‹ L'homme de quarante ansChapitre 6 sur 9 · APRÈS L’HOTEL LA MANSARDE · texte numérisé non relu

APRÈS L’HOTEL LA MANSARDE

Un mois s’est écoulé depuis ce jour où M.Marfeld a réuni ses créanciers et leur a annoncé sa ruine. Si notre banquier, sacriiiant la dot de sa femme, le prix de l’hôtel, voire même les bijoux et l’argenterie de famille, se trouvait complètement ruiné, il avait eu au moins l’immense consolation de ne rien devoir à personne. 11 avait donc abandonné son hôtel, tout ce qu’il possédait, à ses créanciers, qui, fort satisfaits de ne rien perdre, l’avaient accablé de félicitations sur sa courageuse conduite.

Clémentine, ce bon ange de la maison, était

sortie le lendemain de grand matin, accompagnée de son fidèle Jacques, pour trouver un modeste appartement. Après maintes recherches, elle découvrit, dans l’avenue de Neuilly, un rez-de-chaussée avec jardin... douze cents francs par an !... Huit jours avant, cette somme lui paraissait bien minime ; elle les mettait à un bijou, à. un chiffon... maintenant, elle lui semblait bien lourde. La pensée cependant que ce petit jardin distrairait son père la décida ; elle loua l’appartement sans prévenir ses parents ; elle y fit transporter les meubles les plus modestes de l’hôtel.

Jacques, cette nature lourde, épaisse, était transformé : il était actif, il devinait les désirs de Clémentine, exécutait ses ordres avec une vigilance incroyable.

N’avez-vous jamais, dans la vie, rencontré de ces êtres qui sont loin d’être favorisés par dame Nature? On les dit sans esprit, sans intelligence, complètement abrutis... Mais que, tout à coup,

leur cœur, qui a été doublement doté, qui a eu en plus ce que l’intelligence a eu en moins, vienne à s’attacher, qu’ils aient à prouver leur amour, leur affection, ou bien encore leur reconnaissance, ces êtres-là deviennent sublimes de dévouement, ils font des prodiges... on les admire, on se sent attiré y ers eux par ce sentiment que vous inspire le vraiment beau et le vraiment bon.

Ces organisations-là ont la nature des chiens de Terre-Neuve;

Jacques était Complètement dans cette catégorie. Ses parents l’avaient trouvé paresseux * stupide, capable de Tien ; ils l’avaient rudoyé,

maltraité. Clémentine, avec son cœur d’ange *

en avait eu pitié ; elle l’avait enlevé aux mauvais traitements de ses parents, elle avait été bienveillante pour lui... Jacques était devenu pour sa maîtresse ce que sont ces Bons chiens fidèles et dévoués jusqu’à la mort.

Avec un sang-froid admirable et un courage

héroïque, celle qui naguère n’était qu’une rieuse enfant, se mit à vendre ses petits bijoux, qui seuls n’étaient point devenus la proie des créanciers ; elle en réunit le produit à ses deux mille francs, qui se trouvèrent ainsi portés à six mille. Elle conduisit ensuite ses parents à ce petit appartement de l'avenue de Neuilly. Ceux-ci, eu voyant avec quel Soin, quelle sollicitude, elle avait tout arrangé, furent touchés jusqu’aux larmes. -

Sa bonne gaîté les soutenait. Pourtant M. Marfeld était bien accablé, il avait vieilli de dix ans dans les derniers jours qui venaient de s’écouler. M mc Marfeld, nature douce, bonne, mais peu forte, était peut-être plus accablée encore; la

douleur l’avait brisée, elle était demeurée inerte, sans courage comme sans volonté. Par le fait, Clémentine était l’âme de ce ménage éprouvé...

Avant de pénétrer plus intimement dans leur intérieur et dans leur nouvelle vie, il faut faire Un pas en arrière... /

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Le vicomte de Verdois, il vous en souvient, après que son père lui eut raconté le résultat de son entrevue avec le banquier, et de quelle façon il s’était retiré quand celui-ci lui avait annoncé sa ruine, protesta énergiquement, remit à son père le journal de sa pauvre mère, puis le quitta le rouge de la honte au front, — car il rougissait de son père, et rien n’est plus pénible que d’être forcé de reconnaître que celui qui vous a donné le jour, que l’on appelle de ce doux nom de père, n’a ni élévation ni délicatesse dans les sentiments ; oui, rougissant d’ètre le fils de son père, il tremblait que celle qu’il aimait profondément ne crût que, pour lui aussi, ce mariage n’avait été qu’un calcul, qu’il n’avait

été séduit que par l’appât d’une brillante dot. J1 courut chez M. Marfeld, qui était dans son cabinet, expliquant sa triste position à ses créanciers; on le fit donc entrer dans le salon où étaient ces dames. Clémentine avait entendu la conversation de son père avec le comte ; pour-

tant son front était calme et serein, car son cœur lui disait tout bas : « Lui, lui que j’aime, il est bon, loyal : mon malheur fera qu’il m’aimera davantage, voilà tout, et malgré son

père, auquel il ne ressemble pas, il m’offrira et

son cœur et sa main. »

Ces dames étaient toutes deux assises sur une causeuse. Le vicomte se mit à genoux devant elles ;

« Madame, dit-il d’une voix émue à M”' Marfeld, voulez-vous me permettre de vous donner le nom de mère ?

» Clémentine, dites-môij je vous en conjure, que malgré ce que vous avez dû entendre tantôt, Vous m’estittierëz encore, et que vous n’avez pas ëru un instant, un seul instant, que je »

Clémentine lui coupa la parole et lui tendit la main en lui disant : « Oh ! non. »

M"" Marfeld lui répondit d’une voix atteridrie : « Je serais heureuse de vous nommer mon fils, car ma fille vous aime, et votre con-

■Digiii^euuytînogll

duite prouve que vous l’aimez aussi, que vous êtes un noble cœur. Mais plus tard seulement, mon ami, vous pourrez parler sérieusement de votre union ; dans ce moment-ci, de tristes règlements de comptes absorbent mon mari. »

Le vicomte se releva, et, baisant la main de la jeune fille, il lui dit :

« Je jure devant Dieu, Clémentine, que jamais je n’aurai pour femme une autre femme que vous.

— Et moi, répondit la jeune fille, je jure devant Dieu, que jamais je n’aurai pour époux un autre homme que vous. »

Après cette promesse échangée, nos deux jeunes gens s’étaient séparés, sûrs l’un de l’autre et l’àme inondée de bonheur. À cet âge heureux, l’amour est la vie ! Quand on aime et qu’on est aimé, on se sent bien fort pour l’adversité ;... elle ne saurait vous atteindre...

Un mois, après, nous retrouvons toute la famille réunie dans son petit logement donnant

sur le jardin, bien propre, orné de fleurs, car le bon Jacques, investi des fonctions de cuisinier

et de valet de chambre, a le soin, tous les ma- ! tins, d’en acheter en allant au marché ; il a compris, avec ce tact que donne le cœur bien plus que l’intelligence, qu’elles remplaceront par leur fraîcheur et leur parfum le luxe qui a déserté ce logis.

Toute la famille est donc rassemblée; l’exbanquier jette un regard distrait sur un journal, M me Marfeld et Clémentine brodent.

Un coup de sonnette retentit.

Clémentine rougit, son cœur bat avec force.

« C’est lui ! » dit-elle.

En effet, Jacques annonce le vicomte de Verdois.

Après quelques phrases banales échangées, le jeune homme se rapproche du père, et lui dit :

« Mon cher Monsieur Marfeld, écoutez-moi attentivement. J’ai à vous faire une grave demande ; de votre réponse dépend mon avenir. »

L’IiOMME DE QUARANTE ANS

Le banquier replie silencieusement son journal en faisant un léger signe pour indiquer qu’il écoute.

Clémentine penche sur son ouvrage un front coloré d’un vif incarnat.

La mère quitte le sien et écoute.

« J’aime ardemment mademoiselle votre fille, continue le vicomte ; je l’aime d’un amour profond et sérieux, car j’ai vainement lutté contre ce sentiment sans parvenir à l’étouffer. Quand j’ai commencé à l’aimer, elle était riche, cent fois plus riche que moi: voilà pourquoi j’ai essayé de me soustraire au charme de sa beauté, de ses douces et gracieuses qualités... Je me disais: Mon amour aura l’air d’un calcul... Cette pensée me glaçait. *

Aussi, le jour où mon père m’a dit qu’il serait heureux que je devinsse votre gendre, et que, si M u * Clémentine me convenait pour femme, il irait vous demander sa main; je n’ai pas eu le courage de l’en détourner : peut-on re-

Iy HOMME DE QUARANTE ANS

fuser le bonheur quand on vous l’offre? Mais l’idée de votre grande fortune m’était insupportable ; je me disais que je serais complètement heureux si votre fille n’avait rien, pas la plus petite dot... Pour elle je travaillerais, je deviendrais ambitieux. C’est pourquoi, lorsque mon père est venu m’annoncer votre ruine... vous l’avoueraije? c’est égoïste, j’en conviens... j’ai eu un sentiment de joie réel; je me suis dit : Maintenant, au moins, je pourrai leur prouver à tous combien j’aime Clémentine et que je suis digne de devenir son époux, de devenir leur fils... »

Ici, le jeune homme s’arrêta; ce qu'il avait encore adiré était pénible pour lui... Il lui fallait accuser son père.

« Oui, mon ami, je vous avais bien jugé: vous êtes un homme bon, un loyal cœur, lui dit le banquier en lui tendant la main... Je devine ce qui vous reste à me dire. Votre père, lui, n’est pas doué de sentiments aussi élevés que les vôtres ; il rêve une riche héritière : nécessairement il ne

veut plus de ma fille pour bru... Eh bien ! mon ami, un bon fils doit obéir à son père ; il faut vous résigner à oublier ma fille.

— Oublier votre fille !... est-ce possible? Ah ! ce que vous me dites là n’est pas sérieux, Monsieur, n’est-ce pas? reprit le vicomte interdit.

— Mais, que comptez-vous donc faire ?

— Ce que je compte faire ! mais obtenir de vous votre fille, et l’épouser.

— Bien ! vous vous mariez, et ensuite que ferez-vous? Clémentine n’a plus rien que son pauvre père et sa bonne mère, qu’il lui faudra nourrir... Que de viendrez- vous? Voulez- vous que je vous dise ce qui arriverait si j’avais l’imprudence de céder à votre désir? La première année, l’ivresse et l’amour vous tiendraient lieu de tout; mais, ce premier feu passé, vous trouvant en face de la misère, vous regretteriez ce qu’alors vous nommeriez une folie ; vous seriez malheureux, et ma pauvre fillette le serait encore plus que vous. »

Mo

Le jeune homme avait écouté d’un air calme et souriant :

« Mais, de grâce, Monsieur, écoutez-moi avec patience, et vous verrez que, quoique jeune et fort amoureux, je sais déjà que l’amour ne suffit pas en ménage.

» Le peu de fortune qui reste à mon père lui vient de ma mère ; je pourrais donc le forcer à me rendre des comptes... Mais je n’en ferai rien.

» Je suis jeune, intelligent; je travaillerai. Croyez-vous que je sois resté inactif? Oh! non. Le lendemain du jour où j’ai appris la catastrophe qui vous plongeait dans la misère, je suis allé trouver le ministre des affaires étrangères ; il m’aime beaucoup : son père avait été l’ami le plus intime de mon grand-père maternel ; je lui ai expliqué ma position. Immédiatement il m’a attaché à son ministère ; il m’a promis sa protection ; je saurai m’en rendre digne par mon assiduité, mon ardeur au travail.

» Je ne vous demande que ceci ; dès aujpqr-.

d’hui, acceptez-moi pour gendre, et nous ne nous marierons que le jour où je serai en état d’assurer à ma femme une position , sinon brillante, du moins heureuse et aisée... Nous vivrons tous ensemble ; la bonne affection qui nous unira nous tiendra lieu de richesse... Cette richesse-là, ne l’a pas qui veut. »

Toute la famille était émue jusqu’aux larmes, et restait silencieuse.

Le vicomte alla prendre par la main Clémentine.

« Venez m’aider à plaider ma cause, » lui dit-il.

Tous deux s’agenouillèrent devant M. et M me Marfeld.

« Je vous en prie, acceptez-moi pour fils, et vous verrez que je saurai vous récompenser par inon dévouement, mon amour le plus vrai, du bonheur que je vous devrai , dit le jeune homme avec une prière dans la voix et dans le regard.

— Venez, que je vous serre sur mon cœur, mon ami ; vous êtes un noble et bon cœur, »

dit enfin le banquier, les yeux mouillés de larmes.

Les deux jeunes gens se jetèrent dans les bras de M. et de M me Marfeld.

Dès cet instant, le vicomte du Verdois fut considéré comme le fiancé de Clémentine, comme le fils de la maison.

Seulement il fut convenu que l’on attendrait un an, deux ans, s’il le fallait, pour les marier, et qu’on ne le ferait que lorsque le vicomte se serait assuré une position.

Les jeunes gens acquiescèrent à cette condition : n’avaient-ils pas devant eux un long ave nir!... A cet âge on peut différer le bonheur.

« Maintenant que Monsieur a plaidé et gagné sa cause, dit gaîment Clémentine, à mon tour: Nous voici en famille, écoutez-moi tous. 11 a été convenu, il t’en souvient, mon père, que j’étais

investie du haut gouvernèment de notre nouveau ménage.

» Jusqu’à présent , je ne m’en suis pas trop mal tirée, n’est-ce pas? »

Un baiser fut là réponse de ses parents.

Elle continua :

« Donc, voici ce que j’ai décrété : je suis, grâce à vous, grâce aux bons professeurs dont Vous m’avez tant prodigué les leçons, une excellente musicienne ; je vais donc utiliser ce talent et me procurer des leçons ; cela me sera facile, nous avons une foule de relations. Mes anciennes amies, je l’espère, me donneront la préférence. Ce me sera un vrai plaisir de voir que je puis faire quelque chose pour vous, qui avez tant fait pour moi.

fo Dès demain, c'est convenu, je vais, accompagnée de mon fidèle Jacques, faire des visites â toutes nos connaissances, leur annoncer ma résolution, et me voilà professeur. »

Le père et la mère courbaient tristement le

front ; la pensée que cette fille chérie, sur qui ils avaient semé la fortune, allait devenir un simple professeur, les navrait. Mais qu’auraientils pu dire? La triste nécessité était là. M. Marfeld était vieux, cette crise l’avait cassé; que pouvait-il faire ?

Le vicomte voulut protester; il dit que, devenant le fils de la maison,* il devait, lui, travailler pour tous.

Clémentine lui coupa la parole en disant :

« Ah ! n’allez pas vous opposer à mon projet : je croirais que c’est par amour-propre, parce que vous ne voulez pas épouser une maîtresse de piano.

— Mon amour-propre serait bien sot, chère Clémentine, car une jeune fille assez forte, assez courageuse pour affronter, par amour filial, les ennuis de cette profession, est digne du respect et de l’admiration de tous, et un homme doit être doublement fier de lui donner son nom, reprit vivement le vicomte. Seule-

ment, ajouta-t-il d’un air triste, vous êtes jeune et belle ; en amoureux, je tremble à l’idée des dangers auxquels vous allez être exposée.

— Mais vraiment, mon ami, répondit gaîment Clémentine, vous, divaguez ; j’ai eu une jeune et jolie maîtresse de piano, et elle ne semblait pas être environnée de dangers... Non, elle avait l’aii' lier et heureux de pouvoir, grâce à son talent, apporter le bien-être dans sa famille peu fortunée, et je serai comme elle ; personne, je l’espère, ne songera à m’enlever cette joie-là. »

Le vicomte comprit que la résolution de Clémentine était inébranlable, et qu’eu persistant il la blesserait. Il changea de conversation, parla de son espoir d’avancement rapide.

Malgré sa répugnance pour l’état qu’allait embrasser sa future, état qui, quoi qu’elle en dît, était bien péi'illeux pour une toute jeune iille, il était forcé de reconnaître qu’elle agissait sagement. Toute sa famille restait sans autre

ressource que quelques mille francs échappés au naufrage. M. et M me Marfeld ne pouvaient accepter d’un futur ce qu’ils accepteraient d’un gendre ; du reste, sa position à lui-même n’était pas brillante.

Le comte de Yerdois, le jour où son fils lui annonça qu’il avait demandé à M. Marfeld la

main de sa fille, que sa ferme intention était de l’épouser, et qu’il venait de solliciter une place, était entré dans une fureur épouvantable; il l'avait presque chassé de chez lui, lp menaçant de son courroux éternel s’il persistait dans cette résolution.

Le jeune homme, sans s’émouvoir, avait quitté le soir même l’hôtel de son père ; il s’était installé dans un modeste garni. Le ministre, il est vrai, connaissant sa position, l’avait appointé tout de suite ; mais ces appointements étaient bien minimes et ils ne pouvaient suffire à faire vivre toute une famille.

Il pensait à cela tout en causant de choses et

d’autres, et, malgré lui, un nuage triste assombrissait son front.

Clémentine, avec cet instinct de la femme qui aime, comprit que de pénibles pensées l’agitaient. Elle redoubla de gaîté, de gentillesse.

Le lendemain, dès que leur frugal déjeuner fut terminé, elle s’habilla, elle se choisit une petite toilette bien sombre, bien simple ; elle annonça à Jacques qu’il aurait à l’accompagner.

« Où vas-tu, chère enfant? demanda M. Marfeld. •

— Petit père, répondit-elle d’une voix câline, je vais annoncer à nos amis ma résolution ; tous m’applaudiront et m’aideront à trouver des leçons. Ma première visite sera pour les dames de Monlac. Ma mère est l’amie la plus intime de M me de Monlac ; Lucie est ma meilleure amie ; je suis donc sûre d’un accueil des plus affectueux. Les deux petites sœurs de Lucie commencent à apprendre la musique, je vais me proposer comme professeur; elles seront mes

premières élèves... Si leur mère m’a fait souvent des éloges sur ce qu’elle appelait mon grand talent de pianiste, combien elle sera enchantée que je devienne la maîtresse de ses filles ! »

Son père secouait tristement la tète en l’écoutant ; il lui dit :

« Pauvre enfant ! il ne faut pas te faire illusion sur ce que vaut la belle amitié que le monde vous témoigne. Hier nous étions riches, nous avions beaucoup d’amis ; aujourd’hui nous sommes pauvres, il nous en restera bien peu, et peut-être pas du tout. Tous ces gens qui venaient chez moi, parce qu’ils s’y amusaient, parce que je leur donnais de superbes dîners, de beaux bals, tous ces hommes à qui j’ouvrais généreusement ma bourse et qui y puisaient sans trop de façon, tout ce monde s’éloignera de nous à présent, ou nous traitera avec cette haute bienveillance qui est le dernier degré de l’impertinence ; ils nous traiteront enfin, comme

des gens ruinés, n’ayant plus rien à leur offrir (pie le triste spectacle de notre misère.

— Père, le malheur te rend injuste et sévère. Non, je ne puis croire que des gens que nous avons comblés de politesses, à qui nous avons témoigné de l’affection, à qui, en toute occasion, nous avons rendu service, s’éloignent de nous par la seule raison qu’un malheur immérité a frappé à notre porte ; je les juge mieux. Je crois, au contraire, que tous nos amis seront plus empressés pour nous encore qu’au jour de notre fortune.

— Dieu t’entende, ma fille, et qu'il t’épargne de trop amères déceptions ! » reprit le pauvre père, des larmes dans les yeux, car il connaissait le monde, lui, et savait combien les bons sentiments y sont rares.

« Mais, en tout cas, mon ami, dit à son tour M"* Marfeld, Clémentine a raison de faire sa première démarche auprès des dames de Monlac. Non-seulement c’est la famille avec

laquelle nous avons eu le plus d’intimité, mais encore tu as rendu maintes fois de grands services à M. de Monlac ; l’an passé, n’est-il pas accouru te réveiller dans la nuit pour te dire qu’il venait de perdre trente mille francs au cercle, qu’il lui était impossible de les payer, qu’il était un homme déshonoré, perdu, si tu ne les lui prêtais pas ?

— Oui, et je me suis levé tout de suite ; j’ai ouvert mon coffre et lui ai compté trente mille francs, que je lui ai remis en l’assurant du plaisir que j’avais à lui rendre ce service... Bien souvent encore, je l’ai obligé de diverses manières...

» Et pourtant, depuis ma ruine, lui qui m’appelait son cher , son seul ami , il n’est pas venu me voir une seule fois.

— C’est par discrétion, j’en suis sûre, répartit Clémentine. Du reste, dans deux heures, je vous dirai l’accueil que j’aurai reçu. »

La charmante enfant, après avoir embrassé

ses parents, partit accompagnée de son fidèle Jacques.

Précédons-la dans le salon de M me de Monlac.

Il y a nombreuse société, c’est le mardi de ces dames. On cause chiffons ; l’une critique le mauvais goût de la toilette d’une telle, l’autre raconte un petit cancan peu charitable sur une de ses bonnes amies.

On annonce le marquis de Bolène.

« Quoi! marquis, vous voilà de retour à Paris? lui dit M me de Monlac d’un air enjoué. L’on disait que les charmes d’une lady aux cheveux roux vous retenaient à Londres.

— En tout cas, Madame, leur empire a cessé, car me voilà revenu à Paris.

— Tant mieux, marquis ; tous vos amis maudissaient l’Angleterre de vous retenir loin d’eux.

— Je serais trop heureux si j’osais espérer que je puis vous compter au nombre de ces amis-là, Madame !

. — Vous le pouvez assurément, et je suis ravie de vous revoir... A propos, vous savez la nouvelle?

— Quelle nouvelle? J’étais tellement plongé dans les brouillards, que je ne sais plus rien de ce qui se passe à Paris. Arrivé d’hier, ma première visite est pour vous... C’est donc vous qui allez m’apprendre ce qu’il y a de nouveau dans ce bon Paris.

— Eh bien ! la dernière nouvelle est celle-ci : Vous connaissez bien le banquier Marfeld?

— M. Marfeld ! mais certainement; mari d’une femme charmante et père d’une fille adorable. Mais cette famille, il m’en souvient, était de vos amies intimes.

— Oui... nous... les connaissions... »

Ceci est dit avec mie petite moue dédaigneuse par M ,ue de Monlac.

Le marquis de Bolène la regarde d’un air étonné.

« Seriez-vous brouillés?

— Non ! mais voici la nouvelle : ils sont ruinés, complètement ruinés !

— Ruinés ! s’écrie le marquis, mais c’est horrible ! Pauvre M. Marfeld; lui si bon, si obligeant! Mais quelle catastrophe a donc amené leur ruine?

— Je ne sais... Que voulez-vous! ils menaient grand train ; ils voulaient briller, éclipser tout le monde par un luxe effréné : ils sont à présent punis de leur sottise, répond M”' de Monlac.

— Certainement, ajoute une autre vieille dame, ils ont bien cherché leur ruine, et personne ne les plaindra. »

Toutes les dames font chorus... Toutes ou presque toutes étaient des amies de la famille Marfeld.

« Vous avez tort de dire que personne ne les plaindra, Madame, répond sèchement le marquis; moi, pour mon compte, je les plains de tout mon cœur, et je dis hautement que M. Marfeld est un brave et digne homme, bon, obligeant

pour tous. Son malheur doit le rendre encore plus cher à ses amis, et je me flatte d’en être un. Dès ce soir, j’irai le voir.

— Je ne sais si vous trouverez sa demeure, lui dit M me de Monlac d’un air piqué, car elle a compris la leçon et elle en veut au marquis de la lui avoir donnée; leur hôtel est vendu, ils habitent une mansarde dans je ne sais quelle rue.

— Comment ! vous n’ètes point allée les voir, Madame?

— Mais non, pas encore, balbutia-t-elle... Du reste, vous savez, des gens ruinés, on n’ose pas, par discrétion, aller chez eux... D’un brillant hôtel, tomber dans une mansarde... la chute est lourde... Il est charitable de leur éviter l'humiliation de montrer leur nouveau logis.

— Humiliation! dites-vous, Madame? mais il n’y en a aucune à perdre sa fortune quand on la perd honorablement ; il y en a davantage à l’acquérir par des moyens peu délicats, comme

l’acquièrent, hélas ! bien des gens que le monde fête et accueille.

— M lle Clémentine Marfeld ! » annonça le valet de chambre.

A ce nom, tous les yeux se portèrent vers la porte d’entrée. Clémentine parut, souriante, oelle de sa naïve candeur. En voyant tous les regards fixés sur elle avec plus de curiosité que de bienveillance, elle parut interdite un instant; son grand œil étonné semblait en demander la cause...

Enfin, M“ c de Monlac s’avança vers elle et lui dit avec un air de protection marqué :

« Bonjour , mignonne ; vous nous faites une agréable surprise; On parlait de votre famille à l’instant même.

— Vraiment, Madame, je n’attendais rien moins de votre bdnne amitié pour mes parents et pour moi aussi ; je savais bien que ces quelques semaines passées forcément sans vous voir, ne nous auraient pas fait oublier de vous... »

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Après un quart d’heure de conversation sur des riens, de ces riens qui défrayent généralement les causeries de salon, la jeune fille put s’apercevoir que déjà toutes ces dames, amies de sa mère, ces jeunes filles, presque toutes ses amies les plus intimes un mois avant, avaient, avec elle, un petit air réservé, froid ; pas une d’elles n’eut une de ces bonnes paroles, de ces élans partis du cœur ; on lui fit quelques phrases de condoléances, plutôt blessantes pour elle que consolantes. Pauvre Clémentine ! elle se disait tout bas :

« Est-ce que, par hasard, mou père ne se serait pas trompé ? Suffirait-il de perdre sa fortune pour perdre ses amis?... »

Appelant tout son courage à son aide, elle fit part à ces dames de sa résolution bien arrêtée d'utiliser son talent de pianiste et de donner des leçons pour faire vivre sa famille...

« Comment ! vous eu êtes réduite là? dit la maîtresse de maison. Je croyais que votre père,

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tout en ayant fait de mauvaises affaires, avait conservé encore de quoi vivre dans une honnête aisance. *

— Non, Madame, répondit la jeune fille. Mon père, grâce au ciel, a pu liquider ses affaires sans faire perdre un centime à personne ; mais il ne lui reste rien, qu’une fille qui l’aime tendrement et sera fière et heureuse de travailler pour ses parents.

— Bah! dit tout bas une dame à sa voisine, ça, c’est une comédie ; tous ceux qui font faillite disent cela.

» Voyez plutôt M. Daily, il a fait trois fois faillite, et après chacune d’elles, il était plus riche qu auparavant...

— Mais, répondit l’autre dame , M. Marfeld n’a pas fait faillite, il a seulement liquidé...

— Bah, bah ! ça revient au même.

— Mon enfant, répondit M n,c de Monlac à Clémentine, votre intention est très-louable... mais vous êtes encore jeune, vous n’avez pas l’expé-

rience du monde ; croyez-vous qu’il soit facile à une femme de gagner sa vie, et surtout celle de sa famille ? des maîtresses de piano, il en puD Iule., elles sont plus nombreuses que les personnes qui ont envie d’apprendre la musique.

Et puis, croyez-moi, vou3 avez certainement un

assez joli talent ; mais pour donner des leçons, il faut encore une connaissance approfondie de l’instrumentation, de la musique... Enfin, je crois qu’il vous sera difficile de trouver des élèves, du moins tout de suite.

— - Mon Dieu, Madame, je ne me fais pas illusion ; je sais que les commencements en toutes choses sont durs. Mais j’aurai du courage, de la patience et de la persévérance : avec cela on arrive toujours quand le but est bon;;. Puis, continua la pauvre enfant en hésitant un peu, j’ai Compté sur l’appui, la bonne amitié de tous nos amis.;. Tenez, vous l’avouerai-je franchement? je venais vous dire, chère madame , qui si souvent avez bien voulu applaudir à mon faible

talent, que j’espère que vous voudrez bien me confier l’éducation musicale de vos filles... Trois de mes meilleures amies pour élèves , cela me portera bonheur. »

Elle attendait en vain un de ces oui spontanés,

un serrement de main... Son interlocutrice restait silencieuse.

Enfin, avec un air assez froid et contraint, elle lui dit :

« Ma bonne petite, je serais enchantée, bien sûr, de faire quelque chose pour vous; mais, vous le savez, ces demoiselles ont un excellent professeur ; le changement de méthode pourrait nuire à leurs progrès... Cependant je vous promets que si je viens à n’ètre plus satisfaite de lui, je vous donnerai la préférence... et même je chercherai, je tâcherai de vous trouver des élèves. »

Cette réponse n’était pas celle qu’attendait la jeune fille : elle avait jugé les autres d’après son cœur à elle , et elle s’apercevait qu’elle avait

KO

eu tort... La première désillusion est terrible!

Elle resta un instant sous le coup de cette douloureuse impression... Puis, essayant de sourire, alors que, malgré elle, ses yeux se voilaient de larmes, elle balbutia :

« C’est vraiment trop de bonté de votre part, Madame. »

Et elle prit congé de ces dames.

Le marquis s’était tu. Au moment où elle allait quitter le salon, il s’avança vers elle, lui serra la main et lui dit :

« Veuillez, Mademoiselle, dire à M. votre père que je ne suis à Paris que d’hier; je n’ai appris qu’à l’instant même le malheur qui l’a

frappé ; sans cela, déjà je serais allé l’assurer de > . ’ ma vive sympathie et de mon sincère attachement... Demain, si vous pensez que je ne doive pas l’importrune, j’irai le voir.

— Non, vous ne l’importunerez pas, Monsieur, la visite d’un homme qui reste notre ami dévoué, même dans les revers, fait du bien. »

Et elle jeta un regard de reproche vers ces dames, qui l’avaient accueillie si froidement.

Elle avait le cœur bien gros... son courage venait de recevoir un rude choc; cependant elle se dit : Allons essayer ailleurs ; tout le monde ne peut être aussi froidement égoïste, ce serait par trop triste.

Elle alla chez une dame dont les fdles étaient aussi ses amies... Elle voulait encore s’offrir comme maîtresse de piano.

Les domestiques, qui toujours la recevaient le

sourire sur les lèvres, avec cet empressement des valets pour ceux qu’ils savent les bien-venus chez leurs maîtres, la regardèrent d’un air contraint et étonné, puis lui dirent :

« Nous allons voir si ces dames sont visibles.

— Allez-vous, par hasard, laisser Mademoiselle à l’antichambre ? grommela d'un air furieux notre ami Jacques. Ah! je voudrais bien voir cela !... )>

Et il serrait le poing d’une façon significative.

On daigna alors la faire entrer dans la salle à manger.

Mais, au bout de cinq minutes on vint lui dire que ces dames étaient vraiment aux regrets, mais qu’elles ne pouvaient la recevoir, étant à leur toilette pour sortir.

C’était la première fois qu’une pareille réponse était faite à Clémentine... Elle pâlit et s éloigna sans mot dire.

Jacques, tout en marchant à côté de la jeune fille, jetait sur elle des regards attristés.

« Mademoiselle, hasarda-t-il enfin, vous avez toujours été si bonne pour moi que vous ne pouvez vous fâcher de ce que je vais vous dire.

— Quelle idée! Jacques; pourquoi veux-tu que je me fâche?

— C’est que, Mademoiselle, je suis si bête, moi, que je ne sais pas m’expliquer comme il faut.

— Dis toujours, va... je te comprendrai.

— Est-ce bien vrai, Mademoiselle, que vous

allez faire ce que vous disiez hier... vous mettre à donner des leçons?

— Mais oui, si je suis assez heureuse pour en trouver : hélas ! aujourd’hui j’ai eu peu de chance.

— Donner des leçons, courir tout le jour, comme M“* Evin-Millto... Est-ce possible ?

— Comment veux-tu que nous fassions?...

Tu le sais, nous n’avons plus rien... Ce malheur a brisé mon père... il ne peut plus songer à refaire sa fortune. Il a travaillé si longtemps pour moi... c’est à mon tour à présent.

— Vous, travailler! ça ne se peut pas, grommela Jacques; vous n’ètes pas née pour ça...

C’est à moi, gros lourdaud de paysan, à travailler pour ma bienfaitrice, pour celle qui a été si longtemps ma Providence.

— Mais ne travailles-tu pas assez, mon ami?... Te voilà cumulant les charges de valet de chambre, de cuisinier...

— Valet! qu’est-ce que c’est ça pour moi ?...

Rien du tout... je puis bien encore, allez, faire autre chose... Si seulement je savais quoi... mais je suis si bète, moi, que je ne sais pas... Ah! si vous, Mademoiselle, vous pouviez me trouver quelque chose !

— Tu veux nous quitter? dit la jeune fille tout étonnée.

— Vous quitter!... Oh! plutôt la mort...

Mais je voudrais un travail que je puisse faire quand j’aurai fait celui de la maison... Je voudrais, enfin, vous être un peu utile, gagneT un peu d’argent. »

Clémentine était émue.

« Quoi ! se dit-elle, tant de dévouement dans le coeur d’un pauvre paysan, et tant de froideur dans celui de tous ces gens-là!... Le peuple serait-il meilleur que nous, et la civilisation n’aurait elle d’autre résultat que de nous rendre égoïstes?... »

Elle remercia Jacques avec effusion, l’assurant que sa présence était indispensable au logis, —

et qu’il aurait en plus à l’accompagner dans ses courses en ville.

Elle n’osa apprendre la vérité exacte à ses parents : elle craignait de les trop attrister, les sachant déjà sans beaucoup de courage. Elle leur fit donc un petit mensonge, leur assurant qu’on l’avait accueillie avec amitié, et que, si elle n’avait obtenu déjà des leçons, elle avait obtenu la promesse certaine que bientôt on la prendrait pour professeur.

Pauvre enfant! quelle triste nuit elle passa!

« Est-il possible, se disait-elle amèrement, que ceux qui m’accueillaient si bien, me témoignaient tant d’éloges, de sympathies et d’affection, alors que j’étais une riche héritière, deviennent pour moi des indifférents?... »

Elle revoyait dans son imagination ce salon de M mc de Monlac, ces figures ironiques et malveillantes... Elle se sentait glacée en songeant que, si elle ne parvenait pas à trouver des leçons, bientôt la gène, puis la misère, s’installe-

raient dans le logis. Cette cruelle vérité, qu’il ne suffit pas d’avoir du talent, du courage et une ferme résolution, pour parvenir à gagner sa vie ici-bas, lui apparaissait enfin... et déjà le découragement entrait dans son âme, l'inondait de sa triste désespérance.

Elle dormit mal, eutla fièvre, et, le lendemain, elle se leva la figure pâlie et les yeux rouges. Elle se mit à son piano avec ardeur.

« Si je ne trouve pas de leçon, se disait-elle, je donnerai des concerts. »

Le marquis de Bolène vint à onze heures ; il serra avec force la main de l’ex-banquier, en lui disant avec effusion :

« Vous ne m’avez pas cru indifférent à votre malheur, n’est-ce pas, mon ami?

— Non... je pensais que quelque empêchement absolu ne vous permettait pas de venir me voir, cher marquis.

— J’étais absent... hier seulement j’ai appris

votre ruine... Voyons, racontez-moi quelle catastrophe l’a amené. »

M. Marfeld lui expliqua comment, par une fatalité implacable, cinq ou six de ses correspondants avaient fait faillite, lui emportant des sommes énormes, et l’avaient entraîné avec eux.

«Hélas! ajouta l’infortuné père, je ne dois rien à personne, mais ma pauvre fillette est sans dot, avec ses vieux parents à nourrir.

— * Ah ! j’allais oublier une commission que j'ai pour Vous, Mademoiselle, dit le marquis se tournant vers Clémentine. Ma tante, la baronne de Risly, serait heureuse si vous vouliez bien vous charger de l’éducation musicale de ses trois filles. »

Clémentine poussa un cri de joie. 4 .

« Trois leçons! quel bonheur!... »

Puis, comprenant que, témoin de son éched de la veille, il avait voulu lui donner une compensation, elle vint serrer les mains du marquis^ et lui dit tout bas :

« Merci!... »

Quelques mots sur le marquis de Bolène, qui va jouer un grand rôle dans ce récit... C’est une nature bonne, franche, loyale; il a quarante ans. Sans être beau, il a une ligure sympathique; sans être riche, il a une position suffisante pour soutenir son rang.

C’est un entêté célibataire, un de ceux qui disent : « Le mariage est du nombre des folies que l’on aime à voir faire aux autres, mais qu’on se garde bien de faire soi-même, pour peu que l’on ait do l’esprit... »

Sauf le léger travers, bien excusable du reste, de ne pas croire à la possibilité du bonheur dans le mariage, c’est un excellent cœur, un ami dévoué... Nous le verrons plus tard à l’œuvre.

Dès le lendemain, Clémentine donna sa première leçon.

Elle fut reçue par M mc de Risly avec un tact parfait, avec une délicatesse' exquise. La baronne lui demanda de vouloir bien accepter les

mêmes conditions que le professeur qu'elle remplaçait : trois cents francs par mois pour trois leçons par semaine.

C’était l’aisance assurée, ou tout au moins le pain de la maison ; aussi comme elle était heureuse, la chère enfant !

Du reste, tout lui souriait : un mois après, toujours d’après les soins du bon marquis, elle avait encore deux autres élèves, au même prix, ce qui faisait six cents francs par mois.

Un soir, à peu de temps de là, la famille était réunie près du feu. Le vicomte de Verdois était assis près de sa future ; il lui disait ces phrases de tendresse empruntées au vocabulaire des amoureux :

« Bientôt , ma Clémentine, nous pourrons nous réunir... J’ai eu déjà de l’avancement, et j’espère arriver promptement à une bonne position.

— Oh! oh! mon futur gendre, un peu de patience?... on voit bien que vous êtes jeune et

situation au ministère et de votre intention d’épouser ma fille, alors qu’elle n’a plus pour dot que sa beauté et son cœur d’ange?... »

C’était M. Marfeld qui faisait cette question.

Le front du jeune homme se rembrunit.

u Mon père... ne me parlez pas de lui... C’est chose si triste de ne pouvoir aimer celui qui vous a donné le jour ! balbutia Raoul.

— M. le comte de Verdois ! » cria Jacques en ouvrant la porte du salon.

A ce nom, chacun se regarda interdit.

Le vicomte se leva comme mù par un ressort ; il s’avança pâle et presque menaçant vers son père,,. « Il vient troubler mon bonheur, » pens ait-il.

Clémentine, seule resta calme ; elle fixa son œil pur et limpide sur le comte .

M. Marfeld le regardait d’un air bourru.

« Eh bien ! est-ce ainsi que vous me recevez? Ne dirait-on pas que je suis un étranger pour vous tous? » dit le comte de Yerdois avec un

sourire plein d’amabilité, et en tendant la main à l’ex-banquier.

Comme celui-ci hésitait à lui tendre la sienne, il reprit en souriant :

« Vous m’en voulez, n’est-ce pas, d’être resté si longtemps sans venir vous voir?... Je comprends, vous avez mal interprété mon absence... Je vais vous l’expliquer, et votre rancune à tous disparaîtra. »

Et, sans façon, il s’installa dans un fauteuil.

«Mes amis, reprit il d’un ton plus sérieux, écoutez-moi bien, et vous verrez après si je mérite votre accueil passablement glacial.

» Vous vous souvenez, Marfeld, du jour où j’allai demander, pour mon fils, la main de M cllc votre fille.

— Ne me rappelez point cela, Monsieur le comte : c’est un souvenir douloureux... Le premier vous m’avez fait faire la triste expérience que ceux qui sont riches n’ont jamais de vrais amis... Que les riches héritières sont deman-

dées en mariage pour leur argent, et non pour leur personne. »

L amertume et une vive émotion faisaient vibrer la voix du pauvre père.

« Bravo ! bravo ! allez toujours, abîmez-moi ; traitez-moi de sans cœur, d’homme cupide...

Non ! souvenez-vous plutôt qu’il ne faut jamais condamner les gens sans les entendre.

» Je reprends ; cette fois-ci, ne m’interrompez plus... Vous vous souvenez de mon saisissement à la nouvelle de votre ruine... Il y avait de quoi, avouez-le : elle arrive comme un coup de foudre, sans crier gare... Je me contentai de vous répondre :

» Allons, le moment est mal choisi ; nous reparlerons de cela plus tard.

» En sortant de chez vous, je réfléchis profondément à la nouvelle situation que votre ruine ferait à nos jeunes gens. Je me dis : Moi, hélas ! je ne suis pas riche ; si je l’étais, je n’hésiterais pas une minute. Mon fils n’a aucune carrière ;

en prendrait-il une, qu’il lui serait bien difficile de nourrir sa femme et ses beaux-parents. Clémentine et lui sont élevés dans, les goûts de luxe... La gêne leur paraîtra affreuse... leur ménage, avec la misère pour auxiliaire, deviendra un enfer; ils seraient malheureux! Il est donc de mon devoir de ne pas donner la main à cette union.

» Maintenant, me disais-je encore, si, par hasard, leur amour est réel, fort et héroïque ; s’ils sont de ces natures d’élite qui, unies par l’amour, bravent tout, mon fils malgré ma défense, demandera la main de Clémentine; avec cette ardeur d’un cœur épris, il cherchera à se faire une position ; sa future, de son côté, en fera autant... S'ils font cela, c’est qu’ils s’aiment réellement, et alors je viendrai à eux et leur dirai :

» L’épreuve est finie, venez dans mes bras, mes enfants, mes chers enfants ! je vous aime trop pour ne pas vouloir votre bonheur. »

Le comte ouvrit ses bras, appelant du regard Clémentine et son fils.

Émus, étonnés, tous deux se précipitèrent. Il les serra sur son cœur, et même une larme d’attendrissement brilla dans ses yeux.

« Allons, dit-il à M rae Marfeld , pardonnezmoi la peine involontaire que je vous ai faite, et tendez-moi, en signe de réconciliation, votre blanche main. »

M me Marfeld la lui tendit et pressa la sienne avec effusion.

« Merci de vos bonnes 'paroles, cher comte :

j’aurais vu avec un amer regret nos enfants s’unir un jour, s’il leur avait manqué votre bénédiction. »

Le banquier serra à son tour la main du comte.

La causerie la plus intime s’établit entre eux.

« Avouez, mes enfants, disait le comte, que, si votre amour n’avait pas résisté au premiêr obstacle, c’est qu’il se serait bien vite enfui,

chassé parle mariage, ce sacrement qui tue plus souvent ce tendre sentiment qu’il ne le fait naître.

» Tenez, faut-il vous le dire? mon fils m’a quitté, il n’a plus même cherché à me voir : eh bien! je suis enchanté de lui, il a lame fortement trempée, il est digne de ses aïeux, et, de plus, ce que je n’aurais jamais cru, le voilà en train de se faire une belle position.

» Vous, ma chère Clémentine, vous avez toute mon admiration. Auparavant, je ne connaissais que votre beauté , votre aimable caractère ; maintenant, je connais votre courage, votre dévouement filial. Celle qui est une si bonne fille ne saurait être qu’une bonne et parfaite épouse. »

Le comte, reprenant un air grave, dit :

« M. Marfeld, voulez-vous me faire l’honneur de m’accorder la main de votre fille pour mon fils?

— De tout mon cœur, répondit d’une voix joyeuse le banquier.

— Toi, mon fils, use d’adresse et de finesse pour savoir si Clémentine te prend volontiers pour époux. »

Il dit cela au vicomte avec un air de malice plein de bonhomie... en regardant les deux futurs se presser tendrement la main et échanger un doux regard.

« A présent, mes enfants, vous voilà fiancés. Mon avis est, si toutefois vous le partagez, continua le comte en s’adressant aux parents de la jeune fille, que nous retardions encore le mariage de six mois : d’ici-là, j’userai de mon influence pour faire avancer rapidement mhzi fils. »

Cet avis fut approuvé, à regret par les jeunes gens , mais à l’unanimité par les parents.

La soirée se termina gaîment ; le comte demanda et obtint, cela va sans dire, la permission de revenir souvent voir celle qu’il appelait sa belle-fille.

Le fils et le père s’en allèrent ensemble. *

« Allons, enfant, dit le comte, je t’ai fait souffrir pour ton bien : point.de rancune. Demain rentre à l’hôtel. Il faut faire des économies pour ton futur ménage; supprime ton appartement de garçon. »

En effet, le vicomte se réinstalla le lendemain chez son père.

» Ma pauvre mèfe, pensait-il, l’avait jugé un peu sévèrement : si ses paroles sont sceptiques, son cœur est bon. »

Et il était heureux de n’avoir plus à condamner son père. Un sentiment tout nouveau à son égard entrait dans son cœur; il oubliait ce qu’il avait connu de lui et ne pensait plus qu’à •ce qu’il était à présent.

Pauvre jeune homme ! s’il avait entendu la conversation de son père avec le ministre des affaires étrangères, à huit jours de là, ses illusions se seraient bien vite évanouies !

Cette conversation se tint dans le cabinet dudit ministre, cabinet bien clos; Raoul n’en sut

rien. Mais nous allons la connaître, nous.

« Mon cher, disait le comte, au nouveau ministre, voilà un mois à peine que vous êtes au ministère et déjà j’ai une faveur à vous demander.

— Tant mieux, comte, ce sera un vrai plaisir pour moi de pouvoir obliger un ancien ami ; de quoi s’agit-il ?

— Voici : Mon fils est attaché à votre ministère ; votre prédécesseur, qui était très-lié avec le père de ma femme, l'a fait entrer à de trèsbonnes conditions.

— Je comprends, interrompit le ministre, vous voulez que je continue à le protéger; mais comment donc, cela va de soi, croyez-le bien.

— Merci, chère Excellence, mais je voudrais encore autre chose, je voudrais... mais il faut absolument, avant de vous adresser cette requête que je vous fasse une petite confidence, car sans cela ma demande vous paraîtrait singulière.

— Je vous écoute, comte. »

peu connue et surtout peu pratiquée par les jeunes gens $e vingt-cinq ans.

— C’est vrai... que voulez-vous? la jeunesse d’aujourd’hui ne sait plus vivre. Mais j’ai encore un service à vous demander.

— Lequel? Serait-ce par hasard de lui trouver une riche héritière? dit le ministre en riant.

— Non, je me chargerai moi-même de ce'soin; c’est de ne pas laisser soupçonner à Raoul un seul mot de notre entretien, car s’il venait à savoir que j’ai sollicité son éloignement, tout serait perdu et il serait capable de se marier surle-champ ; en tout cas il refuserait le poste de Naples, tandis que, ne se doutant de rien, il acceptera avec empressement, voyant dans cette nomination un moyen de hâter son avancement, et par conséquent son union avec celle qu’il aime.

— Je comprends très -bien votre inquiétude , mais vous pouvez compter sur ma discrétion. »

Là-dessus, le ministre des affaires étrangères

ton

et le comte de Verdois se séparèrent, après avoir échangé une cordiale poignée de main.

Trois jours après, pour cimenter leur réconciliation, le comte s’était invité sans façon à dîner chez la famille Marfeld.

Le marquis de Bolène y dînait aussi , car il était devenu l'assidu de la maison. Le comte avait ses raisons pour y dîner ce soir même ; il savait que le ministre venait de proposer le poste de Naples à son fils, et il voulait qu’il lui fit part de cette nouvelle devant la famille de sa future.

En effet, Raoul arriva sombre et pensif; il sortait du ministère.

« Quel air lugubre avez-vous là, mon fils, lui dit en riant son père.

— Lugubre, non, mais préoccupé. » Il raconta alors ce que son ministre venait de lui proposer.

Lo comte écoutait avec un étonnement admirablement joué.

a été ruiné, cerne semble, par suite de plusieurs faillites dont il a été la victime?

— Et par mille autres raisons aussi, dont la moindre était d’afficher un luxe princier, répondit le comte. Figurez-vous qu’avant leur ruine j’avais fait à ces gens-là quelques ouvertures de mariage entre nos enfants, et ils m’avaient fait comprendre que leur fille était une trop riche héritière pour mon fils. Mais depuis leur déconfiture, ils se sont ravisés ! Le père, la mère et la fille, une petite rouée s’il en fut, ont si bien circonvenu mon pauvre Raoul, les uns parleurs prévenances, l’autre en lui faisant les yeux doux et en jouant l’amour avec lui, que mon fils s’est laissé prendre au piège, et veut maintenant'bon gré mal gré épouser M lle Marfeld. »

On le voit, ce cher comte arrangeait l’histoire à sa façon.

Hélas, que de fois elle est ainsi contée et écrite !

« C’est peu délicat de la part de cette famille d’agir ainsi, dit le ministre, alors surtout

qu’ils avaient repoussé vos ouvertures quand leur fille était riche.

— C’est plus qu’indélicat, c’est affreux, à mon avis, et voyez-vous la jolie bru que j’aurais là, sans un sou vaillant et pour toute dot ses parents à nourrir ! J’ai essayé en vain de faire comprendre à Raoul qu’un 'mariage pareil briserait sou avenir, et qu’il le jetterait dans la misère... ça a été peine perdue. J’ai voulu me fâcher, et cela a été pire encore... Vraiment, il faut qu’on l’ait ensorcelé, lui si doux et si timide, pour qu’il se soit emporté au point de quitter mon hôtel et de venir solliciter une place saus m’en rien dire. 11 a été jusqu’à déclarer à la famille Marfeld qu’il épouserait leur fille sans s’arrêter à ma défense.

— Et ces gens-là ne lui ont pas dit qu’ils ne pouvaient consentir à uu mariage qui le brouillerait avec vous?

— Allons donc! ils s’en sont bien gardés... Us voient que leur fille devient impossible à établir,

et ils ont mis la main sur le seul parti qui s’est présenté. Mais je veux empêcher ce mariage à tout prix. Je ne dois plus songer à rappeler mon fils à la raison, car, plus je lui dirai qu’il fait une folie, plus il s’y obstinera. Il faut donc changer de tactique, et, au lieu de travailler à améliorer la portion de mon fils, faire mon possible pour la rendre difficile. Si donc votre Excellence me promet de lui refuser la place qu’il demande, cela me donnera un an ou deux, et pendant ce temps, j’espère bien arriver à lui faire oublier son amouretté et à le soustraire à l’influence de cette famille. Ce qui m’arrangerait le mieux, ce serait de pouvoir l’éloigner de Paris pour quelque temps.

— Je comprends à présent, cher comte, ce que vous venez me demander pour votre fils ; un bon petit poste en Espagne ou en Amérique, comp^ tant sur les beaux yeux des Espagnoles ou sur les grâces excentriques des Américaines pour le guérir de son amour. Est-ce cela ?

amour est son seul bonheur, qu’elle vous a donné son àme, sa vie ot son cœur.

— Votre image sera toujours présente à ma pensée, répondait le jeune homme. Croyez qu’il faut tout le désir que j’ai de voir bientôt arriver ce jour heureux où je pourrai vous appeler ma femme, pour que je me résigne à vous laisser ainsi ; croyez que je vous aime bien tendrement et que mon cœur sera toujours près de vous. »

Les deux amants échangèrent des anneaux, puis le chemin de fer, avec son implacable vitesse, emporta loin de Paris le fiancé de Clémentine.

Clémentine, émue et attristée, regardait mélancoliquement le dernier nuage de fumée que la chaudière lançait dans les airs; lui, agitait son mouchoir et envoyait un baiser, chargeant la brise de le porter à celle qu’il croyait aimer pour la vie.

Pour la pauvre enfant, l’existence allait devenir bien triste; plus de ces doaces soirées

passées en tendres causeries, plus de châteaux en Espagne, faits à deux, de ces rêves dans l’avenir qui sont plus fragiles qu’une toile d’araignée.

L’avenir ! que ce mot a quelque chose d’effrayant, quand on y réfléchit bien... c’est peutêtre la tombe etlafroide pierre du sépulcre, c’est peut-être une immense douleur, mais presque toujours c’est une déception... Et pourtant il est si doux de faire des rêves, de bâtir des châteaux en Espagne ! !

Quand le présent est triste, le passé indifférent, on se rejette sur l’avenir — et l’on espère ! Pourquoi? On ne pourrait le dire; mais que serait la vie sans cette douce espérance?... Qu’ils le disent, ceux qui n’ont plus rien à espérer icibas.

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