette source Couverte au cœur de Thérèse s’épuisa d’elle-même et la laissa dans un morne abattement. Son père se pencha vers elle et lui dit :

l’homme de minuit

— O mon enfant! ne m’accable pas de ton désespoir ! peut-être suis-je encore plus à plaindre qu’à blâmer! Un jour, je te raconterai par quelle fatalité je suis tombé dan3 le crime, et tu gémiras de mes malheurs! Jusquelà, sois miséricordieuse, ô ma Thérèse! et n'ajoute pas à la souffrance qui me torture.

Cette prière, d’une douceur poignante, remua la pauvre fille jusqu’au fond du cœur. Mourante et plaintive, elle releva sur Baltimore ses yeux endoloris, et elle lui répondit ineffablement :

— Pardonnez-moi, mon père! Je suis votre enfant, et je n’ai pas le droit de vous juger. Je devrais vous cacher mon tourment; mais mon courage est brisé comme mes forces, je suis cruelle malgré moi. Bientôt, je l’espère, j'aurai repris un peu d’énergie; je ne vous affligerai plus de mon chagrin et de mes larmes.

— Tu les cacheras, ô ma pauvre enfant! et tu en souffriras davantage! Oh! non, non, je ne le veux pas! Pleure et gémis sans contrainte, mon cher ange! Ta douleur sera mon expiation!

En oe moment, Mathilde avait achevé de tresser ses fleurs; elle se pencha vers Thérèse et les lui mit au front.

— Puisque tu es un ange, lui dit-elle, à toi cette couronne d'innocence, 6 ma fille!

Un profond soupir s’échappa de la poitrine de Baltimore.

— Hélas! murmura-t-il, c’est la couronne du martyre !

Thérèse avait clos ses paupières rougies, elle paraissait reposer.

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Jean Guérin entra.

— Maître, dit-il, il ne faut pas tarder davantage à quitter le Cirque. Des sentinelles placées sur les hauteurs signalent l’approche d’un fort détachement de soldats dans la direction de Gèdre.

— J’ai ordonné qu’on apportât une litière; qu’on la fasse avancer.

— Elle attend devant la cabane. Maître, hâtezvous.

— Nous partons à l’instant.

S’adressant alors à Catherine Biaritz :

— Ismaël Gantz? reprit-il; qu’est devenu Ismael Gantz ?

— Les soldats l’ont entraîné.

— Victime de son dévouement! Hélas! je porte malheur à tous ceux qui m’aiment.

En s’exprimant ainsi, il couvrait sa fille de tous les vêtements qui pouvaient la défendre contre le froid. Il la souleva dans ses bras et la porta dans la litière, ou déjà Mathilde était établie. Thérèse se montrait si abattue, sa pensée était si troublée, ses sens si engourdis, qu’elle ne remarqua pas même ce départ. Elle se pencha sur l’épaule de sa mère et s’assoupit. La folle se plut à la bercer lentement en entonnant un chant monotone et doux. Quatre vigoureux montagnards soulevèrent la litière, et l’on se mit en route. A la tête de quelques hommes, Jean Guérin escortait ce convoi de la folie et du désespoir.

Commandés par Baltimore, une quarantaine de bandits se retranchèrent fortement dans le Cirque et se disposèrent à disputer le passage aux soldats pour laisser

l’homme de minuit

à la caravane le temps de disparaître dans les défilés. Cette mesure était de la plus haute importance. En effet, quelques minutes s’étaient à peine écoulées, et déjà des hussards parurent en éclaireurs. Une décharge terrible les obligea de se replier sur un détachement de troupe de ligne qui les suivait à distance. Ce détachement ne tarda pas à déboucher lui-même dans le Cirque; une vive fusillade s’engagea. A l’abri des rochers derrière lesquels ils avaient pris position, les compagnons de Baltimore firent un feu meurtrier qui tint longtemps les assaillants à distance. Mais, irrités par cette résistance énergique, les soldats s’élancèrent au pas de charge sur les redoutes de granit, et parvinrent à en déloger les brigands qui prirent la fuite dans diverses directions. Le but de Baltimore n’en était pas moins atteint : le cortège de sa femme et de sa fille avait eu le temps de s’engager dans des sentiers connus seulement des contrebandiers. Après avoir dédaigneusement déchargé sa carabine et essuyé quelques coups de feu qui ne l’atteignirent point, il disparut tout à coup dans une anfractuosité du Marboré. Une heure plus tard, tandis que les soldats étaient encore à la recherche des bandits, réfugié au fond de sa caverne, dans la grotte appelée le palais Torreguy, il veillait au chevet de sa fille que dévorait une fièvre ardente.

Le palais Torreguy (ainsi nommé à cause du luxe qui y étincelait) était un souterrain de moyenne grandeur, éclairé par un soupirail à hauteur d’appui, s'ouvrant sur un précipice au fond duquel roulait un torrent. Les parois basaltiques étaient recouvertes de tentures de brocart. Un riche tapis des Gobelins s’étalait sur le sol

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calcaire. Des meubles en bois des îles, une splendide pendule de Boule, des candélabres artistement ciselés, des tableaux de maîtres espagnols et français, une panoplie élégante et formidable, achevaient de transformer merveilleusement cette sombre et misérable tanière. On eût dit une fantaisie des Mille et une Nuits. Au milieu de toute cette recherche opulente, un objet cependant faisait tache : c'était un anneau rouillé, fixé au-dessus de la porte d'entrée, et qu’il était facile de reconnaître pour un maillon de galérien. Au-dessous pendait un cartouche sur lequel se lisait ce mot inscrit en caractères rouges : Remember! Ce maillon et cette épigraphe renfermaient sans doute le mystère de toute une existence éprouvée fatalement.

Durant quelques semaines, la fièvre n’abandonna presque pas Thérèse, et, durant tout ce temps, Baltimore ne prit pas une seule minute de repos. Réfugié dans son inquiète tendresse pour sa fille comme dans un sanctuaire inviolable , toutes ses antres passions firent silence. Ce fut à peine si la pensée du comte de Villefleur vint à de rares moments réveiller ses soupçons et sa haine. Quand les artères de son enfant ne battirent plus qu’avec calme et régularité, et qu’il la vit dormir doucement, il fut sur le point de prier, lui qui depuis longtemps ne priait plus. Et lorsqu’un reflet rose et tendre, annonçant le retour de la santé, s’étendit sur les joues de marbre de la convalescente, il tomba à genoux en s’écriant :

— Mon Dieu! soyez béni!

Un matin, Thérèse s’éveilla dans les bras de son père, toujours assis à son chevet. Elle l'embrassa ten-

l’homme de minuit

drement; puis, promenant pour la première fois sur l’élégante et bizarre grotte où elle se trouvai t un regard plein de tristesse :

— Où suis-je? murmura-t-elle.

Et comme son père se taisait :

— Vous ne voulez pas me le dire? Hélas! je ne le comprends que trop. Nous sommes, n’est-ce pas, dans le mystérieux refuge où vous cachez souvent une existence aventureuse, que réprouvent la conscience humaine et la loi ?

Baltimore parut interroger l’état de sa tille et pren dre une résolution.

— A quoi bon te dissimuler la vérité? dit-il. Le hasard t’a livré mon horrible secret, qu’ai-je désormais à te cacher? Oui, tu es dans le repaire d’un chef de brigands. C’est ici que j'accours lorsque je m’éloigne de ta mère et de toi. C’est ici que j’ai médité l’accomplissement d’actes que la morale et la justice flétrissent et condamnent inflexiblement. Mais aussi ce n’est que dans cette caverne que j’ai pu me soustraire à la vindicte publique et à la persécution du destin que Dieu m’a fait.

Thérèse cacha sa figure dans ses. mains; elle étouffa un sanglot.

- — Oui, reprit Baltimore, voile ton visage noble et pur, ô ma pauvre enfant! crains que la honte qui couvre mon front ne rejaillisse sur le tien. Mais je ne veux pas, Thérèse, que tu me croies un de ces êtres dépravés qui épousent le crime pour le crime et qui, sans cause et sans excuse, se glorifient dans le mal et s’exaltent dans l’opprobre. Je veux te dire l’histoire de ma vie et

te montrer par quelle pente irrésistible l’infortune m’a précipité dans l’abîme. Si cette histoire ne me justifie pas à tes yeux, du moins elle t’expliquera les entraînements que j’ai subis.

Thérèse répondit par un geste de refus, pour épargner à son père l’effort d'une telle confession. Si coupable qu’il lui parût, elle souffrait de voir qu’il s’humiliât ainsi devant elle. 11 lui prit doucement les mains, et il ajouta :

— Tu m’entendras, ma fille, il le faut, je le veux.

.Hors commença le récit suivant, tandis que Mathilde, penchée au soupirail du palais, s’amusait à cueillir des anémones poussées au hasard dans une crevasse et agitées par la brise des montagnes.

« Il semble parfois, mon enfant, dit Baltimore, que la puissance qui règle les choses d’ici-bas se plaise à exercer sur certains hommes une influence terrible. A voir ces hommes, à qui tout semblait promettre une

vie probe, calme, honorée ; le milieu dans lequel ils

sont nés, la droiture de leur esprit, les généreux sentiments de leur cœur; à les voir, dis-je, violemment jetés hors des voies régulières et frappés injustement dans leur probité, dans leur honneur, on se prend à douter de la Providence, à croire qu’elle a ses heures d’ironie et de cruauté, heures maudites où éclatent d’inconcevables méprises, de monstrueuses erreurs, d’incurables iniquités. Ton père, Thérèse, fut un de ces hommes,

une de ces victimes de l’ironie et de la cruauté de la

Providence... Mon véritable nom, repritr-il, est Eugène Rémond. Né d’une honnête famille de Tarbes, je fus élevé par mon père et ma mère, humbles commerçants pour qui l’honneur était la première des richesses. Je grandissais à leur école et je profitais de leurs leçons.

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Sans ambition au delà de l’étroite sphère d’action où roulait notre négoce, je n’entrevoyais rien qui excitât mon envie. Je sentais que je pouvais être heureux de la destinée de mon père et de ma mère, et qu'il me suffirait de leur succéder quand l’àge et la fatigue leur conseilleraient le repos. Mais, si j’étais exempt d'ambitieuses pensées, mes parents en nourrissaient pour moi. Ils rêvaient de m’ouvrir l'accès des grandes affaires, et tout jeune encore ils m’envoyèrent à Paris, où j’entrai dans la maison d’un riche négociant. Loin de me réjouir comme tout autre l’eùt fait à ma place, cet événement me serra longtemps le cœur. C’était peut-être uu pressentiment de l’avenir.

* Bientôt, cependant, se dissipa en moi cette impression défavorable. Le commissionnaire en marchandises chez lequel j’étais entré était un homme bienveillant, animé des meilleures intentions; il m’initia vite à la connaissance des opérations de son négoce. Eu peu de temps j’en sus assez pour diriger sa maison, et quelques années plus tard, comme il se faisait vieux, il me proposa de lui succéder. Mon père et ma mère étaient morts; je n’avais de conseil à prendre que de moiméme : j’acceptai, mais à la condition que je m’associerais un employé de la maison, un ami qui me paraissait avoir autant de droits que moi à une si heureuse cession. Cet ami se nommait Jérôme Brougart; c’était notre caissier, jeune homme d’une intelligence distinguée, d’une conduite exemplaire, d’une haute probité. Les affaires n’étant plus aussi brillantes que dans le passé, par mesure d’économie, il fut convenu que Brougart demeurerait le caissier de la maison, et que je ‘

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m’occuperais des achats, des expéditions, de la correspondance. Les premières années de notre association furent prospères; tout nous réussit, jusqu'à nos projets de mariage. Il aimait une jeune femme belle et riche, et l’épousa. Moi, j’adorais uno douce jeune fille, ravissante de grâce et de simplicité, n’apportant pour dot qu’un trésor de tendresse et de vertus; je l’épousai aussi : ce fut ta mère. Dans cette nouvelle position, nous ne demeurâmes pas longtemps unis, Brougart et moi. Le goût du luxe, excité par l’élégance èt les penchants mondains de sa femme, se développa tout à coup chez lui avec une ardeur extrême. Pour subvenir à de folles dépenses, il se lança dans des opérations de Bourse et j’appris bientôt qu’il avait perdu, dans les fluctuations de la hausse et de la baisse des valeurs, plus des deux tiers de la dot de sa femme! Je devais croire que le reste avait été dissipé en frais de luxe et de vaniteuse représentation. Cette nouvelle me causa les plus vives inquiétudes. Je redoutai que, dans un pressant besoin, oubliant la probité rigide dont il avait toujours fait preuve, il ne se servît pour ses propres affaires des sommes de notre caisse qu'il n’avait jamais cessé de tenir. Un sentiment de pudeur, cependant, m’empêcha de laisser percer mes craintes. Mais un jour, ayant pris l’empreinte de la clef de notre coffrefort, j’en fis faire une semblable, afin de pouvoir m’assurer au besoin de l’état de nos fonds. A cette époque, la chance commençait à nous abandonner. Plusieurs fois déjà nos remboursements s’étaient mal effectués, et nous avions subi des pertes considérables. Tout à coup deux fortes maisons de New York et de Monte-

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video, avec lesquelles nous étions en relations d’affaires, font banqueroute et nous entraînent dans leur désastre. C’était pour nous un coup affreux ; cependant nous pouvions peut-être nous en relever, lorsque la nouvelle nous parvient qu’un bâtiment chargé de nos marchandises s’est perdu dans le golfe de Gascogne, et, pour comble d’infortune, Brougart, poursuivi par d’implacables préoccupations, avait négligé de faire régulariser l’assurance. C’était notre coup de mort! Ne pouvant plus remplir les obligations contractées, nous nous vîmes contraints.de nous préparer à une faillite, et nous mimes notre situation en règle, car nous voulions sauvegarder notre probité.

« La veille du jour où nous devions déposer notre bilan — c’était un dimanche — j’étais assis avec ta mère devant le foyer de notre salon. Je lui fis part de mon intention de me rendre bientôt en Angleterre. Je venais d’écrire à un négociant de Londres pour lui annoncer mon projet. J’espérais trouver un emploi lucratif dans le commerce anglais. Mathilde souscrivit à mes désirs; résignée, souriante même, elle me répondit qu'elle était prête à tout ce qu'il me plairait d’ordonner. « La pauvreté même ne m’effraye pas, ajouta- - t-elle, j'ai du courage et de l'amour au cœur pour la « supporter. « Mais, en dépit de ces bonnes paroles, je demeurais triste et sombre. >• La pauvreté, murmurais-je tout bas, la misère peut-être. » Le ciel m’est témoin qu’aucun sentiment égoïste ne me parlait de moi; mais je frissonnais en songeant aux privations que bientôt, peut-être, supporterait Mathilde. Alors une suggestion du démon vint assaillir mon esprit. Notre caisse renfer-

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mait encore cinquante mille francs. Si je voulais, pensais-je, il n’y aurait pas de privations, pas de misère à mon foyer; l’aisance y régnerait encore.,. Non, non, repris-je avec agitation, je ne veux pas me déshonorer! Cette affreuse idée m’avait, comme étourdi, et je parlais tout haut sans songer que ma femme m’entendait. De retour à la réalité, je la vis à mes genoux, me regardant avec des larmes dans les yeux et m'interrogeant de sa voix douce comme une mélodie. Je la rassurai de mon mieux et je chassai de mon esprit les suggestions infernales qui l’avaient assailli. Mais aussitôt, par je ne sais quel irrésistible soupçon, j’en vins à redouter que la même tentation n’eût visité mon associé et que, moins scrupuleux que moi, il n’y eût succombé. Cette appréhension prit dans ma pensée les apparences d’une certitude. Sous le premier prétexte venu, je sortis précipitamment de ma demeure, et je courus à celle de Jérôme Brougart, où nos bureaux étaient établis au rez-de-chaussée. Saisi d’une anxiété profonde, j’y entrai; avec ma double clef, j’ouvris la caisse. O stupeur! les cinquante mille francs n’y étaient plus! Un cri de rage et de désespoir s’échappa de ma poitrine. En deux bonds je fus au premier étage, dans l 'appartement même de Jérôme Brougart. Son domestique m’apprit que depuis une heure il était parti en chaise de poste pour rejoindre sa femme à Boulogne-sur-Mer. Plus de doute ! il avait volé notre argent, avec lequel il comptait sans doute passer en Angleterre. Bien que mes pressentiments m’y eussent préparé, cet événement m’accabla de douleur et de honte. En effet, grûce à la malignité publique qui ne demande que l’ombre d’un soupçon

pour atteindre un homme dans sa probité, dans son honneur, n'allait-on pas supposer que j'étais de connivence avec l’infâme? N’allait-on pas croire qu’une part m’était réservée dans ce vol odieux? Pour dégager ma responsabilité, je résolus de faire ma déclaration; mais la pensée me vint aussitôt que les lenteurs de la police permettraient peut-être à Brougart de gagner Boulogne et d’échapper à la justice en s’embarquant. A cette pensée, tout ce qu’il y avait en mon cœur d’indignation et de colère fit explosion : « Le misérable ! - m’écriai-je, il n’a qu’une heure d’avance ; je puis « l’atteindre. Non! non! je ne souffrirai pas qu’il se dé- « robe avec le fruit de son vol quand je pui3 le lui arra- « cher moi-même! » Rentré chez moi, je pris de l’or, des pistolets ; puis, après avoir chargé un domestique de rassurer Mathilde sur mon absence, je courus à la poste et je m’élançai sur un cheval à la poursuite de Jérôme Brougart.

« A deux heures après minuit seulement, je l’atteignis. C’était au-dessus de Beauvais, dans un carrefour formé par les routés de Dieppe et de Saint-Omer. Le disque do la lune, disparaissant par intervalles sous les nuages, éclairait par instants la éampagne. J’intimai au postillon l’ordre d’arrêter, le menaçant de le tuer s’il refusait. Il obéit. Je lui jetai deux pièces d’or, et lui dis d’attendre. Puis je mis pied à terre et sautai dans

la chaise de poste. A la vue de mon indigne associé,

tout mon sang reflua à mon cerveau avec une violence inouïe : « Misérable! m’écriai-je, rends-moi ce que tu “ as volé, ou je te brûle lacprvello ! » Au lieu d’obtempérer à ma demande, Brougart, dont la main était

armée d’un couteau-poignard, l’appuya sur ma poi trine et me dit : « Part à deux ! je suis prêt à te céder « la moitié ! — Je veux tout ! m’écriai-je avec fureur, « je veux tout I *> Et j’avançai la main pour saisir le portefeuille de l'infâme. Une lutte alors s’engagea, lutte inégale, lutte affreuse, où mon adversaire, robuste et déterminé, s’efforcait de me frapper de son couteau, tandis que je m’interdisais de me servir de mes armes. Tout à coup je sens le froid d’une lame pénétrer dans mes chairs; je frissonne; je bondis, et, armant un pistolet, je lâche la détente. La cervelle de Brougart rejaillit sur les coussins. Aussitôt je m’empare des valeurs qu’il avait volées, je remonte achevai et je repars au galop. Mais, étrange faiblesse de notre âme! ce qui venait de se passer dans la chaise de poste m’avait horriblement bouleversé, et je m’éloignais plutôt comme un malfaiteur qui s’enfuit que comme un honnête homme qui vient de faire justice.' Le meurtre de Brougart, commis par moi en état de légitime défense, me paraissait odieux, et je voyais dans l’ombre sa tête sanglante palpiter sous ma main. La lune, qui était demeurée quelques instants cachée sous un gros nuage noir, reparut et dissipa les ténèbres, chassant en même temps de mon esprit l'affreuse vision qui l’obsédait.

«Parvenu à recouvrer du calme, j'envisageai ma situation sous son vrai jour, qui n’avait rien de rassurant. J’avais hâte de rentrer à Beauvais pour me présenter devant la justice et faire ma déclaration. J’estimais avoir franchi la distance qui me séparait de oette ville; cependant rien ne m’annonçait encore que je fusse près d’arriver. Mon étonnement croissait de mi-

l’homme de minuit

nute en minute, lorsque j’entendis le piétinement de deux chevaux qui accouraient bride abattue. À peine ai-je le temps de mo retourner, que deux gendarmes m’atteignent et me somment de les suivre au nom de 1 h loi. « Justement, leur dis-je sans me déconcerter, je

* me rends à Beauvais pour me mettre entre les mains

* du procureur du roi. — Parbleu ! dit l’un d’eux, vous h n’en prenez guère le chemin, car vous êtes sur la « route de Dieppe. » Dans mon trouble, au milieu de l’obscurité, j’avais pris au hasard un chemin devant moi, et, en effet, à mon insu, je me dirigeais vers la mer. Je ne compris pas alors les funestes conséquences qui devaient résulter pour moi de cette méprise; mais ma tranquillité ne fut pas de longue durée. A Beauvais, interrogé par le procureur du roi, je fus d’abord blessé de voir que mes réponses pleines de franchise ne paraissaient pas le convaincre. Il ne me cacha pas qu’il attribuait à un autre motif que l’indignation l’ardeur que j’avais mise à poursuivre Jérôme Brougart, à une autre cause qu’une erreur involontaire la direction que j’avais suivie après le meurtre de mon associé. Il ajoutait perfidement que de Dieppe il était facile de passer en Angleterre. Qui pourrait peindre l’orage que l’accusation contenue dans ces paroles souleva dans mon sein?

Je fus tenté de me précipiter sur ce tourmcnteur et de l’étrangler. Je me contins cependant et je dédaignai de répondre. Do cet interrogatoire il résulta que je fus prévenu de meurtre volontaire et de banqueroute frau* duleuse, et, comme tel, dirigé sur Paris pour être mis

à la disposition du parquet de cette ville. >

» Cet étrange commencement d’enquête, qui eon-

L’hOMMK DK MINUIT

cluait à ma culpabilité, m’irritait plus qu’il ne m’effrayait. Fort de ma conscience, je ne doutais pas que la vérité ne se fît bientôt jour dans l’esprit, des magistrats de Paris, et que la générosité de ma démarche, la pureté de mes intentions, ne fussent hautement reconnues et proclamées par eux. Je comparus devant mes nouveaux juges avec l’assurance et la dignité d’une âme sûre d’elle-méme, et je répondis avec précision et clarté au long interrogatoire que l’on me fit subir. Mais, ô misère des choses d’ici-bas ! mes aveux les plus francs, mes arguments les plus ingénieux, mes élans les plus persuasifs, tout vint échouer contre une formidable combinaison de prétendues charges qu’on eût dit amoncelées par le démon lui-même, Une descente avait été opérée chez moi : on y avait saisi la double clef du coffre-fort que je m’étais procurée secrètement, ainsi que la lettre écrite de ma main, le soir même de la fuite de Brohgart, et dans laquelle j’annonçais ma résolution de me rendre bientôt à Londres. Les explications que je fournis sur ces deux points furent jugées inadmissibles. Oq me déclara qu’à l’aide de ma double clef j’avais eu l’intention de dérober les sommes que contenait la caisse ; que ma lettre révélait suffisamment mon projet de m’enfuir en Angleterre. On ajoutait qup, furieux de me voir prévenu par mon associé dans l’accomplissement de mon crime, je m’étais mis ardemment à sa poursuite pour m’approprier par la violence le bénéfice de cette rapine, et que, — ce qui donnait une irrésistible autorité à toute cette accusation, — après avoir tué Brougart et l’avoir dépouillé, au lieu de revenir sur mes pas, j’avais pris la route de Dieppe, sans

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aucun doute afin de m’y embarquer pour l’Angleterre et d’échapper ainsi aux investigations de la justice. Effroyable série de faits, de rapprochements, d’apparences, de vérités, de mensonges, qui, habilement combinés, faisàient peser sur ma tête la plus écrasante présomption ! Rien n’y manquait... ni la déposition de l'ouvrier qui avait fabriqué ma double clef sur empreinte , ni celle du postillon qui avait entendu Brougart me proposer la moitié de son vol et moi lui répondre par ce cri : « Je veux tout! je veux tout! » C’était à en perdre la tête, à en avoir le vertige ! La colère, le mépris, la stupeur, l’indignation, la rage, tous ces sentiments se succédèrent en moi avec une telle rapidité qu’ils obscurcirent mes pensées et paralysèrent ma voix. On osa dire alors que je demeurais accablé sous tant <^e preuves et de témoignages ; un double procès me fut intenté , comme meurtrier et banqueroutier frauduleux. Que te dirai-je, ô mon enfant! Le jour des débats publics arriva. L’accusation lança contre moi un réquisitoire horrible où tout ce qu’une conscience dépravée peut renfermer de préméditations criminelles, de calculs odieux, d’énergie coupable, d’hypocrisie habile, me fut incroyablement attribué , et où l’on appelait sur ma tête toutes les ~ rigueurs de la loi. Mon défenseur fit des prodiges de courage et d’éloquence pour me laver de tant de honte, pour me sauver de tant d’ignominie. Vains efforts! je tombai frappé d’une condamnation à vingt ans de travaux forcés ! «

A ces mots, Baltimore, dont la voix s’était altérée,

214 l’homme de minuit .

suspendit son récit. Un mélange de honte et de fureur fit jaillir son sang à son front et pr'écipita les battements de ses artères. Ses poings se tordirent et ses yeux enflammés se levèrent vers le ciel. A la vue de cette véhémente émotion, Thérèse, dont le cœur battait à briser sa poitrine, voulut empêcher son père de continuer son récit; mais, devenu tout à coup plus calme, .Baltimore lui imposa doucement silence et reprit :

-J’arrivai à Toulon, le désespoir dans l’âme, maudissant Dieu, et jurant de me venger des homme». Mais bientôt je tombai dans un profond accablement et je résolus d’en finir avec la vie. J’allais mettre ce projet à exécution, lorsque Mathilde m’apparut. Pauvre Mathilde! avec quel courage elle avait accepté mon infortune ! avec quelle grandeur d’âme elle m’avait soutenu dans mon malheur! Femme de l’accusé, elle m’avait suivi, m’exhortant et me consolant, dans ma prison et jusqu’au tribunal I Femme du condamné, elle accourait pour remplir jusqu’au bout sa tâche de dévouement et d’amour! Sa pénétrante sollicitude devina mon dessein, et elle me dit avec un sublime élan :

- Ami, souviens-toi que bientôt je serai mère! Quelle

- que soit la rigueur du sort qui nous frappe, je ne

- veux pas que notre enfant soit orphelin ! Si notre « inique proscription l’atteint, eh bien ! nous lui prodi-

- guerons tant de tendresse, qu’il pourra se passer du • « monde entier! Je ferai briller à ses yeux ton inno-

- cence avec un tel éclat, qu’il maudira tes juges et

- plaindra ton martyre! Et, d’ailleurs, qui peut prévoir

- l’avenir! Qui sait si la justice incertaine des hommes

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« no reconnaîtra pas un jour son affreuse erreur? En « attendant, ami, Dieu là-haut te voit et t’absout, ta « femme t'honore et t’aime, et ton enfant te bénira! »

Ainsi me parlait ta mère, et sa parole descendait en

mon âme comme une douce rosée , la relevant de

1 abattement et la sauvant du désespoir. On m’employait ; au curage du port, le plus rebutant des travaux du ; .

bagne. J’avais supporté la honte, je pouvais supporter le dégoût. Une consolation d’ailleurs m’était échue dans ma condition -misérable : Mathilde avait loué une chambi’e d’où la vue s’étendait sur le port, et je la voyais souvent à sa fenêtre. Son aspect rayonnait sur mon abjection comme une étoile dans la nuit. Il me semblait entendre l'écho de sa voix bien-aimée répéter à mon oreille : « Courage, ami, courage! « Et, comme au souffle du printemps une sève féconde envahit un arbre brisé, une nouvelle force me montait au cœui*.

Un matin (depuis près de dix jours le mauvais temps avait tenu les galériens enfermés), nous retournâmes au port; tout à coup Mathilde m’apparut avec un enfant dans ses bras. Je sentis mès entrailles s’agiter, et je poussai un cri de joie. J’étais père ! Mon enfant, c’était toi, Thérèse, pauvre petite fleur éclose sur un abîme! cher petit ange tombé du ciel dans mon enfer ! Ah I certes, je souffrais au fond de l’âme d’avoir donné naissance à la fille d’un galérien, d’avoir ajouté un anneau à la chaîne des misères humaines. Mais, ô égoïsme ! cette affliction ne résistait pas au contentement que j’éprouvais d’avoir un second être pour m’aimer, un second dévouement pour panser mes blessures. Quelque horrible que fût ma situation, j’étais heureux lorsque,

l’hojime de minuit

le dimanche, ta mère t’apportait à mes baisers. Comme jo te couvrais de caresses ! Comme je me félicitais de tes grâces naissantes et de ton développement précoce 1 Tu avais à peine un an, que déjà tu voletais comme un oiseau, car, hélas ! pauyre petite, c’est au bagne que tu as fait tes premiers pas, »

Ce souvenir déchira le cœur de Thérèse; elle fondit en larmes. Baltimore, lui aussi, ne put retenir ses pleurs. Et le père et la fille, unis dans une douleur commune, se tenaient embrassés et sanglotaient. Lorsque cette explosion fut calmée. Baltimore continua :

« Cependant une préoccupation affreuse s’était emparée de mon esprit. Quand je songeais que, devenue grande et intelligente, tu pourrais te rendre compte de ✓ ma position, croire peut-être à l’équité des hommes qui t’avaient condamnée à rougir de moi, je frissonnais des pieds à la tète. Pour me soustraire à ce nouveau malheur, je résolus de m’évader. Mais quelques années s’écoulèrent sans que je trouvasse une occasion favorable. Je commençais à désespérer, lorsque la régularité de ma conduite me valut d’étre nommé infirmier à l’hôpital de la marine. Cette fonction m’ouvrait une issue certaine; mais avant de m’y hasarder, je dus prendre toutes mes mesures. Vers cette époque, j’avais reçu la nouvelle qu’un de mes oncles, chasseur d’isards dans les Pyrénées, venait de mourir, ne laissant d’autre héritier que moi. Une cabane au pied du Vignemale et quelques centaines de francs, fruit de ses économies, composaient toute sa succession. Il fut convenü que

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Mathilde partirait pour l’aller recueillir, et qu’elle ne révélerait à personne ni le but ni la destination de son voyage. Je devais la rejoindre dans les Pyrénées. Au bagne, on fabrique de tout, on vend de tout, même des passe-ports, même de faux papiers. Je n’eus pas de peine à me procurer ce dont j’avais besoin, et en plein jour, tandis que l’hôpital regorgeait de visiteurs, j’en sortis sous un uniforme d’officier de marine... Une diligence partait pour Toulouse. Résolu de payer d’audace, je pris une place d’impériale, m’exposant à tous les regards, augmentant à force de témérité mes chances de salut. Grâce à mes papiers, grâce au calme, à la présence d’esprit qui ne m’abandonnèrent pas, je franchis mille obstacles, et je descendis à Toulouse sans encombre. Cette distance parcourue, je me considérais comme sauvé. Je gagnai Tarbes, ma ville natale; j’y arrivai le soir pour que personne ne pût me reconnaître. A la vue de la maison qu’avait habitée ma famille, au seuil de laquelle reposaient, mélancoliques et doux, les fantômes de ma jeunesse, une vive émotion me saisit. Quel abîme me séparait de ce temps écoulé ! un abime infranchissable, au fond duquel gisaient mon repos, ma fortune, mon honneur en ruine; au bord duquel se dressait ma haine contre la société. Ah ! je n’étais plus le jeune homme modeste et bon qui grandissait à l'ombre des vertus domestiques ! J’étais devenu l’homme énergique et implacable, capable de tout, même du crime, pour me venger des iniquités subies! J’avais quitté le toit paternel avec la candeur au front, j’y revenais avec un maillon au pied !

« Livré à ces sombres pensées, je demeurai quelque

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temps immobile à considérer cette maison où dormait mon bonheur d’autrefois; puis, troublé, navré, je m’en éloignai à la lutte et me dirigeai vers la montagne où s’était réfugié mon bonheur d’aujourd’hui. De Cautercts, accompagné d’un guide, je m’acheminai vers le Yignemale. Quelle impatience et quelle fête! J’allais revoir Mathilde, ma courageuse femme, la magnanime compagne de ma misère 1 J'allais pouvoir la- serrer sur mon cœur en liberté et couvrir de mille caresses les petites mains et les petites joues de ma Thérèse! Mes pieds avaient des ailes, je fatiguais mon guide. J’arrive enfin, je reconnais la cabane de mon oncle, où plusieurs fois, dans ma jeunesse, j’avais visité' le chasseur. Je poüsse la porte... ô allégresse! j’aperçois Mathilde assiso près de F être, son enfant sur ses genoux, chantant une mélodie en la berçant doucement : « Mathilde 1 ma « femme! m’écriai-je en bondissant vers elle, j’ai pu « fuir, me voici! » Mais elle, se levant aussitôt et reculant de quelques pas, poussa un cri et me regarda d’un œil hagard. <* Eh quoil repris-je stupéfait, ne me recon- « nais tu pas? ne reconnais-tu pas ton mari? » L’expression de son visage s’adoucit à ces mots, et se rasseyant tranquillement : « Ah ! c’est toi, Eugène? me répondit- « elle sans émotion. Comme tu t’es fait attendre ! Après « m’avoir quitté ce matin de si bonne heure, ne pouvais- « tu rentrer plu stôt? » Le feu du oiel tombant sur ma tète ne m’eût pas à ce point anéanti.... Je demeurai glacé de terreur ; j’avais le vertige, tout tournait autour de moi; il me semblait que la terre allait se fendre pour m’en- * gloutir. Je parvins cependant à maîtriser mes sens, et je repris avec une affreuse oppression : « Non, non, je

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«me trompe! j’ai mal entendu. O’est moi chez qui la « fatigue et le malheur ont troublé la raison! Oh! n’est- « ce pas, Mathilde, n’est-ce pas que tu n’es pas folle? » Elle me regarda d’un air étonné et me dit : « Folle!... « oh! non... Pourquoi serais-je folle? Est-ce que je ne « suis pas une bonne mère, une épouse fidèle? Est-ce « que je n’ai pas su résister... tu sais? à ce démon si élé- « gant, si terrible, qui nous a visités l’autre jour? Oh ! «je ne suis pas folle!... Et, d’ailleurs, n’ai-je pas une « arme pour me préserver de la folie ?» Et elle brandit un petit poignard à manche d’ivoire que je lui avais donné le jour de son départ de Toulon. « La malheu- « reuse I la malheureuse! m’écriai-je en tombant à ge- « noux, non pour prier, — je haïssais Dieu, — mais « pour ne pas tomber à la renverse, car je n’avais plus « de forces. Lorsque je me relevai, j’étais calme; je me « contentai de dire en ricanant : Allons, je n’avais pas « assez souffert ! le ciel me ménageait ce dernier coup!... « Merci aux hommes et à Dieu ! car tous les châtiments « anticipés que j’ai subis, je compte les mériter dans » l’avenir! * Cependant j’imaginais que la folie de Mathilde avait été causée par le déchirement de son âme trop tendue. Je me trompais.

« Un soir que Mathilde et moi nous nous étions fbrt tard oubliés devant l'âtre où se consumait un quartier de sapin, tout à coup, vers minuit, un subit éclair de raison traverse l’esprit de la folle; je l’interroge, et, d’une voix poignante, elle m’apprend qu’un homme venant de Paris, traversant les Pyrénées pour se rendre en Espagne, s’était, un jour d’orage, arrêté dans la chaumière; il y avait reçu l’hospitalité et en avait abusé de la ma-

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nière la plus infàm». Après une lutte violente, ta mère était tombée évanouie, victime de la brutalité de ce misérable, A cette révélation, une colère épouvantable alluma mon sang dans mes veines; je bondis furieux. « Son nom? dis-moi son nom, Mathilde? » m’écriai-je. Mais son intelligence était retombée dans les ténèbres; elle ne me comprenait plus et ne me répondait que par des mots incohérents. Vainement, à plusieurs reprises, je tentai de réveiller ses souvenirs; je ne dus plus compter que sur le hasard pour apprendre le nom que je brûlais de connaître. Dès lors, je cherchai le moyen de rendre aux hommes tout le mal qu’ils m’avaient fait. A cette époque, une troupe de trabucaires, de bandits, exploitait les gorges des Pyrénées; je me mis en rapport avec ehe, et je me livrai corps et àme à une vie d’embuscades, de meurtre et de pillage, que je considérais comme une légitime représaille. En effet, n’avait-on pas tué ma probité? n’avait-on pas pillé mon honneur? C’était, d’ailleurs, la seule ressource qui me restât. Traqué par la police, qui avait éventé ma trace, j’étais menacé d’être arrêté .et reconduit au bagne; je me serais plutôt fait sauter la cervelle ! Pour déjouer toute poursuite, je mis le feu à ma cabane, puis je franchis la frontière pour revenir bientôt après demander un asile aux flancs caverneux du Vignemale. Mais un tourment m’agitait. La pensée de t’élever, toi, ma fille adorée, au milieu des bandits dont se composait désormais ma société habituelle, m’était insupportable. Les expéditions auxquelles j’avais pris part, et dans lesquelles je m'étais conduit avec une intrépidité qui tenait de la rage, m’avaient valu de fortes parts de butin. Je résolus

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de t’éloigner du théâtre de mes sombres exploits et de te placer dans un pensionnat de Paris. Je mis aussitôt ce projet à exécution, puisje revins dans les Pyrénées, où je fus bientôt nommé chef de bande. J’organisai alors une association régulière, formidable, moitié espagnole, moitié française, composée de guérilleros, de trabucaires,' de contrebandiers, de chasseurs d’isards, compagnons dévoués qui m’entourent au moindre signal et qui sont prêts à se faire tuer pour moi.

« Au bout de quelques années, les produits de cc brigandage m’avaient fait riche au delà même de mon ambition. Mais tout l’or du monde était impuissant à combler mes vœux, car il y avait un nom que je ne pouvais découvrir, unnomen échange duquel j’aurais donné ma fortune et la moitié de mon sang! Souvent j’avais fait des voyages à Paris, et, sous le nom de Baltimore, j’y avais noué do nombreuses relations. Non-seulement la révélation de Mathilde m’avait inspiré la pensée que je découvrirais le criminel dans cette capitale de toutes les vertus et de tous les vices, de toutes les noblesses et de toutes les infamies, mais encore un secret instinct m’y poussait en me répétant : C’est là qu’il est!... Mes recherches cependant demeurèrent infructueuses, et déjà le découragement s’emparait de moi, quand le hasard, — ce terrible régulateur de tant de choses ici-bas, — m’a fait enfin rencontrer le misérable!... Malheur I... malheur à lui ; il ne m’échappera pas!... Telle est, ma fille, reprit Baltimore d’un ton plus calme, telle est l’histoire de ma vio; sombre et désolante histoire d’une âme haute et pure qui, tout à coup, va rouler jusqu’au bagne, puis rebondit contre la folie et s’abîme enfin dans le bri-

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gandage i Ah ! l’adversité, dans son aveuglement, a-t-elle jamais accablé un homme avec un aussi impitoyable acharnement! a-t-elle jamais fourni à ses victimes tombées d’abîme en abîme une plus puissante, une plus solennelle excuse? Je te fais mon juge, Thérèse, prononce mon arrêt I »

Après ce récit, dont un accent profond attestait la sincérité, Baltimore se leva et se promena à grands pas dans la caverne. Tous les muscles de son visage étaient agités; il paraissait souffrir horriblement. Thérèse, elle, avait les joues ruisselantes de larmes. Au-dessus du gouffre terrible où son père l’avait tenue penchée, elle avait failli perdre connaissance. Tout ce chaos de souffrance, de misère, de honte et d’horreur, s’agitait sous ses yeux comme une vision d’enfer, pesait sur son esprit comme un cauchemar étouffant. Elle demeura quelques instants sans répondre; mais, remarquant tout à coup que son père était comme écrasé par son silence, elle fit un violent effort et parvint à articuler ces mots :

— Je vous l’ai dit, mon père, je ne veux pas être votre juge. Vous avez été assez malheureux pour que Dieu vous pardonne. Pour moi, je ne puis que vous aimer maintenant comme dans le passé, et vous supplier de mettre fin à une existence coupable que vous maudissez vous-méme.

— Oui, je l’abandonnerai, ma fille, je t’en fais le serment. Déjà même, pour accomplir cette résolution, je vous envoyais en Espagne, ta mère et toi, et j’allais vous y suivre, lorsque la pauvre folle est tombée gravement malade dans ces montagnes. Nous sommes maintenant assez riches pour vivre partout dans l’opulence,

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Nous irons demander au nouveau monde un abri pour y cacher mon passé... Mais, reprit-il en s’animant, avant de dire à la France un éternel adieu, il faut que je retourne à Paris où un devoir impérieux me réclame.

— Un devoir, mon père!...

— Une vengeance, ma fille, ou plutôt un acte de jus»tice ! . . . Nous partirons ensuite pour les Etats-Unis.

A ces mots, Thérèse se jeta aux pieds de son père : elle le supplia de renoncer à son terrible projet, de ne point compromettre sa liberté et son salut; mais Baltimore fut inflexible.

— J’ai vengé le galérien! s’écria-t-il, il faut que je venge la folle !

Trois semaines s'étaient écoulées depuis le jour où Baltimore avait dit à Thérèse l’histoire do sa vie. Il était à Paris, avec sa femme et sa fille, dans un hôtel de l’avenue Lord-Byron, aux Champs-Elysées. Cet hôtel isolé, vaste, de grand style, s’élevait entre une belle cour d’honneur et un joli jardin anglais. Comme il ne comptait y séjourner que peu de temps, Baltimore l’a- * vait fait meubler à la hâte et à peu de frais, avec plus de bizarrerie que d’élégance. Grâce à son habitude de la langue anglaise qu’il avait apprise à l’époque où il pratiquait le négoce, il s’était annoncé comme un Irlandais nommé lord Baltimore. Son personnel domestique se composait de trois serviteurs qu’il avait décidés à l’accompagner : c'étaient Jean Guérin, Gil Biaritz et sa femme. La résolution qui l’avait conduit à Paris exigeait des hommes de confiance; et l’on sait si les deux montagnards étaient dévoués à leur chef et s’ils étaient intrépides dans l’action. Ce que méditait Baltimore, — PQS lecteurs l’ont pressenti, — c’était de faire enlever

le comte de Villefleur, de le soumettre à un interrogatoire et de le punir si, comme toutes les apparences l’en accusaient, il était coupable. Son intention était de quitter Paris aussitôt après et de gagner Bruxelles. Par mesure de prudence, il avait décidé que sa femme et sa fille, conduites par Catherine, iraient l’attendre dans cette ville. Mais Thérèse, inquiète, tourmentée, lui avait exprimé le vœu de ne le point abandonner, et il avait cédé au désir de sa fille.

Pauvre Thérèse! elle était toujours bien pâle et bien languissante; jamais un sourire n’effleurait ses lèvres. Hélas! de quelque côté que se tournât son âme, elle se déchirait à des pointes aiguës, à d’impitoyables réalités. Tout l’accablait. Pouvait-elle, sans frémir, songer aux périls qui menaçaient son père à Paris? S’il était arrêté, jeté en prison, quel châtiment ne lui était-il pas réservé? Le bagne d’où s’était enfui Eugène Rémond s’ouvrirait de nouveau pour renfermer Inigo Torreguy. Peut-être même, ô épouvante! la peine de mort attendait-elle le chef de bande des Pyrénées! A cette horrible pensée, la pauvre enfant frissonnait de tous ses membres; elle courait se jeter en larmes au cou de son père et renouvelait ses instances pour qu’il renonçât à ses sinistres projets. Vains efforts! il demeurait inébranlable. Était-elle moins à plaindre la malheureuse, lorsqu’elle pensait à Léo de Villefleur, qu’elle aimait toujours avec une ardeur d’autant plus douloureuse qu’elle était contenue? C’en était fait! il était irrévocablement perdu pour elle! perdu depuis le moment où, dans la cabane du Cirque de Gavarnie, elle avait appris ce qu’était son père! Jusque-là, en effet, une vague

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espérance, étoile incertaine et charmante, s’était plu à rayonner sur son cœur. Même après le refus formel du comte de Villefleur, elle avait pu se bercer encore de douces illusions, remettant à Dieu le soin de les réaliser un jour, en dépit des obstacles... Mais désormais que pouvait-elle espérer, à moins d’étre insensée? Sur quel miracle devait-elle compter pour combler l’abîme infranchissable qui la séparait de Léo?... Hélas!... à la fille du bandit il n’était plus permis d’aimer, plus permis d’étre aimée... Elle était condamnée â l’abandon et à la douleur.

Un matin elle était assise près de sa mère dans le boudoir de l’hôtel, charmante jardinière où s’épanouissaient les plus rares et les plus odorantes fleurs de la saison. Meubles, tentures, tapis, chargés de bouquets naturels et simulés, luttaient de grâce et de fraîcheur à ce point qu’une abeille eût été embarrassée de les distinguer entre eux. Mais tous ces gracieux ornements que Baltimore avait fait disposer pour flatter les goûts de Mathilde et aussi pour égayer l’âme de Thérèse, n’atteignaient qu’à demi leur but. En effet, Thérèse brodait en silence, et plus que jamais son esprit était agité de ses habituelles préoccupations. Mathilde, elle, avait des fleurs sur ses genoux, des fleurs dans seg mains, à son corsage, sur sa tête. Cfomme Ophélie, malgré l’inaltérable pâleur empreinte sur ses traits, elle était belle dans cette parure de camellias et de roses. Par instants, un sourire de satisfaction éclairaitson visage; car, plus favorisée que sa fille, elle ignorait toute la profondeur de son infortune, et elle pouvait être heureuse dans le vague de ses rêveries et de ses sensations. Un moment,

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toutefois, 6on front so plissa : elle paraissait chercher vainement un objet autour d'elle, une fleur peut-être! Se tournant bientôt vers Thérèse, elle lui dit :

— Je ne vois pas mon superbe catalpa! Où donc estil, mon enfant?

— Sans doute dans le salon, mère, où vous l’aurez laissé hier soir. Le voulez-vous?

Mathilde fit un signe de tête affirmatif. Thérèse aussitôt se leva et courut au salon qu’elle explora en tous sens, mais sans y apercevoir la fleur égarée. Présumant qu’elle la trouverait dans la chambre de sa mère, elle y monta. Cette chambre était contiguë au cabinet de son père, avec lequel elle communiquait par'une double porte dont l’une était ouverte en ce moment. La voix de Jean Guérin, en conférence avec Baltimore, s’y faisait entendre, prononçant parfois le nom du comte de Villefleur. A ce nom, Thérèse s’arrêta immobile, stupéfaite, et, en dépit des scrupules que soulevait sa conscience, elle prêta l’oreille pour en entendre davantage.

— Pour sftr, continuait Jean Guérin, nous avons découvert, Gil Biaritz et moi, que ce M. de Villefleur va plusieurs fois la semaine rue de l’Université, quelquefois on voiture, le plus souvent à pied. Nos informations nous ont appris que la maison où il se rend ainsi est une maison de jeu, d’oùü ne sort presque jamais que lematin.

La voix de Baltimore succéda à celle du petit montagnard.

— C’est bien, dit-il, je sais ce que je voulais savoir. Il n’y a plus à hésiter; il faut que Gil Biaritz et toi vous vous empariez de cet homipe et que vous me l'ameniez

ici,

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— Ce sera facile, je pense, et, dès ce soir, nous pouvons tenter cette expédition.

— A merveille ! vous prendrez ma voiture ; tu seras le cocher, Gil Biaritz le valet de pied ; vous voua armerez chacun d’une paire de pistolets; vous n’oublierez pas le bâillon que j’ai disposé moi-même, puis vous irez attendre le comte de Villefleur rue «de Babylone où il habite. Vous choisirez l’endroit le plus désert pour y stationner. Si le comte sort en voiture, ce sera partie remise; s’il sort à pied, du sang-froid, de l’audace, ne le manquez pas.

— Le temps est superbe, répondit Jean Guérin, il sortira sans doute à pied.

— Bonne chance, alors! Puissé-je en finir cotte nuit avec cet homme !

A ces mots, Baltimore congédia Jean Guérin. Le mouvement et le bruit qu’occasionna cette sortie furent seuls capables de ranimer Thérèse, qui, toute tremblante d’effroi, recula de quelques pas dans la chambre de sa mère. La violence de son émotion était extrême, sa tète était un véritable chaos où se heurtaient mille pensées confuses et désordonnées. Que signifiait cet ordre d’arrestation? Son père voulait -il punir le comte pour avoir repoussé une offre d’union entre elle et Léo? Xe prétendait-il pas plutôt se venger de l’intervention de M. de Villefleur, intervention par laquelle il avait autrefois empêché son fils de relâcher son prisonnier? Mais tout à coup elle se frappa le front; la lumière venait de so faire dans son esprit : sans doute le comte était le misérable dont sa mère avait été la victime!... Pille se rappelait alors la scène où, à la lueur des torches, il

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avait été reconnu par la folle soudainement illuminée d’un éclair d’intelligence. Qu’allait-il arriver? quel châtiment son père réservait-il au coupable? Ce ne fut qu’après un quart d’heure de trouble et de perplexité qu’elle se rappela le motif qui l’avait dirigée. Elle trouva le catalpa dans une porcelaine de Sèvres, sur l’appui d'une fenêtre, et le porta à sa mère.

Baltimore était près de sa femme ; il la contemplait avec une sorte de satisfaction sauvage. Quand Thérèse eut donné à sa mère la fleur qu’elle demandait, il attira sur sa poitrine la tête de sa fille, et lui dit en l’embrassant avec effusion :

— Réjouis-toi, ô mon enfant! demain peut-être nous partirons.

Elle essaya de sourire ét n’en eut pas la force. « Demain! pensa-t-elle; mais jusque-là que va-t-il donc se passer, hélas! »

Le soir, vers onze heures, la voiture de Baltimore, conduite par Jean Guérin, accompagné do Gil Biaritz, franchit l’avenue Lord-Byron ; elle descendit les Champs-Elysées, traversa le pont de la Concorde et s'arrêta à peu de distance de. l’hôtel de Villefleur. A l’endroit où elle stationnait, la rue était sombre et déserte.

Jean Guérin et Gil Biaritz sautèrent à bas de leur siège. Selon le plan convenu , Jean Guérin courut sc poster devant l’hôtel de Villefleur. Il attendait déjà depuis vingt minutes, et rien n’annonçait encore lasortie du comte. Comme il était doué d’une patience fort médiocre, il commençait à maugréer et à jurer comme tous les diables à la fois, lorsque soudain le bruit sec

d’un cordon tiré interrompit ses blasphèmes,,, la porte de l’hôtel s’ouvrit.

— Serait-oe lui? se demanda notre montagnard en concentrant sa vue entre ses deux mains pour mieux distinguer. C’est lui-même! reprit-il avec une joie pleine de malice. Il s’agit maintenant de l’escamoter.

C’était en effet M. de Villefleur qui, fidèle à ses honteuses habitudes, se rendait dans un des tripots où il passait une partie de ses nuits. La soirée était belle, j’air doux, le pavé sec, il se faisait un plaisir de sortir à pied. A voir sa démarche élégante et calme, sa physionomie spirituelle et souriante, il n’était guère permis de supposer qu’il se rappelât encore les soènes auxquelles il avait été mêlé dans les Pyrénées. A vrai dire, depuis qu’il avait subitement quitté CauteretS, sous le prétexte supposé que des nouvelles importantes le rappelaient à Paris, mais en réalité parce qu’il redoutait de se retrouver en face de la terrible apparition qui l’avait si violemment troublé dans la cabane de Biaritz, ses terreurs s’étaient vite évanouies, et il avait entièrement repris son insouciance de cœur et sa légèreté d’esprit.

Tandis qu’il s’éloignait de son hôtel, Jean Guérin le suivait furtivementen se cachant dans l’ombre projetée par les maisons. Aucun passant attardé ne troublait le silence de la rué. Quand le comte fut près de la voiture de Baltimore, il lui parut que l’attelage en était magnifique, car il ralentit le pas pour admirer les chevaux. Au même instant, Jean Guérin, qui avait rampé comme une couleuvre, dressa sa tête diabolique devant lui, et, lui appuyant deux pistolets sur la poitrine, lui dit en scandant ses paroles ;

-*■ Un cri... un mouvement... etje vous tue!

Cette attaque soudaine surprit si fort le comte, que la voix lui manqua. Aussitôt deux mains vigoureuses lui firent entrer de force un Millon dans la bouche et lui garrottèrent les poignets. Gil Biaritz avait déjà soulevé comme une plume M. de Yillefleur. Il le jeta dans la voiture et s’y enferma tranquillement avec lui. Jean Guérin cingla ses chevaux qui partirent comme le vent. Une minute à peine avait suffi pour exécuter ce rapt; le comte en était tout étourdi, et ses yeux écarquillés, hagards, exprimaient le plus profond étonnement. Lorsqu’il se fut rendu maître de ses idées, il chercha la signification de cette étrange aventure. A coup sûr, il n’en était pas redevable à la police, qui prend moins de précautions pour arrêter les gens. Tout fat qu’il était encore, il ne consentait pas non plus à croire qu’une jolie femme le fît enlever. Il se perdait ainsi en un dédalë inextricable de suppositions impossibles. Fatigué de ne rien comprendre à ce qui lui arrivait, il se contenta de regarder par la portière le chemin que parcourait la voiture. Un moment la pensée lui vint de casser une glace et d’exprimer sa détresse du geste, sinon de la voix. Mais son gardien, le pistolet au poing, ne le perdait pas de vue, et le plus sage était d’attendre l’événement. Lorsqu’il vit qu’arrivée à la hauteur de la barrière de l’Étoile, la voiture, au lieu de quitter Paris, entrait dans la cité d’Orléans, cité nouvelle dont les nombreuses avenues commençaient à se parer d’hôtels élégants, les vives inquiétudes de M. de Villefleur s’apaisèrent sensiblement, et le vague espoir d’ürie aventure galante revint caresser son esprit. Mais Bon illusion

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no fut pas.de longuo durée. Bientôt on lui fit mettre pied à terre sous un péristyle de marbre, puis on l’introduisit, toujours bâillonné et garrotté, dans une chambre dont l’aspect n’était guère de nature à entretenir ses riantes dispositions.

Cette pièce, en effet, avait le caractère sombre et sinistre d’un tribunal d’inquisition. Elle était tendue de damas noir et meublée d’ébène. Un secrétaire, une table, deux fauteuils, une pendule sans ornements y étalaient leurs formes sévères. Pour ajouter sans doute

à l’austérité lugubre de cette chambre, un cercueil re-

couvert d’un drap mortuaire était posé contre la muraille, et un instrument de torture, horrible relique des temps passés, gisait sur la table , plein de force et de menace; un homme, vêtu d’un sarrau de velours noir, était assis comme un juge impassible devant le secrétaire. C’était Baltimore. Après une minute de silence, pendant lequel ilenvisageale comte stupéfait de l’étrange spectacle qu’il avait sous les yeux :

— Déliez-lui les mains, dit-il aux montagnards; ôtez-lui son bâillon.

Uet ordre fut aussitôt exécuté.

— Et maintenant, reprit-il, laissez-noüs seuls. Vous vous tiendrez à la porte. Au premier signal, vous ferez ce que je vous ai dit. Allez !

Quand Gil Biaritz et Jean Guérin eurent disparu, le comte de Villefleur s’avança vers Baltimore d’un air surpris et mécontent. . •

— Que signifie cet enlèvement? dit-il. M’expliquerezvôus pourquoi vous m’avez fait traîner dans cette demeure?... Qui étes-vons?...

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Il avait à peine achevé cette question, formulée avec une dignité parfaite , que sa physionomie changea tout à coup d’expression.

— Que vois-je? s’éeria-t-il, Baltimore ! Inigo Torreguy! l’insolent qui a osé me demander mon fils pour sa fille! le bandit que je croyais arrêté et remis entre les mains de la justice! Vive Dieu! que voulez-vous de moi? croyez-vous m’intimider? Vous vous tromperiez étrangement, soyez-en convaincu!

Moins rassuré qu’il ne voulait le paraître, le comte s’animait au son de sa propre voix. Il éprouvait une certaine appréhension dont il rougissait, et qu’il s’efforcait de cacher sous les apparences de l’audace. Impassible, mais le regard invariablement fixé sur M. de Villefleur comme sur une proie, Baltimore ne daigna pas s’émouvoir de cette sorte 'de bravade injurieuse. D’une voix lente et ferme, il lui dit enfin :

— Vous n’ètes pasici pour interroger, mais pour être interrogé. Écoutez-moi donc et répondez.

— Et si je refuge de répondre, qu’en résultera- t-il?

— Je frapperai sur ce timbro, et les deux hommes que vous avez vus vous briseront les membres avec ce crampon de fer jusqu’à ce que vous parliez.

Et, d’un geste résolu, Baltimore montra l’instrument de supplice. Le comte demeura interdit :

— Mais, reprit Baltimore, vous ne voudrez pas m’obliger à cet excès de rigueur, vous reconnaîtrez mon droit de vous interroger et vous me répondrez de bonne volonté.

M. de Villefleur eût de grand cœur risqué cent fois, sa yje dans uq combat, mais l’idée d’être appliqué à la

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question lui causait la plus horripilante sensation. Son orgueil, toutefois, était aux prises avec son effroi, et ce fut après quelques instants d’hésitation qu’il répondit :

— Voyons, monsieur, que prétendez-vous me demander? Je suis curieux d’apprendre ce qu’un hommo comme moi a de commun avec un homme comme vous.

Baltimore le regarda avec calme et lui dit :

— Il y a douze ans, n'avez-vous pas fait un voyage

en Espagne ? *

Le comte pâlit, son audace fut sur le point de l’abandonner. Cependant il recueillit toutes ses forces et reprit son aplomb.

— En effet, monsieur, pourquoi le nierais-je?... Je me souviens que, vers cette époque, je me suis rendu pour affaire importante chez don Balthazar Higuierro, banquier de Bilbao.

A cette réponse, Baltimore tressaillit imperceptiblement.

— -L’orage, reprit-il, ne vous a-t-il pas forcé de vous réfugier dans une cabane au pied du Vignemale?

Le comte de Villefleur perdit cette fois contenance. Jusque-là il avait voulu douter du motif de l’interrogatoire qu’il subissait; mais, cette fois’, il voyait clairement, sans doute, quel en était le but, car il balbutia :

— Je ne sais. .. ces faits sont si éloignés que je me les rappelle à peine...

— Rassemblez vos souvenirs, monsieur, continua Baltimore, dont le sourcil se fronça impérieusement. Avez-vous déjà peur de dire la vérité?

— Peur!... répéta le comte que ce mot révolta; vons

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ne le croyez pas... C’est un sentiment que je n’ai jamais connu! que je ne connaîtrai jamais!.;.

— Vous vous trompez, comte, car ce sentiment, je l’ai vu uno fois éclater sur votre face !

— Vous mentez, monsieur!

Et M. de Villefleur, blessé dans sa vanité de bravoure, fit trois pas vers Baltimore et le toisa d’un air provocateur. -

— C'était, reprit Baltimore d’une voix lente et pro» fonde, c’était une nuit, dans la cabane de Gil Biaritz. Nous étions entourés de soldats, éclairés par dos torches. Tout à coup une femme vient à nous; son visage est blême et crispé, elle tient à la main une braneho enflammée dont elle secoue les étincelles survotre tète... Épouvanté par cette apparition menaçante, vous reculez comme un malfaiteur, et vous prenez la fuite comme si le remords vous poursuivait. Je vous répète que vous avez eu peur !

En proférant ces paroles, Baltimore s’était dressé devant le comte et l’avait foudroyé du regard. L’audace , de M. de Villefleur l’abandonna soudain ; il parut chanceler; mais il réagit aussitôt contre cette faiblesse et reprit contenance. Il avait eu le temps d’ailleurs de se rendre compte dà sa situation, et, s’il estimait qu’elle était menaçante, il ne la croyait pas cependant désespérée. En effet, il reconnaissait que Baltimore n’était point un bandit comme un autre, et jugeant de ses sentiments par les formes solennelles qu’il observait, par la modération même dont il faisait preuve en l’interrogeant, il commençait à penser que la pire issue de cette affaire ne pouvait être qu’un duel à mort. Or, comme Je

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eomte n’était pas homme à reculer devant un coup d’épée ou une balle de pistolet, il résolut de garder un ton hautain et de dire en partie la vérité.

— Je l’avoue, répondit-il, cette étrange vision m’a causé je ne sais quelle superstitieuse terreur dont je n’ai pu me défendre; mais c’était là une de ces émotions incompréhensibles qui, une fois par hasard, peuvent surprendre un homme comme moi. Comptez, si bon vous semble, les battements de mon cœur, vous reconnaîtrez qu’il est parfaitement calme ! Faites venir des armes, et vous verrez si ma main tremblera plus que la vôtre.

Un sourire de dédain effleura les lèvres de Baltimore.

— Nous verrons! dit-il; mais d’abord répondez-moi. Pour la seconde fois je vous demande si vous vous êtes, il y a douze ans, réfugié dans une cabane, au pied du Vignemale?

— Eh bien ! oui, je m’en souviens à présent; c’était

après un orage, terrible qui avait dispersé la cavalcade dont je faisais partie... Errant, perdu au milieu des solitudes pyrénéennes, j’ai rencontré une chaumière et j’y suis entré. . J

— Il y avait dans cette chaumière une femme, une femme jeune et belle, avec un tout jeune enfant : vous en souvenez-vous?

— Je m’en souviens, répondit le comte en faisant de visibles efforts pour demeurer impénétrable; je restai chez elle tout le temps que dura l’orage, et l’orage dura deux jours.

— Kn récompense de cette hospitalité, qu’avez-vous

fait ? reprit Baltimore d'une voix sourde et frémissante.

— J’ai offert quelques pièces d’or qui ne furent point

acceptées. ,

— Est-ce tout ?

—Oui.

— Vous mentez! s’écria Baltimore avec explosion. Vous avez agi comme un lâche, comme un infâme! Vous avez laissé la honte et le déshonneur sous le toit qui vous avait abrité !

— Non! non! cela n'est pas! proféra le comte haletant et reculant devant son juge comme il avait reculé devant la folle. C’est une erreur, c’est une calomnie!

— Une calomnie! misérable ! Votre victime est devenue folle de désespoir, et vous avez fui devant son apparition au Cirque de Gavarnie, parce que c’était votre crime qui se dressait vivant devant vous !

— Mais il y a là une affreuse méprise ! articula M. de Viliefleur en balbutiant. Une étrange coïncidence d’événements me donne l’apparence de la culpabilité, mais je jure que tout cela est faux!

— Eh bien! c’est ce que nous allons voir!... Moi qui ai été victime d’une effroyable erreur, je veux bien admettre un instant que pour vous, comme pour moi, il puisse s’étre rencontré un enchaînement fatal de circonstances accusatrices. Vous allez paraître devant un juge dont l’arrêt ne peut être qu’infaillible. Malheur à vous ! Condamné, la mort vous attend, et c’est moi qui serai l’exécuteur.

Le comte frissonna.

— Quoi! dit-il avec une secrète horreur, vous frap-

l’homme de minuit

periez un homme sans défense? Je voua savais bandit! Je ne vous croyais pas assassin !

— Que m’importe votre opinion? Voulez-vous savoir qui je suis? Je suis la Vengeance! La société m’a injustement condamné : je me suis fait brigand ! Un homme m’a horriblement frappé dans la compagne de ma vie : je deviendrai assassin! Les abîmes des Pyrénées ont servi de tombe aux victimes de mes brigandages ! Regardez I le criminel que tout accuse sera étendu là dans un instant.

Et Baltimore, soulevant le drap noir qui couvrait le cercueil, le montra au comte, qui avait peine à contenir son agitation. Puis il frappa sur un timbre, et, quelques minutes après, la porte qui communiquait avec la chambre de Mathilde s’ouvrit : la folle parut. Le terrible juge la prit par la main, la plaça devant le comte de Villefleur, et le lui montrant du doigt, il lui dit d’une voix fortement accentuée :

— Reconnais-tu cet homme?

Le moment était solennel, décisif peut-être. Lecomte fit un effort suprême pour ressaisir un peu de courage et payer d'aplomb. S’avançant vers la folle, il lui dit avec toutes les apparences du calme ;

— Madame, me reconnaissez- vous?

Mathilde regarda alternativement le comte et son mari sans paraître comprendre ce qu’on lui demandait.

— - Ne te souviens-tu pas, pauvre femme, reprit Baltimore, d’avoir, il y a longtemps de cela, reçu l’homme que tu vois dans notre cabane des Pyrénées?

— Les Pyrénées... murmura Mathilde. Ah! oui... de

l’homme de minuit

vertes montagnes. .. un air pur... de belles fleurs... J’y étais heureuse.

Baltimore saisit le bras de la folle et continua son interrogatoire en prononçant avec une lenteur énergique chacune de ses paroles, comme s’il, eût voulu les lui imprimer dans le cerveau.

— Un jour d’orage, un homme ne t’a-t-il pas demandé l’hospitalité? Et pendant la nuit, n’a-t-il pas osé surprendre ton sommeil et engager avec toi une lutte criminelle. Oh! rappelle-toi, Mathilde, rappelle-toi ?

À la fixité de son regard, au froncement de ses sourcils, il était évident que la folle s’efforcait de se rap- • peler le passé. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, pendant lesquelles l’anxiété du comte et de Baltimore croissait rapidement. Elle dit enfin d’un air intelligent :

— Oui.» oui... Minuit sonne au cadran de la cabane... Tout à coup un étranger paraît dans ma chambre... Il s’élance vers moi, je le repousse... il cherche à m’entourer de ses bras, je le frappe... son sang coule, eti.. jé m’évanouis.,.

— Cet étranger, demanda Baltimore, n’était-ce pas lui, lui, le comte deVillefleur?

La folle regarda le comte en face, mais sans émotion, et répondit :

— Quel est cet homme?... Laisses-moi! Oh ! je souffre ! je souffre !

À cette réponse, la poitrine de M. dfe Villefleur se dilata comme si on la délivrait d’un lourd fardeau ; il triomphait, tandis que Baltimore demeurait interdit. Dans sa conviction, jusque-là bien arrêtée, celui-ci ne pouvait croire que Mathilde possédât encore une clair-

l’homme DK MINUIT.

voyance parfaite, et que ses sens ne fussent point le jouet d’une erreur. Il l’interrogea avec insistance à plusieurs reprises, donnant chaque fois un tour plus saisissant à ses questions ; mais les réponses de la folle ne varièrent pas. Alors le doute commença à pénétrer dans l’esprit du bàndit; il ne sut plus que penser. Il avait été si incroyablement victime des apparences! pouvait-il ne pas admettre qu’elles s’étaient fait un jeu d’accabler M. de Yillefleur? Mais comment expliquer la violente émotion de Mathilde à la vue du comte qu’elle avait cru reconnaître dans le Cirque de Gavarnie ? Baltimore essaya de lui rappeler cette scène terrible. Elle réfléchit un instant, puis elle répondit ' tranquillement, le regard fixé sur le visage du comte :

— Non... je ne le reconnais pas... ce n'est pas lui.

Lajoie de M. de Yillefleur éclatait malgré ses efforts

pour la contenir.

— Vous voyez bien, dit-il, que vous commettiez une cruelle erreur en vous eil rapportant aux étonnantes combinaisons du hasard. Vous êtes maintenant, je pense, suffisamment édifié, et vous allez me rendre la liberté.

Pensif et soucieux, Baltimore demeura un instant sans répondre. Sa conviction était fortement ébranlée, mais elle refusait encore de se rendre... Un débat intérieur l’agitait... Était-il possible qu’il se fut à ce point trompé? Sa conscience avait-elle si complètement manqué d’instinct? Mais la justice des hommes, si clairvoyante d’ordinaire, n’était-elle pas parfois aveugle? ne • l’avait-elle pas reconnu criminel lui-mëme en dépit de son innocence? Nul n’était donc infaillible en ce

l’homme de minuit

monde, et, plutôt que de condamner un innocent, ne valait-il pas mieux risquer d’absoudre un coupable ?...* Ses perplexités cessèrent bientôt, et, prenant une détermination, il dit :

— Je ne sais quelle secrète inspiration m’anime contre vous, comte de Villefleur. Il n’importe, vous ôtes sauvé ; mais comme il faut que j’aie le temps de passer en Belgique avec ma famille avant que vous n’ayez averti la police, vous demeurerez quarante-huit heures enfermé dans cette chambre, dont les portes sont de plein chêne et dont les fenêtres sont garnies de solides barreaux. Ce temps écoulé, un homme viendra vous délivrer, je vous en fais le serment.

Une telle détention parut médiocrement du goût de M. de Villefleur.

— A quoi bon cette précaution ? dit-il avec dignité ; je vous jure, sur l’honneur, qu’avant deux jours révolus je ne dirai pas un seul mot de ce qui vient de m’arriver, je n’accomplirai aucune démarche qui puisse compromettre votre sûreté. Vous ne me ferez pas cette nouvelle injure de croire que ma parole ne vaille pas la vôtre ?

— Soit, monsieur, vous êtes libre, partez. Le tort que je me suis donné envers vous, je le répare en me confiant à votre loyauté.

A peine Baltimore achevait-il ces mots, que la pendule du cabinet sonna lentement les douze coups de minuit. A chacune des vibrations du timbre, Mathilde, qui s’était assise, se soulevait lentement ; son visage, indifférent et distrait, se transformait progressivement et prenait un air rayonnant d’intelligence et de péné-

l’hommb de minuit

tration. Soudain, un éclair brilla dans son regard à la %vue de son mari ; elle s’élança vers lui, l’entoura de ses bras et s’écria :

— Mon ami!... oh ! qu’il y a longtemps que je ne t'ai vu ! Comme te voilà grave et triste! que s’est-il donc passé, mon Dieu !... parle.

En ce moment, M. de Villefleur ouvrit la porte du cabinet*, il se trouva en face de Gil Biaritz et de Jean Guérin, qui s’opposèrent à sa sortie.

— Veuillez dire à ces hommes qu’ils me livrent passage, dit le comte à Baltimore.

A ces paroles, Mathilde tressaillit violemment.

— Cette voix? dit-elle avec un accent d’épouvante, quelle est cette voix ?

— Eh bien ! monsieur, reprit le comte de Villefleur avec impatience, donnez donc l'ordre qu’on me laisse sortir !

Mais Baltimore commençait à soupçonner que la lumière n’avait entièrement pénétré dans l’esprit do la folle qu’au coup de minuit.

— Pas encore ! s’écria-t-il, pas encore !

Puis il ordonna de fermer la porte.

— Que signifie cela? demanda le comte avec agitation.

Au lieu de répondre, Baltimore montra de nouveau du doigt M. de Villefleur à la folle. Après l’avoir envisagé eette fois avec une profondeur de regard qui fit pâlir le comte, la pauvre femme poussa un cri, recula, et, toute frémissante, elle répéta :

— C’est lui !... c’eBt luil l’homme de minuit !

— Misérable ! je savais bien que je ne me trompais

D i y rr i ysniyGn'ogle

pas ! s’écria Baltimore en se jetant sur le comte et en le # saisissant à la gorge.

Accablé par cet incident imprévu, paralysé par la terreur que lui inspirait l’effroyable colère de Baltimore, M. de Villefleur eut à peine la force de répondre :

— Une folle ! quelle foi pouvez-vous accorder aux paroles d’une folle ?

Mais Mathilde, s’élançant aussitôt vers les deux hommes :

— C’est lui, te dis-je, c’est l’homme de minuit!... Regarde plutôt à son cou... la cicatrice d'un coup de poignard... car je l’ai frappé... Hélas ! je n’ai pas eu la force de le tuer !

Et comme si toute son énergie se fût épuisée dans ce suprême élande sa raison, elle tomba sans connaissance. Baltimore aussitôt déchira les vêtements du comte, et vit én effet les traces d’une blessure à l’endroit désigné par Mathilde.

— Ah ! s’écria-t-il en tirant de sa poitrine un poignard catalan, ma main ne tremblera pas comme celle de cette pauvre femme !

Il avait renversé le comte, et il allait le frapper au cœur, lorsque les tentures s’agitèrent, et Thérèse, suppliante, éplorée, se jeta aux pieds de Baltimore.

— Grâce ! s’écria-t-elle, grâce pour le père de Léo ! ne le tuez pas, ou je meurs !

Cette intervention inattendue rendit quelque présence d’esprit à M. de Villefleur.

— Malheureux! ajouta-t-il, si mes remords ne vous touchent pas, ayez du moins pitié de votre fille! voule?-

l’homme de minütt

vous qu’elle vous haïsse et qu’elle ne puisse jamais devenir la femme de mon fils?

* A la vue de Thérèse, Baltimore n’avait pas osé frapper ; sa main était retombée frémissante , mais sans force; l’indécision se lisait dans son regard, qui étincelait cependant encore du feu de la haine.-

— Quoi ! Thérèse, dit-il, tu assistais à cette scène ? Ya-t’en, ma fille ! va-t’en !

— Je ne m’en irai pas, mon père ! s’écria-t-elle; je ne m’en irai pas! car je ne veux pas que vous soyez le meurtrier du comte de Yillefleur ! non, je ne le veux pas ! Ma vie n’est-elle donc pas assez vouée au malheur? Faut-il encore que vous tachiez de sang mon cœur brisé, et que vous m’enleviez ainsi jusqu’à la pitié et aux regrets de Léo? Ah ! mon père, je vous maudirais!

Elle s’était relevée, et, les yeux enflammés, les joues ruisselantes de larmes, le corps nerveusement agité, elle était sublime de douleur et d’énergie. Immobile et silencieux , Baltimore la contemplait avec une sorte d’admiration et de respect. Il subissait malgré lui l'empire de ce désespoir ardent, de cette volonté suprême. Peu à peu les ressorts de sa haine se détendirent et l’ardeur de la vengeance l’abandonna. Profitant de ce moment de faiblesse, Thérèse, par un adorable retour de tendresse, se pencha vers lui, l’entoura doucement de ses bras, couvrit son visage de baisers et de pleurs, et lui dit d’une voix divine :

— Père, je puis être heureuse encore : mon bonheur dépend d’un pardon, pardonnerez-vous?

Baltimore hésitait toujours.

— - Eh quoi ! dit le comte, donnant adroitement aux.

l’homme de minuit

paroles de Thérèse un sens qu’elles n’avaient pas, en échange de ma vie refuseriez -vous pour elle la main de mon fils ?

A ces mots, Baltimore envisagea le comte de ce regard incisif qui s’efforce de pénétrer jusqu’au fond d’une âme.

— Songez-vous donc à unir nos enfants !... N’est-ce pas là plutôt un misérable subterfuge pour échapper à la mort?..*

— Je suis prêt à tout expier. Acceptez-vous?

— Eh bien , soit ! s’écria Baltimore en jetant son poignard ; nous allons faire un pacte de démons pour unir deux anges. Soit ! je vous pardonne, comte de Villeflcur, mais à condition que ma fille sera heureuse.

— C’est bien ! je souscris à ce pacte.

— Mais qui me répond dû votre parole et du consentement do votre fils?

— Léo aime Thérèse, ot pourvu que vous quittiez la France, je suis sûr de le décider. Quant à ma parole, n’ai-je pas tout intérêt, à ce que le passé demeure enseveli ?

— Alors vous allez écrire sous ma dictée l’aveu de votre crime, et vous le signerez.

Le comte ne s’attendait pas à cette étrange condition, car il tressaillit et demeura stupéfait.

— Refuseriez-vous? lui demanda. Baltimore dont le regard s’assombrit.

— Je consens, répondit le comte avec effort.

Et tandis que Thérèse, heureuse du dénoùment do cette terrible scène, s'empressait auprès de sa mère

i/homme de minuit

qui reprenait ses sens, Baltimore indiquait du doigt au comte le secrétaire d’ébène et lui disait :

— Ecrivez.

Quelques secondes après, il lui dictait ces lignes :

u Je soussigné, comte de Villefleur, déclare qu’il y a douze ans je me suis arrêté dans la cabane d'Eugène Rémond, au pied du.Vignemale, et que, dans une heure d’égarement, j’ai commis sur Mathilde Rémond un abominable forfait, à la suite duquel elle est devenue folle. Je déclare en outre que j’ai été blessé au cou par un poignard avec lequel se défendait ma victime. Je fais cette déclaration pour échapper à la vengeance légitime qu’a voulu exercer sur ma personne le mari de Mathilde, Eugène Rémond, et pour qu’il puisse, si bon lui semble, la remettre entre les mains de la justice.

« En foi de quoi, et en toute sincérité, je signe cet écrit de mon nom.

« Comte de Villefleur. »

Après avoir daté et relu cet acte, non sans émotion, M. de Villefleur le présenta à Baltimore, qui le parcourut et dit :

— Cela suffit. R y là de quoi faire un épouvantable scandale dans le monde où vous vivez. Il y a là de quoi vous valoir le bagne, ne l’oubliez pas. N’oubliez pas surtout qu’à minuit sonnant la folle a des éclairs de raison, et qu’en vous confrontant avec elle à cette heure solennelle, foute votre déclaration se trouverait coq^r firroée.

l’homme de minuit

— Je n’ai nulle envie de m.’y exposer, comptez $ur moi.

— J’y compte, monsieur... Et maintenant vous êtes

libre. »

A un signal qu’il donna, la porte s’ouvrit, et le comte put sortir de l’hôtel.

Se penchant alors vers la folle qui souriait vaguement :

— Pauvre Mathilde ! dit Baltimore, je viens de sacrifier le devoir de la vengeance au bonheur de notre enfant, me pardonnes-tu?

La folle le regarda avec une tendresse ineffable, puis elle ramena ses yeüx sur sa fille, et elle imprima doucement ses lèvres sur le front de Thérèse.

Le comte de Yillefleur s’éloignait à pas précipités, comme si la menace suspendue sur sa tête pendant toute la scène précédente le poursuivait encore. Il no se sentit respirer à l’aise que lorsqu’il fut parvenu dans la grande avenue des Champs-Elysées. Alors il s’arrêta. Sa première pensée fut de dénoncer Baltimore et de le faire jeter en prison ; mais le souvenir de la déclaration qu’il avait écrite et signée l’en empêcha. Ce n’est pas qu’il craignît que cette déclaration, arrachée par la violence, eut quelque gravité aux yeux de la justice; mais il redoutait, comme l’avait prévu Baltimore, l’affreux scandale qui en pouvait résulter. Et d’ailleurs, il avait l’esprit encore trop troublé pour agir en ce moment : il résolut d’attendre qu’il eût mûrement réfléchi sur la conduite qu’il devait suivre; et, pour dissiper un reste d’agitation qu’il avait peine à maîtriser, il prit le parti de se rendre à la soirée où il était attendu. Il gagna la rue de l’Université et pénétra dans une maison de belle apparence, dont lest croisées du premier étage

l’homme de minuit 249

étaient rigoureusement tendues de brocatelle, ne laissant échapper au dehors que d’imperceptibles rayons do lumière. C’était là que demeurait une de ces femmes équivoques, à l’àge incertain, à la .beauté ternie, aux joues fardées, au sourire stéréotypé, qui, après avoir été reines dis folles amours et des folles dépenses, n’en sont plus que les très-humbles servantes; Cireés dangereuses, non par leur beauté, mais par leur adresse, attirant avec un art merveilleux les jeunes libertins et les vieux fous qu'elles font dévorer à belles dents par deux monstres insatiables, la luxure et le jeu, et vivant dans une sorte d’opulence des miettes tombées do ce somptueux festin. La Circé que fréquentait M. de Villefleur n’était pas une des moins intrigantes et des moins avides. Elle exploitait surtout l’aristocratie du faubourg Saint-Germain etles étrangers de distinction ; aussi se faisait-elle appeler madame de Saint-Evremont.

Lorsqu’il entra dans les salons, la danse, prétexte de la réunion, et le jeu, qui en était le but sérieux, redoublaient d’ardeur. Les femmes y brillaient de tout leur éclat, l’or y étincelait de tous ses feux. Dès que le comte fut aperçu, la maîtresse de la maison et quelques habitués alors inoccupés se portèrent à sa rencontre et lui témoignèrent leur satisfaction de le voir.

— Vous mériteriez cependant d’étre grondé, cher comte, car vous êtes fort en retard, ajouta madame de Saint-Évremont en donnant un petit air boudeur à son éternel sourire. Vos partenaires habituels vous ont attendu longtemps, et ce n’est qu’à regret qu’ils vous ont donné un remplaçant. Vous êtes un si charmant joueur !

l’homme de minuit

M. de Villefleur n’avait pu seôouer encore toute la torpeur de son esprit, et ce fut en faisant pour ainsi dire malgré lui allusion à l’étrange aventure dont il sortait, qu’il répondit d’un ton léger :

— Parbleu ! ce iv’est vraiment pas ma faute si je ne suis pas arrivé plus tôt. Je suis parti de mon hôtel à onze heures précises. Mais le diable s’est emparé de ma personne et m’a enlevé je ne sais où. Dieu merci! m’en voici de retour.

— Oh! oh! répétèrent ses interlocuteurs en riant, une charmante rencontre... une ravissante intrigue... Est-il heureux, ce cher comte! il n’y a que lui pour avoir toujours de ces bonnes fortunes.

— En vérité, messieurs, je ne vous en souhaite pas de semblables.

— Qu’est-ce donc alors? qu’est-ce donc? demandat-on en chœur.

Comme on le pense bien, M. de Villefleur n’était pas tenté de dire ce qui lui était arrivé. Il était embarrassé de répondre, lorsqu’on annonça qu’un quatrième manquait à une table de bouillotte où se tenaient un prince russe, un colonel anglais et un baron magyare.

— Excusez-moi, se hâta de dire M. de Villefleur, mais l’étranger m’appelle, et je vole au combat. Une autre fois, je vous conterai mes aventures.

Durant plus do quatre heures, il se battit bravement et loyalement ; mais il avait affaire à forte partie, et la chance no s’étant prononcée pour personne, il ne put qntamer aucun de ses ennemis. Alors il abandonna la bouillotte pour le lansquenet, où d’abord la fortune ne le favorisa pas davantage. Cependant, quand sonna

L 7 H0MME de minuit

l'heure de la, retraite, il se trouvait avoir gagné cinquante louis à un jeune homme qu’il connaissait à peine, ne l’ayant rencontré que deux ou trois fois chez la Saint-Êvremont. Au moment où l’on se séparait, celui-ci, dans l’espoir de récupérer ses mille francs, proposa à M. de Yillefleur un ou deux coups de lansquenet, ce que le comte accepta avec empressement. Le sort le désigna pour tenir les cartes.

— Je ponte les cinquante louis que vous perdez avec moi, dit-il.

— Je les tiens. ; . '

M. do Villefleur gagna.

— Cent louis? continua-t-il.

— Tenus encore.

M. de Yillefleur gagna de nouveau.

— Deux cents, reprit-il tranquillement.

Son partenaire pâlit, hésita.

— Sur parole ? balbutia-t-il.

— C’est accepté.

Pour la troisième fois M. de Yillefleur gagna.

— Quatre cents. Tenez-vous?

Le jeune homme demeura quelques secondes sans répondre. Il était facile de Voir qu'un combat se livrait eu lui.

■*- C’est tenu, répondit-il enftn avec effort ; toujours sur parole. Le comte épuisa cette fois toutes les cartes qu'il tenait en maih. A la dernière seulement, le coup se décida.

— J’ai encore gagné, dit-il ; monsieur, vous me devez douze mille francs;

D’une main qui tremblait imperceptiblement, lejeuné

homme tira une carte d’un portefeuille et la remit au comte, en disant :

— Demain, monsieur, j’enverrai chez vous.

Le jeune homme salua et partit.

Quelques minutes plus tard, M. do Villefleur allait prendre congé de son hôtesse. Lui montrant la carte qu’il tenait à la main :

— A propos, dit-il, connaissez-vous ce nom?...

— Parfaitement, cher comte, répondit-elle en communiquant à son sourire l’expression de la malice; c'est un de mes meilleurs amis d’autrefois, un jeune homme de bonne famille et d’excellent cœur, qui possédait, il y a quelques années, une vingtaine de mille livres de rente et qui les a follement dissipées.

— Avec vous, je parie ?

— Mon Dieu, oui, avec moi ; mais, en vérité, je n’ai pas été ingrate, car lorsqu’il ne lui restait plus rien qu’un titre d’avccat sans cause, j’obtins pour lui, grâce â quelques hautes protections dont je disposais, une place de substitut dans une de nos premières villes de France.

— Je sais que vous avez toujours été la providence de ceux que vous ruiniez, chère belle.

— Vous croyez rire? Eh bien, apprenez, aimable railleur, que, sachant qu’il mourait d’ennui en province et qu’il brûlait du désir de revoir la capitale, j’ai mis en campagne mes amis les plus influents, et il me doit d’étre entré depuis un mois au parquet de Paris.

— Vraiment!

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Vous comprenez que la nature de ses fonctions ne lui permet

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l’hommï de minuit

pas deme faire do fréquentes visites, surtout à l’heure de nos réunions. Toutefois, l’amour du jeu est si vif chez lui, qu’il ne peut toujours résister à l'appàt de nos bouillottes et de nos lansquenets. Voilà pourquoi vous l’avez vu ce soir. #

— Et voilà pourquoi j’ai pu lui gagner quatre mille francs en espèces et douze mille francs sur parole.

Madame de Saint-Evremont fit un brusque mouvement qui ne dérangea nullement l’expression de son inaltérable sourire.

— Vous lui avez gagné une pareille somme, cher comte!' Ah! le pauvre garçon ! comment fera-t-il pour n’acquitter?

— Il n’a donc, aucune autre ressource que sa place?

— Du moins, je ne lui en connais pas.

M. de Villefleur était devenu pensif : il avait porté la main à son front comme pour y fixer une idée qui Amenait de s’y élancer; idée triomphante, en effet. Son débiteur n’était-il pas substitut du procureur du roi, c’està-dire un des magistrats chargés de faire arrêter un coupable, de rechercher les preuves de son crime? Si le comte dénonçait Baltimore, ne pouvait-il arriver que le soin des premières investigations judiciaires fût confié au jeune substitut, et que moyennant la remise des douze mille francs qu’il avait perdus au jeu, celui-ci consentît à lui livrer la déclaration signée du nom de Villefleur. Certes, tout cela était possible, mais tout cela renfermait des difficultés d’exécution qui eussent effrayé un homme moins léger et plus scrupuleux que le comte. Après un moment d’hésitation, il pria madame de Saint-Evremont de lui accorder un entretien parti-

l’homme de minuit

culier, lui fit une demi-eonfidenco de son étrange aventure, et lui demanda si son jeune ami était un homme avec lequel on pût entrer en arrangement. Lorsque la Saint-Évremont eut, non sans perdre cette fois une partie des grAces de son sourire, témoigné toute sa surprise de ce qu’elle venait d’entendre, elle réfléchit pendant une minute; puis elle répondit, en reprenant toute son affabilité :

— Plus j’y pense, plus j’estime, cher comte, qu’une .ouverture de votre part sera bien accueillie de mon protégé. D’abord, je doute fort qu’il soit en mesure de payer sa dette de jeu; en second lieu, j’aime à croire qu’il ne saurait me refuser un service, et je suis prête à lui demander tout ce qu’il vous plairai si mon entremise peut vous être agréable.

— A merveille, chère belle, à merveille! chargezvous de le sonder; s’il se montre favorable, voici comment nous nous y prendrons : je lui adresserai d'abord ma dénonciation comme si je le rencontrais par hasard ; nous irons ensuite chez le procureur du roi, où je renouvellerai cette dénonciation. Sans aucun doute, le procureur du roi chargera votre jeune ami, présent, de procéder à l’arrestation du bandit et à la saisie de ses papiers. Parmi ces papiers, il trouvera celui que je réclame; il me le rendra, et nous serons quittes. Il ne me restera plus qu’à vous témoigner, chère amie, toute ma reconnaissance.

— Ne parlons pas de cela, je vous prie; votre amitié sera ma plus douce fécompense; aujourd’hui même je verrai notre jeune magistrat, et ce soir vous aurez une réponse.

l’homme de Minuit 255

— Que vous êtes charmante!* dit le comte en lui baisant la main et en prenant congé d’elle.

Il rentra chez lui, comme de coutume, par la petite porte du jardin, et pénétra dans son appartement; il avait la mine rayonnante et se frottait les mains'.

— Parbleu, murmurait-il en s’endormant le sourire sur les lèvres, si notre jeune substitut y consent, seigneur Baltimore, je vous montrerai à quel homme vous avez affaire.

Il était deux heures de l’après-midi lorsque Badois entra dans sa chambre et lui annonça que son fils venait d’entrer et qu’il l’attendait au salon.

— Mon fils! s’écria-t-il avec étonnement. Eh! que diable vient-il faire à Paris? Il n’y a pas trois mois qu’il était ici en congé de semestre!

— Il paraît que M. Léo en a obtenu un second.

— Peste ! il est f:\cheux pour lui que les congés ne figurent point sur les états de service!... Allez dire que je serai au salon dans un instant.

Le domestique s’inclina et sortit.

Assises dans l’embrasure d’une fenêtre qui donnait sur le jardin, la comtesse et Lucienne travaillaient à des ouvrages de broderie. Heureuse de revoir son fils qu’elle adorait, madame de Villefleur souriait au travers de son habituelle tristesse en regardant par intervalles le jeune officier appuyé contre le marbre de la cheminée. Le front plissé, la lèvre dédaigheuse, Lucienne, elle, ne quittait pas des yeux la mousseline qu’elle dentelait, et ne répondait qu’avec sécheresse aux paroles que lui adressait Léo. Toutefois, au soulèvement de sa poitrine, au reflet sanguin qui par in-

l’homme de minuit

stants colorait ses joues, on devinait qu’elle était agitée d’une émotion secrète. Plus pàle f plus grave qu’il ne l’avait jamais paru, Léo répondait à la joie de sa mère par un sourire pensif, et recevait avec douceur les boutades ironiques de sa cousine. Il était facile de voir que ses sentiments pour elle étaient, sinon tout à fait changés, du moins grandement modifiés, et qu’elle ne lui inspirait plus un éloignement invincible. A quelle cause devait-on attribuer ce tendre retour? Sans doute au regret qu’il ressentait d'avoir égaré son amour sur la fille d’un bandit et au désir qu’il éprouvait de faire oublier sa mésaventure. Les déceptions énervent presque toujours le cœur; elles le disposent à des soumissions auxquelles, plus heureux, il ne se fût jamais résigné. Les égards plus affectueux que Léo témoignait à Lucienne étaient donc comme un acte de contrition que lui dictait la honte de son infortune ; non qu’il eût cessé d’aimer Thérèse : hélas! que pouvait-il reprocher à la pauvre enfant? n’avait-elle pas ignoré l’odieux mystère de sa famille? n’était-elle pas, elle-même, plus à plaindre que lui? Mais comment n’eût-il pas rougi d’un amour entouré de circonstances si déplorables? Comment n’eut-il pas laissé croire qu’il en avait détruit jusqu’au germe dans son cœur?

— Ainsi, disait la comtesse, te voilà revenu pour quelque temps encore, mon fils I Dieu soit béni! Je suis si heureuse lorsque tu es près de nous!

— Bonne mère ! répondait le jeune officier. Désormais mon plus grand bonheur serait de ne plus vous quitter.

— Eh quoi ! monsieur, dit Lucienne d’un ton dont elle

dissimulait mal l’amertume, rien ne vous attire donc plus vers ces Pyrénées que vous avez tant aimées? Ontelles perdu à vos yeux toutes leurs beautés, tous leurs charmes ?

— Toujours méchante, Lucienne! répondit Léo en souriant avec tristesse; vous seriez pourtant si belle si vous daigniez être bonne !

L’impérieuse jeune fille eut un mouvement d’impatience.

— Dispensez-moi, je vous prie, de vos impertinences ! reprit-elle sèchement. Telle que je suis, je n’ignore pas que je ne saurais vous plaire, et je vous assure que désormais je m'en soucie médiocrement.

— Allons, allons, mes enfants, dit la comtesse, point

de dispute, point d’aigreur. Plus que jamais vous devez vous rapprocher et vous entendre... Vous, Lucienne, rejetez au loin cette ironie qui altère votre humeur et vous donne les apparences de la dureté. Et toi, Léo, redouble de bonté pour cette pauvre âme qui n’est si amère que parce qu’elle n’est pas heureuse. Faites ainsi, mes enfants, que toute discorde cesse entre vous, et bientôt, je l’espère, vous vous aimerez, non pas seulement comme des cousins, mais comme des amis. *

— Jamais, ma tante ! dit Lucienne d’une voix qui s’efforcait d’être ferme.

— Moi, ma mère, répondit gravement Léo, je me conforme à vos vœux et je ferai ce que vous réclamez de mon cœur.

— Merci, mon fils! je n’attendais pasmoinsdeton bon esprit. Maintenant que te voici redevenu raisonnable,

je ne doute pas que tu ne fasses bientôt oublier à cette sévère Lucienne les torts dont tu as pu naguère te rendre coupable envers elle.

— Je vous promets, ma mère, d’y mettre tous mes soins.

L’entretien dura quelques instants encore sur ce ton. Bientôt, s’adressant à la hautaine jeune fille avec une douceur charmante, le jeune officier reprit :

— Comptez-vous longtemps me tenir rigueur? Je vous avertis que je suis décidé à vous fléchir, duçsé-je y employer ma vie.

— Alors, je crains sérieusement, monsieur, que vous ne mouriez sans avoir réussi, répondit Lucienne avec une inflexion qui démentait ses paroles.

— N’ayez pas de rancune, ma chère enfant, dit la comtesse. Il est doux de pardonner.

— Elle pardonnera, ma mère, repritLéo en souriant; elle est meilleure qu’elle ne veut le paraître. Une bonne prière, croyez-moi, suffirait à apaiser son ressentiment.

-7- J’en doute fort, répliqua Lucienne avec une sorte de défi, exempt toutefois d’animosité.

Le jeune homme ne répondit pas; il abandonna la cheminée sur le marbre de laquelle il était encore appuyé, se dirigea lentement vers sa cousine, et se pencha sur le dossier de son fauteuil, où il demeura un instant en silence. Lucienne ne quitta pas son ouvrage des yeux; mais le mouvement de son aiguille devint plus rapide et ses épaules frémirent sous le canezou de dentelle noire. Tout à coup, elle vit une main se glisser timidement vers elle, elle entendit une voix pénétrante.

l’homme de minuit 259

qu’elle n’entendait jamais sans émotion, murmurer ces mots :

— Ne la repoussez pas, cousine, c’est une main amie qui demande à presser la vôtre! Ne la repoussez pas : le plus touchant attrait d’une femme, c’est la bonté.

Lucienne était loin de s’attendre à une démarche si prompte, si franche, si ingénieuse; elle en fut tout étourdie, et se rejeta de côté comme pour échapper à la séduction. En même temps elle porta son regard sur Léo, dont la physionomie était si douce, si caressante, qu’elle dut se roidir pour ne pas saisir la main qu’on lui tendait.

— Auriez-vous le courage de résister? dit la comtesse émue.

— Soyez tranquille, ma mère, répondit le jeune officier; pour vous rendre heureuse, elle consentira.

C’était offrir avec adresse une excuse à l’orgueil de Lucienne. Après un moment d’hésitation, elle s’en empara.

— Soit! dit-elle fièrement... pour faire plaisir à ma tante.

Disant ces mots, elle laissa tomber sa main dans celle de Léo. Il allait y imprimer ses lèvres, lorsque, par une involontaire et soudaine évocation de ses souvenirs, la mélancolique image de Thérèse passa devant ses yeux ; il étouffa un soupir et n’eut que la force de presser la main de sa'cousine.

En ce moment, M. de Villefleur entrait dans le salon. A la vue de cette marque d’amitié que se donnaient son fils et sa nièce, il s’arrêta ; son visage exprimait autant d’étonnement que de satisfaction.

l’homme de minuit

— Bravo! dit-il, je 'ne pouvais rien voir qui me fut plus agréable! Ne vous dérangez pas, s’il vous plaît, et continuez, mes enfants.

Léo vint au-devant de son père. 11 l’embrassa avec froideur :

— Vous êtes surpris de me voir? dit-il : c’est qu’après votre départ du Cirque de Gavarnie, il s’est passé des choses telles, que je n’ai pas hésité à venir vous en instruire, afin de vous prémunir, s’il est possible, contre de mystérieux dangers.

Après avoir fait un mouvement de surprise :

— Parbleu! dit le comte, je ne te comprends pas, mon cher ami ; explique-toi plus catégoriquement.

M. de Villefieur se jeta dans un fauteuil près de Lucienne et de la comtesse; puis il rtsprit :

— Voyons, parle, je t’écoute.

— Et d’abord, mon père, commença Léo, le bandit Inigo Torreguy s’est échappé la nuit même que nous l’avons arrêté.

La comtesse et Lucienne laissèrent tomber leurs broderies et regardèrent le jeune officier d’un air stupéfait*. Le comte joua l’étonnement.

— Ah! dit-il, c’est ainsi que tu surveilles tes prisonniers ! je t’en félicite. <

— Par mesure de prudence, reprit Léo sans s’émouvoir, et de crainte d’une surprise nocturne dans les montagnes, j’avais décidé que nous passerions la nuit dans la cabane du Cirque. Notre bandit était étroitement garrotté; mes soldats avaient l’œil sur lui; j’étais tranquille. Bientôt un nouveau prisonnier m’est amené ; ce prisonnier était le juif Ismaël Gantz.

l’homme oe minuit 261

— Ismaël Gantz! s’écria le comte en tressautant. Et comment était-il en pareil lieu à pareille heure?

— Il accompagnait, m’a-t-il dit, don Balthazar Higuierro, lequel avait été attaqué sur la frontière d’Espagne. Dans sa frayeur, Ismaël avait pris la fuite, et, errant au hasard, il était entré dans le Cirque de Gavarnie.

— C’est singulier, dii; le comte, j’ignorais qu’lsmaël eût accompagné le banquier dans la montagne. Dans quel but? pour quel motif?

— Je ne saurais vous répondre, mon père. Cependant, comme cette histoire ne manquait pas de vraisemblance, et que d’ailleurs je connaissais le juif pour l'avoir rencontré quelquefois chez vous, je me contentai de ces explications.

— C’est étrange, répétait le comte, c’est étrange!

' — Ce que je vais vous apprendre, continua Léo, est bien plus extraordinaire encore. Une heure s’était à peine écoulée depuis qu’lsmaël Gantz était avec nous dans la cabane; tout à coup les liens tombent des mains et des pieds de Torreguy; il s’élance, s'enfonce sous le sol par une trappe et disparaît dans les grottes du Marboré.

— Mais comment cela arriva-t-il? demandèrent à la fois le comte, la comtesse et Lucienne.

— Un homme avait furtivement jeté un couteau au bandit, qui était parvenu à couper ses liens. Le coupable n’était autre qu’Ismaël Gantz.

A ces paroles, M. de Villefleur fit un nouveau bond plus violent que le premier.

— Ismaël Gantz! c’était Ismaël Gantz! En es-tu bien sûr, Léo?

l’hommb de minuit

— Un de mes soldats avait vu le juif faire un mouvement, et presque au même instant il avait entendu un léger bruit semblable à la chute amortie d’un objet de quelque poids ; mais comme Inigo Torreguy n’avait pas remué, comme Ismaôl continuait de se promener tranquillement dans la cabane, aucun soupçon ne s’était éveillé dans l’esprit du soldat , et ce ne fut qu 'après l’évasion du bandit qu’il me oommuniqua ses deux remarques. . . • i

— Bizarre aventure! murmura le' comte. Mais, en vérité, je ne puis croire...

-i- Vous croirez, mon père, quand je vous aurai dit que j ai trouvé sur le juif l’étui de peau qui avait dû renfermer le couteau tombé dans la fuite de Torreguy !... Vous croirez surtout quand j’aurai ajouté qu’Ismaol Gantz a reconnu lui-même avoir favorisé cette fuite.

— Alors, tu l’as fait arrêter? demanda M. de Villefleur avec anxiété.

— Oui, mon père.

— Et il est maintenant en prison? continua le comte du même ton.

Léo leva sur son père un regard triste et douloureux.

— Il est libre! répondit-il.

Il eût été difficile de décider si c’était le désappointement ou la satisfaction qui remuait le comte en ce moment. Après avoir poussé une exclamation inintelligible, il porta la main à son visage qu’un flux de sang avait empourpré, Lorsqu’il put ressaisi sa présence d’esprit ;

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l’homme de minuit

— Ah çà ! mais, s’écria-t-il en poussant un éclat de

rire empreint d’un peu d’affectation, tu as donc laissé échapper tout le monde? C’est vraiment ridicule à force de maladresse. • '

— Quant à ce dernier, reprit gravement le jeune officier, s’il est en liberté, mon père, c’est que je l’ai bien voulu. Je dirai plus : c’est qu’il l’a fallu!

La fermeté avec laquelle ces paroles avaient été prononcées, le regard profondément scrutateur qui les accompagnait, avait subitement ramené une expression sérieuse sur les lèvres de M. de Yillefleur. A l’hilarité, à la moquerie succédait une sorte d’embarras.

— Mais je ne comprends pas, dit-il, ce qu’a pu te conter cet Ismaël Gantz pour te forcer à le relâcher.

— Il m’a d’abord déclaré que s’il avait fourni à Torreguy des moyens d’évasion, c’est qu’il avait reconnu en lui un homme qui lui avait autrefois sauvé la vie dans une circonstance terrible. Il s’était empressé, ajoutaitil, de lui payer sa dette de reconnaissance.

— Ismaël Gantz reconnaissant, c’est vraiment impayable!... Et cette explication, reprit le comte, a suffi pour te décider à lui rendre la liberté?... Peste! mon cher, tu te contentes do peu.

• — Non, mon père! continua Léo en laissant tomber chacun de ses mots avec une lenteur expressive : il a fait valoir des motifs plus puissants, des arguments plus irrésistibles; mais si vous le permettez, jo ne les confierai qu’à vous seul.

Le comte pâlit.

— A moi seul? dit-il, soit, passons dans mon ca-

binctr

l’homme de minuit

La comtesse et Lucienne se regardèrent avec étonnement. Que signifiait cette mystérieuse précaution? Elles essayèrent d’obtenir une explication de Léo, mais le jeune officier répondit vaguement qu'il ne convenait pas que des femmes entendissent ce qu’il allait ajouter. Peu satisfaites de cette réponse, elles n’osèrent pourtant insister davantage. Ce ne fut pas sans un sentiment de jalousie qu’elles reportèrent leurs yeux sur le comte; mais elles demeurèrent stupéfaites en remarquant l’altération de ses traits et le trouble de toute sa personne. Il parvint cependant à reprendre son aplomb, et avec un sourire forcé :

— Vous permettez, mesdames, dit-il, que j’aille recevoir la confidence de Léo?

11 quitta le salon, suivi de son fils. Lorsqu’il se furent enfermés dans le cabinet :

— Eh bien ! mon fils, reprit le comte, de quel grand mystère veux-tu donc m’entretenir?

— D’un mystère qui vous concerne, mon père, répondit Léo avec hésitation, d’un mystère affreux qui, s’il ne renferme pas une infâme calomnie, contient le déshonneur de notre famille.

Bien que l’entretien précédent eût préparé le comte à une révélation de ce genre, le coup qu’il en reçut ne fut pas moins violent, et il eut besoin de toutes ses forces pour ne pas en être accablé.

— Explique-toi, dit-il en simulant la surprise et le mécontentement; tes paroles sont incompréhensibles; en outre, elles sont de nature à me blesser. Prends-y garde !

Une vive angoisse se peignait sur les traits de Léo.

l’homme de minuit 265

Évidemment il voulait douter de la réalité du secret terrible qu’il connaissait; mais l’attitude embarrassée de son père ne contribuait pas à l’y encourager.

— Le juif, reprit-il d’une voix émue et lente, m'a déclaré qu’il possédait un papier signé de... vous... qui... remis entre les mains de la justice... vous perdrait à jamais, mon père!

M. de Villefleur tressaillit; il garda le silence.

— Il m’a sommé alors, continua Léo, d’ordonner sa mise en liberté, si je ne voulais attirer sùr votre tête l’effet de sa vengeance. Indigné de ses odieuses imputations, je ne lui répondis d’abord qu’en le traitant d’infàme calomniateur. « Soit! répliqua-t-il avec un sourire sinistre, bientôt vous connaîtrez votre père ! » Je l’avoue, une telle assurance me confondit. Tourmenté d’une inquiétude mortelle, je fus ébranlé par ses menaces, et j’y cédai. Sur le point d’arriver à Gèdre, je disaujuif: « Vous êtes libre! « Ai-je bien fait?

Tandis que Léo parlait de la sorte, le comte s’efforçait de rasseoir son esprit : il faisait appel à toutes les ressources de son imagination ; il cherchait un expédient pour échapper à la honte de sa situation. Jamais il n’eùt consenti à s’avouer coupable et à rougir devant son fils. Quelque dépravée que fût son Ame, elle n’avait pas perdu du moins le sentiment de la pudeur paternelle. Malheureusement aucune inspiration ne lui venait en aide, eh cependant un silence prolongé était un aveu de sa culpabilité. Il le sentit. Feignant alors de vaincre l’indignation qui paralysait sa voix :

— Le misérable ! dit-il en éclatant, il a osé m’accuser d’avoir commis un faux?

l'homme de mincit

— Il a eu cette audace, mon père ! *

— Et tu as pu le croire, toi, Léo? reprit-il avec la même violence. T’a-t-il donc montré la preuve de son odieuse imputation?

— Non, mon père, il ne l’avait pas.

Un observateur attentif eût vu glisser un reflet de joie dans les yeux du comte; il eût surpris dans le frémissement de ses lèvres une expression de tidomphe. Uhangeant tout à coup d’air et d’intonation :

— Parbleu! proféra-t-il avec un geste de mépris, je suis bien bon de me mettre Tàme û l’envers, parce qu’il a plu à un fripon de m’accuser d’une infamie, et parce qu’il a convenu à un sot de le croire sur parole! Oui, monsieur, à un sot ! reprit-il en voyant sou fils s’émouvoir de cette apostrophe; car on mérite uno telle qualification quand , comme vous, on so laisse intimider par des billevesées, par de ridicules inventions! Sot! triple sot! vous qui n’avez pas compris que cet Jsm»ël Gantz se moquait de vous, qu’il se jouait de votre crédulité ! Ah ! le vieux scélérat! comme il s’est habilement tiré de vos mains, et comme il doit rire aujourd’hui!

- — Mais, mon père...

— Taisez-vous, monsieur! s’écria le comte, s’animant au bruit de ses propres paroles. J’admire vraiment l’estime que vous faites de votre père! Eh quoi! il suffit •qu’un misérable m’accuse d’être un faussaire... un faussaire, juste ciel!... pour que vous vous empressiez de courber la tête!... Il suffit qu’une bête venimeuse m’éclabousse de sa bave immonde, pour qu’aussitôt vous la mettiez gracieusement en liberté? Mais, en vérité, cela p’a pas le sens commun ! cela est le comble de la dé-

l’homme de minuit 26 T

raison! Vous ‘aviez perdu la tête, vous étiez fou!

Les intonations du comte étaient si habiles, elles exprimaient l’ironie et la colère avec tant de force et de naturel, que son fils ne savait plus que penser. Certes, il eût de grand cœur consenti à passer pour un insensé, à condition de reconnaître que son père était innocent. Mais, outre qu’il savait la conduite légère et dissipée du comte, Ismaël Gantz, à l’appui de son accusation, lui avait fourni des l’enseignements catégoriques qui lui tourmentaient l’esprit. Sa conscience résistait encore, il ne se sentait pas convaincu. Lorsque M. de Villefleu'r eut cessé de lui décocher ses flèches les plus aiguës :

— Il est des crédulités coupables, lui dit Léo avec timidité, et je crains, mon père, de n’avoir pas d’excuse à vos yeux. J’essayerai cependant d’expliquer, sinon de justifier ma faute en osant vous répéter tout ce que m’a dit le juif pour me convaincre.

— Et que vous a-t-il dit, monsieur?

— Que vous aviez souscrit, avec sa propre acceptation, une lettre de change de quarante mille francs à l’ordre d’une danseuse, la Florimonde. Or, je n’ignorais pas, mon père, que vous connaissiez intimement cette femme.

Léo ne put s’empêcher de rougir. Loin d’en être déconcerté, l’aplomb du comte s’en accrut. Feignant de se méprendre sur la cause de cette pudique émotion de son fils :

— Voyez! s’écria-t-il avec un suprême dédain, vous ne pouvez même pas répéter cela sans que la rougeur vous monte au front! N’cst-oe pas, en elfet, une honte j>qur yous de souiller vos lèvres de pareille^ turpitudes?

l’homme de minuit

Ce n’est pas moi qu’elles salissent, e’esfr tous, tous en qui l'odieux le dispute à l’absurde! Eh quoi! parce que je connais une Florirnonde, il s’ensuit que je doive être capable d’un faux? Assez! assez! C’en est trop! tout cpla me fait pitié! retirez-vous!

Et, d’un geste impérieux, il montra la porte à son fils. Il eût fallu une pénétration bien subtile pour découvrir sous cette indignation apparente le froid calcul d’un profond comédien. Cet élan de l’honneur outragé acheva d’imposer à Léo. Confus d’avoir été grossièrement joué par Ismaël, repentant d’avoir méconnu la probité de son père, il courba le front avec douleur et ne put que murmurer :

— Pardonnez-moi, mon père! pardonnez-moi!

M. de Villefleur triomphait; il n’abusa pas de sa victoire. Après quelques instants de silence, pendant lesquels il semblait combattu par des sentiments opposés, il se rendit maître de lui-même, et d’une voix empreinte à la fois de bienveillance et de sévérité :

— Soit! jeune fou, dit-il, je vous pardonne. A l’avenir, soyez moins crédule et plus circonspect... Allez rejoindre votre mère et votre cousine, et rassurez-les de votre mieux, car, grâce à vos allures mystérieuses, elles doivent être fort inquiètes. Allez!

■ Quand Léo eut quitté le cabinet, M. de Villefleur se laissa tomber dans un fauteuil : l’expression do sa physionomie s’était transformée; un profond abattement, voisin de la stupeur, semblait avoir paralysé ses facultés. Le regard fixé sur le parquet, le corps incliné en avant, les mains pendantes sur ses genoux, on l’eût cru foudroyé. Après quelques minutes de cette immobilité, il

L’HOMME DK MINUIT

se leva brusquement, et, se promenant avec agitation, il proféra ces mots :

— Ismaël Gantz dévoué à Baltimore!... Ismaël Gantz, cet usurier qui, à la place du cœur, n’a qu’un écii rogné, avoir poussé la reconnaissance jusqu’à sauver à ses risques et périls un bandit tel que Baltimore! Où diable la reconnaissance va-t-elle se nicher? Y a-t-il donc toujours une fibre sensible, même dans les âmes les plus endurcies? C’est vraiment incroyable !...

Il poussa un ricanement sourd ; mais, redevenant aussitôt sérieux :

— Parbleu! reprit-il, tout cela ne laisse pas de m’inspirer quelque inquiétude. Si je fais arrêter Baltimore et que le juif vienne à l’apprendre, le vertueux usurier voudra peut-être venger son ami le bandit, fût-ce aux dépens de son coffre-fort. Ou plutôt, — car l’avarice est la loi suprême d’un Ismaël Gantz, — peut-être ira-t-il offrir à Baltimore de lui vendre ma lettre de change, marché que celui-ci conclura aussitôt pour se venger de moi...

Il s’arrêta court au piilieu de son cabinet, appuya son menton sur sa main et demeura dans l’immobilité de la réflexion.

— Allons, allons, ajouta- t-il bientôt en reprenant sa marche, il faut que toutes mes mesures soient bien prises, toutes mes précautions infaillibles. Quelque répugnance profonde que me cause la démarche à laquelle je songe, c’est décidé, je la tenterai si j’apprends ce soir que mon débiteur, le substitut du procureur du roi, consente à entrer en arrangement avec moi. Que je réus-sisse dans mes deux négociations, je n'aurai plus rien à

l’homme de minuit

redouter. Alors gare à toi, misérable bandit, qui as vu mon orgueil s’abaisser devant ton audace et mon courage fléchir devant ta colère, gare à toi!

Quelques instants plus tard, il rentrait au salon, où Léo et Lucienne étaient assis l'un près de l’autre et causaient avec un abandon qui fit sourire le comte.

— Voilà des enfants que nous marierons bientôt, madame la comtesse, dit-il. Qu’en pensez-vous?

— ■ Je le souhaite, répondit madame de Villefleur en souriant.

Lucienne ne protesta pas, et Léo sourit d’un air résigné.

Vers neuf heures du soir, le comte se rendit chez la Saint-Évremont.

— Eh bien! lui demanda-t-il dès qu’il l’aperçut, quelle réponse?

— Notre homme est gagné, lui répondit-elle, il fera ce que vous demandez de lui. Il ne doute pas que tout ne s’arrange comme vous l’avez prévu.

— Mille remerciments, chère belle! comptez sur toute ma reconnaissance. Demain, je me présenterai ,

Un moment après, il s’élançait dans la rue de l’Université.

— Et d’abord, murmurait-il, à la comtesse le Villefleur !

XY

De retour à son hôtel, M. de Villefleur envoya dire à la comtesse qu’il désirait l’entretenir. Celle-ci, retirée dans son appartement, lui fit répondre qu’elle était prête à le recevoir.

Ce n’était pas sans étonnement qu’elle avait reçu l’annonce de cette visite inusitée de son mari. Depuis longtemps, en effet, leurs relations se bornaient à de simples rapports de convenance et d’étiquette. En dehors de quelques rencontres conventionnelles destinées à ménager les apparences, il n’existait plus guère entre eux do point de contact, d’accord de famille, d’intimité matrimoniale. Séparés de biens par une disposition soupçonneuse de leur contrat de mariage, ils étaient aussi séparés de corps par un sentiment répulsif né des légèretés inexcusables du comte et de la froideur mélancolique de la comtesse. Aussi M. de Villefleur troublaitil rarement sa femme, retirée le soir dans son gynécée solitaire. Quelle impérieuse nécessité l’obligeait donc à rompre inopinément son habituelle réserve? Telle est la

l’homme de minuit

question que la comtesse s’adressait, non sans un peu d’inquiétude, car son mari ne lui avait jamais demandé une semblable entrevue que pour lui annoncer un malheur.

Le cérémonial embarrassé avec lequel M. de Villefleur entra dans sa chambre ne fut pas de nature à dissiper ses appréhensions. Evidemment, cette démarche lui coûtait quelques efforts. Il était pâle, et, contre son habitude, son regard manquait de fermeté. Cette remarque n'échappa point à la comtesse, dont l’anxiété augmenta. Conservant néanmoins l’apparence du calme, elle indiqua de la main un fauteuil au comte et lui dit gravement :

— Je ne m’attendais pas ce soir à votre visite, monsieur. Qu’avez-vous de si pressé, de si intéressant à m’apprendre?

Incertain sur la contenance qu’il devait tenir, hésitant sur la manière dont il devait entamer l’entretien, il demeura debout sans articuler une seule parole. A défaut d’un sentiment plus tendre, la comtesse, grâce à ses rares mérites, à sa haute vertu, lui inspirait un respect qui ébranlait son aplomb. Il était honteux de se sentir auprès d’elle si inférieur et si dégradé, et le cœur lui manquait pour accomplir une démarche qui devait le couvrir de mépris. Surprise autant que tourmentée de ce silence, madame de Villefleur se vit obligée de reprendre :

— Eh bien! monsieur, je vous écoute; expliquez-

vous. •

Une plus longue hésitation eût été le comble du ridicule. Or, M. de Villefleur était homme du monde avant

l’homme de minuit

tout; entre le ridicule et le mépris, entre sa vanité et son orgueil, son choix ne pouvait se faire attendre. Il recueillit tout son courage et commença en ces termes : .

— Ce que je viens vous apprendre, madame, dit-il,

est d’une gravité terrible. Je me suis longtemps refuse * ' •

à vous le révéler, je sentais que j’en souffrirais trop : mais de bizarres complications sont parvenues à vaincre mes répugnances et me font un devoir de parler aujourd'hui. J’ose espérer que vous aurez pitié de mes tourments et que vous n’abuserez pas de vos avantages.

Un semblable exorde n’était pas fait pour calmer les anxiétés de la comtesse. Cependant elle ne parut pas s’en émouvoir beaucoup. Elle pensa sans doute qu'il s’agissait de quelque forte perte au jeu ou de quelque grave embarras de tutelle, au sujet desquels son mari venait lui demander son assistance. Depuis longtemps elle y était préparée, et, comme on se le rappelle, elle s’était fait sur ce point une résolution inébranlable.

Elle se contenta de répondre avec fermeté :

— J’étais sûre, monsieur, que tôt ou tard il m’était réservé d’apprendre de votre bouche de tristes nouvelles. Dieu veuille qu’elles ne soient pas plus désolantes que je ne le suppose! En tout cas, je crains qu’il ne soit ni dans ma puissance ni même dans ma volonté d’y remédier.

L’inflexion de voix qui accompagna ces derniers mots parut un instant décourager le comte ; mais, la nécessité lui faisant une loi de la persévérance, il reprit bientôt avec effort :

— Hélas! madame, ne vous prononcez pas encore!

Tout ce que vous présumez n’est rien sans doute auprix

l’homme de minuit

de l’odieuse révélation que vous allez entendre. S’il n’était question que de mes comptes de tutelle ou de mes dettes de jeu, je garderais le silence, car l’heure n’est pas encore venue de rendre ces comptes, et j’obtiendrais facilement des délais pour m’acquitter de ces dettes. Mais...

— Mais! s’écria madame de Villefleur que l’èffrôi commençait à gagner. De quoi s’agit-il donc? Qu’allezvous m’apprendre, juste ciel!...

Le comte s’assit comme un homme qui n’a plus la force de se soutenir; puis, d’une voix altérée :

— Vous n’ignorez pas, madame, dit-il, qu’un bandit, portant à Paris le nom de Baltimore et dans les Pyrénées celui d’Inigo Torreguy, a eu un jour l’audace de Dde demander la main de notre fils pour sa fille. Vous savez aussi que ce malfaiteur, un moment prisonnier de Léo, s’est, évadé, grâce à l’intervention d’un juif de nôtre connaissance, Ismaël Gantz. Mais ce que vous ignorez, madame, c’est que Baltimore est à Paris et que deux de ses acolytes m'ont, la nuit dernière, enlevé et remis entre ses mains. Le poignard sur la gorge, il m’a enjoint de signer l’engagement d’unir mon fils et sa fille, et pour échapper à la mort, j’ai signé.

— Voilà une étrange histoire ! s’écria la comtessè stupéfaite. Mais cet engagement n’a aucune valeur, reprit-elle. Ce bandit est un foui il faut le faire arrêter.

— C’est bien mon intention, madame, répondit M. dè Villeficur, satisfait de la tournure qu’il avait prêtée à la scène de la veille. Cependant, avant de le livrer à la justice, j’ai quelques mesures à prendre, quelques précautions à observer, et c’est précisément le motif qui

l’homme de minuit %%

m’a déterminé, non sans une peine horrible, à m’adresser à vous, madame.

— Je ne vous comprends pas.

M. de Villefleur profita de cette interruption pour reprendre haleine et raffermir sa voix.

— Vous me comprendrez, madame, répojidit-il résolûment, quand je vous aurai rappelé que ce Baltimore compte un ami dévoué dans Ismaël Gantz, et quand je vous aurai avoué que ma liberté, ma réputation', mon honneur, sont à la merci de ce juif, par conséquent à la merci du bandit qu’il protège !

La comtesse frémit.

— Que me dites-vous là? proféra-t-elle. Quel affreux mystère recèlent donc vos paroles?

— Ah! ne m’accablez pas, madame! Ce mystère, vous allez le connaître, quelque horreur que j’éprouve à vous le révéler!... Dans une heure d’ivresse et de folie, j’ai souscrit une traite de quarante mille francs sur Ismaël Gantz. Certain de réaliser les fonds à l’échéance, je ne pris pas la peine de m’adresser à lui. Je connaissais sa signature... et... je signai pour lui une acceptation.

A ces mots, qu’il prononça à peine pour en atténuer l’effet, la comtesse se leva avec une agitation inexprimable.

— Un faux! s’écria-t-elle. Vous avez fait un faux, vous, monsieur le comte? Oh! non, non, c’est impossible! J’ai mal entendu!

Mais l’air consterné, humilié de M. de Villefleur rendait le doute impossible. Madame de Villefleur retomba dans un fauteuil, palpitante, éplorée* et, se couvrant

le visage de ses deux mains, elle sanglota et répéta :

— Faussaire, faussaire I... mon mari un faussaire!

Si dépravé que fût le comte, il ne put entendre sans frissonner ce cri d’indignation et de mépris; son front se courba jusque sur ses genoux, et il garda le silence de la honte. Après avoir, pendant un instant, laissé à son désespoir un libre cours, la comtesse dégagea vivement sa tête d’entre ses mains; puis, d’une voix entrecoupée de sanglots et vibrante d’exaltation :

— Ah! monsieur, reprit^elle, vous m’avez toujours rendue malheureuse. Vous m’avez abandonnée pour courir après des filles perdues... Vous avez dédaigné les joies de la famille pour vous enivrer des émotions du jeu. Vous avez brisé mon cœur, perdu votre fortune,

, compromis celle de votre nièce. En un mot, vous vous êtes précipité en aveugle sur la pente de la ruine et du déshonneur, d’où, grâce à Dieu et à mon dévouement, je comptais vous arracher au moment de la chute. Eh ■ bien! je vous pardonnerai toutes mes souffrances, j’oublierai toutes vos fautes, je réparerai tous vos désastres! mais, par grâce, dites-moi que vous n’avez pas commis une infamie digne du bagne! J?ar pitié, ditesmoi que vous n’avez pas déshonoré votre femme et votre fils!...

Cette éloquence de la douleur remuait les entrailles du comte. Elle ne lui faisait cependant pas perdre de vue le motif qui avait déterminé sa résolution. Aussi s’empressa-t-il de profiter des dispositions que montrait la comtesse, et lui répondit-il en se relevant de son abattement :

— Hélas! madame, mon aveu n’est que trop sincère.

Mais il est temps encore de prévenir les conséquences de ma criminelle action. Cela dépend de votre dévouement, madame, de ce dévouement admirable qui remplit votre cœur si noble et si généreux I

Cette confirmation explicite, si adoucie qu’elle fût par l’espérance qu’elle laissait entrevoir, arracha de nouvelles larmes à madame de Villefieur.

Le comte reprit :

— Certes, je ne redouterais pas qu’Ismaël Gantz, dans des circonstances ordinaires, abusât de ma lettre de change en la déférant à la justice. Dans l’espoir d’en obtenir un prix supérieur à la somme qu’elle porte, i la garderait même après l’échéance. Mais si je fais arrêter Baltimore, n’est-il pas à craindre que le juif, pour venger ce bandit auquel il doit la vie, ne lui propose do lui vendre la lettre de change? Baltimore s’est enrichi du fruit de ses rapines; il accepterait le marché avec joie. Vous comprenez alors, madame, à quel affreux danger je serais exposé.

— Mais c’est épouvantable!... s’écria la comtesse haletante, éperdue. Est-il possible que le comte de Villefleur soit en la puissance d’un Ismaël Gantz et d’un Inigo Torreguy? Je crois rêver!

— Cela n’est que trop réel, madame, et, si nous ne nous hâtons pas de porter remède au mal, je suis perdu !

Comme frappée par un courant électrique, la comtesse se leva brusquement et demanda d’une vpix saccadée :

— Que faut-il faire? Parlez, parlez!

— Racheter ma lettre de change.

Madame de Villefleur courut à son secrétaire, qu’elle ouvrit.

— Quarante mille francs, avez-vous dit?

— Ismaël est un horrible usurier, madame; il en demande cent mille... peut-être même...

— En exigera-t-il davantage! acheva la comtesse avec dégoût. O abîme d’infamie et de scélératesse! Tenez, monsieur, reprit-elle, voici pour cent cinquante mille francs en inscriptions de rentes. Emportez-les, et à ce prix même ressaisissez votre.., ce papier!...

Le comte se jeta sur les précieux titres. Il voulut effleurer de ses lèvres la main qui les lui tendait ; mais la comtesse la retira avec un geste écrasant de mépris.

— Arrière, monsieur! dit-elle. Ma maiD reçoit les baisers de mon fils v : ne la souillez pas!

A la fois oppressé par la honte, heureux de tenir entre ses mains le prix de sa rançon, M. de Villefleur s’élança hors de l’appartement.

Minuit sonnait. En dépit de l’heure, le comte n’hésita pas à faire atteler. 11 brûlait de reprendre sa lettre de change, et il se disait que, quel que soit le moment où l’or se présente, il est toujours le bienvenu, surtout chez un Ismaël Gantz. Après une course rapide, sa voiture s’arrêta r«e des Vinaigriers, devant la maison de l’usurier. Au dixième coup de marteau seulement, la porte bûtarde s’ouvrit. Le comte franchit dans l’ombre, au risque de se rompre les os,, les quatre étages qui aboutissaient à la demeure de son créancier. Ismaël Gantz, sa casquette de loutre sur la tête, sa veste de camelot sur le dos, achevait en cet instant de balancer

l’homme de minuit

ses comptes. Il rangeait ses livres et refermait son coffre-fort lorsqu’il entendit frapper à sa porte. Étonné qu’on vînt le déranger si tard, il laissa frapper une seconde fois. Alors, prenant d’une main un flambeau, de l’autre un pistolet de poche, il se dirigea à pas de loup vers la porte de son appartement, et, d’un ton brusque, il demanda :

— Qui frappe chez moi à pareille heure ?

— C’est moi, maître Ismaël, répondit le comte, moi, le comte de Yillefleur, qui viens vous solder ma dette.

— Ah! ahi repartit le juif, vous venez un peu bien tard. N’importe, mieux vaut tard que jamais. Je vais vous ouvrir.

Il fit entendre sa petite toux sèche qui dissimulait à »

grand’peine sa satisfaction. Cependant, pour compléter les mesures de précaution, il poussa la planchette de la claire-voie pratiquée dans la porte, y présenta sa lumière en se servant de l’une de ses mains en guise de réflecteur, et s’assura ainsi de la parfaite identité du comte. Il tira deux verrous, ouvrit deux serrures de sûreté et permit enfin à son visiteur nocturne de pénétrer chez lui.

— Parbleu ! mon maître, lui dit ironiquement le comte qui avait remarqué le luxe de la fermeture, vous avez donc bien peur des voleurs, que vous vous verrouillez si merveilleusement? Pour un ami d’Inigo Torreguy, cela me paraît superflu.

Ismaël précédait M. de Villefleur vers son cabinet.

A cetto railleuse apostrophe, il se retourna avec inquiétude et toussa h plusieurs reprises.

— Inigo Torreguy, mon ami? dit-il en fronçant le

l’homme de minuit

sourcil; vous voulez rire, apparemment. Je vois que votre fils vous a conté la petite aventure des Pyrénées ; mais il a dù vous dire que j'avais reconnu dans ce bandit un homme qui m’a jadis sauvé d’une mort certaine, et je n’ai pu résister au désir de lui rendre à peu près le même service.

— Excellent cœur! Savez-vous, maître Ismaël, que, s'il le voulait, mon fils vous ferait un mauvais parti ?

— A moi, monsieur le comte? Y pensez-vous?... Où donc est la loi qui punit la reconnaissance?.. Je connais mon code... croyez-moi.

Et d’un air goguenard il présenta une chaise à M. de Villefleur, et s’assit lui-même dans son vieux fauteuil de cuir.

— A propos, reprit le comte en enveloppant le juif d’un regard investigateur, savez-vous la nouvelle? On prétend que le chef des bandits pyrénéens est maintenant à Paris, 'où il se cache sous un nom d’emprunt. Ne vous a-t-il pas encore, ajouta-t-il en souriant, rendu sa visite de remerciement ?

Ismaël toussa de nouveau ; ses yeux fauves revêtirent une indicible expression de méfiance, et ce fut d’un ton sec qu’il répondit :

— J’ignorais ce que vous m’annoncez, et je me soucie médiocrement de revoir ce biTndit. Je le tiens quitte envers moi comme je le suis envers lui, et je n’ai nul besoin de ses civilités. Mais, reprit-il avec un nouveau mouvement d’impatience, je suppose que vous n’êtes pas venu à minuit passé, monsieur le comte, pour me parler d’un homme que j’ai déjà oublié : venons, je vous

prie, à quelque sujet d’entretien plus intéressant pour vous et pour moi.

— Je ne demande pas mieux, mon cher maître, répondit M. de Villefleur en s’inclinant. - Bon ! pensa-t-il, voilà un fieffé coquin qui en sait plus qu’il n’en veut montrer. Il est urgent que je me délivre de ses griffes, dussé-je être écorché tout vif! »

Ismaël était devenu pensif et soucieux. « Il faut que je me défie du comte, se disait-il tout bas; eetfe démarche nocturne, cette affectation à parler de Baltimore, cet air ironique et mystérieux... qu’est-ce que tout cela signifie? » Il poussa son flambeau du côté de M. de Villefleur, afin que le visage de celui-ci en fût parfaitement éclairé, s’enfonça dans son fauteuil, cacha son regard sous ses épais sourcils et se tint en observation.

Le comte tira de sa poche une partie des inscriptions de rentes que lui avait données la comtesse, et les présentant à l’usurier:

— Voici ce qui m’amène, dit-il. Prenez ces valeurs et rendez-moi ma lettre do change.

Par un mouvement rapide où éclatait toute sa cupidité naturelle, Ismaël saisit les titres que lui tendait le comte et les examina scrupuleusement.

— Excellent! s’écria-t-il, quatre mille francs de rentes cinq pour cent, aujourd’hui à cent vingt francs, cela vaut quatre-vingt-seize mille francs bien comptés.

— Et voici quatre mille livres pour compléter la somme que vous exigez de moi, homme affreux! ajouta M. de Villefleur en prenant dans son portefeuille des billets de banques* Êtes- vous satisfait?

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