SIX MOIS APRÈS
Ali! j’avais bien raison de considérer mon rêve comme un pressentiment. . . Je n’ai pas dixhuit ans, il y a à peine sept mois que je suis sa femme... et déjà il ne m’aime plus... que dis-je? il ne m’a jamais aimée.
Son amour était une comédie... Il m’épousait, moi pauvre bourgeoise, pour redorer son blason... pour payer ses dettes, et pour avoir de quoi continuer sa vie de désordre et de débauche... Et moi qui l’ai aimé... moi qui ai cru à son amour!... Le cœur peut donc se tromper !
Hélas ! mon cher petit calepin, toi qui as été le
confident discret de mes joies de jeune fille, des premiers battement* de mon cœur... je vais à présent noircir tes pages de tristes pensées. Mon cœur est plein d’amertume ; tu seras celui à qui je confierai tout ; car à mon pauvre père je suis forcée de montrer un visage calme et souriant; il est déjà si désolé de s’être, lui aussi, laissé tromper par le baron de Verdois !
Voilà comment ces grands seigneurs se marient!.., Il y avait deux mois que nous étions unis, quand, jetant par hasard les yeux sur un journal de droit, j’ai lu qu’une femme poursuivait le baron de V... en paiement d’une somme de trente mille francs qu’il s’était engagé à lui donner si elle lui faisait épouser une fille ayant six cent mille francs de dot.
Voici ce qu’elle disait à l’audience:
« Le baron de V... est venu et m’a dit : « Je » n’ai plus le sou, j’ai des dettes : il faut que je » me marie. Trouvez-moi un riche parti, et je » vous donnerai 30,000 francs. »
L’HOMME DE QUARANTE ANS t<9
» Je lui ai promis de m’en occuper.
» Huit jours après, je lui ai écrit de passer chez moi ; je lui ai dit : « J’ai votre affaire, une » jeune fille qui est encore aux Oiseaux et qui » aura plus de 600,000 francs de dot, et bien » davantage après son père. Je vous fournirai » le moyen de faire la connaissance du père. » C’est un bon' bourgeois, il sera flatté de se lier » avec un baron, encore plus de l’avoir pour » gendre ; avec un peu d’audace y vous pai'vien- » drez à épouser la jeune fille. Ne laissez pas » soupçonner que vous avez des dettes, conti- » nuez de mener grand train. Yous paierez tout » avec la dot. »
» J’ai tenu ma parole, je lui ai fait connaître le père, il a épousé la fille, et il refuse de me payer les 30,000 francs, alors que voilà plusieurs lettres qui prouvent qu’il s’était engagé à me les compter. ». ,
Ce nom de baron de V..., cette jeune fille encore aux Oiseaux, me frappèrent; l’idée que
mon mariage, peut-être, s’était fait ainsi, et que moi, pauvre enfant naïve et simple, j’avais cru à son amour, me fît monter le rouge de la honte et de l’indignation au front.
«Mais, me disais-je, après tout, cette initiale peut désigner une autre personne. Pourquoi accuser injustement?» Je voulus en avoir le cœur net. Quand Charles est rentré, je lui ai dit, en lui montrant le journal : « Voyez donc, mon ami, est-ce possible qu’un honnête homme, qui porte un nom honorable, qui a un blason, puisse faire du mariage, la chose la plus sainte, un marché pareil?» Il a jeté les yeux sur le journal, a pâli, puis rougi, et m’a dit brutalement: «Je suis peu disposé à recevoir de la morale de Madame ! »
C’était lui !
Ah! mes illusions, vous vous êtes bien vite envolées! Mon bon ange, c’était vous, bien sûr, qui étiez venu me dire en rêve : « Dis non. » Hélas! j’ai dit oui! Quel avenir m’est réservé?
Je le vois plein de désespérance. Mais vous avez dit: « Dans cinq ans je viendrai te chercher. » Oh! vous tiendrez votre promesse, n’est-ce pas?
Mon père est venu la semaine passée. Il a eu bien des discussions avec mon mari, qui, il paraît, ébréche l’argent de ma dot. Moi, j’ai peur des discussions, et puis cela fait du mal à mon pauvre père. Pour apaiser sa colère, je lui ai dit : « Qu’importe l’argent ? il me rend heureuse.
— Est-ce bien vrai, fillette ! m’a demandé mon père.
— Oui, » ai-je répondu en l’embrassant pour qu’il ne vit pas la rougeur que ce mensonge faisait monter à mon front.
Quand je pense à ce futur si doux, si amoureux, si empressé, et que je considère mon mari froid, indifférent avec moi, me laissant seule ici, rentrant à deux ou trois heures du matin, je me dis : « Est-ce là le même homme? »
•Oh! mon cher couvent, que je te regrette!
Là-bas j’avais des amies, bonnes, aimantes ; ici, je suis seule! Les femmes que je vois dans le monde, qui m’appellent de ce doux nom, ne sont pas des amies, je le sens; leur sentiment est fardé tout comme leur figure.
Quelle vilaine chose que le monde vu de près!
L’autre soir il avait fait dire qu'il ne rentrerait pas diner. Mon père était à Paris avec un de mes Oncles ; ils sont venus me voir. Me trouvant triste, ils m’ont emmenée diner avec eux dans un restaurant. Dans le cabinet à côté nous entendîmes des éclats de rire, des voix bruyantes. C’était, nous l’avons compris à leur langage, de ces femmes que l’on nomme lorettes. Tout à coup leur porte s’est ouverte à un nouveau venu ; l’une d’elle a dit :
« Enfin, te voilà, Charles! Tu es en retard : est-ce ta femme par hasard qui t’a retenu?
— Allons donc, ma femme! Avec ça que je vais me gêner pour elle. »
J’ai tressailli : c’était la voix de mon mari.
Comme moi, mon père et mon oncle l’ont reconnue aussi, car ils se sont regardés et puis m’ont dit :
« Quittons ce cabinet, allons dans un' autre; nous sommes mal avoisinés ; tu entendrais des choses que vraiment une femme honnête ne saurait entendre.
— Non, je veux rester. »
Je suis restée, en effet. Mon Dieu! que j’ai souffert! il était là, tenant un langage... Quel langage !
Il était avec une femme, sa maîtresse. Elle lui a demandé un collier de perles.
« Si tu es gentille, je te le donnerai, lui a-t-il dit, au risque de m’attirer encore des reproches de mon papa beau-père.
— Allons donc! a-t-elle répondu. Ce bon bourgeois devrait être trop heureux d’avoir un
gendre baron, et il doit payer ce titre sans lésiner. »
Mon père était pâle de rage. Craignant qu’il ne se portât à quelque extrémité, moi-même je l’ai entraîné loin de ce voisinage odieux.
Voilà donc l’homme auquel je suis liée pour la vie !
Le mariage est, hélas! une chose terrible; c’est une loterie effrayante. Se sentir liée à un homme que l’on ne peut plus aimer, pas même estimer ; se dire : cet homme m’a trompée ; il a joué la comédie pour me faire croire à son amour; il m’a juré que son seul désir était de me rendre heureuse, et son seul but était de redorer son blason avec ma dot. . . Maintenant qu’il la possède, il n’a plus même, pour moi, ces égards qu’un galant homme doit avoir pour la femme dont il a fait sa compagne ; il dilapide ma fortune avec de viles créatures, et moi , je reste seule avec ma douleur, avec la froide désespérance.... Adieu, rêves d’avenir, de bonheur;
adieu, douces chimères, douces illusions démon jeune cœur... Adieu... Mon Dieu! soutenez-moi, donnez-moi la force et le courage pour supporter le sort qui m’est échu en partage !
Dieu a écouté et exaucé ma prière : dans deux mois je serai mère ! Mon cœur tressaille de bonheur ; je vais avoir un petit être frais et rose à aimer, à soigner ; il me sourira, me tendra ses petits bras. Je suis si heureuse, que je pardonne à mon mari toutes les larmes qu’il m’a fait verser; oui, je vais être mère!... Quelle suavité , quel monde ^d’ineffable bonheur renferme cette phrase ?
Charles a l’air heureux, lui aussi; il est meilleur, plus attentionné pour moi ; j’en ai la douce espérance, quand j’aurai mon enfant, il redeviendra ce qu’il était : pourrait-il ne pas aimer la mère de son enfant?
Mon cher petit calepin, mon confident discret, je t’ai bien négligé; voilà huit grands mois que tu étais là, enfermé dans un tiroir... Tant de choses se sont passées depuis... Je suis mère!... Oh ! comme je suis fière de mon fils ! il a six mois à peine, et déjà il me connaît, il me sourit, il me tend ses mignons petits bras. Par moment on dirait qu’il s’essaye à balbutier ce doux mot : Mère!... Le cœur des enfants, dès cet âge-là, a déjà le pressentiment de tout l’amour qui brûle le cœur de celle qui leur a donné le jour... Un enfant appelle sa mère, pleure pour la quitter, tend ses bras vers elle, qu’il ne connaît pas même son père. Mon beau petit ange doit peu connaître le sien, car, hélas ! Charles est presque toujours absent; il passe ses nuits au cercle, il perd des sommes folles. J’en frémis à présent, car c’est la fortune de mon fils qu’il gaspille ; mon fils, à qui je voudrais laisser une fortune immense. Il sera bon, loyal, il n’aura pas le cœur de son père, s’il en a les traits.
Voilà ce que je demande tous les jours à Dieu.., Quelle chose bizarre que le cœur !... Charles s’est bien mal conduit... Je suis jeune, belle, dit-on ; il me délaisse ; il a des maîtresses à qui il jette à pleines mains mon or, tandis que pour moi il est d’une parcimonie ridicule. Eb bien, au fond de mon cœur, je l’aime. N’est-il pas le père de cet enfant, qui est ma joie, ma consolation, ma vie? car sans lui je mourrais. Cette vie sans affections me tuerait. Souvent je me dis : Il m’a aimée, il est bon au fond; son esprit est seul égaré ; à force de tendresse, d’amour, je le ferai revenir à moi, je le forcerai à oublier cette vie folle et dissipée. Entre lui et mon fils quelle heureuse vie je mènerais. !.. Le cœur palpitant d’espérances, je vais le trouver, j’arrive les yeux pleins de tendresse, mon cœur en déborde...
Son accueil froid, son sourire sardonique, me glacent... Oh! que je souffre alors... Les désillusions font un mal affreux .. Je prends mou
bis, je le presse dans mes bras, je le couvre de
larmes et de baisers. Pauvre auge ! il a l’air de me comprendre, ses petits yeux me regardent avec une expression d’étonnement et de tendresse ; il a l’air de me dire : « Pourquoi pleurer? ne suis-je pas là, moi? Aime ton fils et oublie ton époux indigne de ton affection... »
Mon père est venu la semaine passée ; il a voulu me faire séparer de mon mari. J’ai hésité, essayant de mentir et de lui persuader que j’étais heureuse; mais il ne me croit plus, son affection paternelle ne peut plus être trompée : si souvent il me trouve seule, les yeux rouges !
Il m’a demandé, au nom de mon enfant, de me séparer, me disant que mon mari dissipait follement ma dot. Mais, si je me sépare, quelle sera ma position dans le monde ? Le sort que la loi fait à la femme séparée est bien triste ! Ah 1 si le divorce existait; si je pouvais dire à mon mari : « Monsieur, vous m’avez trompée; vous m’avez épousée ea me promettant de me rendre heureuse, et vous me délaissez; vous êtes dur,
brutal pour moi ; vous allez porter votre amour à une autre femme, qui en est moins digne que moi. J’ai vingt ans à peine, j’ai besoin d’un guide dans la vie, d’une bonne et vraie affection; vous avez fait connaître l’amour à mon jeune cœur, et puis vous l’avez laissé là, lui retirant le vôtre... Ce cœur, jeune, ardent, a besoin d’aimer, d’être aimé ; l’amour est un baume consolateur que Dieu nous a donné pour nous soutenir, nous consoler ici-bas : j’en demande ma pa^T. Vous ne m’aimez pas ; vous m’avez lâchement trompée ; je ne puis ni vous estimer ni vous aimer : divorçons; vous pourrez alors continuer sans remords votre vie de plaisir et de folie... Moi je chercherai un homme bon, loyal, dont le cœur s’entende avec le mien; je l’épouserai, lui demandant de me donner le bonheur que vous m’avez refusé. »
Mais je ne pourrai pas, hélas ! lui dire cela... La loi est terrible, implacable : si, trompée par votre cœur, par les apparences, par l’hypocrisie
d’un homme, vous dites ce : Oui..., c’est fini, votre vie est liée pour toujours !... et cela quelque soit l’homme à qui le sort, le hasard, la fatalité, vous ait unie... C’est terrible de penser à cela!...
La séparation, à quoi mène-t-elle? C’est le veuvage et la solitude, sans la liberté de disposer de son cœur.
Dans le monde, une femme séparée se trouve placée dans une situation fâcheuse ; la position que lui fait cet état de choses n’est pas tolérable.
J’aime donc mieux subir mon triste sort, boire
jusqu’à la lie toutes les amertumes, toutes les déceptions de ma malheureuse union ; j’en mourrai, je le sens, car une vie sans amour est une affreuse chose. Mon cœur a soif d’affection, d’amour; sans amour, il s’étiolera, quelque- chose me le dit, je mourrai jeune... Ce rêve, cette vision que j’ai eu la veille de [mon mariage, me revient souvent à l’esprit... Jüh bien! loin de m’effrayer, cela me console... Que ferais-je ici-bas ?... ,
Ah ! la douleur me gâte le cœur. Et mon fils !... Pardon, cher petit ange, ne me restes-tu pas!... Oui, pour toi, j’aurai la force de supporter la vie ; tes grands yeux sont humides de tendresse alors qu’ils se fixent sur moi ; déjà, je le sens, ton petit cœur bat pour ta mère... Ya, elle aussi, elle t’aime bien ; elle n’a que toi à aimer ici-bas. . , Tu seras bon, toi, n’est-ce pas?... tu n’iras pas un jour tromper lâchement une femme, lui jurant un amour éternel! Tu n’iras pas, par un vil calcul d’argent, tromper une pauvre et naïve enfant, pour ensuite la laisser seule, isolée, sans joie et sans bonheur!... Non, tu ne feras pas cela, mon beau chérubin ; car c’est mal, bien mal !
Peut-être un jour ces lignes te tomberont-elles sous les yeux ; je ne serai plus, mon corps reposera sous la froide pierre sépulcrale, mon âme se sera envolée vers un monde meilleur: eh bien! que ces lignes, tracées par moi dans ces heures de découragement profond, t’apprennent à être bon et loyal; écoute un conseil de ta mère, et
suis-le, situ veux que du haut du ciel elle te bénisse : ne te marie jamais par calcul ; que l’appât d’une dot ne te séduise pas ; dis-toi ceci : « Cette jeune fille m’aime, elle..., moi je ne pourrais l’aimer; si je l’épouse, c’est pour m’approprier sa fortune ; je ne saurais la rendre heureuse, c’est une vilaine action que je commettrais, je lui volerais sa part de bonheur icibas.»
Attends, pour unir ton sort à une femme, que tu rencontres une jeune fille à qui ton cœur se donnera entièrement; étudie ses goûts, son caractère ; vois s’il pourra y avoir sympathie entre vous; consulte longuement ton cœur, et ne t’unis à elle que lorsque, la main sur ta conscience , tu pourras te dire : « Je l’aime et la rendrai heureuse. »
Lorsque tu auras trouvé cette femme-là, qu’elle soit riche ou pauvre, noble ou non, épouse-la. Mais si tu as aimé ta mère, en souvenir de sa tendresse, ne fais jamais un mariage
de calcul, quand même ton père te l’ordonnerait.
Mon Dieu, ayez pitié de moi !... quel trouble, quel enfer, quelle ivresse sans nom, mugissent dans mon cœur !
Ce cœur déborde, il lui faut un confident ; sois-le, ô mon discret calepin.
Après avoir tracé ces dernières lignes : « Conseils à mon fils lorsqu’il sera un homme, » je suis restée bien longtemps sans songer à rien écrire sur tes petites pages ; l’ennui m’accablait, il jetait un voile de langueur et de somnolence sur tous mes membres ; je passais de grandes heures, étendue sur un divan, à ne penser à rien : ma pensée allait dans le vide. Mon mari restait des huit jours sans venir ; nous restions de grands mois sans échanger une parole ; mon enfant seul ramenait le sourire sur mes lèvres
glacées. Pauvre mignon! je m’étais aperçue que ma tristesse gênait sa gaîté ; aussi, pour lui, je me privais (le le voir aussi souvent que je l’aurais désiré.
Je vivais donc sans pensées, sans joie, sans douleur, abrutie presque... Un joui’!... c’était à Bade, il y a deux mois, j’étais allée là avec mon père, qui, effrayé de cet état de noir marasme, voulait me distraire; j’étais dans une salle de jeu, le cliquetis de l’or frappait mes oreilles distraites, mes yeux considéraient machinalement les physionomies, les unes avides de convoitise, les autres mornes de désespoir, de tous ces tenteurs de fortune. Tout-à-coup, mes yeux rencontrèrent les siens !... mon cœur tressaillit sous le coup d’une étrange commotion... Je ne connaissais pas cet homme, et pourtant son regard faisait battre mon cœur... Sans doute lui aussi me voyait pour la première fois, et cependant, dans ses yeux je lisais clairement un aveu.
Quelle surprenante chose que l’amour, et
comme il s’impose à nous brusquement et au moment où nous pensons le moins à lui !
Car j’aime, j’aime ardemment Gaëtano, sa voix douce et vibrante me charme, ses mots d’amour répandent en tout mon être un bonheur ineffable que je n’avais pas connu encore.
Comme j’étais là fascinée par son regard brûlant, un ami s’est avancé pour me saluer, alors il s’est rapproché vivement de ce monsieur qu’il connaissait aussi, et il s’est fait présenter à moi. C’est le chevalier Gaëtano Rosalio.
Depuis, je le vois souvent, il s’est fait présenter à mon père pour que nous puissions nous voir plus librement. Je sais qu’un amour violent s’empare de mon cœur, et je n’ai pas la force d’y résister; c’est si bon d’aimer et d’être aimée !
Hier nous sommes allés faire une longue promenade à cheval. La brise fraîche du matin caressait mon front brûlant... mon cœur battait avec force... j’aspirais l’air à pleins pou-
mons; je me sentais vivre d’une vie nouvelle!... Non! je n’ai pas vécu jusqu’à ce jour... Est-ce vivre que de vivre sans aimer?...
Une joie folle inondait mon âme ; tantôt je lançais mon cheval à fond de train, riant de la peur que je lui faisais ; puis, le ramenant au pas, j’écoutais en souriant ses tendres reproches sur mon imprudence... Mais mourir à présent serait un bonheur pour moi ; j’aime, je suis aimée !... Il pleurerait sur ma tombe, sa voix aimée viendrait dans le calme du cimetière s’entretenir avec moi ; ses accents adorés feraient, j’en suis certaine, frémir de bonheur mon cœur glacé... Oui, mourir là, sous ses yeux, dans ses bras, ce serait le bonheur!... Pouvoir lui dire, en rendant le dernier soupir : « Gaëtano, je t’aime !... » Car alors je pourrais le lui dire ; à ce moment suprême, ma chaîne serait brisée ; en face de l’éternité, toutes les barbares lois de la terre ne peuvent plus exercer leur tyrannie sur nous !... Que la campagne est
belle, lorsqu’on a le cœur rempli d’un chaud et brûlant amour !... Pour la première fois de ma vie j’ai compris hier toute la suavité du parfum des fleurs, tout le charme enivrant du mélodieux murmure de la brise qui se joue dans le feuillage. Le chant du rossignol et de la fauvette ont pour la première fois parlé à mon cœur... S’il faut à la fleur, pour briller et embaumer, les rayons du soleil, il faut à la femme la puissance d’un amour grand et profond pour développer son esprit, son intelligence, pour les mettre à la hauteur de la sublimité des créations de Dieu!...
Nous étions dans un sentier solitaire, la route était ombreuse, la brise fraîche et empreinte d’àcres parfums... Nous avions rendu la main à nos montures ; nos yeux se cherchaient, ils se disaient nos pensées, car, trop émus, nous ne pouvions parler.
« Ah ! pourquoi, m’a-t-il dit enfin, ne vous ai-je pas connue plus tôt?... Quelle vie de bon-
heur, d’ineffables joies, j’aurais passée, vous ayant pour compagne!...»
La même pensée venait de traverser mon esprit ; je me disais : « Pourquoi ne l’ai-je pas connu, alors que cette chaîne lourde et éternelle que l’on nomme mariage ne m’avait pas encore étreinte de son anneau fatal !... »
Il tendait sa main vers moi ; la mienne a serré la sienne ; cette muette pression a mieux dit que mille paroles notre douleur.
Comme les mots, les phrases de notre langue sont impuissants à rendre certaines sensations ! Jamais je ne saurais dire l’ivresse qui inonde mon cœur...
Bien à regret, nous avons quitté ces champs où nos sentiments trouvaient un écho. Dans la nature, tout chante, tout murmure l’amour, même la fleur qui, se penchant amoureusement sur sa tige, va chuchoter des phrases non notées à sa voisine.
Le monde est insupportable ; ici, mille im-
L'IlOMME DE QUARANTE ANS
portuns conspirent contre mon bonheur....
Vient-il me voir, il n’est pas là depuis cinq minutes que voilà un indiscret qui arrive ; il me faut écouter ses banalités... Je lui réponds avec distraction et difficulté, car ma bouche ne sait plus que dire ce mot : « Je t’aime ! »
Voilà un mois que je le connais... voilà un mois que je suis près de lui ; il loge en face de chez moi... et même lorsqu’il n’est pas ici je puis l’apercevoir...
Mon père m’a exprimé hier le désir de retourner à Paris ; mais il m’a vue tellement consternée à cette pensée, que bien vite il m’a dit : « Eh bien ! puisque tu te plais ici, nous y passerons encore un mois ; du reste, je vois avec plaisir que le changement d’air t’est favorable, tu semblés te mieux porter... » 11 est si bon, mon père ! Je tremble cependant qu’il ne lise au fond de mon cœur... car enfin c’est mal ce
que je fais ! je n’ai pas le droit d’aimer un autre homme que mon mari!... Mais m’aime-t-il, lui?... et puis l’amour se commande-t-îl?...
N’a-t-il pas pris possession de tout mon être subitement et à mon insu?... Ai-je été libre de l’aimer ou de ne pas l’aimer?... Non... Je ne suis donc pas coupable ! Et pourtant , c’est une chose singulière , mais je sens que mon f ront rougirait si mon père savait mon amour.
Un mois encore de bonheur... et puis... Oh !
je ne veux pas penser à l’avenir... le présent est si beau !...
Quel cruel réveil ! quelle affreuse déception ! moi qui croyais être aimée comme j’aimais, purement et saintement. Hélas !
Je souffre mille fois plus que je n’ai souffert en découvrant que l’homme à qui j’avais donné ma vie, uni mon sort, en l’affection de qui je
croyais, n’était digne ni de mon amour ni de mon estime...
C’est qu’alors je n’aimais pas. et maintenant j’aime de toute mon âme...
C’était hier soir; mon père était sorti, Lui était là: il me parlait d’amour.,, je l’écoutais, mes yeux lui répondaient, ma bouche essayait de lui balbutier le trop-plein de mon cœur,,. Naïve et candide, j’étais heureuse; je le croyais heureux aussi, je ne pensais pas qu’il pût rêyer un autre bonheur... Je croyais qu’il m’aimait de cet amour du cœur qui commande l’estime et le respect ■ . .
Que lui ai-je dit? je ne m’en souviens plus ; mais la colère, la honte, faisaient trembler ma main. Je lui ai intimé l’ordre de partir, de ne jamais plus me revoir. « Je vous aimais, lui ai-je dit, d’un amour pur qui ne me faisait pas rougir. J’ai cru, folle que j’étais, que vous m’aimiez de
la même façon... mais je sens à présent mon amour se changer en haine ; je ne vous aime plus, partez... Comment ! vous m’aviez juré que votre cœur était à moi, que vous donneriez votre vie pour m’éviter une peine, pour empêcher mes yeux de verser une larme... et vous voudriez me faire verser les plus amères, celles du remords, celles que doivent verser les épouses coupables ou parjures !... Ah ! vous ne m’aimez pas ! vous ne m’avez jamais aimée ! »
11 s’est éloigné, pâle et muet d’émotion ; moi je l’ai vu partir d’un œil presque joyeux : c’était un ennemi qui s’éloignait... C’est maintenant que je dois partir. J’ai dit h mon père que j’étais inquiète, que je désirais rentrer à Paris. Demain matin je quitte ces lieux... où je l’ai connu ; lui, retournera en Italie... Je ne le verrai plus... je sens une immense tristesse s’emparer de moi... Ah! mon rêve, pourquoi as-tu fini si vite?... pourquoi as-tu eu un si terrible réveil ?
Partir! mais je n’en ai pas le courage... je
l’aime... oui, je l’aime encore... c’est lâche à mon cœur... mais ce n’est pas ma faute...
Gaëtano, mon Gaëtano, loin de toi je mourrais.
Hélas ! me voilà à Paris depuis quinze jours ; quel vide autour de moi ! Mon père est retourné à son château... Mon mari me produit à présent un singulier effet : sa vue me glace, me donne
un frisson d’épouvante que je ne puis expliquer. Est-ce là l’homme qui m’est apparu si poétiquement séduisant dans le parloir de mon couvent? ]\on, c’est sa caricature... le vice semble l’avoir marqué de son stigmate ; il devient chauve, ses yeux ont une expression étrange, j’en ai peur ; il est dur, brutal avec moi ; il me traite comme un meuble, une chose gênante pour lui.
Ma maison a été réformée pendant mon absence : voiture, chevaux, tout a disparu ; il n’a conservé que la cuisinière, la bonne de mon
Uh
fils, et son valet fie chambre. Comme je lui ai témoigné mon étonnement de cette réduction faite sans me consulter, il m’a répondu sèchement qu’il était le maître, et qu’il lui convenait fie faire des économies.
J’aurais pu lui répondre qu’il était assez juste que je jouisse au moins de ma fortume ; mais ma dignité se révolte, j’aime miens me taire et souffrir.
Mon ange, mon fils adoré, combien je bénis Dieu de t’avoir envoyé à moi ! tu es ma seule joie, ma seule consolation ; sans toi ma pauvre raison ne serait point assez forte pour supporter la vie stérile de bonheur, la vie d’isolement qui m’est faite. Tes caresses me soutiennent ; mon cœur, rempli de désespérance, se réchauffe sous les rayons de ton limpide regard .
L’amour maternel, voilà le seul amour réel, qui ne donne ni désenchantement, ni déception !
Aussi, je veux oublier ce sentiment brûlant, insensé, qui m’a bouleversé le cœur et la tête.
Mon amour était coupable, je le sens à présent.
Je veux chasser ce sentiment enivrant de ma pensée.
Oui, je le veux.
Mais le puis-je ? Oh ! je souffre ! En vain je lutte, en vain je comprime mon cœur, son image y est toujours ; je l’aime plus que jamais!
L’enfer ne doit pas avoir de plus affreux supplice : ne pouvoir même s’abandonner au charme d’aimer sans espoir ! ne pouvoir vivre avec son souvenir sans faillir à ses devoirs !
Pourtant notre cœur est à nous, bien à nous, aucun lien ne peut l’enchaîner !
Que je souffre ! Où est-il? il m’a oubliée, peutêtre.
Une autre femme, belle et libre, elle, se rencontrera un jour sur sa route ; il l’aimera, et moi, j’aurai été pour lui comme une de ces fleurs que Ton aperçoit dans un champ : on s’arrête pour respirer un instant leur parfum, pour ad-
mirer leurs tendres et harmonieuses nuances ; ensuite on continue son chemin sans leur donner un regret, un souvenir. C’est affreux !
Et moi je l’aime! son souvenir est tout pour moi; il est ma joie, ma douleur, ma vie. Ou plutôt il sera ma mort !
Je m’étais laissée entraîner à cette folle ivresse si entièrement !
Pourquoi s’est-il trouvé sur ma route?
Puisque je 11e pouvais T aimer ni être à lui, pourquoi me l’avoir fait rencontrer, ô mon Dieu !
Approcher de ses lèvres altérées la coupe du bonheur, en aspirer le nectar, et ensuite voir cette coupe se briser !
Gaëtano ! mon Gaëtano ! où es-tu?
Si tu savais les tortures de mon cœur, tu reviendrais.
Revenir! Non, mieux vaut la mort que la honte !
Allons, mon cher petit calepin, voici sans doute mes dernières confidences ; il y a six mois que je n’ai rien écrit sur tes blanches pages... Dans ces six mois, la mort a jeté en moi ses premiers germes !... Je suis condamnée, je le sais, et j’en suis presque satisfaite ; je tousse constamment, je crache le sang ; en un mot, j’ai la poitrine attaquée...
J’ai tant souffert... Mon père, ce bon vieillard, dont la tendre affection soutenait mon courage défaillant, est mort. Dans sa dernière étreinte il m’a dit :
« Pauvre fdlette, si je te savais heureuse, j’abandonnerais la vie avec moins de regret.
— Soyez tranquille, père, lui ai-je répondu, bientôt j’irai vous rejoindre... »
Je sentais déjà en moi les sinistres précurseurs de la mort... Aussi, j’ai vu s’éteindre celui que j’aimais tant avec moins de désespoir ; c’était à revoir, à bientôt, que je lui disais.,.
L’automne venu, je quitterai pour toujours cette terre, je le sens, j’en suis sûre.
Avec ce malheureux et triste poëte je puis redire ces vers à l’harmonie plaintive :
Quand vous verrez tomber, tomber les feuilles mortes,
Si vous m’avez aimé, vous prierez Dieu pour moi.
Mais m'a-t-il aimée?... Saura- t-il seulement que j’ai rendu le dernier soupir avec son image et son souvenir dans le cœur ?
Mon Gaëtano, tu m’as fait connaître l’amour, tu as réveillé mon cœur de sa léthargie... Mais, hélas ! mon bonheur a été de courte durée ; ce que j’ai souffert en^ne te voyant plus, en n’entendant plus murmurer à mon oreille tes mots d’ineffable tendresse, nul que Dieu ne le saura, et ce Maître suprême a eu pitié de l’état de mon âme, puisqu’il me rappelle à lui.
Avec toi, Gaëtano, la vie m’aurait paru douce. Que je t’aurais aimé !... Ton regard, ton sourire,
le timbre frais et sonore de ta voix, me faisaient tressaillir... Mon àme avait été créée sœur de la tienne... Je t’ai connu trop tard. Je vais t’attendre dans le ciel, j’y prierai pour que tu ne connaisses pas ici-bas la souffrance... Je ne te demande, ô mon bien-àimé, qu’une chose, de laisser à ta Lucile une petite place dans ton cœur, et de venir quelquefois verser une larme sur sa tombe ; mon esprit, dégagé de la matière, viendra alors te dire tout bas i Merci.
Toi, mon fils chéri, cher petit ange, triés soins, mon amour, vont te manquer. Pour toi j’aurais dû me rattacher à la vie.i. Mais, vois-tu, Ce n’était pas possible. ' . *
Ensuite, en grandissant, ta raison, ton esprit $ t’auraient montré ta mère malheureuse, malheureuse de par ton père; tu aurais eu à juger sa Conduite, qui est Celle d’un homme sans cœur, sans délicatesse ; tu serais forcé de détester le tyran de ta mère... et ce tyran est ton père.;. Gela aurait été bien dur pour moi ; il vaut donc
L’IlOMME DE QUARANTE ANS
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mieux que je m’éteigne à présent, que tu es trop .jeune pour comprendre la perte que tu fais, et pour comprendre que je meurs à vingt-trois ans parce qu’un homme déloyal, un homme qui convoitait ma fortune, est venu me tromper. S’il n’avait pris que mon argent, je lui aurais pardonné ! Mais il a pris mon bonheur et ma vie avec!
Si tu gardes un pieux souvenir de ta mère, n’épouse jamais, ô mon enfant, qu’une femme que tu aimeras ; et, une fois qu’elle sera ta compagne, rpnds-la heureuse, et du haut du ciel tu mère te bénira. k
Quant à vous, baron de Yerdois, mon époux, voici mes derniers adieux, la seule prière que je vous adresse :
,• Je meurs en vous pardonnant, et pourtant vous m’avez fait bien du mal; vous avez brisé de sang-froid ma vie; vous m’avez fermé la porte de ce paradis enchanteur que l’on nomme l’amour. Vous m’avez rendue si malheureuse,
que la mort m’apparaît comme une douce espérance...
Je vous pardonne, mais à une condition :
c’est que vous rendrez mon fils, notre fils, heureux; c’est- que vous ne lui inculquerez pas vos maximes... c’est qu’enfin, lorsque le jour sera venu pour lui de se choisir une femme, vous ne contrarierez pas l’inclination de son
cœur, que vous lui direz qu’un honnête homme ne doit enchaîner sa vie qu’à celle d’une femme qu’il aime sérieusement et réellement et qu’il a
la ferme intention de rendre heureuse. Si vous ne faisiez pas cela, si vous éleviez notre enfant de façon à ce qu’il fût un second vous-même... mon âme quitterait le ciel, elle s’attacherait à vos pas et crierait à votre conscience : Ne pas même respecter les derniers vœux d’une morte est chose horrible !.. »
Je me vouerais au bonheur de mou enfant...
et vous traiterais sans pitié, car yous seriez son ennemi...
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Voilà, baron, tout ce que j’ai à vous dire
La vie, vraiment, est une triste plaisanterie ; et si elle n’était pas destinée à servir de prélude à une autre vie meilleure, la supporteï 1 serait une folie !...
Oui, cette vie est une amère dérision; je la compare, dans mon esprit, à un immense labyrinthe, entremêlé d’appartements splendides et de galetas affreux, avec des routes semées de ronces piquantes, venimeuses, et de fleurs aux doux parfums, aux couleurs éclatantes. Tantôt on marche avec délices sur ces dernières ; tantôt on foulé, en hurlant de douleur, les premières; Le bien, le mal, le luxe, la misère, le plaisir, l’ednui, la joie, la douleur, tout est pêle-mêle. Nous entrons dans ce labyrinthe sans en avoir la moindre expérience ! Les uns prennent une route, celle des galetas où l’on grelotte, où sur les tables un maigre et insuffisant repas est
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servi, et pas toujours encore... La route qui y conduit a des épines sans nombre, de loin en loin une fleurette.
D’autres, servis par le hasard, prennent une route dorée, semée des merveilles du luxe le plus exquis ; tout est roses pour eux ; à peine si, de temps en temps, une petite déception, un chagrin, viennent leur apprendre que le bonheur parfait n’existe pas ici-bas... Mais ces ’ ' »
élus sont rares.
D’autres enfin tombent sur une route qui conduit tantôt à un appartement somptueux, tantôt à un taudis; les ronces, les fleurs, les cailloux y sont mêlés ensemble ; peines, douleurs, joie, plaisir s’y succèdent.
L’on sait que ce labyrinthe contient tout ce qui peut matériellement et moralement faire le bonheur des hommes, mais tous ces biens-là sont, pour nous, le supplice de Tantale; on les voit sans pouvoir les atteindre.
Dans ce bas monde, Dieu a semé tout ce qui
m • V HO m m e d e q u a h a k t e a X s
peut constituer le bonheur le plus charmant et le plus complet, et aussi ce qui peut le plus complètement torturer moralement et physiquement les hommes... Le hasard, souvent, décide de notre destinée.
Moi j’ai de la fortune... C’est une faveur qu’on apprécie ici-bas; eh bien! je ne puis pas même en jouir, à cause du mari, du maître tyrannique que le hasard m’a imposé. ..Mon or facilite l’inconduite de celui à qui je suis liée. Tandis que moi je vis humblement, pauvrement même, ses maîtresses ont des équipages somptueux, des toilettes superbes; c’est tout au plus si l’on me prendrait pour une femme de chambre de ces créatures-là...
L’amour, c’est le nectar divin que Dieu nous a versé, nectar qui enivre de bonheur, qui donne un délire plein de charme.
Eh bien! une fois j’ai cru aimer, mon cœur s’est entr’ouvert à ce tendre sentiment, mais bien vite il s’est refermé : il s’était trompé , la désil-
lusion a été terrible... Être forcée de détester, de mépriser même celui qui avait fait battre notre cœur!... C’est dur, cela fait un mal affreux!...
Un jour je rencontre un homme... A sa vue, mon cœur bondit d’allégresse, il a reconnu en lui le cœur créé frère du sien. Nous avons tous été créés deux par deux ici-bas. Oui, il existe un homme et une femme doués chacun d’un cœur, d’une intelligence, d’une beauté attractive pour l’autre... Mais, hélas! le tout est de se rencontrer. Moi, je trouve cet être jumeau de mon être ; un fluide magnétique me dit : Le voilà ! Je l’aime sans le vouloir, sans y songer ; je l’aime à en perdre la raison... Hélas! j’étais enchaînée, mon cœur même n’était plus libre ; il me faut l’étouffer, le broyer, ce pauvre cœur, lui crier : Ne parie pas ! Il me faut fuir celui que j’aime... le fuir, et mourir de douleur de l’avoir fui !...
Mais heureusement que cette vie n’est que
le prélude de l’autre... J’ai foi, j’ai confiance en Dieu, et je meurs sans regret.
Du haut du ciel, je poui’rai prier pour mon fils ; mon esprit tendre et attentif le suivra pas à pas. Ma protection lui sera sans doute plus efficace qu’elle ne l’aurait été ici-bas...
Là finissait le Journal de la comtesse de Yerdois. Ces pages, histoire de toute la vie de la pauvre femme, furent lues par le comte tout
d’une haleine. Ce qui restait en lui de bon sen-
timent, quoique réduit à une dose homœopathique, à l’infiniment petit, se réveilla par moments... 11 eut comme un remords.
Ces pages, où la pauvre femme avait laissé éclater cette passion ardente pour Gaëtano, l’agi-
tèrent ; la jalousie le mordit au cœur, jalousie d’amour-propre ; c’est la seule que les hommes comprennent.
« Si je le connaissais! se dit-il, je le tuerais pour avoir osé aimer ma femme. »
11 resta plongé dans des réflexions profondes pendant de longues heures...
Que se passait-il dans son cœur?... Dieu seul le sait ; le cœur de l’homme est un texte indéchiffrable pour les plus savants... Nous avons toujours en nous un bon esprit et un mauvais ; ils se font tous deux une guerre continuelle : tantôt le bon triomphe, tantôt le mauvais a le dessus. Chez certaines personnes, cependant, le bon a été si mal reçu, si constamment mis de côté, qu’il finit par en prendre de l’humeur, et par abandonner l’homme à son confrère ténébreux.
Pendant ces quelques heures, le bon seul avait été écouté ; je ne jurerais même pas qu’une larme de repentir ne fût venue mouiller les yeux do ce coupable mari .
Mais le mauvais esprit, jaloux de voir son empire lui échapper, bien vite lui souffler ceci à l’oreille :
« Es-tu sot de prendre au sérieux les rêvasseries d’une femme ! »
Lecomte secoua la tète, chassa au loin ses réflexions premières, alluma un cigare, et alla se promener sur les boulevards, en se jurant bien à Lui-mème que, malgré la prière dernière de sa femme, son fils n’épouserait jamais qu’une riche héritière, et non la fille d’un banquier ruiné.