‹ L'homme de quarante ansChapitre 3 sur 9 · JOURNAL DE LÀ COMTESSE DE VERDOIS · texte numérisé non relu

JOURNAL DE LÀ COMTESSE DE VERDOIS

Pension des Oiseaux.

Mon père est venu me voir aujourd’hui avec un monsieur... Ce monsieur a été très-aimable pour moi !... C’est singulier, c’était la première fois que je le voyais, et pourtant il me semblait que déjà je l’avais vu !... Mon petit calepin, seras-tu discret?... N’iras-tu pas livrer le secret que je te confie... secret que je n’oserais dire à aucune de mes compagnes et pas même à mon père? Eh bien ! je crois que c’est lui., lui, mon idéal, celui que souvent, dans mes rêveries, je

voyais auprès de moi, me parlant tout bas, tout

bas, un doux et tendre langage qui faisait battre mon cœur !...

Puisque je te dis tout, mon petit calepin, je t’avouerai que, l’an passé, j’ai fait une grande sottise, car mon confesseur m’a grondée trèsfort... J’ai pris dans la bibliothèque de mon père un petit volume à couverture vert tendre, je l’ai caché dans ma poche, et, le soir, alors que tout le monde dormait, je l’ai lu.

Or, ce livre parlait d’un beau jeune homme à moutache noire, aux yeux bleus, au regard voilé, et d’une jeune fille, comme moi, toute jeune, que l’on traitait encore comme une enfant; ce beau jeune homme l’avait rencontrée un jour dans une forêt : son cheval s’était emporté (quel désir cela m’a donné de monter à cheval ! ) ; lui s’est trouvé là, il a arrêté son cheval, il lui a sauvé la vie, et, depuis ce jour, ils se sont aimés, seulement en cachette des parents, ce que j’ai trouvé mal... car pourquoi se cacher? Ce

n’est pas mal d’aimer, il me semble : mon père aimait bien ma mère ! Je m’en souviens encore : avant qu’elle fût morte, mon père était toujours près d’elle ; il lui baisait les mains, il lui di-' sait qu’elle était son bonheur... Enfin, mon héros voyait en cachette sa belle adorée, comme il l’appelait ; il lui apportait de belles fleurs, il lui disait de si belles choses, qu’en lisant ces pages je me suis sentie toute troublée et je me suis dit : « Est-ce qu’un jour un beau jeune homme me dira aussi les mêmes mots d’amour?... Que je serai heureuse! comme je l’aimerai !... »

Depuis ce jour, mon volant, ma raquette, n’ont plus eu de charmes pour moi, j’ai compris que je devenais une grande demoiselle, que je n’étais plus un enfant... Et bien souvent, alors que mes compagnes folâtraient, étourdies et rieuses, moi je restais assise à l’écart. . . ce qui fait qu’elles se moquaient de moi... Mais, moi, je n’^’y faisais pas attention, je causais avec un inconnu... un

idéal, car j’ai lu dans ce livre que toutes les jeunes filles avaient un idéal... Eh bien! le mien ressemblait au portrait de l’amoureux de mon roman : il était grand, mince, avait une fine moustache noire, des yeux bleus de mer... Aujourd’hui, en voyant ce monsieur, qui était avec mon père, j’ai senti que mon cœur battait, que je rougissais, car il m’a semblé que c’était mon idéal qui se présentait à moi, non plus en rêve r mais en chair et en os, et mille fois plus séduisant que dans mon rêve...

Que j’ai dû lui paraître gauche et sotte ! car j’étais toute confuse... Je ne savais que dire... Pourtant, j’ai entendu qu’il disait tout bas à mon père : « C’est une jolie enfant... » Mais, je l’avoue, cette épithète d’enfant m’a déplu... Non, Monsieur, je ne suis plus une enfant ; j’ai seize ans, juste l’âge de mon héroïne, et je ne joue plus ni à la raquette ni au volant...

Reviendra -t -il?

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Il est revenu... Avec quel battement de cœur je m’étais reiidue au parloir !... Je me suis sentie rougir quand la sœur tourière m’a dit : « Votre père vous demande. .. » Je me disais : « Y sera-til?... » Je ne sais vraiment pourquoi, mais, s’il n’y avait pas été , j e crois que j ’en aurais pleuré , . . Mon petit calepin, ne va pas me trahir, au moins!... Mais, vois-tu, je l’aime!... Il est si beau, avec ses cheveux plus noirs que l’aile du corbeau, ses moustaches frisées, et ses yeux ! Ah! ses yeux me troublent; je ne puis soutenir leur regard, et alors même que les miens sont baissés, quand ils sont fixés sur moi, je sens que mon front se colore et que mon cœur bat plus vite... Il a causé avec moi, il m’a parlé musique... Je lui ai dit que je l’aimais beaucoup... « Vous seriez bien contente alors, m’a-’ t-il dit, si vous pouviez tous les soirs, assise dans une bonne loge aux Italiens, entendre cette musique douce et vibrante et ces rossignols que l’Italie nous envoie?

— Oh oui ! lui ai-je répondu, car il paraît que ce théâtre est bien beau! Une de iües amies y a été l’an passé, pendant les vacances, et elle nous en a dit des merveilles...

— Eh bien! vous aussi, vous -jurez à ces vacances-ci, » m’a-t-il dit en souriant.

J’ai regardé mon père et lui ai demandé :

« Vrai, petit père, vous m’y conduirez?... »

Le baron de Yerdois (car il est baron!) a souri et m’a dit :

« Si votre père ne veut pas vous y conduire,

il ne tiendra qu’à vous que je vous y conduise. »

Lui m’y conduire !... Mais alorsje suis restée toute confuse et n’ai su que lui répondre. Il a dû me trouver bien gauche, bien niaise ! Cette idée me désole.

En partant, il m’a pris la main très-galamment et me l’a baisée. Ce baiser m’a toute bouleversée. Pourtant cane doit pas être mal, père était là... Il n’a rien dit... Il a même souri...

Mais que faire, que devenir?... Il m’a dit en

partant : « A dimanche prochain ! » Huit jours, c’est bien long... Moi, qui étais si heureuse, si contente l’an passé ici... comme je m’y ennuie à présent!... Mes compagnes me boudent, je ne veux plus partager leurs jeux... Fi donc! jouer à des jeux d’enfant!... Les grandes m’appellent cachottière, parce que je ne leur dis rien. Clé-* mence, ma meilleure amie, m’a dit hier :

« Voyons, Jenny, qu’as- tu? Depuis quelque temps tu rêves toujours, assise dans un coin... Tu as un air tout drôle. Ce n’est pas naturel... Chaque fois que la sœur tourière vient dans la cour, tu te lèves bien vite tout effarée, et lorsque tu vois que c’est une autre que l’on demande, tu deviens triste. »

Je n’ai su que répondre. J’ai balbutié un mensonge, et, comme je sais que c’est très-laid de mentir, je suis restée toute honteuse. Clémence m’a quittée fâchée, en me disant : « C’est bien,

Mademoiselle, puisque vous avez un secret pouï* moi, je ne vous parlerai plus. »

Cela m’a fait de la peine, car je l’aime beaucoup; mais, pourtant, je ne pouvais pas lui dire la vérité : elle se serait moquée de moi...

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