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LA CATASTROPHE

Malgré sa hardiesse, Ricliard ne négligeait pas les précautions qu'exigeait impérieusement sa sûreté. li évitait le voisinage des arbres dont les basses branches étaient peu éloignées du sol, et il avait le doigt sur la détente de son fusil ; mais rien ne justifiait ses craintes ; toujours même silence, même immobilité. Un peu rassuré, le colon osa s'approcher de l'homme dont il avait vu la chute quelques instants auparavant, dans l'espoir que ce malheureux aurait conservé un souffle de vie Après s'être assuré que l'orang auteur de ce meurtre avait réellement battu en retraite, il se pencha vers le Malais ; mais le

corps était affreusement mutilé, et un buffle lui-même eût été renversé du coup qui l'avait atteint.

Après avoir acquis cette certitude, Palmer se traîna vers le fourré d'où sortait un bruit vague et continuel. Plus il avançait, plus il devait redoubler de prudence; la moindre distraction pouvait lui coûter la vie. Afin qu'il n'eût aucun doute à cet égard, il rencontrait à chaque pas des cadavres dont les têtes avaient été broyées par l'inévitable massue. En faisant sans cesse des détours, il put pénétrer assez loin dans le taillis. La lutte acharnée qui avait eu lieu à cette place avait laissé de larges trouées dans les broussailles, et, après avoir suivi l'une de ces trouées, Richard fut témoin tout à coup d'une scène extraordinaire.

Vingt-cinq ou trente orangs-outangs, presque tous de la plus grande taille, se trouvaient réunis sur un bombax dont la cime en éventail semblait se perdre dans les nues. Ils étaient dans les attitudes les plus bizarres, suspendus les uns par les mains, les autres par les pieds aux branches inférieures ; ils regardaient avec consternation un des leurs qui, couché à l'enfourchure du tronc, perdant son sang par un grand nombre de blessures, paraissait prts

d'expirer : c'était la pauvre femelb dont le fils avait péri lors de la prise d'Edouard, et qui venait de s'exposer avec tant de courage pour le venger. Le mâle était absent; du moins Palmer, qui l'eût aisément reconnu, ne l'aperçut pas. Les orangs qui entouraient la femelle mourante lui témoignaient une sorte de compassion. Quelques-ans venaient toucher délicatement ses plaies; les plus jeunes baisaient ses larges mains pendantes et déjà glacées. Tout faisaient entendre des sons particuliers, faibles, plaintifs, assez semblables à des gémissements, et ils laissaient inactives à côté d'eux leurs informes massues encore ensanglantées. Il y avait plus de sensibilité chez ces créatures singulière que chez certaines races inférieures de l'espèce humaine.

Plusieurs orangs avaient eux-mêmes reçu des blessures, mais ils ne paraissaient pas y songer, et toute leur attention était pour la bête expirante. Bientôt elle fut prise de convulsions qui annonçaient une fin prochaine, et le spectacle de son agonie était déchirant.

En ce moment on entendit un bourdonnement d'appel; mais au lieu d'être parti de l'arbre où se trouvait toute la troupe des prang-s, le son semblait venir de la lisière de

la forêt où Palmer avait laissé son monde. Ce fait était grave en ce que le colon pouvait avoir sa retraite coupée ; d'ailleurs cet appel subit avait jeté une grande perturbation parmi les quadrumanes. Quittant leur attitude dolente, ils avaient grimpé sur les branches supérieures du bombax, en agitant leurs massues, et ils regardaient de tous côtés comme pour chercher la cause de cette alerte. Richard craignit d'être découvert et de payer cher son audacieuse curiosité; il se jeta donc à plat ventre et essaya de se cacher dans les grandes herbes ; mais il reuonça bien vite à ce projet. Des cris bruyants s'élevaient maintenant du côté du marais, et cette fois ils n'étaient pas poussés par des orangs, mais par des êtres humains ; Richard croyait même distinguer les voix perçantes d'Anna et de la négresse.

Sans bien se rendre compte de ce qui se passait, il devina qu'un malheur était arrivé ou allait arriver, aussi, s'oubliant lui-même, se redressa-t-il bi'usquement et se mit-il à courir vers les lagunes. Les orangs, eu le voyant comme sortir de terre à côté d'eux, bourdonnèrent tous à la fois et le poursuivirent d'arbre en arbre avec leur impétuosité ordinaire. Mais le colon ne s'en inquiétait pas et continuait eu

ligne droite sa course effrénée. Il entendait de plus en plus distinctement les voix de sa nièce et de Maria, auxquelles se mêla bientôt la voix d'Edouard lui-même. Fou de terreur, le malheureux père dévorait l'espace; et qu'on juge de l'horrible désespoir qui lui étreignit le cœar quand il aperçut, à quelques pas de lui, son fils bien-aimé dans les bras de ce même orang qui avait autrefois enlevé Edouard et l'avait retenu pendant cinq ans en captivité? Un peu plus loin, sur la lisière du bois, Anna, Stewart et toute la troupe de chasseurs accouraient en donnant des signes d'épouvante. Expliquons ce nouveau désastre :

Les lascars, après le départ de Palmer, s'étaient reposés au pied d'un bambou dont les rejets nombreux les protégaient contre les rayons obliques du soleil couchant. Edouard continuait à se montrer calme et soumis. On ne croyait donc avoir rien à craindre pour lui, et tous les assistants, préoccupés de la situation périlleuse où devait se trouver le chef de l'entreprise, avaient constamment les yeux tournés vers la forêt.

Le bourdonnement dont Hichard lui-même avait été frappé était parti d'un arbre situé à moins de cinquante pas des lagunes, et l'oraug 5. S

qui l'avait poussé avait dû se cacher avec un soin extrême pour n'être pas découvert par Kichard. Or, à peine Edouard, qui était couclié sur le gazon, avait-il entendu cet appel, que, par un mouvement dont la soudaineté avait déconcerté toute opposition, il s'était levé, avait écarté ses gardiens et s'était mis à courir vers le bois.

Quel motif avait déterminé Edouard à une pareille action, quand il avait déjà paru comprendre sa situation raiséraule, quand il avait reconnu des personnes chères et leur avait montré tant de tendresse? Peut-être obéissaitil à une longue habitude, à une impulsion plus forte que toute réflexion et toute volonté; l'intelligence chez ce pauvre enfant qui avait vécu si longtemps dans les déserts, devait être encore obscurcie par bien des nuages. Mais ou ne sut jamais à quoi attribuer ce mouvement spontané, aveugle, qui le poussait à s'éloigner de ses semblables, de ses proches, pour rejoindre ses redoutables persécuteurs,

Edouard, toutefois, n'avait peut-être pas l'intention d'abandonner complètement Anna, son père et ses amisj sans doute, le premier moment passé, il eût fini par surmonter l'espèce de fascination à laquelle il avait

cédé par surprise; mais comme il arrivait, toujours courant, au pied de l'arbre isolé, l'orang venait de se laisser tomber à terre. Il enlaça le jeune sauvage d'un de ses longs bras, l'emporta malgré ses cris, et tenta de regagner le bois avec son fardeau.

Nous avons déjà dit que l'orang à terre n'a plus cette souplesse, ces allures hardies qui le caractérisent quand il est sur les arbres. Sa démarche à deux pieds est gauche, embarrassée, surtout quand il ne peut s'appuyer sur un bâton. Or, il se trouvait une distance de trente ou quarante pas entre l'arbre et le fourré ; le ravisseur , dont les mouvements étaient encore gênés par Edouard qui se débattait énergiquement, ne pouvait donc franchir cette distance qu'avec lenteur et difficulté. Il était seulement à la moitié du chemin, c'està-dire dans la condition la moins favorable pour se défendre, quand Palmer vint lui barrer le passage.

Le colon porta d'abord son fusil à l'épaule et fut sur le point de tirer ; mais craignant de blesser son fils qui s'agitait toujours, il jeta son arme, saisit le criss à lame acérée qu'il portait à sa ceinture, selon l'usage des Malais, et s'élança sur l'homme des boig.

28 l'homme des Ëois.

Celui-ci, s'opiuiâtrant dans son idée de rapt, ne sembla pas vouloir accepter le combat et se détourna par un mouvement irrité afin de continuer sa route. Alors Eichard revint à la charge, et plongea son long poignard entre les deux épaules de l'orang.

Le sang jaillit en abondance sur la peau velue du quadrumane ; mais cette blessure ne put le décider à lâcher sa proie, et sa vigueur prodigieuse n'en parut pas diminuée. — Serrant Edouard contre sa poitrine au moyen de son bras gauche, il étendit son bras droit pour repousser son adversaire, et, quoique sans effort apparent, il l'envoya rouler au loin, comme il avait fait déjà dans une circonstance semblable; puis, toujours chaargé de sa proie, il gagna un arbre voisin, atteignit lestement les premières branches, et disparut.

Cependant Palmer n'avait pas été aussi maltraité dans sa chute que la première fois : il était tombé sur des broussailles sans se faire grand mal. Au bout de quelques secondes, il fut debout, son fusil à la main. Comme il allait à son tour s'engager dans le fourré, Stewart, le docteur et tous les lascars arrivaient en désordre. Au milieu d'eux, Anna et la négresse éperdues se tordaient les mains avec désespoir.

Dans ce moment terrible, Palmer eut un sentiment de commisération pour sa nièce.

— Messieurs, s'écria-t-il précipitamment, retenez-ia... veillez bien sur elle... et que personne n'avance : je ferai seul.

Plusieurs coups de fusil partirent dirigés contre les orangs qui se montraient çà et là; mais Ptichard, sans s'inquiéter davantage de ce qui se passait derrière lui, s'élança, tête baissée, à travers les tourbillons de fumée, et rentra dans le taillis.

La dernière décharge avait dispersé les orangs. Disséminés maintenant sur les arbres, ils attendaient une nouvelle occasion de jouer sournoisement de la massue. La femelle mourante était donc restée seule sur sa grosse branche, quand le mâle, contre lequel Palmer venait de combattre, la rejoignit, tenant toujours Edouard serré contre sa poitrine.

Il s'approcha d'elle en faisant entendre un bourdonnement doux et continu; il la regar- -dait d'un air de tendresse et de douleur. Comme elle demeurait immobile et ne donnait aucun signe de connaissance, il lui souleva lentement la tête avec une de ses mains; de l'autre il lui présentait Edouard, qui s'était tu et la contemplait à son tour avec une profonde com-

passion. Mais ces excitations étaient perdues pour la pauvre bête, devenue insensible à tout. Son œil vitreux et éteint, sa bouche entr'ouverte d'où s'échappait un râle saccadé, annonçaient que sa cruelle agonie ne devait pas se prolonger encore longtemps.

Or, quelle était l'intention du mâle en lui amenant Edouard dans ce moment suprême?

Voilà ce qae l'on pouvait seulement conjecturer, aussi bien que les causes de l'enlèvement et de la captivité du jeune Palmer dans les bois. La supposition la plus probable était que l'orang, qui s'était montré dans le voisinage du Nouveau-Drontheim cinq années auparavant, s'était pris pour l'enfant d'une de ces affections qui sont réelles parmi ces êtres singuliers, quoiqu'elles ne puissent être expliquées.

S'étant emparé d'Edouard et l'ayant transporté dans une région presque inabordable, il l'avait d'abord traité avec douceur ; mais plus tard il était devenu père de famille, et il avait dû négliger beaucoup l'enfant d'adoption, bien qu'il refusât de le laisser aller en liberté. Sans doute alors Edouard n'avait plus été considéré que comme le compagnon de jeu du jeune orang, et l'on n'avait plus tenu à lui que par •la force de l'habitude.

Mais, encore une fois, ces explications qui concorderaient assez bien avec les événements de cette histoire, sont de pures suppositions ; un profond mystère devait régner toujours sur les mobiles du ravisseur.

Même obscurité, comme nous l'avons dit, au sujet du motif qui l'avait déterminé à saisir Edouard de nouveau pour l'apporter de nouveau à sa femelle expirante. Voulait-il, quand elle venait de voir son fils massacré par les hommes, quand elle venait elle-même d'être accablée sous leurs coups, lui donner le moyen d'assouvir sa vengeance sur cet enfant des hommes? Voulait-il au contraire le lui proposer pour remplacer le fils qu'elle avait perdu, et, dans les deux cas, espérait-il que la présence d'Edouard rendrait fofce et courage à sa malheureuse compagne?

Quoi qu'il en fût, la iemelle était incapable elle-même d'apprécier les intentions de son hideux et sauvage époux. Bientôt tous ses membres se roidirent dans un dernier spasme; elle fut à moitié soulevée comme si la vie eût fait un effort violent pour se séparer du corps, et elle rendit le dernier soupir.

Palmer était frappé de stupeur. Il eût voulu tirer i mais il craignait toujours d'atteindre sou

fils quel'orang ne lâchait pas. L'orang, voyant, que son action n'avait pas le résultat attendu, se pencha vers sa femelle et l'examina attentivement. Il la secoua d'abord avec précaution, puis de plus en plus fort. 11 parut enfin comprendre de quoi il s'agissait ; il fit un bond frénétique et serra convulsivement Edouard contre sa poitrine en poussant une sorte de mugissement.

Edouard se mit à crier à son tour avec moins de force, mais avec des intonations non moins déchirantes. L'orang le promena encore quelques secondes, puis il ouvrit les bras et le laissa aller sans même regarder ce qu'il devenait. Le malheureux enfant , au lieu de s'accrocher à l'arbre avec cette adresse et cette vigueur dont il avait donné tant de preuves, tomba lourdement sur le sol.

Aussitôt Palmer pressa la détente de son fusil, et une balle alla frapper l'orang en plein corps. Mais l'homme des bois ne s'inquiéta pas plus de cette blessure que de la première. Pris de vertige, il continuait à bondir autour de la femelle morte, brisant les branches, faisant voler les feuilles en tourbillons autour de lui, et poussant des clameurs qui égalaient celles du tigre en puissance et en férocité.

Eichard, sans s'effrayer de ces démonstrations furieuses , avait couru en avant après avoir déchargé son arme. Edouard n'était pas tombé de bien haut, et le détritus spongieux que les mousses et les débris de végétaux avaient formé pendant de longues années au pied de l'arbre avait dû rendre la chute tout à fait inoffensive. Cependant le jeune sauvage demeurait immobile à la place où il se trouvait, et quand son père, tout palpitant d'espérance/se précipita pour s'emparer de lui, ses cris devinrent plus forts et plus douloureux. Le colon soupçonna qu'Edouard avait reçu quelque contusion dans sa chute, mais les circonstances étaient trop graves pour qu'il s'arrêtât à de semblables bagatelles. Aussi, s'emparant de ce fils chéri qu'il avait reconquis au prix de tant de périls, revint-il vers les lagunes, tout joyeux et tout fier de son succès.

Il fut heureux pour lui que le vieil orang ne pensât plus qu'à sa douleur, et que les chasseurs, d'après l'ordre exprès de Stewart, détournassent l'attention des autres quadrumanes par un feu continuel , car la retraite eût pu être aisément coupée àKichard quand il fuyait ainsi incapable de se défendre. Mais, grâce à ces circonstances favorables, il gagna prompte-

ment un endroit où les terribles massues n'étaient plus à redouter.

Au moment où il apparut avec sa charge précieuse au milieu de ses amis , il fut salué par un cri de joie universel. Anna elle-même, qui n'avait pas voulu se retirer malgré les instances du gouverneur, leva les mains au ciel avec une ardente expression de reconnaissance :

— Le voici sain et sauf! s'écria-t-elle, et il a eu le bonheur de sauver son fils encore une fois... Mon Dieu ! soyez béni!

Ces paroles se perdirent au milieu du bruit; mais Stewart s'empressa de faire cesser la fusillade, qui maintenant n'avait plus d'objet.

Palmer avait déposé son fils sur un lit d'herbes fraîches au pied du bambou, et s'était lui-même laissé tomber à côté d'Edouard. Si robuste que fût sa constitution, cette dernière épreuve avait été trop forte pour lui. La tête lui tournait, le sang bouillonnait dans ses artères; il restait anéanti, incapable de répondre aux questions dont on l'accablait.

On s'empressa de lui jeter au visage un peu d'eau puisée au lac voisin ; Anna elle-même l'obligea de boire quelques gouttes de rhum.

l'homme des bois. SB

Bientôt Pal mer reprit connaissance et promena d'abord autour de lui un regard hébété ; mais il sourit en reconnaissant sa nièce qui lui prodiguait des soins, et quand ses yeux s'arrêtèrent sur Edouard, il parut se ranimer tout à coup.

— Mon fils ! le fils de mon Elisabeth ! murmura-t-il d'une voix faible; ils ne l'auront pas!

Pauvre père !

Edouard n'avait pas cessé de pousser de sourds gémissements ; il demeurait étendu sur le gazon dans la position où on l'avait mis, et son visage était d'une pâleur effrayante.

Anna, enfin rassurée au sujet de son oncle, remarqua la première l'état alarmant du jeune sauvage.

— Edouard souffre! s'écria-t-elle.

— Se serait-il blessé dans sa chute? dit Palmer. Il m'a semblé, en effet. . Docteur, au nom du ciel! voyez donc ce que peut avoir mon enfant.

On fit cercle autour d'Edouard. Maintenant qu'on l'observait plus attentivement, on croyait reconnaître sur ses traits décomposés tous les signes d'une mort prochaine. Edouard luimême, en s'apercevaut qu'il était l'objet de

l'intérêt général, tourna vers ses amis son œil plein d'expression comme pour leur demander du secours et balbutia :

— Père... Anna... Oh!

Van Stetten voulut palper le corps du jeune sauvage pour s'assurer s'il n'existait pas quelque lésion. Au premier contact de sa main, Edouard ne put retenir un cri de douleur; il fit un mouvement pour repousser le médecin, mais la force lui manqua.

— Il y a quelque chose, dit Van Stetten d'un ton grave.

Il s'agenouilla, et, usant de précautions infinies, il promena ses doigts sur la chair frémissante du malheureux Edouard. Bientôt il sembla qu'il eût fait quelque fâcheuse découverte; ses traits, si placides d'ordinaire, avaient pris une expression de profonde pitié. Cependant, comme s'il eût craint de se tromper, il répéta son examen qui causait d'atroces tortures au jeune homme. Enfin il se releva fort pâle, et annonça par un geste que son opinion était formée.

Les assistants observaient Van Stetten sans oser l'interroger. Enfin Eichard demanda, si bas qu'on pouvait à peine l'entendre :

— Eh bien, docteur?

Van Stetten secoua tristement la tête.

— Il est donc vrai ! mon fils est blessé? On ne voit rien pourtant à l'extérieur, et je ne puis comprendre... Mais vous le sauverez, docteur, n'est-ce pas? Vous êtes si habile ! Et puis il est jeune, robuste, il y a de la ressource... Mais pourquoi ne le pansez-vous pas?

— Ce serait inutile, répliqua Van Stetten, et je ne ferais que le tourmenter sans résultat.

Il ajouta, les larmes aux yeux, en serrant la main du colon :

— Du courage, mon ami ; Dieu n'a voulu vous rendre votre fils que pour vousle reprendre aussitôt... L'espoir, dans les circonstances actuelles, serait insensé; préparez-vous à tout.

— Docteur, docteur ! s'écria Eicliard avec égarement, il ne vous appartient pas, il n'appartient à personne d'affirmer que Dieu n'accomplira pas un miracle... Mais, de grâce, apprenez-moi quelle est cette blessure que vous ne voulez pas même entreprendre de guérir ? Dites-moi la vérité... je veux la savoir tout entière !

— Vous le voulez?... Aussi bien il est impossible de vous cacher... La colonne vertébrale est brisée.

Anna poussa un gémissement et s'affaissa sur l'herbe. Mciis Eichard ne voulait pas encore se rendre à l'évidence.

— C'est impossible! s'écria-t-il; docteur, malgré toute votre science, vous vous êtes trompé. J'ai été témoin de la chute de mon fils; il est tombé de quelques pieds de hauteur seulement sur une couche de mousse et d'herbes sèches...

— Aussi n'est-ce pas sa chute qui a produit cette fracture irrémédiable... voyez plutôt.

Et, soulevant Edouard avec une extrême précaution, il montra sur le dos nu du jeune sauvage l'empreinte de deux larges mains dont les ongles acérés c'était imprimés dans la chair ; s'étaient indubitablement l'étreinte de ces mains formidables qui avait causé la catastrophe.

— Oh ! l'orang ! encore l'orang ! s'écria Hichard.

En effet, l'orang, au moment où la femelle venait d'expirer, avait convulsivement serré sa pauvre victime entre ses bras, comme nous l'avons dit, et, quand il l'avait lâchée dédaigneusement, elle avait les reins brisés.

Maintenant le farouche animal avait-il aC'

compli volontairement cette cruauté, ou bien avait-il obéi à un transport machinal en écrasant cette frêle créature qui se trouvait par hasard à sa portée dans ce moment de frénésie? C'était encore là un mystère qui ne devait jamais être éclairci.

Quelques instante plus tard, une scène solennelle avait lieu sur le bord du lac. Le pauvre enfant, objet de tant de tendresse et de dévouement, allait rendre le dernier soupir.

La nuit tombait avec la rapidité ordinaire, bien que les vapeurs embrasées du couchant se reflétassent encore en traînées de feu dans les eaux immobiles du marais. Les bruits diurnes de ces vastes solitudes s'éteignaient un à un, tandis que les bruits nocturnes commençaient à se faire entendre Les perroquets ne babillaient plus dans les palmistes, les hérons ne fouettaient plus l'air lourd et brûlant de leurs longues ailes crépitantes; mais les cerfs bramaient au loin, les buffles sauvages mugissaient en venant se désaltérer dans les lagunes, et les grandes chauves-souris vampires , qui errent la nuit pour sucer le sang des hommes ou des animaux endormis, prenaient leur vol en poussant leur glapissement sinistre. Dans les roseaux, les gavials commençaient à s'agiter, et

déjà la brise du soir était infectée par les odeurs de musc et de corruption qu'exhalaient ces monstres repoussants.

On avait fait à Edouard une couche de mousse et de fougère. Son père était assis à côté de lui, le visage caché dans ses mains, en proie au plus sombre désespoir. Anna, assise de l'autre côté, le cœur déchiré, les yeux pleins de larmes, prodiguait à son malheureux cousin les soins affectueux, mais inutiles, que lui suggérait sa bonté angelique. Tantôt elle essuyait la sueur froide et glacée qui couvrait le front du mourant, tantôt elle rafraîchissait de quelques gouttes d'eau ses lèvres brûlantes, et elle lui adressait d'un ton caressant les plus douces paroles. Autour de ce groupe principal Stewart, Van Stetten, la négresse et Darius se tenaient immobiles, dans l'attitude du recueillement et de la pitié. A quelque distance, les lascars et les Malais, endurcis contre de pareilles impressions, venaient d'allumer des feux pour écarter les bêtes féroces et les orangs, qui les guettaient peut-être aux passagères lueurs du crépuscule.

Le blessé s'affaiblissait de plus en plus. Van Stetten s'approcha de lui, l'examina attentivement, lui tâta le pouls , puis , se relevant

d'un air d'effroi, il ordonna par signes à Richard et à miss Surrey de se retirer au plus vite. Mais Palmer, abîmé dans sa douleur, ne paraissait ni voir ni entendre; quant à Anna, au lieu de s'éloigner, elle s'agenouilla pieuse^ ment auprès d'Edouard et murmura :

— C'est un chrétien qui va mourir.

Elle joignit les mains et se mit à prononcer une prière que ses sanglots interrompaient par intervalles. Cette voix plaintive s'harmonisait avec les bruits sauvages du désert et leur empruntait un caractère de grandeur. Palmer vint s'agenouiller auprès de sa nièce et essaya de prier aussi ; mais il ne parvenait qu'à former des sons inarticulés et discordants.

Le jeune sauvage, à son dernier moment, donna quelques signes de connaissance et de mémoire. Il cessa de gémir et fixa un moment son œil terne sur ceux qui priaient pour lui. Peut-être leur attitude lui rappela-t-elle le temps où il s'agenouillait lui-même auprès de sa mère pour dire sa prière du soir ; peut-être dans leurs paroles reconnaissait-il des paroles qu'il avait prononcées lui-même, étant tout petit enfant, sous le toit paternel. Un sourire vague effleura ses lèvres décolorées, et il dit faibhment :

— Père!... Anna !

Puis il ajouta dans un effort suprême :

— Maman !

Ce mot si doux, le premier qu'il avait prononcé sans doute, fut aussi le dernier qui s'écliappa de sa bouche; quelques minutes après, il n'y avait plus sur le lit de feuilles qu'un corps inanimé.

Cependant on doutait encore, et les prières continuaient. Tout à coup Anna reconnut la terrible vérité

— Il a rejoint sa mère, dit-elle.

Et elle s'évanouit.

Eichard, au contraire, resta sur ses genoux les bras tombants, sans cesser de regarder son

fils :

— Edouard, pauvre enfant innocent, dit-il avec un accent qui fit frémir tous ceux qui l'écoutaient, je vois maintenant que, comme moi, comme ta malheureuse mère, tu étais maudit!,,. Que nepuis-je me réunir bientôt à vous, moi qui survis seul maintenant pour porter le poids de cette malédiction !

Il se tut et semblait résigné ; mais tout à coup une tempête de désespoir s'éleva dans cette âme vigoureuse qui avait supporté tant de maux. Les larmes et les sanglots se firent

jour avec impétuosité. Il poussa des clameurs insensées qui retentissaient au loin dans le bois; puis il se jeta sur le corps de son fils, en s'écriant :

— Edouard! Edouard! mon enfant bienaimé, puisque je t'ai retrouvé nous ne nous séparerons plus.

On l'entourait, on lui adressait des consolations ; mais il n'écoutait rien, et il fallut employer la force pour lui arracher son fils.

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