‹ L'homme des boisChapitre 3 sur 8 · L'EMBUSCADE · texte numérisé non relu

L'EMBUSCADE

Cependant la situation des chasseurs demeurait fort périlleuse. La nuit était close, et on n'avait fait encore aucun des préparatifs ordinaires pour bivaquer. Palmer, qui jusqu'à ce moment avait pourvu avec tant de sagesse aux besoins et à la sécurité de tous, paraissait incapable de donner un ordre ou un conseil dans cette circonstance critique. Couché sur

l'herbe, le visage tourné contrs terre, à quelques pas du corps de son fils qu'on avait recouvert d'une pièce d'étoffe, il ne criait plus; mais les mouvements convulsifs de ses pieds, qui parfois battaient le sol et le creusaient profondément , trahissaient d'atroces souffrances intérieures. Il ne répondait pas aux questions qu'on lui adressait; il ne voyait rien, n'entendait rien. Sa nièce elle-même , s'étant approchée pour lui donner des témoignages d'affectioD, avait été repoussée d'un air d'impatience et de colère.

La pauvre enfant revint toute navrée vers 'Stewart et le docteur.

— Xous ne pourrions, disait le gouverneur, trouver un lieu de campement plus défavorable. Ici nos hommes n'osent aller puiser de l'eau de peur des gavials , ni aller couper du bois de peur des oran^s. D'autre part, ces maudits singes nous épient avec une ténacité bien gênante, et nous sommes assurés de les avoir demain à nos trousses pendant toute la journée si nous ne parvenons à les dépister dès à présent par quelque stratagène.

— Plusieurs d'entre eux, reprit Van Stetten, se trouveront certainement trop malades demain pour nous poursuivre avec la même ar-

dear qu'aujourd'hui. Malgré leur vitalité vraiment étonnante, bon nombre ont été atteints par les balles de nos gens, et quand la nuit aura passé sur leurs blessures... Néanmoins, je croirais encore la vie de chacun de nous en péril si deux seulement de ces tenibles quadrumanes étaient en état de nous attaquer,

— Vous voyez donc bien, docteur, qu'il est important de les dépister au plus vite... Mais quel parti prendre? M. Palmer, dont l'expérience nous serait si utile en ce moment, est incapable de comprendre et d'agir; nous ne devons compter que sur nous-mêmes. D'autre part, miss Surrey...

— Encore une fois, messieurs, n'ayez pas d'inquiétude à mou égard, dit Anna; jejie veux pas être un obstacle à l'exécution de vos projets, quels qu'ils soient. Je ferai ce.qu'il faudra faire pour assurer le salut commun.

— Quoi! chère Anna, demanda Stewart d'un ton de tendre intérêt, pourriez-vous, épuisée comme vous êtes, marcher encore toute la nuit?

— Je le pourrais ; bien plus, j'aimerais mieux accomplir le trajet par cette nuit fraîche et splendide que par la chaleur accablante du jour.

— Cette marclie nocturne ne sera pourtant ni moins pénible ni moins exempte de dangers ; mais si la force vous manque on vous portera, et j'espère...

Un coup de fusil interrompit ce dialogue : un lascar venait de tirer sur un gavial assez audacieux pour s'aventurer jusqu'au milieu des chasseurs. La balle s'était aplatie contre les écailles du monstre; mais effrayé de la détonation, le crocodile s'empressa de s'élancer dans le lac; deux ou trois autres, qu'on n'avait pas aperçus, l'imitèrent en faisant jaillir l'eau à grand bruit sous leur pesante masse. Anna était tremblante.

— Vous le voyez, dit Stewart avec résolution, nous ne pouvons rester ici davantage.

Il s'approcha du Malais Boa, qu'il jugeait le plus capable de servir de guide, et lui demanda s'il pouvait diriger la bande par une marche de nuit vers le Nouveau-Droutheim. Mais Boa, qui pendant la journée avait fait une longue course, malgré son bras fracassé; se trouvait dans un fâcheux état ; il souffrait cruellement, la fièvre le dévorait. D'ailleurs, il déclara qu'il lui serait impossible de se reconnaître au milieu des ténèbres dans les bois épais qui s'étendaient jusqu'à la colonie. Ste-

wart alors crut devoir tenter un dernier effort sur Palmer, et il s'avança vers lui, déterminé à tout risquer pour tirer le colon de son mortel accablement.

Le malheureux père était toujours dans la même attitude, le visage caché dans l'herbe, immobile, silencieux, anéanti. Stewart l'appela, Palmer ne répondit pas. Le gouverneur se pencha vers lui et le secoua légèrement; Eichard fit de la main un signe de colère et murmura quelques mots inintelligibles, mais il ne put ou ne voulut se relever. Ce n'était pas le compte de Stewart, qui reprit avec énergie :

— Monsieur Palmer, de par tous les diables ! est-ce là ce que nous devions attendre de vous? Pouvez -vons donc vous abandonner à une douleur indigne d'un homme, lorsque tant de personnes sont en péril et que vous êtes seul en état de les sauver ? Est-ce ainsi que vous reconnaissez les services de ceux qui vous ont suivi dans ces déserts? Près de la moitié sont déjà morts ou blessés ; faudra-t-il que ceux qui restent succombent aussi? Sans parler de Yan Stetten et de moi-même qui vous avons apporté un concours désintéressé, sans parler de vos fidèles serviteurs et des

pauvres gens qu'on a obligés à vous accompagner, voulez-vous donc voir aussi périr votre nièce, cette belle et courageuse enfant qui, par tendresse pour vous et pour son cousin, s'est hasardée dans cette dangereuse entreprise? Levez-vous donc et venez-nous en aide ; levezvous, car votre inaction dans les circonstances présentes serait une lâcheté.

Cette adjuration, faite d'un ton ferme et résolu, parut enfin réveiller Palmer. Il tressaillit et, se redressant tout à coup, il promena autour de lui un regard rapide, comme si la vue des objets extérieurs eût dû l'aider à reprendre conscience de lui-même; puis il tourna les yeux vers le gouverneur et lui dit d'une voix faible, mais qui n'avait plus rieu d'égaré :

— Vous avez raison, Stewart, c'est une lâcheté... Pardonnez-moi; vous n'êtes pas père, vous, et vous ne pouvez comprendre ce qui se brise dans le cœur d'un père quand il voit...

Il s'arrêta ; mais, dominant sa faiblesse par un effort surhumain, il reprit bientôt :

— De quoi s'agit -il, et qu'attendez-vous de moi?

Le gouverneur s'empressa de lui rappeler

la position critique où se trouvait la troupe entre le lac et la forêt, entre les gavials et les orangs.

— C'est juste, dit Eichard; il ne m'est pas permis de me livrer à mes regrets tant que vous serez en péril. J'essayerai... j'essayerai, je vous le promets... Eh bien , je vais tâcher de trouver notre route dans le bois, malgré l'obscurité. Les orangs ne bougeront pas av^ant les premières lueurs du jour de demain, et d'ici là nous pourrons être hors de leurs atteintes... Monsieur Stewart, donnez les ordres pour que nous nous mettions en route sans retard; j'ai hâte moi-même de quitter cet endroit qui m'a été si fatal !

Il se leva en chancelant, mais avec détermination. Comme le gouverneur s'éloignait déjà, il le rappela et lui dit d'un ton suppliant :

— Stewart, ne pourrais -je emporter son corps avec nous pour le placer là-bas à côté de sa pauvre mère qui l'a tant aimé?

Comment résister à un vœu si légitime?

Stewart avait compté que si Anna se trouvait dans l'impuissance de marcher on la ferait monter sur le cheval qui portait les bagages ; mais il n'eut pas le courage de s'opposer au

désir du pauvre père : il fut convenu que le corps d'Edouard, enveloppé dans la toile de la tente, serait placé sur le cheval pour être transporté à l'habitation.

Cette promesse sembla rendre quelque force au colon ; mais Stewart, craignant une rechute de sa part, l'entraîna vers le gros de la troupe. Sa présence ranima les chasseurs découragés. Anna vint se jeter au cou de Eichard en lui disant. avec émotion :

— Ah ! mon oncle, merci d'avoir pu faire trêve à votre immense et légitime douleur pour songer à nous !

Les préparatifs de départ furent bientôt achevés. Quelques hommes fatigués, les blessés surtout, trouvaient bien pénible de se remettre en marche avant d'avoir pris quelque repos ; mais tous sentaient qu'il y allait de la vie, et ils se résignèrent en soupirant. Ou avait soupe de quelques fruits et de quelques morceaux de viande restés des provisions de la veille. Stewart fit distribuer à la troupe un peu de café que la négresse venait de préparer; il obligea Anna et Palmer lui-même à prendre leur part de cette boisson réconfortante, et l'on partit.

La nuit était entièrement tombée, comme

l'homme des bois. Hi

nous le savons ; mais c'était une de ces nuits tropicales, claires et étoilées, où l'on voit dans un ciel tout d'azur la belle constellation de la Croix du Sud, l'étonnante nébuleuse appelée le sac à charbon et d'autres astres inconnus dans notre hémisphère. Le brouillard, ce cabout pestilentiel qui devait s'élever aux approches du matin, ne donnait pas encore signe d'existence- l'atmosphère était si pure que, dans les lieux découverts, on pouvait encore apercevoir les objets d'une grande distance. La troupe longeait les marais, cherchant un endroit moins fourré pour traverser les bois, et elle ne s'alarmait pas trop de rencontrer souvent sur son chemin des formes massives qui, au bruit de sa marche, regagnaient précipitamment les eaux.

Dans cette première partie du trajet, Stewart, craignant de laisser Palmer à lui-même, ne le quittait pas d'un instant. Il lui demandait tous les détails imaginables sur la route à suivre, sur les signes de reconnaissance qui lui servaient à se diriger. Richard répondait avec complaisance, bien que par moments il se tût tout à coup ou que sa voix s'altérât comme si un poignant souvenir eût traversé son esprit. De son côté, Stewart, tout en causant des dif-

S2 l'homme des bois.

ficultés da voyage, retournait fréquemment la tête pour regarder Anna qui venait à quelques pas derrière lui, entre la négresse et Darius. C'était pour elle surtout qu'il avait des craintes, et rien ne pouvait l'en distraire.

On atteignit ainsi un poiut où il fallait absolument quitter le voisinage des lagunes. Avant de s'aventurer dans la forêt, on s'arrêta un moment pour allumer des branches de sapin qui allaient devenir indispensables. On apercevait encore, à une grande distance, le feu que l'on avait adandonné, et dans lequel on avait jeté, avant de partir, quelques brassées de bois dans l'espoir peut-être de tromper les orailgs. Aussi, qu'on juge de l'étonnement des voyageurs quand, grâce à l'extrême limpidité de l'air, il aperçurent des êtres de grande taille, semblables aux démons des légendes allemandes, qui allaient et venaient autour de ce feu comme pour se réchauffer.

— C'être les « hommes qui ne parlent pas « dit la négresse ; dans pays à moi , eux aimer beaucoup se chauffer aux feux abandonnés, mais eux être trop bêtes pour y jeter du bois.

— J'avais lu, en effet, dit le docteur Van Stetten , que les orangs et les chimpanzés avaient cette habitude, et je suis heureux de

vérifier par moi-même l'exactitude du fait.

— Dans tous les cas ils ne songent pas à nous poursuivre, reprit Stewart, et c'est là l'important. Dieu veuille qu'ils aient tout à fait perdu nos traces!

— Et Maria, femme à moi, plus rien à craindre alors ! murmura Darius de manière à n'être entendu que de la négresse.

Maria, pour le remercier de ce sentiment si flatteur pour elle, lui donna un grand coup de poing amical.

— Amen, de tout mon cœur, monsieur Stewart, dit Yan Stetten en répondant au vœu du gouverneur; je commence à croire que je ne pourrai me procurer ce que je souhaite avec tant d'ardeur ; n^ais tant pis pour la science, et je dis comme vous : Dieu veuille que nous ne rencontrions plus les orangs !

— Qu'importe à cette heure? dit Eichard d'une voix sombre; quel mal peuvent-ils faire encore, après m'avoir ravi... ?

— Mon oncle ! murmura miss Surrey.

— Oh! pardon, pardon, mon enfant, reprit le colon en donnant libre cours à ses larmes; pardon aussi, mes amis et vous tous qui, au risque de votre vie, m'avez assisté dans cette désastreuse entreprise; je ne suis ni

égoïste ni ingrat, mais je suis si malheureux l Et son regard se porta vers une forme blanche et allongée qui se dessinait sur le dos du cheval de charge.

Cependant on avait allumé des branches de bois résineux qui devaient permettre de se conduire daus la forêt. Ces torches devaient avoir encore le double avantage de servir de points de ralliement à ceux des voyageurs qui s'écarteraient du gros de la troupe et d'éloigner les bêtes féroces. Du reste, le chemin, pour le moment, ne présentait aucune difficultés; on avait à parcourir cette partie du bois où de grands arbres formaient une voûte majestueuse, et quand les voj'^ageurs s'y engagèrent, la lumière rougeâtre des torches, se brisaut sur ces arceaux de verdure, produisit les effets les plus pittoresques et les plus puissants.

D'abord Stewart ne voulait pas s'éloigner de Pal mer, de peur que le colon, absorbé par sa douleur, n'éprouvât des distractions capables de compromettre la sûreté commune ; mais il reconnut bientôt que ses appréhensions n'étaient pas fondées. Souvent le front de Richard se crispait, son œil devenait fixe et hagard; mais la conscience des grands devoirs qu'il avait à remplir lui faisait surmonter aussitôt

ces velléités de désespoir. Aussi bien, depuis que l'on marchait sous ce feuillage épais , avait-il besoin de toute sa sagacité, de toute son expérience des déserts pour ne pas s'égarer. Il consultait à chaque instant sa boussole de poche, et cherchait des yeux quelque point de repère, arbre, rocher ou disposition particulière du sol qu'il avait pu remarquer antérieurement. Ce travail semblait l'occuper tout entier, et Stewart, rassuré, put rejoindre Anna qui avait beson de protection au milieu de circonstances si difficiles.

Nous ne suivrons pas les voj^ageurs pendant cette marche nocturne. Nous dirons seulement qu'an peu avant le jour on se trouva dans la nécessité de s'arrêter de nouveau. On avait rencontré des fondrières et des fourrés infranchi- sables qu'il avait fallu éviter. Après tant de détours, Palmer lui-même ne savait plus où il se trouvait. Pour comble de malheur, le brouillard s'était levé à l'heure habituelle, si épais que la lumière des torches devenait insuffisante pour montrer les obstacles du chemin. Force fut donc d'attendre qu'on pût se diriger avec certitude.

D'ailleurs, tous les voyageurs semblaient incapables d'avancer davantage pour le moment.

ë6 l'homme des bois.

Les blessés ne marcliaient plus qu'appuyés sur leurs camarades; miss Surrey avait les pieds décliirés par les roches et les épines ; le docteur était rendu. Palmer lui-même , malgré la surexcitation physique et morale qui le soutenait, donnait des signes de lassitude et cette organisation de fer commençait à fléchir sous le poids de tant de fatigues et de douleurs.

On fit halte dans une éclaircie , au pied d'un arbre isolé, et on alluma des feux de bivac, autant pour écarter les tigres que pour combattre la froide humidité du cabout. Darius et Maria, aidés par Stewart lui-même, s'empressèrent de construire avec des branchages et des feuilles de vacoï un léger abri pour miss Surrey, et la pauvre enfant, à bout de forces, ne tarda pas à s'endormir. Yan Stetten, quoique bien las lui-même, voulut reaoïiveler l'appareil qu'il avait posé sur les plaies de Boa et des autres blessés ; puis toute la troupe ne songea plus qu'à utiliser, en se livrant au repos, cette inaction forcée. Stewart alla s'étendre devant l'entrée de la petite hutte où dormait Anna. Les autres chasseurs, Malais, Hindous ou nègres, se couchèrent çà et là, suivant leur caprice. Seul Palmer ne songeait pas à s'abandonner au sommeil; assis auprès du

feu, la tête appuyée sur sa main , il tenait ses yeux fixés sur cet objet blanc qu'on avait déposé dans l'ombre, au pied d'un rima, et des larmes coulaient sur ses joues.

Certes, en ce moment une béte féroce aurait eu bon marché de la bande, mal gardée et endormie. Heureusement la reste de la nuit fut tranquille, et le jour, paraissant enfin, changea la nature des périls que l'on avait à redouter. Toutefois, il ne suffisait pas que le soleil fût sur l'horizon pour qu'il devînt possible de partir; il fallait encore que le brouillard permît de reconnaître où l'on se trouvait. Or, comme le cabout ne devait pas se dissiper de sitôt, Palmer ne se hâta pas d'interrompre ce sommeil si précieux pour tous, après tant de travaux, de privations et de fatigues.

Pour lui, aussitôt que le brouillard fut moins dense, il grimpa au sommet de l'arbre qui abritait le bivac et il resta en observation assez longtemps. Quand il en descendit, il trouva James Stewart éveillé et déjà debout.

Nous connaissons les préventions que le jeune gouverneur avait conçues contre le colon ; mais en le voyant si plein de courage, de générosité, de dévouement dans sa cruelle infortune, il éprouvait pour lui une sympathie, 5. 5

S8 l'homme des bois.

an respect involontaires. Il s'approcha donc de Eichard et lui demanda d'un ton presque amical s'il avait fait quelque découverte.

— En effet, j'ai acquis la certitude que nous ne sommes pas égarés de beaucoup; nous nous trouvons seulement à dix ou douze milles de la colonie. En revanche, nous avons à traverser, pour parvenir aux habitations, la région la plus touffue de cette forêt maudite.

— En plein jour, avec nos haches et nos scies, monsieur Palmer, nous saurons nous frayer un passage. Dix ou douze milles ne sont pas une distance considérable ; ces quelques heures de sommeil auront rendu force et courage à notre monde; j'espère donc que nous pourrons arriver de bonne heure au Nouveau- Droritheim.

— Puissiez-vous dire vrai, monsieur Stewart ! répliqua Palmer en étouffant un soupir. Prions Dieu surtout que nous ne rencontrions plus ces terribles animaux, si vindicatifs et si rusés, qui nous ont déjà fait tant de mal ! Le caboat m'a empêché de voir au loin dans les bois; mais si nous n'étions pas parvenus à dépister complètement nos opiniâtres ennemis...

— Laissez-moi croire plutôt, Palmer, qu'ils

L HOMME DES BOIS. Oïl

out perdu nos traces... Eh bien, dois-je éveiller nos gens?

— Oui, le moment est venu. Ils ont sans doute repris vigueur et courage : peut-être eu auront-ils encore besoin avant la fin de la journée qui commence !

— Et vous-même, monsieur Palmer, reprit Stewart avec plus d'intérêt qu'il n'en avait montré au colon jusque-la, pourquoi n'avezvous pas profité de cette halte salutaire pour vous reposer aussi ? Si je ne me trompe, vous n'avez pas dormi un instant, vous refusez toute nourriture, et...

— Oh! moi, reprit Richard d'un ton sombre, je durerai bien jusqu'à ce soir. Que pendant cettejournéeje puisse encore comprendre, agir, marcher, et quand j'aurai ramené au Nouveau-Drontheim ceux qui survivent encore de cette expédition funeste, quand j'aurai placé auprès de sa mère cehii qui a été l'objet de tant de dévouements, hélas ! inutiles, qu'importe ce qu'il adviendra de moi !

Le gouverneur voulait lui adresser quelques mots encourageants, mais Richard l'interrompit par un geste brusque, et s'éloigna pour veiller aux préparatifs de départ.

En un instant tout le monde fut debout, et

déjeuna sommairement de quelques fruits cueillis aux arbres du voisinage, car les provisions se trouvaient épuisées. Anna, encore toute pâle, vint saluer son oncle, qui la pressa chaleureusement contre sa poitrine, mais sans lui parler. Maria avait enveloppé avec des chiffons les pieds meurtris de sa maîtresse, et la courageuse miss Surrey se disait capable de marcher jusqu'au terme du voyage.

On s'engagea donc de nouveau dans les bois touffus qui s'étendaient jusqu'à la colonie. Tous les chasseurs avaient ordre, au premier sigual d'alarme, de se réunir en une masse compacte, au centre de laquelle on renfermerait les femmes et les blessés. Richard avait aussi recommandé d'avancer fi ans le plus grand silence ; mais il n'était pas possible de se conformer à cette consigne, car à chaque instant il fallait employer la hache et la scie pour s'ouvrir une route. Ce travail continuel épuisait les hommes, et la chaleur, qui croissait de minute en minute, rendait leur tâche plus pénible encore.

Cependant, après trois heures de cette marche difficile, on reconnut à des signes certains que l'on approchait des lieux habités. On rencontrait des camphriers et des arbres à

benjoin dont les colons avaient récolté les gommes précieuses ; on voyait les traces de ceux qui venaient chercher des fruits d'arbre à pain, des noix de coco ou des bananes sauvages. Tout prouvait donc que les chasseurs touchaient au terme de leurs souffrances, et Palmer lui-même venait de donner à sa nièce cette consolante nouvelle, quand un coup de fusil retentit à l'avant-garde et on entendit une voix effrayée qui criait :

— Les orangs ! les orangs !

Aussitôt la troupe se mit en ordre de bataille, et au bout de quelques minutes elle formait autour des femmes et de ceux qui se trouvaient incapables de combattre une sorte de bataillon carré prêt à faire feu. Ces sages dispositions prises, Palmer s'avança seul pour reconnaître aussi les dispositions de l'ennemi.

Elles étaient telles qu'une intelligence infernale semblait en avoir inspiré l'idée. Les hommes des bois, après avoir suivi les voyageurs à la piste et même les avoir devancés, sans qu'on pût comprendre comment, s'étaient postés dans une espèce de gorge dont ils paraissaient bien décidés à défendre le passage. D'un côté se trouvait une rivière profonde et rapide qui courait eu mugissant vers la mer,

de l'autre, des roches volcaniques, abruptes, hérissées d'arbustes épineux. Entre ces deux obstacles était un défilé creux, encombré de broussailles au-dessus desquelles s'élevaient de grands arbres. C'était sur ces arbres que les orangs s'étaient cantonnés, et un habile général d'armée n'aurait pu trouver d'endroit plus favorable pour établir une embuscade.

Suivant leur tactique ordinaire, ils se tenaient cachés dans le feuillage, et c'était par hasard qu'un des hommes d'avant-garde les avait découverts. Mais Richard, prévenu du fait, demeura un moment immobile, et il ne tarda pas à les apercevoir. Ils paraissaient moins nombreux que la veille; sans doute, quoique pussent en penser les chasseurs, ils n'étaient pas invulnérables, et plusieurs avaient péri ou avaient été grièvement blessés dans les combats précédents. Néanmoins Eichard en compta encore une vingtaine, et eu égard à la position qu'ils occupaient, il était impossible de passer outre.

Heureusement, un espace dépourvu d'arbres élevés s'étendait entre l'embuscade et l'endroit où la groupe s'était arrêtée, en sorte que les orangs ne pouvaient venir à elle sans faire un grand détour qui ne semblait pas être dans leurs

tentions. Palmer, après avoir exactement observé la disposition des lieux et l'attitude de l'ennemi, retourna en arrière, au grand désappointement des quadrumanes, qui grondèrent tout bas en le voyant s'éloigner.

Il rendit compte à ses compagnons du résultat de cet examen. Il ne fallait pas songer à gravir les rochers ; les tourner présentait des difficultés considérables, sans compter que les orangs, toujours en alerte, ne perdraient plus de vue les chasseurs et les suivraient sans doute avec leur acharnement habituel.

— Comment les déloger de là?... disait Eichard d'une voix sombre. Ah ! si au prix d'une victime on pouvait déterminer ces farouches animaux à vous livrer passage, je sais bien qui ferait le sacrifice de sa vie, et sans regret !

— Pourquoi n'essayerions-nous pas de mettre la rivière entre les orangs et nous? proposa Stewart.

— Et les femmes, et les blessés, comment traverseraient-ils ce courant impétueux? On ne saurait le franchir, ni à pied ni à la nage, sans courir le risque d'être brisé contre les rochers ou dévoré par les gavials,

— Alors nous n'avons d'autre moyen, dit le docteur, que d'ouvrir un feu roulant contre les

orangs. Nous finirons bien par en tuer quelqu'un, et cette preuve de la puissance de nos armes les décidera peut-être à la retraite. Je les crois assez intelligents pour comprendre combien ils jouent un jeu dangereux.

— Ils ont en effet, dit Richard, une sorte d'intelligence qui parfois se rapproche de celle de l'homme ; mais ils ont aussi l'aveugle obstination, la férocité de la brute. Hier déjà, ils ont éprouvé la puissance de nos armes à feu; vous voyez pourtant qu'aujourd'hui encore ils font bonne contenance et s'acharnent à notre poursuite... Essayons cependant du moyen que propose le docteur... En définitive, plus nous maltraiterons ces bêtes enragées, plus elles seront redoutables, et, pour mon compte, je voudrais pouvoir les exterminer toutes.

Il fut convenu que six des meilleurs tireurs de la troupe se posteraient devant le bouquet de bois où les orangs étaient cantonnés et feraient feu sur tous ceux qui se montreraient. En effet, quelques instants plus tard, une fusillade très- vive commençait; mais les chasseurs, moins téméraires que les Malais, se gardaient bien d'aller attaquer les orangs dans leur fort, et ils se tenaient hors de la portée de leurs agiles et vigoureux adversaires.

L HOMME DES BOIS. m

Ceux-ci ne parurent pas d'abord très-effrayés en voyant les chasseurs prendre ainsi l'ofFensive; ils avaient au contraire une attitude provoquante, et ils leur lançaient des branches d'arbre en manière de défi. Cependant plusieurs d'entre eux ayant été atteints par les balles, ils cessèrent leurs bravades et ne tardèrent pas à se réfugier dans le plus fourré du bois. C'était seulement à longs intervalles que les tireurs avaient occasion de décharger leurs fusils quand un léger mouvement dans le feuillage ou même un œil farouche qui brillait à l'enfourchure de deux branches, trahissaient la présence d'un orang. Mais les opiniâtres quadrumanes ne songeaient pas à fuir, et l'on savait que quiconque serait assez hardi pour s'avancer de quelques pas tomberait bientôt sous leur formidable massue.

Page 1