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CHAPITRE VI

i/lNTÉRIEUR DE LÀ FAMILLE MARFELl)

Quels changements la déesse Fortune aux fantasques caprices sait amener dans une famille ! ! Il y avait six mois, M. Marfeld était dans un hôtel somptueux, une nombreuse valetaille était là, prompte à exécuter ses ordres, à deviner ses pensées; il était riche, entouré de flatteurs et d’amis, le bonheur le plus parfait lui paraissait assuré... Sa femme, sa fille, vivaient heureuses, sans d’autres soucis que celui de penser à leur toilette et de tirer parti pour tel ou tel bal du luxe le plus raffiné ; l’avenir, à travers un déluge

de dentelles, de fêtes et de fleurs, leur apparaissait rose et brillant.

A présent, dans un appartement plus que modeste, où l’on voit à peine le strict nécessaire, M. Marfeld est là, vieilli, cassé, méconnaissable. Ces six mois ont transformé en fils d’argent sa chevelure, et ont creusé des rides plus profondes sur son front; sa taille s’est courbée et lui - même est sombre et taciturne.

M mc Marfeld, elle aussi, est bien changée; je vous la peignais au commencement de ce récit, comme une femme de quarante ans dans tout l’éclat de sa beauté d’automne, maintenant on lui en donnerait plus de cinquante. Avez-vous remarqué quelquefois dans un jardin, une rose arrivée à sa plaine floraison, au miliou du terme de sa vie, c’est-à-dire au milieu du jour... elle est fraîche , pimpante ; mais qu’un orage survienne, qu’il s’abatte sur elle, vous la retrouverez flétrie, tristement penchée sur sa tige

«Ce serait certainement, dit Raoul, le meilleur moyen d’arriver à un avancement rapide ; mais • j’avoue que se séparer de celle qu’on aime est un acte par trop héroïque. »

M. Marfeld et le marquis furent d’avis que Raoul devait accepter.

Clémentine à la seule pensée du départ de son fiancé, avait pâli ; elle resta silencieuse sans entendre ce qui se disait autour d’elle.

Le comte ne se mêla pas à la discussion, il vint s’asseoir près de Clémentine et lui dit galamment : «Pour moi, je sais bien que si j’avais une aussi jolie fiancée, je n’aurais jamais le courage de la quitter, ne fùt-ce que pour six mois, j’aurais trop peur que l’absence ne me chassât de son cœur.

— Moi l’oublier! dit la pauvre enfant, jamais! c’est bien plutôt lui qui m’oubliera.

— Allons donc ! où donc pourrait-il trouver autant de grâces et de perfection? » ; :

Raoul, sous le coup d’une hésitation bien

brisée; l’heure de la tempête a compté triple pour elle. •

Les heures d’angoisses et de douleurs comptent aussi triple pour les femmes, ces roses animées de la création.

Clémentine est restée forte et courageuse, la sève de la jeunesse la soutient, pourtant, depuis le départ de son fiancé, un nuage obscurcit parfois son front, son grand œil brun, fixé dans le vide, semble chercher l’image de celui à qui sou cœur s’est donné.

Oui, on aurait de la peine à reconnaître dans les habitants du rez-de-chaussée de l’avenue de Neuilly, les anciens propriétaires du somptueux hôtel Marfeld ! Et tout cela pour quelques pièces d’or de moins ! ! Quelle est donc la puissance de ce métal, pour qu’il puisse ainsi à son gré et à son caprice , faire et défaire les existences , briser les plus fortes positions, pousser au crime, à la lâcheté, et forcer quelquefois même au suicide ?

Et chacun s’incline devant ce Dieu qui ne connaît point d’athées, car tous y croient et l’adorent. Les hommes crient sans cesse : Vive la liberté, à bas les tyrans ! d’une main hardie et téméraire ils brisent les trônes et renversent les despotes. Mais l’or, lui, personne n’attente à sa royauté et sa souveraineté absolue traverse les âges et les temps.

Que les hommes sont donc inconséquents ! !

cette royauté n’est pas meilleure qu’une autre et tout le monde s’y soumet sans avoir rien inventé pour la remplacer. Je me suis souvent demandé, si quelque esprit malfaisant ne se serait pas par hasard métamorphosé en or pour perdre le genre humain ; en tout cas, il est certain que ce vil métal envoie, à lui tout seul, plus d’hommes en enfer que les sept péchés capitaux.

L’intérieur de cette famille était donc triste, monotone, rempli de sombres préoccupations pour l’avenir. De toutes les connaissances qu’ils avaient eues au temps de leur prospérité s de

tous ces amis, jadis si aimables et si zélés, bien peu venaient les voir même par simple politesse. Quelques dames seulement, parmi les anciennes amies de M“ e Marfeld et les amies de pension de Clémentine, étaient restées à moitié fidèles; mais ces visites n’étaient pas une distraction pour les pauvres délaissées, car, avec ce manque de tact et de délicatesse que n’ont, hélas ! que trop souvent les gens heureux, ces dames leur disaient sans cesse de ces paroles banales, faites bien plus pour froisser une affliction que pour la consoler, et il était facile de voir que ces quasi-consolations partaient de cœurs secs et froids ; elles venaient raconter les derniers bals, citer l’éclat des toilettes qui s’y faisaient admirer, elles parlaient plaisirs mondains à ces pauvres femmes arrachées parla misère à ce monde.

Pas une de ces dames ne semblait comprendre que cette pauvre Clémentine, n’ayant pour toute distraction que, son travail et la vue do la tristesse de ses parents, il n’était pas charitable de

venir lui parler de bals et de plaisirs auxquels il ne lui était plus permis de prétendre. Ah! comme le tact est une chose rare dans ce monde !

Quelqu’un a dit : « L’esprit court les rues. » Je crois que si le tact pouvait les traverser seulement, il y aurait tout à gagner ; mais, hélas 1 il quitte rarement sa solitude. Combien ne trouvet-on pas de gens spirituels, distingués, bons au fond et qui en manquent complètement. Et pourtant le tact est souvent préférable à l’esprit, il peut même le remplacer avantageusement. Un homme d’esprit peut dire et faire une maladresse, celui qui a du tact n’en fera ni n’en dira jamais. Un volume suffirait à peine pour développer ce sujet.

Les visites dont nous parlons, au lieu d’être une distraction pour la famille Marfeld, étaient au contraire pour elle une pénible corvée. Le comte du Yerdois, vint d’abord les voir assez assidûment ; il se montra d’une cordialité char-

mante et surtout pour la fiancée de son fils. Puis, peu à peu ses visites devinrent moins fréquentes; un jour, enfin, il vint prendre congé d’eux : « Je vais, leur dit-il, passer quelques mois à Naples pour tenir compagnie à ce pauvre enfant et l’aider à supporter l’ennui de son exil.»

Le marquis de Bolène, seul, l'esta le fidèle compagnon de la famille. Quand Clémentine n’était pas là, il s’occupait de M. et de M mc Marfeld, faisait le troisième au wisth et essayait par sa bonne humeur d’apporter un peu de gaîté dans ce ménage si fort éprouvé.

Lorsque Clémentine rentrait de ses leçons, il s’entretenait avec elle de Raoul. La nature franche et loyale du marquis avait captivé la jeune fille ; elle l’aimait d’une sincère amitié, lui faisait ses confidences et causait à cœur ouvert avec lui ; elle lui laissait deviner, sans le vouloir, les trésors d’amour chaste et pur qu’elle conservait dans son cœur pour celui qu’elle nommait son cher fiancé.

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C’est qu’elle l’aimait bien... ce Raoul qui s’était montré si noble, si désintéressé, qui avait bravé même la colère paternelle pour lui donner sa foi. Il fallait voir sa joie lorsque le courrier lui apportait une bonne et longue lettre du vicomte, lettre dont chaque ligne était remplie d’un mot de tendresse et du vif désir de voir finir bientôt cette cruelle séparation.

Elle lui écrivait bien longuement, elle aussi, et ses lettres étaient imprégnées de ce doux parfum qu’exhale le cœur d’une jeune fille, alors que l’amour le fait battre pour la première fois. Amour pur, candide et pourtant ardent... c’est là le vrai amour, celui qui part du cœur, s’empare de l’àme et devient inspiration de la vie entière.

Le premier amour ! ! . . .

Son seul souvenir fait tressaillir à tout âge, le vieillard même n’en parle qu’avec une sainte émotion ! !

Le marquis lisait donc à livre ouvert dans la

belle Ame de Clémentine, vierge encore de tout regard profane, et il trouvait un charme tout nouveau dans cette situation ; il se laissait entraîner à une douce intimité, sans se rendre compte du danger qu’elle pourrait avoir pour lui. Passer un jour sans venir voir celle qu’il appelait sa fille et qu’il croyait de bonne foi aimer comme son enfant, lui eût paru un supplice. Il vint donc tous les jours, et c’est ainsi que ce pauvre marquis glissa sur la pente de l’abîme. Sans le savoir, il aimait cette gracieuse et courageuse jeune tille d’un amour ardent et jaloux, comme il en vient parfois au cœur de l’homme [de quarante ans , qui , après avoir usé sa vie dans des folies passagères, conserve son cœur vierge et intact. 11 aimait pour la première fois ! chose terrible à quarante ans! car cet amour-là est tenace et ne tinit qu’avec la vie.

Ce fut un moment affreux pour lui, que celui où il s’aperçut qu’il aimait Clémentine, non comme un père, mais comme un amant.

Comment s’en aperçut-il? je vais vous le dire.

C’était un jeudi. Clémentine n’avait point de leçons à donner ce jour-là et le marquis venait pour lui tenir compagnie, ou pour proposer à toute la famille d’aller passer la journée à la campagne.

« Monsieur et Madame sont sortis, lui dit Jacques, mais Mademoiselle est au jardin... »

Il s’y rendit.

Le jardin était petit, un chèvrefeuille et un acacia formaient dans le fond une salle de verdure ; un banc s’y trouvait. C’était, quand il faisait beau, la place de prédilection de la jeune fille... Elle y était ce jour-là.

Le temps était superbe, l’air doux, le soleil brillant ; les roses du jardin mariaient leur parfum à celui des autres fleurs. Véritable journée pour faire naître l’amour, car tout dans la nature semblait chanter, soupirer ou gazouiller des mots d’amour.

Clémentine, sans s’en rendre compte, avait

subi cette influence. A moitié allongée sur le banc, ses cheveux bruns et soyeux débouclés, la tête appuyée sur son bras, les paupières à demi baissées et la bouche entr’ouverte par un ineffable sourire ; elle était là, enveloppée dans un simple peignoir de mousseline qui laissait deviner une gorge ferme et admirablement modelée, des épaules blanches et potelées ; son pied mignon et si finement cambré que Cendrillon en eût été jalouse, se montrait jouant distraitement dans une petite babouche rouge, son teint était coloré par un vif incarnat, un air de céleste bonheur illuminait toute sa personne.

Vraiment elle était belle, bien belle ainsi ! !

Le marquis ravi s’arrêta à quelques pas, la contemplant avec un étonnement et une émotion indescriptibles. Jamais il ne l’avait vue si belle, si séduisante. Elle lui apparaissait sous un jour tout nouveau.

Jusque-là, il aimait, il admirait en elle le

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cœur, l’esprit, le dévouement filial ; maintenant il se surprenait admirant la femme.

En la regardant, il détaillait sa beauté et son cœur battait avec force, sa joue devint pâle, * tandis que ses yeux s’animaient d’un feu étrange.

Un craquement de branche fit tressaillir Clémentine; elle poussa un petit cri de gazelle effarouchée, et, se levant brusquement, elle s’écria : « Ah ! c’est vous, marquis, vous m’avez fait une grosse peur, et pourtant soyez le bienvenu, » et elle lui tendit sa petite main en souriant.

Il la prit dans les siennes, puis y déposa un long baiser, sans se rendre compte de ce qu’il faisait : il se sentait ému et tremblant comme un enfant pris en faute par des parents sévères.

« Mon Dieu qu’avez-vous, marquis? seriezvous souffrant? vous êtes tout pâle...

— Je crois que je suis malade en effet, balbutia le délinquant en s’asseyant auprès d’elle.

— Si vous n’en êtes pas bien sùr, ce n’est pas grave... Du reste je suis si heureuse aujourd’hui que je serais doublement désolée si vous vous trouviez triste ou souffrant, car cela gâterait tout monbonheur. Vous savez, ami, combien je vous aime... »

Le marquis tressaillit et répéta machinale- * ment : « Vous m’aimez?

— Eh bien! mais qu’avez-vous donc aujourd’hui?... vous êtes tout extraordinaire... Cela a

l’air de vous étonner que je vous dise que je vous aime; ne le savez- vous pas bien? vilain méchant... ne m’aimez-vous donc pas, vous aussi?;.. »

Et elle le regardait, la naïve enfant, avec un regard doux et tendre, un sourire charmant; et

lui, sous ce regard, frissonnait de tout son être oubliant qu’elle l’aimait comme un ami et pas autrement.

11 oubliait tout, car l’amour prenait possession de son être, avec cette force et cette

impétuosité qu’il se sentait déjà impuissant à combattre.

« Si je vous aime Clémentine ! » et il se mit à genoux devant elle, la couvrant d’un regard brûlant.

Elle le regarda toute étonnée, mais sans comprendre la transformation qui venait de s’opérer dans ses sentiments; pourtant elle se sentait mal ‘ à l’aise, ne pouvant se rendre compte de la raison qui faisait mettre le marquis à genoux aujourd’hui, pour lui dire qu’il l’aimait, tandis que si souvent il le lui avait répété d’une façon toute différente. «A propos, vous ne me demandez pas ce qui me rend si heureuse ? » lui dit-elle pour changer le tour de ces idées.

« Qu’est-ce donc? fit machinalement le marquis.

— Je viens de i*ecevoir une lettre de Raoul. »

Ce nom fit bondir le marquis. Il se releva eu sursaut, son rêve finissait... Raoul! ! ce nom le rappelait à la triste réalité... il n’avait pas le

droit d’aimer... l’amour lui était interdit!... et en tout cas il devait être refoulé au plus profond de son cœur... Celle qui était là devant lui en aimait un autre, et cet autre était son ami...

Tout cela lui vint à l’esprit tout à coup, et faisant un effort pour raffermir sa voix et dissimuler son trouble, il lui dit : « Ah ! vraiment, montrez-moi donc cette lettre. »

La pauvre enfant tira en rougissant un petit pli coquet de son corsage et le lui tendit... il était tout tiède et tout imprégné d’elle ! !

Comme il eut désiré pouvoir le porter à ses lèvres ! ! !

Il se mit à lire, mais en lisant ces phrases pleines de tendresse , qu’adressait à celle qu’il aimait celui qui en avait le droit, la jalousie le mordit au cœur ; il se prit à détester Raoul autant qu’il l’avait aimé jusque-là '

Le soir, en rentrant chez lui, il se sentit pris d’un malaise insurmontable. « Ai-je été assez

jeune, assez inexpérimenté? se disait-iJ, pour croire que je pourrais voir chaque jour cette belle et gracieuse jeune fille sans l’aimer!

» II est un proverbe vieux comme le monde et qui pourtant est bien vrai :

» Il ne faut pas jouer avec le feu.

» J’ai joué avec, et me voilà brûlé, bien brûlé ! hélas ! et la plaie sera lente à guérir, qui sait même si la guérison en sera possible! J’ai quarante ans ! et à cet âge on n’en revient plus. Oui! ce sera mon dernier amour, je le sens et je le crains surtout. »

D’autres pensées encore affluaient vers son cœur... Pourquoi ne l’ai-je pas connue avant lui !... Quel indéchiffrable grimoire que le cœur humain ! ! Ce n’est certainement pas la faute de llaoul, s’il l’a connue, appréciée et aimée avant moi : mais pourquoi a-t-il eu le bonheur d’être payé de retour?...

« Ce n’est pas son mérite qui lui vaut cette heureuse chance. Tant de gens qui mériteraient

d’être aimés et ne le sont pas... Les femmes sont si bizarres, si fantasques ! ! ! Sait-on pourquoi elles aiment et pourquoi elles n’aiment pas?... Allons ! la douleur m’égare, me rend injuste... Ne sommes-nous pas comme elles?... L’amour nous vient au cœur sans nous crier gare, sans que nous nous en apercevions même ; il y vient pour faire notre malheur ou notre bonheur, suivant les desseins de la Providence. C’est une loi de Dieu qu’il est impossible de changer...

» Chez moi, l’amour est venu pour mon malheur ! Soyons homme avant tout, et sachons supporter ce que nous ne pouvons empêcher !...

» C’est égal, j’aimais Raoul, je faisais des vœux pour lui et à présent...

» Oh ! ce sentiment me fait honte ! »

Le marquis se jeta dans un fauteuil et, se couvrant la tête de ses mains, il resta plongé dans une profonde rêverie... par moment ses mains se crispaient, ses pieds battaient le parquet avec rage... « Pouvoir la nommer ma femme ! passer

ma vie avec elle, l’entourer de mon amour, quel ineffable bonheur ce serait pour moi ! ! et comme je saurais l’apprécier et le conserver!! tandis que lui! Il est si jeune, saura-t-il s’en rendre digne? Il est bon, noble et dévoué, il est vrai; mais la jeunesse a tant d’entraînements involontaires qu’il lui sera bien difficile d’y résister. . . et il la fera souffrir un jour, peut-être !

» Allons, allons, il faut en prendre son parti. Raoul sera son époux; il l’adorera, elle lui donnera toute son àme, toute sa vie, et moi je vivrai seul, je vivrai dans l’isolement et l’oubli! Fou que j’étais de médire du mariage ! là est le véritable bonheur, ce n’est qu’à présent que je m’en aperçois; mais, hélas! il est trop tard! car celle que" j’aime ne peut plus être à moi!!!

» Je serais même un malhonnête homme si je tentais de me faire aimer d’elle! je trahirais l’amitié, la confiance de Raoul, de celui qui m’a dit en partant : — Je vous recommande ma fiancée et sa famille si cruellement éprouvée ;

que votre bonne affection les soutienne, leur fasse un peu oublier leur triste position. .. Parlez souvent de moi, de ma vive tendresse à Clémentine, afin que l’absence ne me chasse pas de son cœur!... Non, ce serait une lâcheté!!

» Et puis, lui ! il est jeune et beau, et moi ! je grisonne, les années ont imprimé des rides à mon front, ne serait-ce pas une sotte prétention de ma part, de vouloir supplanter Raoul dans son cœur ? »

Le marquis, sur cette pensée, se leva et alla s’accouder sur une console pour plonger son regard dans la glace. Son large front, d’un blanc mat, avait bien quelques rides précoces, mais ses grands yeux noirs n’avaient rien perdu de leur éclat.

Quelques fils d’argent se montraient bien au milieu de sa noire chevelure, mais dans le siècle où nous vivons, qui n’a pas de cheveux blancs, à vingt ans même?

Le résultat de cet examen ne fut pas à ce qu’il

parait défavorable, car un sourire de satisfaction erra sur ses lèvres, sourire qui voulait dire : a Je ne suis pas encore trop mal. »

Il se rassit plus calme et se mit à réfléchir, puis, tout à coup, il se leva et sonna violemment.

Jean, son valet de chambre, accourut en toute hâte. « Jean, dit le marquis, il faut tout préparer, nous allons partir pour un long voyage.

— Un long voyage? je croyais que Monsieur

— Qu’est-ce que tu croyais?... ôbéis et ne raisonne pas. »

Jean, sans se laisser intimider, reprit : « Mais, Monsieur, où allons-nous?. . .

— Cela ne te regarde pas.

— Au contraire, Monsieur le marquis, cela me regarde beaucoup, il faut d’autres vêtements à Monsieur le marquis suivant que nous irons pu Nord ou au Midi,

• — Il a raison, se dit le marquis, et moi j’ai tort de me fâcher, et il reprit d’un ton radouci : Eh bien, mon pauvre Jean, emporte tout ce que tu voudras... mais comme je ne sais pas moi-même où je vais, je serais bien embarrassé de te le dire.

— Monsieur le marquis ne sait pas où nous allons? fit Jean au comble de l’étonnement.

— Eli bien ! après? n’as-tu pas compris que je ne pars pas pour voyager, mais pour fuir Paris?

— Fuir Paris ! et pourquoi cela? une si belle ville î... murmurait Jean tout en faisant les préparatifs du départ pour son maître et pour lui. »

Le marquis se mit à arranger ses papiers, il écrivit plusieurs lettres, il en écrivit une à Clémentine : «Une affaire impérieuse me force, lui disait-il, à m’éloigner pour deux ou trois mois ; voilà, chère amie, ce qui me rendait triste

et morose hier. Je penserai souvent à vous, à votre bonne et excellente famille... Vous, chère Clémentine, gardez-moi une petite place dans votre cœur et croyez-moi pour la vie votre meilleur ami... »

« Ne pouvoir même lui dire que je l’aime, la quitter ainsi! n’est-ce pas désespérant? Et pourtant, il le faut, car je le sens, je n’aurai plus la force de cacher mes sentiments, et elle doit les ignorer toujours. »

Le lendemain il partait. Il quittait Paris le cœur navré de douleur, mais avec le sentiment d’un devoir accompli.

Clémentine, en recevant son billet, demeura stupéfaite. Le seul ami qui lui restait, celui avec qui elle pouvait parler do son Raoul, la quittait ainsi, sans dire où il allait. Une larme perla à ses paupières;... «Partir sans venir nous serrer la main, c’est bien mal h lui, » se dit-elle.

Ce départ fut un chagrin pour toute la famille ; mais comme l’égoïsme entre toujours pour

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beaucoup dans les sentiments humains, on reprocha surtout à l’ami fidèle de n’avoir pas songé au vide que son absence allait laisser dans cet intérieur déjè si triste.

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