LA REVANCHE
L'escarmouche se prolongeait; Palmer fit
Q6 l'homme des bois.
signe à ses compagrions d'interrompre cette fusillade inutile.
— Vous le voyez, dit-il à Yan Stetten et à Stewart, les orangs ne reculent pas. Leur instinct leur dit sans doute que cette position est inexpugnable. Il faut donc aviser à trouver quelque autre procédé pour les débusquer... Mais sachons d'abord ce qu'il y a de l'autre côté de ce bouquet de bois.
Il grimpa lestement sur un ébénier voisin, et examina Jes bords de la rivière avec un soin minutieux. Quand il fut redescendu à terre, il dit d'un air satisfait :
— Comme je le prévoj^ais, le massif qui sert de refuge aux orangs n'a pas beaucoup de profondeur, et si quatre ou cinq arbres, dont quelques-uns à la vérité sont d'une certaine grosseur, étaient abattus, il nous serait possible de passer entre le fourré et la rivière. Eh bien, qu'en dites vous, monsieur Stewart? abattronsnous les arbres qui nous gênent pendant que quelques-uns d'entre nous, le fusil à la main, protégeront les- travailleurs.
— En effet, s'écria le gouverneur, ce plan peut réussir.
On se mit à l'œuvre avec ardeur. D'abord les hommes des bois firent mine de résister,
mais un feu bien nourri les obligea de se tenir à distance. Un arbre tomba, puis un autre. Ce travail était horriblement pénible; ceux qui en étaient chargés étaient baignés de sueur, et les gens qui maniaient le fusil sous un soleil de feu n'étaient pas moins accablés. En revanche, la chute des arbres semblait avoir fi'appé de surprise les orangs, qui ne pouvaient sans doute comprendre cet acte de puissance de leurs adversaires, et l'on commençait d'apercevoir dans l'éclaircie qu'on venait de pratiquer une voie de salut de plus en plus certaine.
— Courage, mes amis, s'écria Eichard en hindou, nous passerons.
Il saisit lai -même une hache et attaqua le pied d'un superbe pandanus qui avait servi jusque-là de citadelle principale aux orangs. La besogne fut encore bien longue et bien rude, quoique facilitée par une altération du tronc. Plusieurs lascars durent venir en aide au colon, et le géant des forêts se rompit enfin avec grand bruit. Mais on avait mal calculé la direction qu'il fallait lui donner dans sa chute ; au lieu de s'abattre du côté des rochers comme les autres, il tomba du coté de la rivière. Sa cime vint fouetter l'eau, qui rejaillit
en écume , tandis que le corps , tout chargé d'immenses branches, de feuillage, de lianes et d'autres plantes parasites, barrait plus sûrement la route qu'auparavant.
Richard manifesta un vif désapointement, et non sans raison. A peine en eifet la perturbation produite par la chute du gigantesque pandanus était-elle calmée, que plusieurs orangs sautèrent des arbres voisins dans ce branchage luxurieux, et il semblait presque impossible de les en déloger.
— Allons ! dit Palmer d'un air de sombre détermination,|il faut en venir à l'arme blanche.
Et il reprit la hache dont il venait de se servir.
— Ah ! maître, dit le Malais Boa qui s'était approché des travailleurs, bien que son bras brisé ne lui permît d'être d'aucun secours, pourquoi ne nous avoir pas permis de prendre nos arcs et nos flèches empoisonnées? Tueur d'éléphants et les autres vivraient peut-être encore !
Eichard ne répondit pas ; il regardait fixement quelque chose qui s'agitait dans la barricade de branchages.
— Que voulez -vous donc faire, monsieur Palmer? demanda Stewart alarmé.
— Laissez-moi, répondit Richard avec une certaine animation; je crois avoir reconnu... Oh ! si c'était hd !
Et il s'élança en avant. Stevrart n'avait garde d'abandonner l'oncle d'Anna dans le danger, et il le suivit résolument, armé de son fusil. Un seul lascar, portant une hache comme Palmer, eut le courage de se joindre à eux.
Le colon s'était arrêté à deux pas seulement de l'arbre renversé, et continuait de regarder attentivement dans cette épaisse verdure. Les orangs s'étaient mis sur la défensive et agitaient leurs massues en grinçant des dents. Néanmoins ils paraissaient avoir conçu une haute opinion du pouvoir des hommes ; ils ne voulaient plus les attaquer qu'à bon escient et avec la certitude de vaincre. Un seul, en apercevant Eichard et ceux qui l'assistaient, descendit de la haute branche sur laquelle il était posté pour venir à eux. Il était de la plus grande taille, et d'une force prodigieuse; mais il avait reçu dans le combat de la veille deux blessures encore mal fermées, et tout son poil fauve était souillé d'un sang noir et durci qui lui donnait un aspect horrible. Richard reconnut du premier coup d'œil le ravisseur et le meurtrier d'Edouard.
— Oui, c'est bien toi, dit le pauvre père avec égarement; je te retrouve enfin!... C'est à toi, brute maudite! que je dois les plus cruels chagrins de ma vie... Mais Dieu ne veut pas que je meure sans vengeance... A nous deux donc ! un de nous deux va mourir ici !
On eiit dit que le farouche homme des bois lui-même comprenait ce défi et partageait ce désir de combattre, La haine et la colère, une haine réfléchie, une colère concentrée et impitoyable, brillaient dans son œil expressif. Il arrivait avec impétuosité en grondant et en brandissant son bâton ; mais Kichard ne bougeait pas et l'attendait de pied ferme, sa hache à la main.
En voyant le hideux quadrumane charger ainsi l'oncle d'Anna, Stewart ne put s'empêcher de trembler.
— Prenez garde ! s'écria-t-il, l'orang vient sur vous ; il va...
— Tant mieux! dit Eichard; laissez-moi faire.
Stewart, malgré cette recommandation, profita du moment où l'orang se montrait à découvert pour lui tirer un coup de fusil ; mais cette nouvelle blessure ne parut pas occuper l'homme des bois plus que les précédentes.
Se suspendant à une branche par une de ses mains postérieures, il laissa tomber son grand corps en avant, tandis qu'une de ses mains antérieures faisait décrire une courbe rapide à sa massue» grosse comme la cuisse d'un homme. L'effort augmenté de tout le poids de l'orang était si terrible que l'air siffla et que la massue, frappant le tronc du pandanus, fit voler l'écorce eu morceaux. Mais Richard, avec la rapidité de la pensée, s'était jeté de côté; et profitant du moment où son adversaire était lui-même étourdi de la violence du choc, il lui assena un coup de hache qui retentit comme si le fer eût rencontré un bloc de granit.
Le redoutable animal avait la tête fendue ; néanmoins il ne lâcha pas prise sur-le*champ, et demeura suspendu en agitant frénétiquement son bâton. Eichard, avec un inexorable sang-froid, lui porta un second coup non moins vigoureux que le premier. Cette fois la tenace vitalité de l'orang fut vaincue; il tomba, palpitant encore et sans abandonner son arme, sur le gazon déjà tout inondé de sang.
— Il est mort, il est mort ! cria Palmer avec une joie indicible; je me suis vengé! J'ai
vengé mou pauvre Edouard, ma chère Elisabeth... Enfin, enfin !
Stewart ne comprenait rien à ces transports; Palmer les lui expliqua brièvement, tandis que Van Stetten, qui était accouru en voyant tomber l'oraug, disait avec consternation :
— N'est-ce pas une fatalité? Un seul de ces précieux quadrumanes a été abattu en ma présence, et il a la tête partagée en deux... Allez donc maintenant mesurer son angle facial !
Cependant la mort du champion, qu'on pouvait considérer comme l'instigateur et le chef de cette coalition d'orangs, n'intimidait nullement les autres. Loin de là, ils paraissaient impatients de le venger, et se réunissaient en grand nombre sur l'arbre abattu pour défendre le passage. Leur attitude était si résolue, si menaçante, que Palmer lui-même recula découragé.
— Ils ne céderont pas ! dit Stewart. Quel est votre avis, monsieur Palmer?
— Peut-être nous faudra-t-il attend"e la nuit pour essayer de les tromper comme nous avons fait hier soir... Mais vous paraissez accablé de fatigue, monsieur Stewart; allez vous
reposer à l'ombre avec nos hommes, tandis que je continuerai à tirailler contre les orangs. Qui sait si je ne finirai pas par lasser leur opiniâtreté !
Stewart se rendit à cette invitation, car il était presque suffoqué par la chaleur, et d'ailleurs il avait hâte de se retrouver auprès d'x^nna. Quant à Palmer, il reprit son fusil, et, s'abritant sous une touffe d'arbustes, il continua de charger et de décharger sa carabine avec une obstination comparable à celle des orangs euxmêmes.
Depuis une heure il soutenait cette lutte inégale sans avoir obtenu en apparence aucun succès, quand tout à coup de bruyantes explosions d'armes à feu répondirent, de l'autre côté du bois, au coup de fusil qu'il venait de tirer; en même temps un grand nombre de voix appelèrent dans la même direction.
Toute la troupe de chasseurs se réunit autour de Palmer.
— Qui ce peut-il être ? demanda le gouverneur avec étonnement. J'ai cru distinguer un hourra de matelots anglais.
— Viendrait-on à notre secours?... dit Van Stetten.
— Nous allons le savoir, répliqua Palmer. U. 6
On fit encore une décharge sur les orangs, qui étaient fort agités et commençaient enfia à prendre l'alarme; puis on poussa tous ensemble un grandcri,auquel Anna elle-même voulut mêler sa voix argentine.
Aussitôt un hourra, plus bruyant et plus rapproché que le premier, partit derrière la barricade de verdure, en même temps que plusieurs coups de ces fusils courts, à canon évasé, appelés espinyoîes, ébranlaient l'air de leurs détonations et semaient parmi les orangs les balles et la mitraille. Pris entre deux feux, effrayés peut-être par ces cris humains qui leur étaient inconnus, les orangs, malgré leur indomptable ténacité, finirent par trouver la partie inégale, et plusieurs battirent en retraite. Une nouvelle décharge d'espiugoles acheva de les chasser de l'arbre abattu • et au même instant une petite tïoupe d'Européens, ayant à leur tête l'amiral Stevenson, déboucha victorieusement du milieu du feuillage.
Un mot suffira pour expliquer ce secours, arrivé si à propos pour les voyageurs. Pendant les deux journées précédentes, l'amiral avait passé à l'habitation Palmer les instants qu'il avait pu dérober à ses hautes fonctions. Mais le matin du jour où nous sommes arrivés, soit
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qu'il eût cédé aux instances de madame Surrey, qui était dans une mortelle inquiétude au sujet de son beau-frère et surtout de sa fille, soit qu'il fût lui-même très-impatient de connaître le résultat de l'entreprise, il avait eu la fantaisie d'aller au-devant de la troupe des chasseurs. Il s'était fait accompagner d'une douzaine de vigoureux matelots, habitués de longue date au climat brûlant de l'Inde, et sous la conduite d'un Malais qui connaissait parfaitement la partie de la forêt fréquentée par les colons, il s'était hasardé dans les bois. — Comme on errait un peu au hasard, on avait entendu dans l'éloignement une fusillade prolongée, et on s'était avancé dans cette direction. La rencontre de plusieurs orangs, détachés eu vedettes du gros de la troupe, avait mis les nouveaux venus sur leurs gardes, et on arrivait juste au moment où le découragement s'emparait des voyageurs épuisés de fatigues et de privations.
Dès que l'amiral apparut sur le bord de la rivière, avec ses matelots, noirs de poudre et ruisselants de sueur, Anna, Stewart et le docteur accoururent au-devant de lui.
— Ah ! milord, lui dit Anna d'un ton de reconnaissance, nous vous devonspeut-être la viel
— Véritablement nous étions bloqués par ces singes maudits, ajouta le gouverneur, et jamais le brave amiral Stevenson n'est arrivé plus à propos pour faire lever le siège à un ennemi acharné.
L'amiral les salua d'un geste amical; mais il reprit aussitôt avec empressement :
— Où est Palmer ? où est mon cher Eichard ? J'ai d'importantes et d'heureuses nouvelles à lui apprendre.
On lui désigna Palmer debout et immobile à quelques pas de là. Sir Georges s'avança vers lui; mais à peine l'eut-il envisagé qu'il s'écria :
— Avant tout, Eichard, avez-vous des nouvelles du fils de mon ^Elisabeth, de ce cher enfant qui doit être la consolation de mes derniers jours? L'avez-vous retrouvé? Puisque vous revenez, il est donc délivré? Je veux le voir aussi... où est-il?
Pour toute réponse, Richard lui désigna de la main cet objet blanc, de forme allongée, qu'on avait déposé sur l'herbe au pied d'un palmier, et il se cacha le visage dans ses mains.
L'amiral s'approcha du cadavre et voulut écarter le voile qui le couvrait ; mais Stewart,
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qui avait suivi sir Georges, l'en empêcha, et lui raconta en peu de mots par quel accident le pauvre Edouard avait péri, malgré le dévouement de son père.
Sir Georges fut douloureusement affecté de cette sinistre nouvelle, et de grosses larmes sillonnèrent ses joues. Mais la vue du désespoir et de l'accablement de son gendre ne le toucha pas moins. Il revint à Richard.
— Mon ami, mon fils, lui dit-il d'une voix altérée, n'est-ce pas le moment de chercher des consolations dans une affection mutuelle? Richard, pauvre Richard, ne voulez-vous pas embrasser votre père qui pleure et souffre
comme vous
Et il lui tendait les bras.
Richard était si surpris de ce témoignage public de sympathie, que son étonnement prévalut un instant sur sa douleur.
— Sir Georges, dit-il, je vous remercie ; mais vous oubliez...
— Je n'oublie rien, reprit l'amiral avec fermeté, et le moment est venu où je dois réparer envers vous de grandes injustices. Messieurs, coQtinua-t-il en prenant la main de Jiichard et en s' adressant à ceux qui l'entou-
raient, rien ne s'oppose plus, grâce au ciel, à ce que je reconnaisse pour mon gendre, pour mon fils, M. Eichard de Beaulieu, qui a porté dans la colonie le nom de Palmer.
Stewart lui dit à demi-voix :
— Sir Georges, avez-vous réfléclii aux conséquences que peut avoir un pareil aveu? Certains préjugés fâcheux...
— Ce que je dis ici, poursuivitTamiraltout haut, je l'ai dit déjà en présence de l'étatmajor de mon escadre et en présence des principaux colons du Nouveau-Drontheim ; quant aux préjugés dont parle M. le gouverneur, ils ne sauraient plus se produire sans devenir une offense directe contre mon gendre et contre moi. Pendant votre absence, un navire est arrivé de l'Inde avec le reste de mon escadre, et j'ai enfin la preuve que Eichard de Beaulieu est un homme d'honneur, digne de toute considération et de tout respect. L'événement de Calcutta où périt le capitaine Bolimbroke ne fut qu'un accident. Quant à cette trahison infâme de Pondichéry, dont on accusait Eichard de Beaulieu d'après de fausses apparences, il en est complètement innocent. Le coupable était son commis Dubarrail, misérable faussaire très-habile à imiter les écritures, et qui.
afin de cacher sa trahison, avait eu l'infernale pensée de compromettre son patron et son bienfaiteur. Il ne peut rester maintenant aucun doute sur ce point. L'agent que j'avais envoyé à Pondichéry m'a rapporté un aveu signé du coupable lui-même; et cette pièce, qui a le caractère de la plus complète authenticité, a passé déjà sous les yeux d'un grand nombre de personnes. Vous le voyez, messieurs, c'est un devoir pour moi de ne pas tarder davantage à reconnaître mon gendre... et en accourant ici, poursuivit sir Georges avec une émotion profonde, j'espérais aussi reconnaître mon petitfils.
Richard se jeta dans les bras de l'amiral en sanglotant; et tous ceux des spectateurs qui étaient en état de comprendre cette scène s'en montraient vivement touchés. Stewart s'approcha timidement du colon :
— Je supplie M. Palmer, ou plutôt M. de Beaulieu, dit-il, de me pardonner la froideur injurieuse que je lui ai témoignée ces derniers temps. Le secret que voulait garder sir Georges au sujet de son gendre, et surtout certains bruits parvenus récemment jusqu'à moi...
Mais l'admirable dévouement dont M. de Beaulieu vient de faire preuve en ma présence.
son courage, sa présence d'esprit, sa générosité avaient déjà presque effacé ces préventions que je déplore. Et s'il voulait bien m'accorder à la fois son amitié et son pardon...
Richard prit la main qu'on lui tendait et la serra cordialement ; mais on put juger à son air étonné qu'il n'avait pas conscience de cette froideur dont Stewart s'excusait avec tant de franchise. Anna, voulant couper court à des explications pénibles, s'empressa d'intervenir.
— Milord , dit-elle avec attendrissement, soyez béni pour les consolations que vous apportez à mon oncle dans un moment où elles lui sont si nécessaires. Il a bien souffert de l'injuste réprobation qui pesait sur lui, et vous venez d'accomplir, je le sais, un de ses désirs les plus ardents.
— Il s'est accompli trop tard! s'écria le pauvre Palmer avec explosion. Que ferai-je maintenant de richesse, de considération, d'indépendance, moi qui n'ai plus ni femme ni fils pour profiter de ces avantages tant souhaités?... Merci, sir Georges, mais il est trop tardl
, Et il s'abandonna de nouveau à son affliction navrante.
— Trop tard î murmura le gouverneur en
s'adressant à miss Surrey, le croyez-vous, Anna?
La jeune fille détourna les yeux en rougissant.
Quelques instants après, la troupe se remettait en marche. Les orangs, blessés pour la plupart, s'étaient retirés sur les arbres environnants, et regardaient les chasseurs en menaçant encore, mais sans oser attaquer. On s'éloigna donc de ce dangereux défilé, et comme aucun obstacle sérieux ne se présenta plus pendant le reste du voyage, on atteignit les habitations avant la fin du jour.