‹ L'homme de minuitChapitre 4 sur 6 · IG · texte numérisé non relu

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— Dans tous les cas, répondit Ismaël en regardant le comte de travers, il manquerait à cette sommo les honoraires de l’agent de change ; car bien certainement je ne garderai pas en caisse ces inscriptions, c’est trop improductif.

— Qu’à cela ne tienne, répliqua le comte en haussant les épaules; je vous en tiendrai compte, c’est entendu. Mais restituez-moi ma lettre de change, hàtezvous.

Il y avait de l’impatience dans la voix de M. de Villefleur. Cette particularité ne put échapper au juif qui étudiait sournoisemont toutes les paroles et tous les mouvements du comte. Une inquiétude, qui d’abord s’était vaguement emparée de son esprit, y prit aussitôt de la consistance. Il soupçonna un piège caché dans l’empressement indiscret de son noble visiteur. Cette instinctive défiance acquit un tel empire sur Ismaël, qu’elle paralysa son avarice même, et qu’il résolut de ne point livrer sur le champ ce qui lui était demandé avec tant d’instance. Repoussant titres et billets de banque, il déclara qu’il avait réfléchi et que momentanément il refusait la transaction. Un tremblement de terre sous les pieds du comte ne l’eùt pas plus violemment ébranlé. Rougissant et pâlissant tour à tour, il fixa sur l’usurier un regard effaré où la colère le dispu-

tait à la stupéfaction.

— Ce que vous me dites n’est pas sérieux 1 s’écriart-il. Vous n’avez aucun motif désormais pour retenir ce misérable chiffon de papier qui me compromet. Vous m’avez demandé, pour me le rendre, cent mille francs, „ une somme exorbitante, Je vous l’apporte I Qu'exigea-;

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vous do plus? Soyez raisonnable, et ne me tourmentez pas davantage !

— Je vous le répète, monsieur le comte, j’ai fait de sages réflexions, et je ne veux point me dessaisir encore de votre lettre de change. Permettez-moi d'étre juge du moment opportun pour conclure notre marché.

M. de Villefleur ne put 'contenir un mouvement de violence. Se levant brusquement et s’avançant le poing crispé sur Ismaël :

— Savez -vous que tout cela devient intolérable? s’écria-t-il. Savez-vous qu’avec votre odieuse conduite vous allez me mettre hors de moi?... Il n’est pas de tyrannie qu’on ne brise à la fin. Maître Ismaël Gantz, prenez garde à ce que vous dites!

Il se tint debout et menaçant devant l’usurier. Celuici plongea sa main dans la poche de sa veste et en tira le pistolet dont il s’était armé quand il avait entendu frapper à sa porte. Il en fit jouer la batterie, et après avoir toussé encore plus sèchement que de coutume :

— Monsieur le comte, répliqua-t-il, prenez garde vous-même à ce que vous faites. Je suis chez moi, et je n’y souffrirai pas de brutalité, je vous en avertis.

Soit que l’emportement de M. de Villefleur se fût naturellement apaisé, ou qu’il eût fléchi devant l’argument décisif d’une arme à feu, le noble comte se rassit tranquillement et dit d’un air de fierté souveraine :

— J’ai essuyé plus de vingt coups de feu dans ma vie et ne m’effraye guère de pareilles bagatelles. Épargnezmoi vos menaces dont je n’ai nul besoin pour rentrer dans le calme dont je n’eusse pas dû m’écarter, e^ veuillez m’entendre !

— Grâce au ciel! moi, je ne me suis jamais battu, monsieur le comte, et je ne demande pas mieux que de laisser mon pistolet au repos; mais, pour Dieu, ne sortez pas des bornes de la modération. Causons tranquillement, comme il convient à des gens qui traitent une affaire à l’amiable. Je vous écoute...

M. de Villefleur ne s’expliquait le refus d’Ismaël qu’en supposant qu’il voulait lui extorquer une somme plus considérable que la somme déjà convenue entre eux. Il crut trouver la confirmation de cette pensée dans les derniers mots du juif, et s’en réjouit presque en cette extrémité; puisque son âpre usurier se considérait comme traitant une affaire, son refus n’était donc qu’une ruse, une Amorce. Il repoussait cent mille francs pour qu’on lui offrit davantage. Quelle que fût sa répugnance à subir une si révoltante exploitation, M. de Villefleur s’y résigna.

— Vous êtes un méchant homme, un ingrat, dit-il d’un ton de reproche adouci, car j’ai toujours été plein de bontés pour vous, et vous êtes sans pitié pour moi. Voyons, je vous offre dix mille francs en sus de notre ancienne convention !

Au lieu de décider le juif, ce sacrifice lui causa une anxiété que M. de Villefleur prit pour l’excitation de a cupidité. « Evidemment, pensa ismaël, le comte trame quelque méchant dessein contre Baltimore ou contre moi. Il veut m’échapper pour agir en liberté; mais à bon chat, bon rat. * Puis il ajouta tout haut :

— Impossible, mon cher monsieur, impossible; j’ai mes raisons pour ne point accepter en ce moment. Plus tard, nous verrons.

— Et quelles sont ces raisons? demanda le comte en tressaillant. Auriez-vous l’intention de me trahir?

— Pouvez-vous le croire? répondit ïsmaël avec bonhomie. Qu’est-ce que cela me rapporterait?

— C’est juste. Eh bien, reprit le comte un peu rassuré, j’ajoute vingt mille francs aux cent mille : l’affaire est-elle conclue?

— Pas encore, monsieur le comte, pas encore; nous sommes gens de revue.

« Le diable d’homme', se dit à part soi M. de Villefleur, ne croirait-on pas qu’il a deviné le chiffre auquel je puis monter et qu’il excite mon impatience pour obtenir mon dernier mot! »

— Je suis un entêté, reprit-il tout haut en frappant du pied, je veux absolument ma lettre de change cette nuit même, et je vous offre cent trente mille francs. Quelle folie! Mais, pour Dieu! ne me torturez pas plus longtemps...

ïsmaël eut une quinte de toux qui lui racla le gosier. « Décidément, grommela-t-il, il y a quelque chose de grave là-dessous. »

— Eh bien, reprit le comte, eh bien?

— Eh bien, non, encore une fois non!... Désolé do repousser vos propositions! Mais je veux avoir de nouveau le temps de la réflexion... Revenez dans quelques jours.

La patience de M. de Villefleur pour la seconde fois était épuisée. Dans son indignation, peu s’en fallut que, au risque d’une collision sanglante, il ne se précipitât sur ïsmaël pour le contraindre à lui restituer son faux; mais il parvint à se maîtriser encore, se leva et prit

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son chapeau pour se retirer. En agissant ainsi, il espérait que son usurier, acquérant la certitude que la dernière offre lui était faite et qu’il n’avait rien de plus à espérer, reviendrait sur sa décision. Il n’en fut rien cependant. Ismaël s’empara tranquillement du flambeau et se mit en devoir d’accompagner le comte. Celui-ci fit quelques pas pour sortir du cabinet; mais, voyant que son créancier le laissait partir sans s’émouvoir, il se retourna vivement et lui dit avec véhémence :

— Mille tonnerres! vous avez donc juré de me faire mourir? Je ne comprends rien à votre obstination! il faut que vous méditiez contre moi quelque maobination infernale!... Quel mal vous ai-je fait? Qu’avez-vous à me reprocher? Je n'y comprends rien! je m’y perds! Tenez, reprit-il, j’ai là dans mon habit pour cent cinquante mille francs environ de valeurs comme celles que je vous ai montrées. C’est ma femme qui, après

I aveu que je lui ai fait ce soir de ma faute, les a mises à ma disposition. Eh bien, prenez tout, rendez-moi mon effet maudit, et je trouverai encore un remerciement à vous adresser!

Pondant toute cette scène, la cupidité d’Ismaël avait été mise à de rudes épreuves. Ce n’était pas sans effort que la prudence l’avait emporté jusque-là, mais ses i’é sistances furent vaincues par cette dernière proposition

II capitula. Seulement une expression de malice indéfinissable passa comme un reflet fauve sur son visage parcheminé; ses yeux jaunes brillèrent d’un sinistre éclat, ses lèvres se crispèrent comme si elles dévoraient un sourire diabolique, et sa toux résonna avec une railleuse sonorité.

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— Vous m’en direz tant et tant, répondit-il, qu’il faudra bien que je finisse par céder... Allons, soit, reprit-il, j’accepte pour vous être agréable, quoique... Enfin, n’importe : c’est convenu cette fois, je ne reviendrai pas sur ma parole. Donnez-moi vos inscriptions, et je vais vous remettre votre petit papier.

Si désolé qu’il fût de n’avoir pu sauver quelques •épaves du naufrage des valeurs de la comtesse, M. de Villefleur n’éprouva pas moins une grande joie de saisir enfin l’ancre de salut que lui offrait l’acquiescement du juif. Il se hâta de lui remettre les coupons de rentes, que celui-ci engouffra dans un vaste et crasseux portefeuille de maroquin rouge d’où il retira aussitôt une lettre de change qu’il considéra bien attentivement. Cette inspection parut le contenter, car un imperceptible soupire de satisfaction courut sur ses lèvres; puis, s’adressant au comte d’un air sournois :

— Voici votre effet, dit-il. Voyez si c’est bien cela.

Le comte s’empara avidement du fatal papier, le regarda à son tour, moins pour le reconnaître que pour le maudire, et, le froissant dans ses mains avec douleur, il le porta à la lumière, oil il s’enflamma. Ismaël suivait des yeux les mouvements du comte. On eût dit qu’il éprouvait une joie méchante à contempler le soulagement qui dilatait la poitrine du vieux gentilhomme à mesure que la flamme dévorait la preuve matérielle do son faux. Quand les dernières étincelles se furent éteintes eu crépitant et qu’il ne resta plus qu’une cendre noire, inconsistante :

— Voilà qui est fini, reprit l’usurier en ricanant; vous pouvez être bien tranquille maintenant et dormir

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sur vos deux oreilles. Dieu vous garde, monsieur le comte, Dieu vous garde! •

M. de Villefleur ne daigna pas lui répondre et sortit précipitamment.

— Maintenant, dit-il en regagnant son hôtel, je suis en mesure d’agir!

Le lendemain, la police faisait irruption dans l’hôtel (le Baltimore et s’emparait de sa personne. Gil Biaritz' et Jean Guérin étaient absents; ils échappèrent ainsi à cette arrestation. Celui qui procédait aux investigations judiciaires était le jeune magistrat qui devait douze mille francs sur parole à M. de Villefleur. Parmi les papiers du bandit, il trouva la déclaration écrite et signée do la main du comte; il se hâta de la cacher, pour qu’elle ne fut pas mentionnée sur les procès-verbaux. Quelques instants après, il faisait jeter Baltimore en prison.

Un mois s’était écoulé>depuis l’arrestation de Baltimore. La curiosité publique avait été vivement excitée par cet événement, et Paris, si oublieux d’ordinaire, s’en occupait encore comme s’il se fut accompli la veille. C’est qu’Inigo Torreguy n’était pas un de ces malfaiteurs vulgaires dont la physionomie, estompée par le régime abrutissant des pénitenciers et des bagnes, déséspère également l’accusateur, le défenseur et le juge. Sa double existence de bandit et* d'homme du monde se prêtait merveilleusement aux hypothèses les plus hardies, aux suppositions les plus pittoresques. Un pareil homme à raconter était une bonne fortune pour les chroniqueurs du Palais; aussi les Froissarts de la cour d’assises et les Joinvilles de la police correctionnelle s’étaient-ils abattus sur cette proie plantureuse comme les corbeaux sur un cadavre. Tous, à l’envi, s’évertuaient à lui trouver quelque parenté avec quelqu’un de ces brigands célèbres dont les exploits, transmis de génération en génération, nous ont glacés, tout

enfants, d’une mystérieuse épouvante. Selon les uns, Inigo Torreguy, possédé de la passion de la tyrannie, s’était constitué dans les gorges sauvages des Pyrénées une sorte de royaume, où, comme le Vieux de la Montagne, il dicta.it ses ordres à une bande d’assassins fanatisés par l’ascendant de son génie, subjugués par l’enivrement des délices. D’autres le comparaient à Charles Moor, ce don Quichotte maladif de la philosophie sociale. A les entendre, le chef des bandits pyrénéens était une sorte de franc-juge, à la façon du sombre héros de Schiller; comme Charles Moor, il s’était imposé la mission de protéger le faible contre le fort, l’opprimé contre l’oppresseur, de porter le fer et le feu dans les plaies gangrenées de l’humanité, de punir les iniquités et les trahisons, de niveler les inégalités sociales et de construire des chaumières avec les débris des donjons. D’autres en avaient fait un poète. Cette bizarrerie était de mode alors. Il passait pour avéré qh’un grand criminel était toujours quelque peu cousin des Muses, et qu’un assassin qui savait son métier égorgeait ses'victimeé, comme les prêtres de la Thrace les sacrifiaient, en chantant des dithyrambes. Quelques journaux, courtisans intéressés de la manie du jour, avaient même publié de ses vers, des vers charmants, en vérité, qui n’eussent pas déparé les œuvres doucereuses de Dorât ou du chevalier dè Boufflers. Tous ces récits avaient singulièrement ému l’opinion publique. Le monde oisif des salons surtout, qui, faute de préoccupations plus sérieuses, discute gravement pendant toute une soirée sur le mérite d’une ariette, s’était épris d’une folle passion pour le foi des Pyrénées, comme on appelait Bal-

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timoré. Son portrait figurait sur tous les albums; ses autographes, plus ou moins authentiques, étaient cotés a des prix fabuleux; plus d’une grande dame, dit-on, ne put résister au désir de lui écrire, dans l'espoir d’obtenir de lui une réponse poétique et sentimentale. Des présents de toute espèce, adressés au bandit, affluaient à la Conciergerie, et delà fenêtre de son cachot, il eût pu voir, comme jadis le duc de Richelieu du haut des créneaux de la Bastille, les beautés en renom parader so.us ses yeux dans leurs équipages armoriés et se disputer ses sourires.

Malheureusement pour la curiosité de ces dames, Baltimore, depuis le jour de son arrestation, avait été tenu au secret le plus absolu. L’audace de ses entreprises, la monstruosité des crimes qu’on lui imputait, l’étendue des relations qu’on lui supposait, le nombre présumé de ses complices, le désir de pénétrer les mystères d’une existence à la fois si éclatante et si obscure, avaient motivé ces précautions et ces rigueurs. Sa fille elle-même n’avait pu arriver jusqu’à lui ! Chaque jour, Thérèse se rendait chez le magistrat chargé de l’instruction de l’affaire pour solliciter la permission d’embrasser son père, et chaque jour elle revenait du Palais sans avoir obtenu ce bonheur. Dans ces occasions suprêmes, où l'àme la plus fortement trempée plie sous le fardeau de ses misères, les organisations délicates puisent- quelquefois dans l’énergie d’une surexcitation fébrile une force de résistance incroyable. Ce phénomène moral s’était manifesté chez Thérèse. Jadis, lorsqu’elle vivait d’une vie calme et heureuse dans son gracieux ermitage de Chaillot, la moindre contrariété

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qui venait effleurer la paix de sa solitude, un orage subit, la mort d’un oiseau, la langueur inexpliquée d’une fleur aimée, lui causaient un chagrin qui se traduisait par des sanglots et des larmes ; à cette douce époque de son existence, le plus futile accident prenait à ses yeux les proportions d’une catastrophe, et son àme, habituée, comme les eaux. pures d’un lac, à refléter l'azur du ciel, perdait aussi ses limpides clartés au premier souffle qui en agitait la surface. Mais lorsqu’un malheur, un malheur réel cette fois, vint dévaster sa retraite fleurie, Thérèse comprit instinctivement que jusqu’alors elle avait joué follement avec ses émotions comme un prodigue avec l’or dont il ne connaît pas la valeur; elle rougit de ses impatiences puériles, et par un suprême effort de volonté elle éleva son àme à la hauteur de l’épreuve qu’il lui fallait subir. C’est ainsi qu’elle supporta avec ' une résignation dont la veille encore elle ne se fût pas crue capable, la violente rupture de ses relations avec Léo, et qu’elle accepta, non sans larmes, non sans déchirements, mais avec la ferme résolution de s’y soumettre, la destinée inconnue que lui préparaient l’évanouissement de ses espérances et la mort tragique de son bonheur. La froide réalité, en tombant comme une eau glacée sur la chaude poésie de ses illusions, avait retrempé son âme sans en altérer la pureté, et désormais elle pouvait soutenir, sans en être brisée, les chocs les plus inattendus et les plus violents.

Son amour pour sa mère, un amour plein de commisération et de larmes, avait contribué encore à l’épanouissement des forces occultes de sa volonté. Après la crise terrible qu'avait provoquée chez elle sa aernière

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entrevue avec le comte de Villefleur, Mathilde était tombée dans un état de prostration complète. Elle avait perdu le souvenir de la scène de violence qui s’était passée sous ses jeux; mais le réveil de sa pensée, si momentané, si fugitif qu’il eût été, avait, communiqué une telle commotion à tout son être; l’indignation, la colère, la haine, — une haine implacable et sauvage — avaient si bien, par leur subite explosion, tordu tous les ressorts de son cœur, que depuis cette nuit fatale son corps alangui et brisé n’obéissait plus qu’à une impulsion machinale, étrangère même à cet instinct de conservation, reflet affaiblide l’intelligence éteinte, qu’on a nommé la raison de la folie. Elle avait perdu jusqu’au sentiment de l’existence, et le désordre de ses organes se manifestait par le désordre de ses actions. Pour elle, le jour n’avait plus.de lumière, la nuit plus de ténèbres; sanâ paroles, sans regard, elle demeurait des heures entières étendue sur un tapis, ou on la voyait se traîner à pas lents, comme un pâle fantôme, à travers les charmilles du jardin. Thérèse, navrée d’un si désolant spectacle, avait tenté plusieurs fois de secouer cette torpeur et de galvaniser en quelque sorte le peu de sentiment qui restait encore dans ce corps inerte. Désireuse de raviver la seule passion qu’elle eut jamais connue à sa mère, elle prodigua des sommes folles pour embellir sa retraite des fleurs les plus éclatantes et les plus rares, trésors éphémères que dissipaient souvent un soupir de la brise ou un rayon de soleil. Sacrifices inutiles ! Mathilde, qui naguère s’enivrait du parfum d’une rose, passait insouciante et dédaigneusp près de ces éblouissantes merveilles. Désespérant enfin de réussir dans la

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pieuse tâche qu’elle avait entreprise, Thérèse dut se ltorner à veiller avec une sollicitude de tous les instants sur la vie de sa mère. Non-seulement il s’agissait de suppléer à l’instinct qui manquait à la pauvre folle pour l'entretien journalier de son existence, mais il fallait, à force de dévouement et de prévoyance, conjurer les accidents et les périls auxquels elle s’exposait à toute heure. Une surveillance aussi active se conciliait difficilement avec les préoccupations douloureuses que causait à Thérèse lo sort, de son père. Aussi, la pauvre enfant s'était-elle résignée à appeler auprès d’elle, du fond des Pyrénées, Catherine, la femme de Gil Biaritz, dont elle avait eu l'occasion *d’éprouver la discrétion et 1c dévouement. Confiante dans le zèle de cette bonne et courageuse femme, et plus tranquille désormais sur le sort de sa mère, elle no craignit plus de s’absenter pour aller frapper chaque jour à la porte de la prison de Baltimore.

Un matin, le concierge lui annonça que le secret était enfin levé et que, dans quelques heures, il lui serait permis de voir son père. Thérèse se sentit défaillir en apprenant cette heureusj nouvelle; mais les surprises de la joie, douloureuses d’abord, comme toutes les commotions violentes, portent leur baume avec elles. Au bout de quelques instants, elle sortit de la Conciergerie, le cœur agité par les plus douces émotions ; elle marcha longtemps sans but, sans direction, espérant par cette agitation factice abréger les moments qui la séparaient encore des embrassements de son père. Fatiguée, enfin, elle se laissa tomber sur un banc de pierre près duquel elle venait de s’arrêter, et pour la première foi# elle

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promena sos regards autour d’elle pour reconnaître l’endroit ou le hasard l’avait conduite. Elle était aux Tuileries, sous le quinconce de marronniers qui avoisine la grande pièce d’eau. En ce moment, onze heures sonnaient à l’horloge du château; à midi seulement devait s’ouvrir pour elle le cachot de Baltimore. Une heure encore, une heure d’attente! Thérèse soupira ; ses yeux se fermèrent à demi, et son âme, ébranlée par les émotions de cette matinée, ne tarda pas à s’endormir dans une molle et tendre rêverie. Bientèt un cri de surprise frappa ses oreilles et la fit tressaillir ; elle leva les yeux et aperçut Léo de Yillefleur qui se tenait à quelques pas d’elle, debout, immobile et comme pétrifié d’étonnement. Thérèso, stupéfaite elle-même de cette rencontre inattendue., voulut se retirer; mais elle retomba sur le banc, .pâle, tremblante, et le cœur serré comme par une étreinte convulsive. En présence de cette muette douleur, Léo se sentit profondément troublé. Il n’avait pas revu Thérèse depuis le jour où il l’avait si inopinément rencontrée dans la chaumière de Gil Biaritz ; il ignorait même qu’elle eût suivi son père à Paris, et voilà que tout à coup elle lui apparaissait comme un reproche Vivant de son ingratitude et de son inconstance.

Si criminel en effet que lui parût Baltimore, il ne pouvait comprendre dans le même sentiment do réprobation la jeune fille pure et dévouée qu’il avait si tendrement aimée. L’oubli dans lequel il avait résolu d’ensevelir ce premier amour de sa jeunesse, les efforts qu'il avait tentés depuis sa fatale aventure du Cirque de Gavarnie pourchasser de son cœur l’image do Thérèse, comme on arraclre d’un temple saint une idole sacri-

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lége, l’hommage tardif qu’il avait rendu à la beauté de Lucienne et qui avait emprunté pour fléchir ce cœur hautain le langage de la prière et du repentir, cet abandon si subit, cette capitulation si prompte, lui apparurent, dans ce moment d’intuition soudaine et involontaire, comme des actes de faiblesse indignes de lui : il eut honte de sa lâcheté, et pour la première fois de sa vie, il éprouva la cuisson du remords. Assqrément, dans cet instant suprême, et si rapidement que se précipitassent ses pensées, Léo ne s’imputait pas à crime d’avoir renoncé à ses projets d’union avec Thérèse; il n’était pas nouveau venu dans le monde, et il avait une trop parfaite intelligence des exigences, des nécessités même de certaines positions sociales, pour hésiter un moment, à se courber sous ce joug accepté de tous; il savait qu’il y a mille fois moins de périls à braver une loi qu’une convention, et que tel qui s’est soustrait impunément à l’obligation d’un devoir, se brise au choc d’un préjugé. Il comprenait dès lors que la réalisation de ses rêves de bonheur, en dépit du verdict de l’opinion, eût été un malheur irrémédiable, non pour lui : il eftt fait bon marché de cotte crainte ; mais pour Thérèse, dont l’i\me sensible et délicate se serait effeuillée au souille du mépris comme une fleur d’été au souffle de la bise. Il savait tout cela, sans doute, et il eût été prêt encore à adopter la détermination qu’il avait prise. Mais ce qu’il ne se pardonnait pas, ce dont il se blâmait avec toute la sévérité de sa conscience, c’était d’avoir brisé aussi brutalement les liens jusqu'alors sacrés qui l’unissaient à Thérèse; c'était d’avoir déchiré le cœur de la pauvre fille en l’autorisant à croire, par la cruauté

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de ce subit abandon, que son orgueil humilié se vengeait ainsi de l’indignité de son amour.

Ce cri intime du remords empruntait une nouvelle éloquence au réveil d’une affection qu’il avait crue affaiblie, sinon éteinte. La voix de la raison peut en effet dominer un moment les tumultes du cœur, mais qu’une occasion se présente, et la passion, comme un esclave toujours armé pour la révolte, s’insurge aussitôt contre cette tyrannie de son éternelle rivale et l’étotirdit à son tour du bruit de ses sophismes. Combattu en sens’contraire par ces deux influences, convaincu en outre qu’il avait à expier le tort d’une défection trop hâtive, Léo céda enfin à l’entraînement qui le poussait vers Thérèse; il s’approcha de la jeune fille, et s’emparant avec émotion d’une main que celle-ci n'eut pas la force de retirer : *

— Thérèse, lui dit-il, me pardpnnerez-vous un jour tout le mal que je vous ai fait?

Thérèse leva sur le jeune homme ses yeux remplis de larmes et dit d’une voix entrecoupée de sanglots :

— Vous avez fait votre devoir, Léo, et je n’ai rien à vous pardonner. C’est moi qui suis coupable envers vous, puisque j’ai été assez malheureuse pour vous inspirer un attachement dont tout homme d’honneur aurait honte.

— Ah ! ne me parlez pas ainsi, Thérèse ! Qui ne serait fier d’avoir éveillé les premières émotions de l’amour dans un cœur aussi pieusement dévoué que le vôtre ! Qui ne serait fier de vous avoir préférée entre toutes, vous dont chaque parole est comme un écho de l’àme, dont chaque pensée est une inspiration de l'ange qui

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d’en haut veille sur vous! Vous êtes la plus pure et la plus noble des femmes, Thérèse, et si vous eu êtes aussi la plus infortunée, c'est que, pour vous rapprocher de lui, Dieu sans doute a voulu vous éprouver par la douleur, comme ces pieuses martyres qu’il appelait au ciel par le chemin du supplice.

— Qu’il abrège donc le mien! dit Thérèse eu fondant en larmes, car je ne me sens plus la force de supporter longtemps le fardeau de mes peines!

— Pauvre, pauvre enfantj! murmura Léo en mêlant ses pleurs à ceux de la jeune fille. Le ciel m’est témoin, ajouta-t-il, quo je donnerais ma vie pour vous offrir un autre adoucissement à vos maux qu’une pitié stérile. Le ciel m’est témoin que je voudrais racheter par une angoisse chacune de vos larmes! Hélas! il m’a refusé même la consolation de n’étre pour rien dans votre malheur, car c’est par moi que vous souffrez, par moi qui avais rêvé pour vous toutes les félicités de la terre !

— So^yez béni, Léq, dit Thérèse en pressant avec émotion sur son cœur la main tremblante du jeune homme. Si quelque chose pouvait relever mon courage, c’est la compassion que vous me témoignez. Oui, j’ai foi en vous! Oui, aujourd’hui encore je vous crois capable de tous les dévouements, de tous les sacrifices; mais laissez-moi la gloire du refus. Vous êtes bon, vous êtes „ noble, vous serez aimé; l’avenir aura encore pour vous plus d’une caresse et plus d’un sourire. Fuyez donc, fuyez la contagion de ma misère, et oubliez-raoi, car le souvenir de la fille d’inigo Torreguy ne marquerait que comme une tache livide dans la pureté de vos jours.

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En achevant ces mots, Thérèse se leva, et, sans tourner la tête du côté de Léo, de peur sans doute qu’un regard du jeune homme ne fit fléchir sa résolu r tion, elle se dirigea d’un pas ferme et rapide vers la grille du jardin. Un quart d’heure après cette rencontre, Thérèse tombait presque inanimée entre les bras de son père. Baltimore la pressa longtemps contre sa poitrine sans pouvoir prononcer une parole, puis il la fit asseoir sur ses genoux et la contempla avec un ravissement qui prêtait une singulière expression à son mâle et rude regard.

— Ma fille! dit-il enfin en la dévorant de baisers et de caresses, ma pauvre Thérèse I tu ne m’as donc pas abandonné, toi ! tu n’as donc pas craint, en passant sous ces infâmes guichets, d’entendre résonner à tes oreilles ces affreuses paroles : Voici la fille du bandit, la fille de l'assassin!

— Taisez- vous, ohl taisez-vous! s’écria Thérèse en appliquant sa main frémissante sur les lèvres du prisonnier. Que m’importent les noms odieux dont vous insulte la haine juste ou imméritée des hommes ! n’avezvous pas toujours été pour moi le meilleur et le plus tendre des pères? Quel nom mériterais-je, à mon tour, s? je désertais lâchement votre infortune, si je résistais à cette voix impérieuse de ma conscience qui me crie d’essuyer vos larmes avec mes baisers!

Après ces premières effusions de tendresse, Baltimore interrogea. Thérèse sur l’état de Mathilde. Au récit de la suprême agonie de cette intelligence déjà si dégradée, un éclair de fureur embrasa les yeux du bandit, et il se ra»t à bondjr entpp )es murs étroits de son cachot

comme une bête fauve qu’une main téméraire irrite derrière les barreaux de sa cage. C’est par des éclats semblables que se révélait toujours son amour pour la pauvre folle; chez cet homme aux passions moins tendres qu’impétueuses, la pitié pour la victime était surtout de la haine pour le bourreau. Au plus fort de cette tempête, la porte du cachot s’ouvrit de nouveau et un homme entra : c’était Ismaol Gantz.

. Comme Thérèse, le juif n’avait pu jusqu’à ce jour franchir la porte de la prison; comme Thérèse, il s’était hâté d’accourir dès qu’il avait appris qu’une main amie pouvait se placer dans celle de Baltimore. A la vue d’Ismaël, le chef de bandits rospira bruyamment. Ce nouveau témoignage d’intérêt que lui donnait un , homme à qui il avait rendu, il est vrai, un signalé service, mais qui pouvait se croire quitte de reconnaissance après son intervention efficace dans l’événement de Gavarnie, lui causa une émotion qu’il ne songea pas à dissimuler. Il est vrai que l’égoïsme proverbial du vieux juif et le mépris qu’il affichait en toute occasion pour le malheur d’autrui étaient bien de nature à autoriser tous les genres de surprise. Ismaël ne se montra pas blessé de l’étonnement de Baltimore ; il avait toujours considéré la susceptibilité comme une niaiserie fort nuisible en affaires, et la facilité avec laquelle il endossait tous les affronts lorsqu’il voyait au bout quelque profit à faire, s’était étendue à la longue au delà du cercle de ses spéculations commerciales, et il ne s’offensait pas plus du scepticisme de ses rares amis que de la haine de ses dupes. En cette occasion, comme toujours, Ismaël se contenta d’articuler sa petite toux ai-

grelette, et il s’écria d’un ton enjoué et railleur à la fois :

— Eh bien, oui, c’est moi, c’est bien moi, Ismaël Gantz. Me prenez-vous par hasard pour saint Vincent de Paul? Ne peut-on venir visiter un ami en prison sans avoir l’air d’un monsieur qui sollicite la croix d’honneur ou d’un bonnetier philanthrope?

— Pardonnez-moi, mon cher Ismaël, répondit Baltimore en pressant cordialement la main sale et crochue du juif; j’ai tellement désappris la confiance...

— Trêve de sensiblerie! répondit Ismaël; je ne suis pas venu ici pour m’attendrir; je ne saurais pas, d’ailleurs, comment m’y prendre. Parlons peu, mais parlons bien. Comment la police, sage et discrète personne, a-t-elle découvert votre piste?

— L’ignorez-vous donc? demanda Baltimore; n’avez-vous pas deviné que j’ai été dénoncé par le comte de Villefleur?

— Je m’en doutais, reprit l’usurier; mais il me faudrait une certitude.

— Tenez-vous donc pour convaincu, maître Ismaël; J’ai été confronté avec ce misérable, et il n’a pas craint de me désigner, moi présent, comme le chef de la bande qui a dévqlisé don Balthazar Higuierro dans les gorges du Vignemale. Maintenant, une question à mon tour : Quel parti comptez-vous tirer de l’infamie de cet homme?

Le juif ne répondit à cette question que par un léger accès de sa toux habituelle.

— Ismaël, s’écria Baltimore en secouant avec force le bras du vieil usurier, vous êtes un homme positif et

l’homme de minuit

résolu; donc, le péril auquel vous vous exposez en pénétrant dans cette prison a un motif plus utile que le désir de voir un ami, tranchons le mot, un complice. Eh bien, je ne vous demande pas votre secret, mais je vous jure, entendez-vüusl sur la vie de Thérèse, de ma tille bien-aimée, que je. me donnerai à vous, corps et Ame, tête et cœur, bras et pensée, si vous réussissez à me tirer do ce sépulcre et à jeter devant mon poignard le comte de Yillefleur.

— Hé ! hé ! on verra, on verra, dit Ismaôl en frappant sur le guichet pour appeler le porte-clefs.

Et il se retira sans confirmer 'par une parole de plus la vague espérance qu’il venait de faire luire aux yeux de Baltimore.

Il y avait grande fête à l’hôtelde Villefleur. Cette nuit même, au milieu d’une nombreuse réunion de parents et d’amis, devait se signer le contrat de mariage de Léo et de Lucienne, Quelques représentants de la vieille noblesse française, noms purs et respectés entre tous, que les désordres du comte de Villefleur avaient depuis longtemps éloignés de cette maison, y étaient revenus ce jour-là par égard pour la comtesse, dont personne n’eùt osé contester la haute moralité et les austères vertus. Mais au milieu de cette fleur de l’aristocratie historique se mêlaient quelques personnages d’une respectabilité équivoque, ceux-ci, amis particuliers du vieux gentilhomme, inconnus du reste de la famille, et nouveaux venus, pour la plupart, dans ce monde des traditions dédaigneuses et des scrupuleuses élégances. Le comte de Villefleur qui, malgré les déchéances de sa vie aventureuse, avait conservé le tact souverain qu’il devait à son éducation et à ses relations premières, ne s’était pas mépris sur l’inconvenance de ces invitations

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de mauvais goût; mais la crainte de froisser quelques susceptibilités rétives, et, d’autre part, la nécessité de dissimuler le vide qui s’était fait dans ses salons, l’avaient déterminé à se départir en cette occasion de son respect extérieur pour les lois du monde.

Au nombre de ces invités interlopes se trouvait Is- • maël Gantz. De tous les sacrifices de légitime orgueil auxquels le comte de Villefleur avait dû se résigner, l’admission du juif dans cette fête de famille avait été le plus imprévu et le plus pénible. Quelques jours auparavant, le vieux gentilhomme, pour parer à une perte de jeu, — il avait eu affaire apparemment à un partenaire plus expérimenté et plus habile, — s’était vu forcé de recourir encore une fois aux services du fils d’Abraham. Ismaël n’avait pas hésité à lui ouvrir sa bourse ; mais il avait rais à cette complaisance, grassement rémunérée d’ailleurs, une condition rigoureuse, absolue. Ismaël n'avait jamais eu le spectacle d’une fête du grand monde : il voulait, disait-il, se passer cette fantaisie; le mariage de Léo lui en offrait l’occasion, et il tenait à ne pas la laisser échapper.

Le comte de Villefleur accueillit d’abord cette proposition comme une plaisanterie ; mais, Ismaël insistant avec un sérieux imperturbable, il répondit à cette inqualifiable exigence par un refus des plus nets. Ismaël alors renfonça flegmatiquement dans les profondeurs de sa poche la clef de son coffre-fort, en signifiant au comte qu’il retirait sa parole et qu’il n’y avait rien de fait. En vain le vieux gentilhomme opposa-t-il à ce singulier caprice de l’usurier toutes les subtilités de sa rhétorique; en vain lui fit-il observer qu’un

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homme de son âge et de son tempérament ne se défaisait pas en quelques heures des habitudes de sa vie entière; qu’avec sa démarche obséquieuse, sa tournure gauche et sa toilette surannée, il ferait piètre figure dans une réunion souverainement élégante, et qu’il s’exposerait de gaieté de cœur à des railleries très-transparentes et à des dédains fort douloureux pour son amour-propre; en vain lui représenta-t-il qu’il le compromettrait lui-même, sans nécessité aucune, auprès de ses parents et des amis de sa famille, gens exercés à distinguer du premier coup d’œil toutes les affinités et toutes les répulsions sociales, et que, sous le titre d’emprunt dont il serait forcé de s’afTubler, on reconnaîtrait bien vite le spéculateur de bas étage et le préteur à la petite semaine; qu’une pareille découverte porterait un coup mortel au crédit moral de son introducteur, et que lui, corflte de Yillefleur, qui avait eu tant de peine à sauver quelques épaves dans le naufrage de sa réputation, se verrait mis, irrévocablement cette fois, au ban de toute la bonne compagnie. Jsmaël ne voulut entendre à rien. A toutes ces objections du vieux gentilhomme, il répondit par sa petite toux sèche et par un sourire indéfinissable qui trahissait évidemment l’obstination d’Un parti pris. Le comte de Yillefleur était trop rusé lui-même pour ne pas deviner une arrière-pensée à travers ce sourire; il présumait bien que l’ultimatum qui lui était signifié cachait un intérêt plus sérieux que la satisfaction d’un caprice bizarre; mais, en dépit de toute sa perspicacité, il ne put pénétrer l’intention inavouée du vieux juif, et, de guerre lasse, il finit par souscrire à l’humiliante con-

l’homme de minuit

dition qui lui était imposée. Ismaôl reçut floue un billet d'invitation, et, à l’heure indiquée, il se présenta à l’hôtel de Yillefleur.

Il n’avait rien négligé, du reste, pour se rendre digne de la faveur qu’il avait sollicitée. Sa toilette, sans être irréprochable, sortait évidemment du magasin le plus renommé du Temple, et si ses souliers à cordons n’étaient pas de la dernière finesse, une épaisse couche de vernis leur avait communiqué un éclat irréprochable. Le digne homme avait poussé le scrupule jusqu’à assujétir ses rares cheveux gris à une symétrie régulière, et à prévenir, par un Uniment de pommade au jasmin, leurs instincts de révolte. Lorsque le valet de service jeta au milieu des salons le nom d’Ismaël Gantz, le comte de Yillefleur tressaillit légèrement et se hâta de courir à la rencontre du vieux juif. Selon son habitude de faire bonne mine à mauvais jeu, il le prit par la main avec une courtoisie parfaite et le présenta aux amis de sa famille.

— Monsieur Jsmaël Gantz, disait-il, le plus riche banquier de Dantzick, un de mes meilleurs amis. Il m’a rendu les plus grands services pendant l’émigration.

Tout le monde ne fut pas dupe de ce certificat d’honorabilité délivré à l’usurier par son noble introducteur. Il se trouvait là quelques fils de famille qui, en mainte occasion, n’avaient pas dédaigné de salir leurs gants jaunes au contact des éous du vieux juif; et comme ils ne rougissaient que médiocrement de ces étourderies de jeunesse, péchés véniels presque aussitôt couverts par l’absolution paternelle, ils ne se firent pas faute de révéler à l’oreille de leurs voisins la véritablo qualité

l’homme de minuit

d’ Ismaël Gantz. Celui-ci ne tarda pas à remarquer qu’il était devenu l’objet de l’attention générale; mais il supporta avec un stoïcisme parfait les regards d’une bienveillance équivoque dont il était le point de mire. Il osa même s’approcher de Lucienne 'sans se laisser déconcerter par le geste de suprême dédain qu’elle essaya d’opposer à cette impertinente tentative, et, désignant du bout du doigt le collier de diamants qui avait été naguère l’occasion d’une scène de violence entre la jeune fille et son tuteur :

— Je vous avais bien dit, mademoiselle, murmurat-il assez bas pour qu’elle seule pût entendre ces paroles, qu’on n’aurait pas 1 d cruauté de résister à vos prières. Je ne suis qu’un pauvre juif, mais je n'hésiterais pas à frapper à la porte du paradis, si le comte de Villefleur en tenait les clefs.

— Je sais que vous possédez de honteux secrets, répondit Lucienne; attendez, pour me les révéler, que je m’abaisse jusqu’à en solliciter la confidence.

— Vous n’avez pas toujours eu la même indifférence, dit Ismaël, et ce riche joyau atteste que vous n’avez pas dédaigné de mettre mes petits avis à profit.

— Assez! répondit Lucienne avec une vivacité hautaine; ne voyez-vous pas qu’on nous observe et qu’un plus long entretien entre vous et moi pourrait paraître au moins étrange?

— Mon isolement dans cette foule serait bien plus étrange encore, continua Ismaël. Au nom de ces honteux secrets dont vous parlez, mademoiselle, souffrez que votre beauté et votre bonne renommée me servent de passe-port au milieu de cette coliue de ducs, de mar-i

l’homme de minuit

quis et de barons. Vous conviendrait-il d’accepter mon bras pour faire un tour dans les salons?

Lucienne rougit jusqu’au blanc des yeux à cette insolente proposition. Ismaël, feignant gaillardement de se méprendre sur la cause de son trouble, insista de nou- ' veau, en ajoutant avec une bonhomie affectée :

- — Craignez-vous donc d'effaroucher la jalousie de votre fiancé?... Je n’ai pas l’air d’un freluquet, ce me semble.

En parlant ainsi, Ismaël se tenait devant la jeune fille, le dos courbé, le bras arrondi, le visage souriant.

Il était évident que c’était un siège en règle et qu’une plus longue résistance de la part de Lucienne pourrait exciter l’attention et devenir l’objet de commentaires fort désobligeants pour le comte de Villefleur. Ce n’était certes pas le moment de proclamer publiquement la mésintelligence qui régnait entre le vieux gentilhomme et sa pupille; Lucienne le comprit, et, pour éviter tout scandale, elle se décida à poser sa petite main frémissante sur le bras du vieux juif.

— Soyez satisfait, monsieur, dit-elle d’une voix tremblante d’émotion et de colère, grâce à Dieu, j’en aurai bientôt fini avec toutes ces ignominies.

lin léger accès de toux, accompagné d’un sourire équivoque, fut la réponse d’Ismaël Gantz; puis, se redressant avec un parfait semblant de majesté, le digne personnage traversa lentement les salons, sans égard pour la confusion de Lucienne et au grand étonnement de la plupart des spectateurs. Ils arrivèrent ainsi à l’extrémité de l’appartement, dans une petite pièce destinée aux joueurs, mais déserte en ce moment. Lucienne res-

l’homme de minuit

pira en apercevant Léo assis à l’écart sur une ottomane. Un signe à son fiancé devait suffire , en effet , pour qu’il la délivrât, sous un prétexte, facile à trouver en pareil jour, de l’obsession de son importun cavalier. Mais Léo était plongé dans une rêverie si profonde qu’il ne remarqua pas la présence de sa cousine et que celle-ci fut obligée de le toucher du bout de son éventail pour attirer son attention. Il tressaillit, leva les yeux et demeura immobile de stupeur en reconnaissant Ismaël Gantz.

— Vous, ici ! s’écria-t-il après un moment de silence, vous, l’ami, le confident...

— Pourquoi n’ajoutez-vous pas le complice d'Inigo Torreguy ? répondit Ismaël en complétant ainsi la question inachevée du jeune homme.

— Taisez-vous, au nom du ciel! reprit Léo en jetant autour de lui des regards pleins de honte et d’inquiétude.

— Est-ce moi qui ai éveillé ce souvenir? demanda le juif, ou, plutôt, ma vue aurait-elle appelé sur vos lèvres un nom qui en ce moment même préoccupait votre pensée?

Cette question fut suivie d’un petit accès de toux dont l’intention ne pouvait échapper à l’ombrageuse jalousie de Lucienne. Elle s’éloigna rapidement d’Ismaël, et , saisit avec vivacité le bras de son cousin.

— N’avez-vous donc rien à répondre? demanda-t-elle avec un accent qui trahissait une irritation contenue. *

— Quand cet homme s’exprimera plus clairement, dit Léo en attachant un regard dédaigneux suf le visage impassible d’Ismaël, je lui‘fcrai connaître ma réponse.

LHOMME Dfc MlNÜXt

Kn attendant, souffrez, Lucienne, que je vous reconduise près de ma mère. Là est votre place, et vous n’auriez pas dit vous en éloignêr pour écouter les insinuations d’an homme pour qui la calomnie est un métier et une habitude.

— Monsieur le vicomte fait sans doute allusion, répondit Ismaël, à certaines confidences que je lui ai faites dans un autre temps et dans d’antres lieux. Il ne traitait pas alors ces confidences de calomnies; je n’en veux pour preuve que le service éminent qu’il m’a rendu, et dont la divulgation ne serait pas sans danger pour lui, si ma discrétion n’était égale à ma reconnaissance.

Le sourire sardonique qui servait de commentaire à ces paroles porta le trouble dans l’àme de Léo. L’audace avec laquelle Ismaël lui rappelait une lutte dans laquelle il avait succombé pour sauvegarder l’honneur de son père, raviva en un instant les soupçons flétrissants qu'avait dissipés àgrand’peine l’indignation hautaine de M. de Villefleur. Cette audace n’était-elle pas justifiée d’ailleurs par les étranges attentions dont l’usurier semblait être l’otget ?... Après l’accusation infâme qu’il avait portée contre le vieux gentilhomme, devait-il s’attendre à autre chose qu’à un châtiment exemplaire ? Par quel singulier abus de la clémenee se frouvait-il donc entouré d’égards que ne lui avaient jamais mérités jusque-là les services occultes mais réels dont il aurait pu ‘se prévaloir? Pour expliquer une condescendance ‘aussi incompréhensible de la part du comte de Villefleur , ne fallait— il pas admettre que celui-ci était tombé dans la dépendance de son accusateur, et qu’il y avait dans sa vie une lèpre honteuse qu’Ismaël Gants

l'homme de minuiï

était le maître de voiler oti de découvrir à son gré ?

On comprend quelle douloureuse impression durent produire sur l’âme probe et délicate de Léo ces brûlantes pensées; ce n’était pas, comme le lui avait affirmé son père, un calomniateur infâme qu’il avait devant les yeux, mais un témoin froid et impassible que ne récusait plus l’accusé. Aussi, se sentant trop accablé, trop humilié peut-être pour continuer cette guerre d’escarmouéhes qui ne pouvait tourner qu’à l’avantage de son adversaire, il prit le parti de céder le terrain, et il se laissa retomber sur l’ottomane, en détournant les yeux avec un mélange de dégoût et d’effroi.

Ismaël, certain que le coup avait frappé juste, se retira, de son côté, et se perdit dans la foule en murmurant à mi-voix ces paroles qui prouvaient qu’en effet il connaissait plus d’un secret :

— Pauvre Thérèse ! toi aussi tu seras vengée ! Lucienne, rendue à la liberté par la retraite du juif, contempla en silence Léo, qui, la tête cachée entre ses mains, paraissait plongé dans un abîme de réllexions et de souvenirs. Une pitié dédaigneuse, un dépit hautain, une colère concentrée, se lisaient sur son pâle visage, dans l’agitation nerveuse de ses lèvres, dans l’éclat sombre et Voilé de son regard. Après quelques instants de ce muet examen, elle prit place près du jeune homme et lui dit d’une voix qu’elle s’efforcait de rendre calme * — Léo, avant une heure, nous allons, vous et moi; nous engager l’un à l’autre par des liens indissolubles; un mot de vous , ou plutôt une minute encore de cet outrageant silence, et je déchire devant tous ce contrat qui doit me faire votre femme.

— Qne voulez -vous dire, Lucienne? demanda Léo en attachant sur la jeune fille un regard plein de surprise.

— Je veux dire, mon cousin, que si je suis assez généreuse pour offrir le bonheur, je suis trop fière pour accepter un sacrifice.

— En vérité, Lucienne, je ne puis vous comprendre.

— Vous avez un secret, Léo... un secret que vous me cachez et que je veux connaître; s’il en est autrement, continua-t-elle en réponse à un geste de dénégation de Léo, comment expliquerez-vous l’ascendant odieux que ce misérable juif semble exercer sur vous aussi bien que sur votre père?

— Lucienne, je vous jure...

— Oh ! vous avez eu un superbe mouvement de mépris lorsque vous m’avez vue à son bras; mais comme toute cette colère s’est évanouie à la première parole prononcée par cet homme ! comme votre regard s’est baissé sous le sien quand il vous a rappelé je ne sais quelle mystérieuse aventure!... comme vous vous êtes tu enfin, lorsqu’il a eu l’insolence de vous dire que votre tranquillité, votre honneur peut-être, dépendaient de sa discrétion... Ah! Léo! je connais trop votre fierté pour ne pas soupçonner que cette résignation cache une faiblesse, que cet abaissement dissimule une honte!

— Une honte, Lucienne! une honte pour moi! Ah! sûrement, vous n’avez pas eu cette pensée!

— Que voulez-vous que je croie? Que signifie cette allusion au souvenir d’Inigo Torreguy? Pourquoi cet homme, cet Ismaël, vous a-t-il dit en face que le nom de ce bandit était dans votre pensée avant de venir sur vos lèvres? Ah! tenez, ne dites rien, j’ai tout deviné!

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— Vous avez deviné ?

— J’ai deviné qu’Ismaël Gantz était dans la confidence de vos amours avec la fille de Baltimore ! J’ai deviné qu’il les avait servies peut -être! De quoi ces genslà ne sont-ils pas capables pour de l’argent?

— Oh ! Lucienne !

— J’ai deviné que, dans un jour de honte ou de désespoir, Dieu seul le sait, vous êtes venu à moi pour oublier dans un nouvel amour un amour brisé et flétri; j’ai deviné que vos paroles de tendresse, vos protestations, vos serments, n’étaient qu’un vain bruit, au moyen duquel vous espériez étouffer la voix de vos regrets; j’ai deviné enfin que vous ne m’aimiez pas, moi, et que celle que vous aimez s’appelle Thérèse Torreguy, la fille du vagabond, du voleur, do l’assassin!

— Lucienne I Lucienne ! s’écria Léo tout tremblant d’une émotion poignante, n’insultez pas au malheur de cette pauvre enfant ; soyez bonne, vous qui êtes heureuse !

— Heureuse I reprit Lucienne d’une voix amère, heureuse! quand je vous vois près de moi, sombre, préoccupé, frémissant comme un coupable à toute parole qui vous rappelle le souvenir d’une femme aimée. Ohl n’espérez pas me tromper; vous l’aimez, vous disje! qui sait? vous l'avez peut-être revue?

A. cette question prononcée d’un accent acéré comme une pointe d’acier, Léo se troubla et pâlit. Son embarras n’échappa pas au regard pénétrant de Lucienne, qui s’écria avec un surcroît de courroux :

: - — 11 l’a revue! il l’avoue! ... Il suffit, monsieur, je sais cc que ma dignité, mon orgueil, si vous voulez, m’ordonno de faire.

l'homme DK MfNÜIT

En disant ces mots, elle se dirigea d’un pas rapide vers la porte du petit salon ; Léo s’élança sur ses traces, et, la saisissant par la main :

— Lucienne) dit-il d’une voix suppliante, pensez au scandale que vous allez causer! Hélas! vous n’ignorez pas plus que moi que tout acte irréfléchi, accompli dans cette maison, serait commenté au dehors de la façon la plus odieuse...

— Quoi donc? reprit Lucienne, est-ce ma faute à moi si votre père ?...

— Ne parlons pas de mon père, ma cousine... mais de vous, mais de moi ! Un éclat! y avez-vous réfléchi !... Le monde ne cherchera-t-il pas à en découvrir la cause ? Quels noms que ceux que vous mêleriez ainsi aux nôtros dans cette fatale collision ! Ne craignez-vous pas pour vous la solidarité de ces rapprochements déplorables ? Et pourquoi tout ce bruit? Parce que j’ai revu par hasard, sans avoir ni cherché ni prévu cette rencontre, une pauvre fille qu’il est de ma volonté, qu’il est de mon devoir d’oublier? Je l’ai aimée! Oui, sans doute; 1 ai-je jamais nié, et est-ce un crime? Je l’aime encore, ditesvous?. . Ah ! ma cousine, Dieu seul connait le secret des cœurs, et je ne sais, je l’avoue, si ce que j’éprouve aujourd'hui pour cette malheureuse enfant est de la tendresse ou de la pitié; mais ce que je sais, Lucienne, ce que je vous affirme avec toute la conviction d’une âme honnête et loyale, c’est que j’ai sollicité votre main librement, sans regret, sans arrière-pensée, et qu'en retour du bonheur que vous voulez me donner, je prendrai à tâche de vous faire oublier, comme je l'oublierai

moi-même, l’heure à jamais funeste où je vous ai méconnue. *

Léo avait prononcé ces paroles avec un entrainement et une chaleur de sentiment dont la sincérité ne pouvait être suspecte. Il était de bonne foi, en effet, et il ne rusait pas avec son cœur en se jurant à lui-même d’oublier la pauvre Thérèse. Seulement il se faisait illusion sur les difficultés d’une pareille entreprise, et il spéculait un peu à l’aventure sur l’énergie d’une volonté qu’il n’ avait pas encore eu l’occasion de mettre à l’épreuve. Lucienne ne pouvait se flatter d’avoir plus d'expérience que Léo en pareille matière, et elle ne demandait pas mieux que de croire avec lui qu’il achevait de porter le deuil de son amour. Elle lui sut gré même de la franchise avec laquelle il lui avait parlé de ses hésitations et de ses incertitudes; un aveu ne doublet-il pas toujours la valeur d'un serment ? Lucienne se laissa donc persuader. Son visage reprit sa sérénité calme, bien que toujours un peu hautaine, et elle dit d’une voix légèrement émue :

— Je vous crois, mon cousin, et je veux qu’à l’avenir ma confiance m’obtienne le pardon de mes soupçons. Donnez-moi la main et conduisez-moi dans le salon de bal ; nç m’avez-vous pas priée pour la première valse ?

Léo s’inclina, et, faisant un dernier effort pour chasser de son front les nuages qui l’obscurcissaiont encore, il se mêla avec Lucienne à la foule joyeuse qui s’élançait à l’appel do l’orchestre. Une heure environ après cet incident, et comme une contredanse venait de finir, une porte s’ouvrit tout à coup*, et les invités apei’çurent au fond d’une vaste salle un notaire assis devant une table

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chargée de papiers, entre le comte et la comtesse de Villefleur. Léo et Lucienne se tenaiei^ debout, le premier à la droite de son père, la seconde à la gauche de la comtesse. Quatre témoins, placés à quelques pas devant le notaire, complétaient la mise en scène officielle. Sur un signe du comte de Villefleur, les parents et les amis, avertis pat 1 les gens de la maison, vinrent se ranger des deux cètés de la salle. Ismaël Gantz entra un des premiers et se glissa sans bruit dans l'embrasure d’une fenêtre, d’où il pouvait observer à son aise, tout en évitant les regards curieux qui, pendant toute la soirée, s’étaient attachés à sa personne. Lorsque tout le monde eut pris place, le notaire se leva et procéda à la lecture du contrat de mariage de Léo et de Lucienne. Ismaël, retiré dans son observatoire, sourit plus d’une fois à l’énumération pompeuse des apports matrimoniaux de la fiancée. Il savait mieux que personne ce qu’était devenue cette fortune quasi royale, et il aurait pu dire en quelles mains se trouvaient toutes ces terres et tous ces châteaux dont les noms s’étalaient en majuscules ambitieuses sur les feuillets du contrat. Il est vrai que le comte de Villefleur, en aliénant frauduleusement la plupart de ces biens, avait eu soin d’excepter leurs noms de la vente, de sorte que Lucienne possédait ses domaines à peu près comme jadis les rois d’Angleterre possédaient la France et les rois de France la Navarre.

Cette formalité terminée, le notaire présenta une plume à Lucienne en l’invitant à apposer sa signature au bas de l’acte. La jeune fille traça son nom d’une main ferme, et elle se disposait à céder la place à Léo, lorsqu’un valet traversa précipitamment la salle et dit

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quelques mots rapides à l’oreille du comte de Villefleur. Le vieux gentilhomme se leva, l’étonnement et l’effroi peints sur le visage ; mais au même instant i] retomba sur son fauteuil, pùle, les mains crispées, les yeux ha-» gards. Tous les assistants tournèrent leurs regards dans la direction qu’indiquaient ceux du vieux gentilhomme, et ils aperçurent debout sur le seuil un commissaire de police revêtu de ses insignes et accompagné de plusieurs agents. Lé commissaire marcha droit au comte de Yillefleur, et, lui posant la main sur l’épaule, il dit d une voix retentissante :

— Au nom de la loi, comte de Villefleur, je vous arrête I

La foudre, en tombant au milieu de l’assemblée, n’eût pas produit une stupéfaction plus grande, une terreur plus prompte et plus profonde. Pendant que quelques personnes s’empressaient auprès de la comtesse qui s’était évanouie, Lucienne, folle d’indignation et de honte, traversa la foule d’un pas rapide et se retira dans sa chambre. Léo s’était élancé entre les agents de Injustice et son père; un tremblement convulsif agitait tous ses membres, et ses- lèvres contractées purent à peine s’entr’ouvrir pour laisser échapper ces paroles :

— Sortez, monsieur, sortez! Il y a ici un guet-apens infâme ou une affreuse méprise!...

Le commissaire do police, sans s’émouvoir de cette virulente apostrophe, déploya un papier qu’il tenait à la main et lut à haute voix :

« Ordre de rechercher et d’appréhender au corps, partout pu on le trouvera, Alexandre-Théobald, comte de Villefleur, inculpé du crime do faux. *>

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