COMMENCEMENT DE LA VEINB
M. Rabbe tenait toujours la lettre à la main et la froissait entre ses doigts.
— Si ça vous gêne, dites donc, bon ami, reprit M"° Honorine avec une douce gaieté où se mêlait déjà quelque respect, je veux bien partager. Mais à quel métier pouvez-vous rafler cent cinquante mille francs d'un coup?
— J'ai reçu ce matin, répondit M. Rabbe, en même temps que la croix, une autre dépêche qui vaut soixante mille thalers.
— Deux cent vingt-cinq mille francs 1 supputa la belle blonde sans papier ni crayon.
Rabbe poussa un profond soupir et murmura, si bas qu'elle ne put l'entendre :
— Si j'avais su cela hierl....
En même temps il lui tendit la lettre de Meyer, le commis d'agent de change. Elle était ainsi conçue :
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« Monsieur L. Rabbe,
« Je crois bien me souvenir que le, numéro 96,674 Tait partie du groupe de Foncier que j'ai eu l'avantage de lever de votre ordre et pour votre compte, Bourse du 30 juillet. Vérifiez. Si vous en êtes encore détenteur, vous avez gagné 150,000 fr. au dernier tirage. Je suis heureux de vous annoncer cette bonne nouvelle, et me recommande à vous pour vos ordres subséquents.
« Outre la satisfaction d'avoir été le canal de cette opération, il est toujours agréable de voir l'argent français tomber dans la poche de la chère Allemagne. »
— 11 écrit bien, ce jeune homme-là ! dit M'^** Honor. Ah 1 oui, c'est bien agréable I Et vous êtes sûr d'avoir le numéro ?
— J'en suis sûr, prononça M. Rabbe d'un ton lugubre. Il ajouta, comme s'il eût senti que, même pour la
belle blonde, il fallait une expUcation à cet étrange accès de mélancolie :
— A l'université d'Iéna , j'étais parmi les francs penseurs. Je n'ai jamais insulté Dieu, parce qu'il est puéril de s'attaquer à une ombre ; mais nous autres Allemands, nous croyons aux séries pressentimentales que le vulgaire appelle superstitions. Trop de bonheurs à la fois, c'est une menace...
— Plaignez- vous I s'écria M''® Honor.
— Et notre grand poète Seimroeck a dit, continua M. Rabbe : « Le plus amer des malheurs est le bonheur qui vient trop tard... »
— Pauvre malheureux I murmura la Prussienne,
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moitié moqueuse, moitié dévote à cette idole dor'e de neuf. Est-ce que nous nous sentons faible de poitrine?
Un Français, marié en Allemagne et que les événements ont rendu à sa patrie, nous disait pendant la guerre :
« La bibliothèque nationale de la rue Richelieu serait trop petite pour contenir le monstrueux amas des rapports écrits, envoyés par les espions prussiens, de Paris à Berlin, pendant ces dix dernières années. »
On s'étonnait parfois du nombre d'Allemands qui grouillaient sur tous les points de la France. La plupart expliquaient leur accent par l'origine alsacienne. Ils étaient partout, ils faisaient tout. Les banques, les ateliers, les bouges, avaient ce terrible accent dont on riait alors, et qui fait pleurer aujourd'hui.
Et tout ce monde tudesque, vivant de notre pain, buvant notre vin, économisant notre argent, travaillait à notre perte avec un formidable ensemble.
Berlin braquait déjà sur nous son artillerie, qui lançait des Prussiens et des Prussiennes avant de vomir du fer. Et Paris sentait cela instinctivement. Souvenez- vous de la réception que Paris fit au roi Guillaume !
Il ne disait rien, ce vieil homme. Son œil dur regardait curieusement Paris, et distinguait dans nos foules ces projectiles humains lancés par-dessus les frontières : les espions et les espionnes.
Et parfois il souriait, échangeant avec son premier ministre un regard de lugubre jovialité.
11 nous tenait, ce roi, qui était notre ennemi et notre hôte. Il avait dans les mains sa vengeance. Il savait le
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faible de notre force ; on lui avait dit à roreille le mensonge inouï de noire grandeur.
Ceci n'est qu'un roman. Quelque jour j'écrirai le livre de l'hospitalité française, et je le dédierai à la honte de l'Europe.
Rabbe demanda de l'eau- de- vie. 11 était très sobre pour un Allemand. Un verre suffît à rafifermir ses nerfs ébranlés.
— Voyons ! voyons ! dit M"° Honor, je ne sms^ ennore rien, moi. Parlez donc un peu. 11 faut vous interroger comme à confesse. D'abord la croix. Vous l'avez méritée tant de fois, que l'on peut bien vous demander pour quel rapport on vous l'a donnée?
— Pour mon rapport sur les écuries d'Augias : j'appelais ainsi le ministère des finances, et ça a beaucoup plu là bas.
— Je crois bien !
— Et je pensais tout à l'heure à la question de la cavalerie, qui les tient si fort. Ce monsieur qui fait dans les chevaux...
— La remonte, précisément.
— Si vous pouviez l'englober, et savoir quelque détail bien particulier sur les agissements des bureaux de la guerre...
— On me donnerait aussi la croix ?
— La comtesse Worms a reçu le mois dernier, pour une simple anecdote sur la fabrication du chassepot, un diamant de 15,000 thalers.
L'œil de M''° Honor eut des rayons.
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— Et les deux cent vingt mille francs, reprit la blonde, comment vous sont-ils arrivés?
— C'est tout simple, répondit M. Ral>be ; il n*y a d'étonnant que la coïncidence. Je suis né pauvre : mon père était un mangeur ; il n'a laissé en mourant iju'un terrain rocailleux, de l'autre côté de Geissen. Il est tout en longueur, et mon père n'avait pas trouve à le vendre, les pierres mêmes en étant mauvaises...
— On y a donc trouvé une mine d'or ? demanda M''° Honorine.
— Non, mais le chemin de fer de Geissen à Francfort y passe de bout en bout.
M"^ Honor joignit les mains dans un naïf élan.
— Ma parole! dit-elle,je crois que vous avez la veine.
— Moi, j'en suis sur, répliqua Rabbe, que non incon* cevable tristesse reprenait.
— Et qu'est-ce que vous ferez pour moi. Lion ?
— On ne sait pas. 11 faut que je monte très haut... très haut !
— Montons ensemble I
M. Rabbe tourna vers elle ses yeux vagues.
— Si j'avais attendu vingt-quatre heures... commença-t-il.
Mais il se reprit vivement, parce qu'elle le regardait en lâchant de comprendre.
Il se mit à rire tout d'un coup.
— Je radote déjàl dit-il gaiement, et pourtant je ne suis riche que depuis un quart de journée; je radote, parce que j'ai manqué une affaire en me pressant trop : je ne savais pas encore que j'étais riche... mais soyez iranqiMllc, je me défendrait
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— Qui donc vous attaque, Lion?
— Personne I répliqua-t-il vivement. J'entends ; je me rattraperai. Je sens la richesse qui vient, voyez-vous ! Elle coule dans mes veines au lieu de sang. Dans nos ballades allemandes, Satan achète les âmes... Donnezmoi encore un peu d'eau-de-vie.
Il était renversé sur le dossier de son fauteuil, les mains dans les entournures de son gilet. M"^ Honor l'écoutait, assise sur un tabouret.
— J'y étais déterminé, même avant la mort de celte pauvre femme, disait M. Rabbe ; mais je ne cache pas que cette catastrophe va presser l'exécution de mes projets. Je ne vendrai pas l'immeuble tout de suite. Clémence y tient, à cause des parquets mosaïques ; et les acheteurs sont assez coquins pour saisir le prétexte du meurtre et déprécier le quartier. Mais je déménage. Je prends un appartement de vingt mille francs quelque part dans le centre...
— Vingt mille francs! répéta la blonde.
— Ce n'est pas cher pour ce que je veux. Il me faut de la représentation. La société sera constituée au capital de quinze millions, provisoirement.
— Quelle société?
— Le Crédit social, caisse des commandites. C'est mon métier actuel, agrandi en tous sens. Une boule d'or.
— Une boule d'or I répéta la Prussienne, qui buvait ses paroles.
Ce que je faisais pour quelques théâtres et pour quelques journaux, je veux le faire pour toute entreprise Guelr.nnnnft fondéft nar ar.tiona. J'ai nn dur dans mon
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conseil d'administration ; j'en aurai peut-être deux... Faites atteler: je me sens paresseux aujourd'hui.
— Irai -je avec vous ?
— Non pas. Nous recauserons de vous plus à loisir. M'*° Honor bondit vers la sonnette. Elle avait envie
de danser, tant elle se sentait heureuse et fîère 1
Quand M. Rabbe fut parti dans le poney-chaise, elle appela Quiqui.
— Tu sais, dit-elle, c'est le roi. Si tu ne le salues pas chaque fois qu'il éternuera, je te flanque à la porte !
Tous ceux qui rencontrèrent M. Rabbe dans la petite voiture de M"° Honor, remarquèrent bien que ce n'était plus le même homme. Il ne portait pas encore son ruban ; et que fait un ruban ? Ce qui paraît sur le visage d'un chacun, c'est son âme.
Et lisez la première page de Gil Blas, vous connaîtrez la définition de l'àmé.
M. Rabbe était décoré en dedans de sa poche. L'argent mettait son miraculeux reflet sur son front. Il avait des rayons d'or dans les yeux. Il semblait qu'on aurait pu le changer comme un billet de banque.
A son petit bureau de la rue Taitbout, il trouva M. Charles Ilœfer, qui prenait une leçon de prononciation française avec un Parisien de Tarascon.
— Quoi de nouveau, Charles? demanda- t-il.
M. Hœfer était de Cologne, le point précis où le «savez-vous? » se change en « vous comprenez ».
— Vous comprenez, monsieur Rabbe,répondit Charles, je vous attendais pour savoir au juste ce qui s'est passé là-bas chez votre concierge.
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— Mauvaise histoire pour le quartier. C'est déjà venu jusqu'ici ?
— Je l'ai su par un homme qui vous attend dans voire cabinet.
— Quel homme, Charles?
— Pas grand'chose, vous comprenez. J'aurais bien voulu vous dire un mot sur ce monsieur de Ponlal qui brode chez vous : vous comprenez, il ne me va pas.
— Il faut le lui dire à lui-même, répliqua sèchement M. Rabbe.
M. Hœfer le regarda et balbutia :
— Tiens ! tiens ! Si on ne savait pas que c'est vous» on ne vous reconnaîtrait pas 1
M. Habbe eut un sourire contraint.
— Que veut Thomme ? demanda-t-il.
M. Hœfer, qui le regardait toujours avec curiosité, répondit :
— Il vient de la part d'un nommé Chuche. M. Rabbe pâlit terriblement.
— Tiens I liens 1 fît encore M. Hœfer in petto. \\ ajouta tout haut:
— Thomas Chuche, je crois, vous comprenez.
— El que veut- il? prononça Rabbe avec effort.
— Vous comprenez, monsieur Rabbe, j'ai peut-être mal entendu, mais je pense qu'il m'a dit : Je veux lui rendre ses quarante francs.
L'homme de Tarascon qui donnait des leçons d'accent athénien, fut obligé de soutenir Lion Rabbe pour l'empêcher de tomber à la renverse.
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