HUIT JOURS APRÈS
Que de choses à te confier, mon cher petit calepin ! Je ne sais par où commencer. Il faut que je te dise tout, car mon cœur déborde : il lui faut un confident indulgent et discret comme toi. Je vais te conter des choses surprenantes.
D’abord, je l’ai revu!... et il m’a apporté un gros bouquet superbe , tout de grosses roses
blanches. Ai-je été fière en emportant mon bouquet ! Toutes les élèves m’ont entourée. Elles
m’ont dit : « Ah! le beau bouquet! qui done^e l’adonné?» .*%•.
Et comme je n’osais dire : « C’est un monsieur, » Hélène, qui était au parloir en même temps que moi, a dit : « C’est un jeune homme qui est venu la voir avec son père. »
« Un jeune homme! » se sont-elles toutes récriées en me jetant un regard d’envie. Ce bouquet m’a rendue heureuse! car j’ai lu dans ce roman, que quand un homme aime une jeune fille, toujours il lui donne des fleurs. Oui, mon cœur tout bas me dit qu’il m’aime. Il a pour moi un si doux regard... Vois-tu, mon calepin, fidèle confident, j’en suis sure, il va me demander en mariage. Je ne sais trop pourquoi, mais ce mot m’effraye... le mariage. Pourtant, ça ne doit pas être très-effrayant... L’autre année, une grande a quitté les Oiseaux pour se marier à un général. Il était vieux et pas très-beau; elle était heureuse. Je me souviens toujours avec quel air fier et triomphant elle nous a dit : « Mesdemoiselles, je vous dis adieu; je quitte le couvent... je me marie! »
11 est vrai que je l’ai revue ces vacances dernières. Elle n’avait plus l’air si gaie. Oh! non! elle était toute pâle, tout ennuyée... Avaitelle changé ! On aurait dit que ses lèvres avaient perdu l’habitude de sourire... et avec quel soupir elle m’a dit : « C’était un bon temps pour moi que celui où j’étais avec toi, ma, petite Jenny ; au couvent, va, mon enfant, restes-y le plus longtemps possible, et marie-toi le plus tard possible !... » Je n’ai pas trop su alors ce que cela voulait dire... Mais à présent que me voilà grande fille, je comprends qu’elle n’est peut-être pas heureuse... Son mari est vieux, laid... Le mien est jeune, il a tout au plus trente ans ; il est distingué. . . Quelle tournure élégante il a !.. . Serai-je fière de lui donner le bras!... Moi aussi je vais quitter le couvent;... Père m a dit de me
préparer, que son intendant viendrait me chel- -
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cher jeudi, et que je ne rentrerai plus :
« Te voilà une grande demoiselle à présent,ma petite Jenny, a-t-il ajouté ; tu vas venir tenir
ma maison pour t’y habituer. » J’ai dù laisser voir toute ma joie, car lui m’a dit : « Vous êtes heureuse, n’est-ce pas, de quitter cette vilaine prison? »
J’ai répondu : « Oui, » en baissant les yeux, car j’avais peur qu’il y lût la pensée qui avait occasionné ma satisfaction. . . A la maison de mon père, d’abord, je n’aurai plus ce vilain costume de pensionnaire, qui n’est pas seyant du tout et qui vous fait par trop ressembler à un enfant. J’aurai de belles toilettes qui m’iront bien. Car, c’est étonnant, moi qui ne m’étais jamais préoccupée si j’étais laide ou jolie, eh bien ! à présent, je me surprends à consulter la glace, lui demandant de résoudre ce problème : Suis-je laide ou jolie?..^ A force de la consulter, elle a fini par me répondre que j’étais... allons, soyons franche, personne ne lira ces lignes... que j’étais jolie!... Cela m’a bien fait plaisir, et à cause de lui... Mai j’ai hâte qu’il me voie habillée, non plus en pensionnaire, mais en demoiselle... et,
à la maison de mon père, peut-être viendra-t-il plus souvent me voir.
C’est demain que je quitte le couvent... Voilà la dernière nuit que je passe dans ma chambrette... C’est curieux! mais j’ai été si ravie d’abord, et, à mesure que le moment de mon départ approche, je me sens le cœur gros...
Quitter ces bonnes religieuses !... elles ont été si bienveillantes pour moi, sœur Euphrasie surtout! Elle était presque mou amie... elle m’encourageait, alors que j’étais effrayée par une difficulté à vaincre ; elle m’aidait même, si un devoir m’embàrrassait; si j’étais triste, elle me disait de si douces paroles, que bien vite j’oubliais mon chagrin... Et mes compagnes!... elles ont partagé mes études, mes jeux, pendant sept ans!... les quitter pour toujours me chagrine... Cette bonne Clémence! si souvent elle m’a dit :
« Je t’aime, vois-tu, Jenny, comme si tu étais ma sœur!...» A-t-elle pleuré aujourd’hui, quand je lui ai annoncé mon départ! Moi aussi j’ai pleuré... Mes larmes obscurcissent encore mes yeux, pendant que j’écris ces lignes...
Ce couvent, que j’appelais l’autre jour une vilaine prison... Oh! j’étais une ingrate!... N’y ai-je pas été heureuse pendant sept ans?... Mes plus grands chagrins y ont été une fâcherie avec une amie... une punition... Jamais je n’y ai versé de larmes bien amères... un mot, un regard, les changeait eu éclat de rire... Et puis, c’est ici que j’ai appris tout ce que je sais... Ces bonnes dames ont eu bien du mal pour orner mon esprit... Ne pas les regretter serait une noire ingratitude. . . Et toi, ma petite chambre, tu , m’as abritée sept ans ; tu as vu l’enfant se transformer en jeune fille ; tu as été témoin de mes rêves ambitieux.
Aurai-je des premiers prix?... Me verrai-
je .couronnée? Et comme, la veille de la
distribution, je dormais peu! comme j’étais inquiète, agitée!... C’est ici que j’ai lu, tremblante qu’on ne me surprît, ce roman, mon premier...
Oui, cher couvent, je ne sais pas ce que la vie me réserve ; elle me paraît tout en rose.., et cependant je te quitte avec des larmes dans le cœur et dans les yeux... Ici, religieuses, élèves, étaient des amies pour moi... dans le monde, en aurai-je?...
Me voilà chez mon père. Comme je ressemble peu à la petite pensionnaire des Oiseaux! J’ai de belles robes, j’ai presque l’air d’une dame; ces toilettes me vont bien et j’en suis contente, car je veux qu’il me trouve jolie.
Mon cher petit calepin, si tu savais combien je suis heureuse ! Chaque jour je le vois. Il passe de grandes heures là, près de moi ; il murmure à mon oreille des mots d’amour qui inondent
mon âme de bonheur. Que c’est bon d’aimer!
O mon Dieu ! merci d'avoir dans votre inépuisable tendresse pour nous, laissé tomber sur cette terre cette fleur du ciel, douce et enivrante, que l’on nomme amour ! .
Mon cœur s’ouvre avec ardeur à ce nouveau sentiment : aimer, être aimée, quel monde de joie, de bonheur, recèlent ces deux mots !
Il est si bon, si beau, mon Charles ! son esprit est si brillant et si cultivé ! Comment ne pas l’aimer?
Sa voix devient si harmonieusement douce quand il me dit :
« Tu es belle et je t’aime bien, ma petite Jenny! »
Quels beaux projets d’avenir nous faisons ! Quelle bonne vie à deux nous allons mener!
Hier il me disait :
« On prétend que les maris n’aiment leur femme qu’un temps, les premières années; moi, voyez-vous, je sens que mon cœur est à vous
L’HOMME DE QU Ali ANTE ANS
pour la vie. Vous voir heureuse, et heureuse par moi, voilà mon rêve. Je veux être le mo dèle des maris. Vous n’aurez qu’à exprimer un désir, non, pas même à l’exprimer, je le devinerai.
« Si le monde vous plaît, eh bien! nous irons dans le monde; si un jour il vous lasse, nous vivrons chez nous, en tête-à-tête. C’est si bon le tête-à-tête avec celle que l’on aime ! et je vous aime de toutes les forces de mon âme. »
En me, disant cela, ses yeux me regardaient brillants de tendresse, ses lèvres couvraient mes mains de baisers.
Oui, il m’aime bien! Et moi donc! Je l’aime tant, que je ne sais pas le lui dire.
Quel avenir charmant! Vivre pour un homme qui nous adore et vivre de son amour !
C’est là le bonheur, un bonheur si grand qu’il me fait peur.
Son amour est ma vie à présent, car je
sens que, s’il venait à me manquer, je mourrais...
C’est demain que je me marie ; ma blanche toilette est là, je l’ai essayée. C’est drôle, elle me va bien, elle est luxueuse et coquette : eh bien ! lorsque je m’en suis parée et que j’ai été me . voir à la glace, je me suis trouvée pâle, si pâle que je me suis fait l’effet d’une morte. Cela m’a tellement impressionnée, que je me suis évanouie. En revenant à moi, il était là, à genoux devant moi ; son bon sourire a dissipé le voile de tristesse que m’avait laissé cette impression. Mais cette nuit j’ai fait un mauvais rêve. C’est ridicule à avouer, je crois aux rêves. Le mien me fait l’effet d’un pressentiment. Non, j’ai tort; c’est une folie : il m’aime tant, il est si doux, si bon, il ne saurait me rendre malheureuse !
Voici ce que j’ai rêvé, il faut que je te le confie, à toi, mon discret petit calepin.
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J’étais vêtue de ma blanche toilette de mariée ; j’étais agenouillée dans une église; lui était sur un prie-Dieu à côté de moi ; une foule nous entourait, j’entendais bourdonner un chant lugubre. Un prêtre, un anneau sur un plateau, me disait : «Voulez-vous cet homme pour époux?»
J’allais dire oui, mais soudain une voix douce murmura à mon oreille : « Dis non, le malheur serait ton lot avec lui. »
Interdite, je regarde mon futur époux; c’était lui et ce n’était pas lui : une expression froide, hautaine, méchante, rendait ses traits, si bienveillants et si gracieux, tout à fait méconnaissa- »
blés. Alors je m’écriai : «Non, non, je ne veux pas l’épouser! » Une voix diabolique fit entendre un ricanement infernal et dit : « Trop tard, ma belle enfant; tu as dis oui à la mairie, tu es liée jusqu’à la mort à cet homme. » En même temps il me prit les mains : les siennes avaient ce froid que doivent avoir les morts, froid qui me donna le frisson. H passa à mon doigt lin an-
neau. Et de toutes parts j’entendis d’affreux éclats de rire, et des voix qui disaient : « C’est fini, bien fini, tu es sa femme. »
La voix qui m’avait murmuré tout bas : « Dis non, » me redit : « Pauvre Jenny, console-toi, dans cinq ans je romprai ta chaîne et viendrai te chercher. »
Je me suis réveillée la tête en feu, et dans un frisson de fièvre. 11 me semblait sentir encore le contact de cette main glacée.
Je sais bien qu’on ne doit pas croire aux rêves, que je suis une grande enfant; mais, malgré moi, ce rêve m’attriste. Charles est venu aujourd’hui, il m’a trouvée moins gaie qu’à l’ordinaire; je n’ai osé lui en dire le motif.
Quelle singulière chose ! mon rêve m’a tellement frappé l’imagination , qu’il m’a semblé voir encore sur ses lèvres le mauvais sourire , que j’y avais aperçu cette nuit.
Je l’aime, tu le sais, toi, mon confident; je crois aussi à son amour, rien ne peut me faire douter
de lui ; tout semble me promettre un avenir heureux ; mon père m’a choisi lui-même ce mari, il le connaît depuis longtemps ; toutes les chances sont pour moi, dans cette union ; eh bien! ce maudit rêve m’a jeté du noir dans l’âme.
Si j’osais, je dirais à mon père : « Pas demain , plus tard ! Retardez, je vous en supplie, ce mariage. »
Mais il me demanderait la raison qui me fait désirer ce retard. Si je lui racontais mon rêve, il se moquerait de moi.
Demain ! demain, je serai sa femme, liée à lui pour la vie. Cette pensée me serre le cœur. Allons, je suis folle. Qu’est-ce qu’un rêve, après tout? Une hallucination de l’esprit...
Je t’ai bien négligé, mon cher petit calepin ; depuis longtemps je n’ai pas songé à toi.
Me voici mariée depuis un mois.. Quel clian-
gement s’est opéré dans ma vie pendant ces trente jours !... Mélange de peine et de plaisir, il paraît qu’il en est toujours ainsi ici-bas; les joies succèdent aux ennuis, et réciproquement.
Dans les dernières lignes que j’ai tracées sur tes petites pages blanches ot mignonnes, je parlais de mon rêve... Maudit rêve ! il m’a bien tourmentée, et son souvenir n’est pas encore effacé de mon esprit.
Le jour de mon mariage, je me suis levée assez contente. La veille au soir, mon futur était venu; il avait été si aimable, il paraissait si heureux de voir arriver le jour de notre union, il m’a paru si épris, que je me suis dit : Comme j’ai été folle de m’inquiéter d’un songe ! Ah ! bien certainement je serai avec lui la plus heureuse des femmes...
Mais au moment de me parer de ma robe blanche, de ma couronne de fleurs d’oranger, j’ai senti mon cœur se serrer. Une fois habillée, je me suis vue dans la glace... La même illusion
s’est reproduite : je me suis vue pâle, blême, comme une morte que l’on vient de recouvrir de son froid suaire... Et, alors qu’à l’église, agenouillée sur mon prie-Dieu, j 'étais émue des paroles que venait de prononcer le prêtre, qu’il s’est avancé nous présentant l’anneau nuptial bénit, et qu’il m’a demandé : « Consentezvous à épouser M. le baron de Verdois? » j’ai entendu, mais là, très-distinctement, la même voix murmurer à mou oreille : «Dis non. » J’ai perdu la tête, j’étais folle d’épouvante... Qu’ai-je répondu? je l’ignore... je n’avais plus conscience de rien... Pourtant il paraît que j’ai dit oui, car j’ai senti une main glaciale, dont le contact m’a donné un frissoA, prendre ma main et me mettre au doigt l’anneau... Alors, instinctivement, j’ai regardé mon époux, je lui ai vu cette même expression diabolique que je lui avais vue en rêve.- . et cette fatale phrase : « Pauvre enfant, tu seras bien malheureuse ; mais dans cinq ans je viendrai te chercher... » retentissait à mon oreille;
On m’a entraînée dans la sacristie. J étais à moitié morte... « C’est l’émotion du bonheur, disait-on...» Hélas! non, c’était l’effroi, la crainte...
Pourtant mon époux m’a entourée de soins, de prévenances et d’amour... et je l’aime de toute mon âme... Aussi, vraiment, je me dis que je suis folle de faire attention à des hallucinations pareilles.
Un chagrin est encore venu altérer le ciel de ma lune de miel... Charles m’a emmenée habiter chez lui, et mon père est parti pour vivre dans sa terre de Lussac... Voir partir mon père... rester seule dans ce grand Paris, où je ne connais presque personne, m’a profondément attristée.
Et puis, comme je pleurais après son départ , mon mari m’a dit brusquement :
« Allons, qu’est-ce que c’est qu’un enfantillage pareil ? Croyez-vous par hasard que toutes les femmes ne restent pas avec leur mari... et
qu’elles vivent constamment sous l’aile paternelle ? »
C’était la première fois qu’il me parlait ainsi. . . Aussi, je me suis sentie plus triste encore...
lime mène au bois, au théâtre, dans le monde. J’aimerais pourtant mieux rester plus souvent chez moi et causer avec lui, mais je n’ose le lui dire... Je ne sais pourquoi, mais avec lui je me sens timide. . . Il est vrai qu’il n’est plus avec moi comme il était avant!... lorsqu’il n’était que mon futur. — Il me semble que ce n’est plus le même homme ; sa voix, qui me paraissait si douce, est à présent brève, rude parfois.