CLÉMENCE
D'abord les déménagements sont de véritables catastrophes dans la vie des personnes attachées à leur mobilier, comme l'était si tendrement Clémence Rabbe. Si vous saviez combien les principes de 89 ont augmenté l'indifférence, en matière de caste, des citoyens déménageurs ! Les housses n'y font rien. Ces hommes grossiers vous brusquent les fauteuils de Clémence, comme si ce n'était pas son cœur !
Ensuite Clémence pouvait dire, en parlant de la maison n° 13 : c notre maison. .> Il n'y a guère de poète assez poète pour rendre, dans toute sa poésie exquise, la profonde, l'immense tendresse de la propriétaire.
Surtout quand la maison a le gaz et l'eau de Seine à chaque étage, et des tètes dans des cuvettes pour embellir la façade, et des balcons trop dorés, et des parquets mosaïques partout !
Je ne dis pas que Clémence soit indifrérente pour ses
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enfants, quand elle en a (elle en a rarement plus d'un, et elle sait pourquoi) ; mais je dis qu'après son livre de comptes, sa maison et son mobilier sont les deux plus chères passions de son âme immortelle.
Ce même jour, à onze heures du matin, Clf^menco ignorait encore le coup qui la menaçait dans ses affections. M. Rabbe n'avait rien dit qui pût faire pressentir l'imminence d'un déménagement.
Elle était d'une humeur affreuse, parce que la Providence, dans ses voies insondables, l'avait douée d'une affreuse humeur, et non pour autre cause : car, si la mort de Françoise Matifaz l'avait émue d'abor^l, puis contrariée au point de vue de la réputation du quartier, qui était la santé de ses loyers, il est certain aussi que cet événement dramatique mettait du nouveau dans sa vie, sans qu'il fût besoin de payer un sou pour cela.
Clémence Rabbe portait très bien la toilette, c'était elle qui le disait. Le matin, en déshabillé, elle ne se trouvait pas jolie. Nous avons tous nos erreurs : elle n'était pas plus vilaine le matin que le soir.
Mais cette idée de paraître à son désavantage hérissait les pointes de son caractère, jusqu'à l'heure où sa femme de chambre suait sang et eau à sangler son corset.
Or, les femmes de chambre coulaient chez elle comme l'eau sur les cailloux du ruisseau, le temps de dire : « Vieille folle I » et « Baraque ! »
Oh ! 89 ! 89 et ses coquines d'idées I
ïl ne faudrait point se tromper à cette exclamation. Clémence avait des tendances révolutionnaires en ce qui concernait ses supérieurs; seulement (et convenez que c'est dans la nature), elle aurait voulu des lois qui lui
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permissent de marcher commodément sur la tête de ses inférieurs.
Il n'y avait que cette pauvre vieille Berthaud pour rester chez Clémence, et Berthaud restait pour Armelle.
Ce matin, M. Hubert de Pontal était arrivé à une heure tout à fait indue, même pour un original de sa sorte. Il avait dit à Clémence :
— Ne vous occupez pas de moi, je me mettrai dans un coin, faites vos affaires. Je tiens à finir mon médaillon, et je prévois que j'aurai bientôt d'autre besogne.
Clémence avait voulu parler à tout le moins de « l'événement M ; mais Hubert était moins bavard encore que de coutume. Les bonnes ouvrières ne causent pas.
Vers onze heures, Armelle vint s'asseoir au piano. Elle était changée, et ses yeux restaient rouges à force d'avoir pleuré.
Hubert la salua d'un signe de tète, et répéta :
— Ne vous occupez pas de moi.
La main d'Armelie exécuta ce qui se devait de gammes et d'exercices.
De temps en temps elle jetait un coup d'oeil oblique vers M. de Pontal, assis très bas sur une petite chaise, et dont la pose eût détruit le prestige de n'importe quel héros de roman.
Elle aussi aurait bien voulu causer. Le chagrin lui gonÛait le cœur. Mais cet Hubert restait les yeux cloués à son ouvrage, et son aiguille allait, allait...
Clémence, qui venait de sortir, rentra comme un coup de vent. Une voix du dehors entra en même temps qu'elle, disant:
— Du reste, si vous croyez qu'on tient à servir chez
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VOUS I voire maison est assez connue I on se la passe de main en main chez le placeur!
— Alors, pourquoi êtes-vous venue, effrontée ? cria Clémence avant de refermer la porte violemment.
Elle se laissa tomber dans un fauteuil. Elle suffoquait, mais elle défit un mauvais pli que prenait la liousse.
— Ma parole! dit-elle, ma parole! ah! ma parole d'honneur! où allons-nous? La prochaine qui viendra, je la recevrai debout et je lui offrirai une bergère. Elles sont les maîtresses, et nous les esclaves. En voici une... et quelle tenue î résille, s'il vous plaît, toquet-metternich, pouf à la tapage et corsage à boutons d'or ! Mais, alors, je n'ai qu*à prendre le tablier, moi, et à leur cirer leurs bottines! Elle regardait ma robe de chambre d'un airl... Ma parole! ma parole!... «Est-ce qu'il faudra sortir avec madame? » Absolument comme si elle m^avait dit : « Savez-vous que j'aurais honte ! » Chipie ! Heureusement que ça meurt à l'hôpital!... Soixante-cinq francs par mois, voilà ce qu'elle demande I et ses soirées après huit heures, parce qu'elle a des devoirs à remplir ! Elle ne lait pas les lits, par ordonnance du médecin ! Il faut la réveiller à neuf heures, qu'il fasse jour ou non ! Est-ce que jesais, moi? Ma parole ! on mettrait cela dans une comédie, que personne n'y croirait... Qu'est ce que vous avez, vous ?
Ceci s'adressait à Armelle, qui, par déférence, avait cessé de jouer pendant que sa tante parlait.
Armelle reprit son exercice interrompu.
M. Hubert de Pontal éloigna de lui son travail pour en voir l'effet, et dit:
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— C'est très curieux, cette question des domestiques et des maîtres.
— Très curieux ! répéta Clémence en bondissant, mais avec précaution, pour ne pas faire mal au fauteuil; ah 1 vous trouvez cela curieux, vous! Vous seriez capable d'en rire I Vous en pleurerez, c'est moi qui vous le dis ! Ces drôlesses-là puent la révolution... Mais nous irons en Prusse, Lion et moi. Il a été décoré ce matin, en Prusse. En Prusse, les gens bien sont encore les maîtres. En Prusse, j'aurais pu faire mettre cette démoiselle-là au violon, avec son loquet et ses boutons en chr^^socale. Mais ce n'est pas tout ça : j'avais quelque chose à vous dire. Moi, je n*ai pas été en bas ce matin, bien entendu ; mais Berthaud vient de rentrer. Vous ne devineriez jamais ce qu'elle raconte ! C'est une vieille radoteuse : elle dit que M. Adrien a été arrêté.
Pour la seconde fois, Armelle cessa de jouer. M. de Pontal dit froidement :
— C'est exact.
Armelle resta toute droite devant le piano. Elle était immobile et pâle comme une statue.
— Ah ça ! ah ça ! fit Clémence, je n'aime pas qu'on se moque de moi, vous savez ? M. Adrien I arrêté à propos du meurtre de la concierge !
— C'est exact, répéta Hubert, qui enfilait son aiguille.
— Et vous n'en donnez que cela, vous, son ami?
— J'en donne ce que cela vaut.
Ici, Armelle essaya d'attaquer une gamme.
— Ah ! vous, s'écria Clémence, vous êtes priée de ne pas nous rompre la tête l
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Armelle ferma aussitôt le piano.
— Mais, reprit Clémence, Lion est remonté pour m'annoncer sa décoration, et il ne m'a soufQé mot de M. Adrien.
Hubert garda le silence.
— Et sous quel prétexte? demanda Clémence. Est-ce qu'on l'accuse du meurtre?
Un frisson parcourut tout le corps d'Armelle et fit onduler ses cheveux.
— On l'accuse du meurtre, prononça Hubert avec tranquillité.
— Cette nuit, c'était l'homme des mansardes, dit encore Clémence, le nommé Maquin... Mais voyons, parlez donc ! M. Adrien est-il en prison?
— A la Conciergerie, oui.
— Vous êtes sûr?
— J'ai été le voir ce matin.
— Et vous lui avez parlé? Que dit-il?
— Je ne lui ai pas parlé : il est au secret.
Clémence Rabbe fit rouler son fauteuil ; ce qui prouvait bien l'excès de sa préoccupation, car cela raye les parquets mosaïques. Armelle n'avait pas fait un mouvement; elle n'osait pas même appuyer sa main contre son cœur,pour en comprimer les battements.
— Au secret ! M. Adrien I répéta Clémence. Mais c'est trop absurde aussi ! Pourquoi aurait-il assassiné Françoise? C'est un jeune homme très doux. Il jouit d'une certaine aisance. D'ailleurs, il est sorti de chez nous à dix heures, djx heures et demie tout au plus.
Armelle avait peine à respirer.
— Et nous avons été là tout le temps, continua
M"° Rabbe, Lion et moi, pendant qu'on faisait l'enquête dans la loge. Il n'était pas du tout question de M. Adrien. Ni M. le substitut ni M. le commissaire de police n'ont prononcé son nom. Il était plus d'une heure quand mon mari et moi nous sommes rentrés nous coucher.
— Il était trois heures du matin, dit M. de Pontal, quand on s'est emparé d'Adrien, qui cherchait à s'esquiver...
— De chez nous? interrompit Clémence.
— De la maison, du moins, puisqu'on l'a saisi sous la porte cochère.
— Et qu'a-t-il dit?
— Il a dit qu'il était le meurtrier de Françoise Malifaz.
La tête charmante d'Armelle s'inclina sur sa poitrine.
Elle devinait avec une étonnante précision tout ce qui avait dû se passer ; elle se souvenait de ce bruit entendu au moment où M. Adrien l'avait quittée.
Elle le voyait, possédé par une seule pensée, la peur de la compromettre, elle, Armelle, — fuyant vers les combles de la maison, tâtonnant, perdu, trahi par ses yeux myopes, et cherchant désespérément une cachette.
Puis elle le voyait encore, pris de fiè\reà mesure que les heures passaient, craignant la venue du jour, choisissant avec sa maladresse accoutumée le plus mauvais moment pour opérer sa retraite.
Pauvre cher petit Adrien I quel cœur 1 Ah ! Armelle l'aimait bien. ,
Chose singulière I Clémence, qui n'aimait personne, avait un peu le? mêmes idées qu'Armelle. Sa curiosité,
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1res vivement piquée, montait aussi et redescendait les étages de la maison ; mais c'était pour trouver réponse à cette question, qui résumait tout le problème :
— D'où M. Adrien pouvait-il sortir à trois heures du matin?
Car, de croire un seul instant M. Adrien coupable du meurtre de Françoise, c'était bon pour des gens qui font métier d'être clairvoyants, pour des argus officiels pourvus par l'étude et la pratique de cent taies bien portantes, qui bouchent hermétiquement leurs cinquante paires d'yeux. Clémence, si peu femme qu'elle fût, ne pouvait pas tomber dans ce panneau.
Non : elle avait le flair sur la vraie piste, éventant unehistoire d'amour ou un roman de chevalerie.
Mais quelle était l'héroïne de cette histoire?
L'hiver, tous les étages de la maison n° 13 étaient pleins. H y avait de la marge. L'imagination pouvait nouer au moins quatre intrigues : une par étage.
Au mois d'août, les bains, les eaux, les Alpes, les Pyrénées et Asnières vidaient la maison comme une noix creuse.
Il n'y avait que deux héroïnes possibles : Clémence et Armelle.
Eh bien, malgré l'aigre rancune que M"'^ Rabbe nourrissait contre la beauté victorieuse d'Armelle, contre sa grâce charmante, contre sa jeunesse qui allait s'épanouissant comme une fleur, la pensée que ce pût être Armelle ne lui vint pas tout de suite.
Mais, à force de chercher, Clémence, qui avait les yeux silencieusement braqués sur ce sphinx manieur d'aiguille, M. Hubert de Pontal, entrevit tout à coup la
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vérité. Elle regarda Armelle, et vit deux grosses larmes qui roulaient avec lenteur sur sa joue.
Clémence, en découvrant cela, eut-elle de la douleur ou de la joie? Elle se leva d'un saut, et son fauteuil Toula jusqu'au milieu de la chambre.
— Bête que je suis ! cria-t-elle en une sorte d'aboiement: c'est elle !... C'est toi! ajouta-t-elle en marchant sur sa nièce toujours immobile ; il n'y a que toi ! Voilà jongtemps que je m'étais dit : Nous avons chez nous une fille qui tournera mal!
— Halte-là ! fit une voix tout près de son oreille.
Ce mot ne l'eût pas arrêtée, mais le geste se joignit à la parole.
Une main lui saisit le bras et le serra — juste assez.
Quand elle se retourna furieuse, ses yeux rencontrèrent le visage impassible de M. Hubert de Pontal, qui la regardait fixement.