PRÉLIMINAIRES DE LA GRANDE ENTREYUB
Je ne sais pas si c'est encore comme cela; mais, du temps où la France pouvait être fière de son épée, il y avait beaucoup d'officiers qui faisaient de la tapisserie.
Ils la faisaient très bien. Chez Sajou, les « pantoufles d'officiers » avaient une réputation et se vendaient plus cher.
Je n'irai pas jusqu'à prétendre que ce soit le meilleur moyen d'apprendre cet art terrible, cette science de tuer de loin, qui est la gloire moderne ; mais enfin cela vaut mieux que d'étudier l'absinthe ou la choppe dans cet endroit mal odorant que toutes les villes de garnison redoutent sous le nom de Café Militaire.
Je prie en grâce MiM. les officiers de ne pas se fâcher contre moi, écrivain de bonne foi, qui les respecte et qui les aime. Les Prussiens n'ont pas de Café Militaire. Si l'armée française veut prendre sa revanche dans l'avenir, — l'armée française, dont le passé fut si magnifique
ilO L UOJIME DU GAZ
ment illustre, — il lui faudra d'autres travaux et aussi d'aulres plaisirs.
J'ai vu de près le Café Militaire. Aux heures navrau' tes où les nouvelles de nos défaites arrivaient et se suivaient pour nous battre le cœur comme un marteau de torture, j'ai regardé bien des fois avec une indicible tristesse les jeunes gens brillants et vaillants qui parlaient de dévorer les Prussiens...
f Car ils parlaient de cela, les malheureux, toujours, toujours I Ces fenêtres enfumées rendaient une atmosphère de tabac, d'alcool et de vanteries. — Puis ils revenaient découragés, accusant le sort, les généraux, les soldats ; racontant les crimes de l'intendance, les infamies des fournisseurs ; disant qu'ils s'étaient écrasés contre des murs de fer, et que la bravoure ne sert pas contre la mort invisible.
C'était vrai : les généraux manquaient, parmi les hommes à galons d'or ; les soldats improvisés donnaient leur vie et ne la vendaient pas ; l'administration, plus meurtrière que le canon, jouait son rôle ordinaire et lugubre ; certains fournisseurs faisaient fortune en reculant les bornes de l'infamie : c'était vrai, les murs de fer marchaient à travers nos campagnes, et les obus pleuvaient du ciel...
Mais quels guerriers sont donc ces Prussiens I
Tout cela vient-il vraiment de ce qu'ils obéissent et ne discutent point ?
De ce qu'ils exercent leur corps plus que leur langue; de ce qu'ils étudient leurs armes, apprennent notre langue, cadastrent nos champs et arpentent nos roules, au lieu d'aller au Café Militaire ?
L'nOMMli DU GAZ 161
Une brodeuse à barbe est quelque chose de ridicule, j'en conviens ; mais Hercule s'assit un jour auprès d'un rouet, et, pour se relever, il n'eut besoin que de jeter ses fuseaux.
Après comme avant, il était Hercule.
Samson, lui, ne se relève qu'aveugle et dégradé, car fDalila lui a versé ce qu'on vend au Café Militaire. Samson a laissé au fond de l'ivresse sa chevelure, c'est-à-dire, a symbolique moisson de son cerveau : sa force, sa pensée, sa vertu !
Vous me direz que du temps de Samson il n'y avait pas de Café Militaire. Je n'y étais pas, mais cette Dalila devait tenir comptoir: cela se devine. On ne se représente jamais Dalila remplissant gratis la coupe empoisonnée.
Quoique brodeuse, M. Hubert de Pontal n'avait pas le regard de tout le monde, car Clémence Rabbe baissa les yeux devant lui.
Et ce n'était pas petite besogne que de faire baisser les yeux à Clémence Rabbe.
Elle jeta une œillade menaçante à Armelle, qui n'avait pas bougé et tenait les yeux baissés sur ses mains croisées.
— Vous me faites mal, dit-elle, monsieur de Pontal. Laissez moi !
Hubert lâcha prise aussitôt.
— Veuillez m'excuser, dit-il : j'ai serré fort, parce que vous alliez vile.
Clémence étouffait de colère. Elle demanda;
i62 l'uommk du gaz
— Et de quel droit vous mettez-vous entre moi et cette demoiselle-là ?
— Je n'en sais trop rien, répliqua Hubert de Pontal. Puis, se reprenant:
— Ah I si fait, dit-il; c'est tout simple : je me suis mis entre elle et vous, parce que Pontal et Mariaker sont cousins.
— Monsieur, prononça tout bas Armelle, vous ne m'avez pas demandé s'il me plaisait d'être défendue.
— Attrape I dit Clémence.
— Non, parbleu ! répliqua Hubert, et cela m'est bien égal.
H y avait une sorte de brutalité dans son accent; mais son regard, qui rencontra celui d'Armelle, était bon.
— Voilà ce qu'on gagne, reprit M""" Rabbe, à se mêler des affaires de certaines personnes. Vous savez comment on appelle les bâtons qu'il ne faut pas toucher?... Je vous pardonne, Hubert, à cause de votre fiasco. Je vous dis qu'elle en tient pour le petit. Voulez-vous parier avec moi qu'il sortait de chez elle ?
— Je n'ai jamais prétendu le contraire, repartit M. de Pontal, qui regardait toujours Armelle.
Mais de nouveau celle-ci avait baissé les yeux.
— Et vous voulez m*em pêcher de lui faire un peu de morale? demanda M""" Rabbe avec une douceur toute confite en raillerie. Soyez tranquille, on n'allait pas la battre... ni même la renvoyer. Lion est son tuteur, et nous sommes condamnés à la garder.
M. de Pontal semblait maintenant réfléchir.
— J'ai eu tort, dit-il après un silence.
— Vous en convenez?
L'noMMK nu Gaz 1G3
— Oui, parce que vous allez rendre cette enfant très malheureuse.
— Je vous conseille de la plaindre I
— Moi, je ne me plains pas, murmura encore Armelle.
— Mademoiselle Tartufe î gronda Clémence en haussant les épaules. Mon pauvre Hubert, vous savez faire les ânes et les lions ; mais sur les mœurs et coutumes des demoiselles, vous n'êtes pas fort : ah I mais non ! Voulez-vous causer raison une fois en votre vie ? Cette histoire là va toute seule : c'est de faire sortir de prison le pclit étourneau,et de le forcer à épouser sa princesse! Oui sait? s'il la croit riche, son beau dévouement n'est pas malin à expliquer. Et j'ai idée qu'il la croit riche.
— Voulez-vous me rendre un service, chère madame ? demanda Hubert au lieu de répondre.
— C'est selon. Quel service?
— Je ne peux pas emmener M"^ de Mariaker dans sa chambre.
— Dame ! interrompit Clémence, ce ne serait toujours pas la première fois qu'elle y recevrait quelqu'un, l'innocente !
— Mon Dieu ! chère madame, qui aime bien châde bien, dit Hubert sans la moindre intention sarcastique. Vous êtes sa tante, après tout ; et, comme elle n'a plus de mère, vous la regardez comme votre fille: je comprends votre irritation...
— C'est bien de la bonté de votre part ! intercala Clémence.
— Mais, continua M. de Pontal, nous ne savons pas ce qui s'est passé. Je connais mon Adrien sur le bout du doi^jt, et je connais encore mieux M"° Armelle...
164 l'uomme du gaz
— Ah ! bah ! vraiment ? fît M"- llabbe en ricanant. Et de deux, alors?
Armelle elle-même releva sur M. de Ponlal ses regards étonnés.
— Il se peut, poursuivit Hubert du ton le plus conciliant, que la fredaine soit tout entière du côté de maître Adrien...
— Qui aurait pénétré dans le sanctuaire à l'aide d'une fausse clef? suggéra Clémence. Aidez donc un peu votre avocat, mademoiselle.
Armelle resta silencieuse.
— Et d'ailleurs, conclut M. de Pontal en baissant la voix, pour moi, qui n'ai pas de bon sens, certaines imprudences... des ignorances plutôt... J'ai de la peine à exprimer ma pensée,..
— Je vais la broder pour vous, votre pensée^trancha Clémence, dont la voix était affilée comme un rasoir. Vous voulez dire qu'une effrontée de sa sorte vaut mieux que... que... Vous êtes un malhonnête, monsieur de Pontal !
Hubert se mit à rire bonnement. Il ne protesta pas.
— Et où voulez-vous en venir? demanda M'"^ Kabbe, moins fâchée qu'on ne pouvait le supposer.
— Voici, répondit Hubert : ne pouvant pas être reçu par M*^° de Mariaker chez elle, je n'ai pas davantage la possibilité de la recevoir chez moi...
— Ma parole ! fît Clémence, vous me divertissez 1
— Et comme j'ai absolument besoin de lui parler en particulier...
— Vous m'engagez à tourner les talons, hein ! Est-ce bien cela? Ne vous gênez pasi
L'noMMB nu GAZ 165
Hubert s'inclina avec un respect plein de bonne humeur.
M™" Rabbe se tourna vers Armelle, qui avait l'air inquiet et plus triste.
Si la physionomie de la jeune fille avait exprimé une joie ou un espoir, Clémence eût répondu tout difTéremment.
— Ma foi! dit-elle, ça devient très curieux. J'aime voir marcher au plafond, moi, et vous êtes décidément un drôle d'original. Seulement, vous comprenez, je suis tutrice. Pour ces choses-là, il faut un prétexte, non pas la première baliverne venue, mais un prétexte sérieux et mèaie solennel. Si vous me disiez : Je vous demande la main de votre nièce...
— Eh bien, chère madame, interrompit Hubert, imperturbable dans sa tranquillité, si vous voulez, nous choisirons ce prétexte-là ; Je vous demande la main de M'^« Armelle.
Armelle ouvrit la bouche; mais le regard d'Hubert arrêta la parole sur ses lèvres.
— Comment ! s'écria Clémence, vous ne plaisantez donc pas ?
— Non, chère madame.
— Vous demandez sa main... après ce qui s'est passé ! >— Peut-être à cause de ce qui s'est passé.
M"^ Rabbe fit la révérence.
— Chacun son goûf, monsieur de Pontal. Vous poussez l'originalité très loin.
Elle se retourna vers Armelle et demanda:
— La princesse consent-elle à l'entretien?
Le regard d'Hubert était toujours sur M^* de Mariaker, qui hésita d'abord, puis répondit:
1C6 l'komme du gaz
— Oui, ma tante, je consens: j'ai à parler moi-même à M. de Pontal.
— Comme ça se trouve ! s'écria Clémence aigrement. Il est vrai qu'il y a bien un petit obstacle : mon mari penchait pour M. Charles Hœfer ; mais je doute que M. Hœfer, tout Prussien qu'il est, se montre d'aussi bonne composition que ce cher M. de Pontal. Les hommes d'aiguille ont des idées à eux... Et puis, ce M. Hœfer est un grossier personnage, qui me parle le chapeau sur la tête. Dans toute la Prusse, il n'y avait que mon Lion pour être un garçon comme il faut. Je l'ai pris : il n'en reste plus. Allons 1 je me retire. 11 y a longtemps que je ne me suis tant amusée. Causez, beaux fiancés : au moins le prétendu n'aura pas à dire qu'il a épousé chat en poche... Quand vous aurez fini, vous me rappellerez.
Elle gagna la porte, arrangeant les housses tout le long du chemin et donnant de temps en temps un coup d'epoussette avec son mouchoir.
Hubert la reconduisit, et referma la porte sur elle.
Quand il se retourna, il vit qu'Armelle s'était levée; elle l'attendait debout.
— Monsieur de Pontal, dit-elle, je vous ai deviné: vous avez voulu causer avec moi d'Adrien, et me dire qu'il fallait le sauver à tout prix. C'est beau, ce qu'il a fait, et je reconnais bien là son cœur. Quand on expie ainsi une faute, on est plus grand qu'avant de l'avoir commise. Laissez-moi d'abord vous raconter ce qui s'est passé entre lui et moi. Quand je suis rentré dans ma chambre hier soir...
— Vous les avez trouvés tous deux, lui et son loi-
L'ilOMMli: DU GAZ 1 G7
gnon, interrompit Hubert le plus simplement du monde. Je n'ai pas besoin de la moindre explication : je vois d'ici la scène. Je connais Adrien depuis le collège. C'est un garçon plus sérieux qu'on ne pense, mais...
Il s'interrompit pour prendre la main d'Armelle et la conduire à un fauteuil ; après quoi, il prit lui-même un siège.
— Mais, continua-t-il quand il fut assis, ce n'est pas du tout pour causer de noire cher Adrien que j'id sollicité l'honneur de m'entretenir avec vous.
Je voudrais bien savoir ce que mes lectrices pensent de cet Hubert de Pontal. J'ai peur que son talent comme enfileur d'aiguilles n^ait gâté considérablement l'impression publique à l'égard de ce caractère, d'ailleurs estimable.
Armelle était un peu contrariée, et interdite aussi. La tournure que prenait la conversation dès son début, la déroutait.
La franchise s'effraye toujours de l'inconu. Armelle, qui était la loyauté même, cherchait désormais avec un certain effroi le mot de l'énigme posée par la conduite d'Hubert.
Et comme le visage est le livre où se lisent les secrets de la pensée, Armelle interrogeait les traits de M. de Pontal, qui lui semblait, en vé.'té, transfiguré.
Dans les yeux d'Hubsx^t, il y avait aujourd'hui une boiUé,une vivacité toutes nouvelles. Je ne sais pas si l'on
l'uommb du gaz 169
pouvait appeler beauté le charme qui rayonnait autour de sa physionomie forte et vivante, mais dont la vie et la force sommeillaient aux heures ordinaires.
Tout cela se réveillait aujourd'hui.
C'était comme une révélation ; et la surprise ajoutait aux vagues frayeurs d'Armelle, qui s'irritait de voir, ce matin, pour la première fois, un homme qu'elle coudoyait depuis si longtemps tous les jours.
Qu'y avait-il donc en lui qui ne fût pas d'hier ?
Ces choses sont subtiles. En voici une encore plus difficile à exprimer :
En songeant de la sorte, M^^^ de Mariaker se transformait aussi. Elle n'éait plus la jeune fille d'hier, que nous avons vue tranquille et brave jusqu'à sourire devant le téméraire ami qu'elle aurait dû châtier, lui pardonnant trop vite, parce qu'elle se sentait immensément la plus forte, et l'écrasant de cette mansuétude quicontenait, à son insu, une si haute dose de protection, c'est-à-dire, de dédain.
Car les sentiments changent de nom selon le sexe et selon l'âge de ceux qui les éprouvent ou qui les inspirent. Le puissant protège le faible, dans toute la vérité du mot : c'est la nature. La maturité de l'âge protège l'enfance et la décrépitude : c'est la loi.
iMais la loi est tournée en raillerie, la nature est renversée sens dessus dessous, quand il se trouve une Eve assez forte et un Adam assez faible pour que, étant donnée d'ailleurs l'égalité des castes et des âges, Adam se laisse protéger par Eve.
Il y a là du comique, et le comique est la bonne hu« meur du mépris.
in
170 L UOMME DU GAZ
Cela est si facilement exact, que cette équation retournée peut vaincre le sérieux de la politique elle-même. Souvenez-vous des gaietés qui se firent jour autour de l'honorable posture du prince-époux de la reine Victoria. C'était pourtant un homme de premier ordre, à ce qu'on dit; et certes, il occupait un des emplois les mieux appointés qu'on puisse imaginer. Eh bien, cet homme savant, bon, brave, spirituel et fécond, fut des années et des années avant de conquérir à son illustre nom le droit d'être prononcé sans rire.
11 avait une reine qui l'adorait, mais il n'était pas le roi. Ce sont des unions estropiées, difformes, où la femme est l'homme, où l'homme n'est rien du tout, excepté derrière le mur de la vie privée, à travers lequel il est malséant de regarder.
C'est laid pour l'homme, ce n'est pas beau pour la femme. Les Anglais répondent que c'est constitutionnel, utile et confortable. Ils sont chez eux...
Mais si vous saviez combien notre Armelle était plus charmante en face de cet homme qu'elle ne protégeait pas I
Et dont elle n'eût pas su dire en ce moment s'il allait lui-même la protéger ou l'opprimer I
Elle était jeune fille, à cette heure; elle avait la gracieuse faiblesse de son sexe. Ce sphinx, Hubert de Pontal, la regardait d'un air bon et froid, mais peut-êtr& qu'au dedans de lui-même il s'agenouillait devant elle.
11 ne faut pas s'agenouiller. Ce sont des malades, celles qui aiment M. Adrien, Le médecin doit garder soa prestige. m
iDM.Mii nu GAZ 471
— Mademoiselle, dit Hubert, vous avez eu hier une entrevue avec votre ancienne bonne, Françoise Malifaz, bien peu d'instants avant sa mort?
Armelle ne s'attendait pas à cette question, qui réveilla en elle une douleur, mais qui soulagea une frayeur : elle craignait tout autre chose.
— Il est vrai, dit-elle. Hier soir, j'ai embrassé ma pauvre bonne, et j'étais bien loin de me douter que c'était pour la dernière fois.
Elle essuya une larme.
— Françoise Matifaz, reprit M. de Pontal, avait pour vous un attachement sincère et dont je lui savais gré.
Armelle ne manqua pas cette occasion à'aiguiller l'entretien,
— Adrien vous regarde comme son meilleur ami, répliqua-t-elle. Je crois que vous me portez de l'intérêt à cause de lui.
— A cause de lui? répéta Hubert avec un sourire qui ne plut pas à Armelle.
Puis il ajouta :
— Nous parlerons de notre ami Adrien, si vous le vou • lez absolument, mais pas à présent. Permettez-moi de vous demander si M™^ Matifaz vous a quelquefois entretenue de votre situation... j'entends de vos atiaires.
— Jamais, avant hier au soir, répondit la jeune fille.
— Ah ! fit M. de Pontal, hier au soir I
— Gela ne m'avait pas frappée, dit Armelle ; mais maintenant...
— Maintenant?
— Je me souviens de sa tristesse. Elle ne se ressemblait plus à elle-même.
— Elle avait des pressentiments?
— Oui... elle parlait de mort.
— Et cela lui donnait frayeur pour vous?
— Oui... Qui donc vous l'a dit?
— Personne ne me l'a dit, mademoiselle.
— Alors, comment savez-vous ?...
— Je ne sais rien encore, je cherche.
— Que cherchez- vous?
— Je cherche le coupable, dont ce pauvre Adrien tient la place en prison.
Armelle lui tendit la main.
— Tous voyez bien I dit elle. Oh ! vous êtes bon, je le sais.
Hubert serra très sobrement la main qu*on lui donnait. Ce n'était pas un amoureux expansif. Il demanda :
— Les craintes de M'"^ Matifaz n'avaient elles pas trait à votre fortune?
— En elVet, elle se tourmentait à cause de cela.
— Youlez-vous me dire le motif de ses craintes? Armelle hésita.
— Je ne le puis, prononça-t-elle tout bas,
— Alors, je le sais, dit M. de Pontal.
— Elle se trompait ! repartit vivement Armelle, et vous vous trompez 1
— Il a toujours été assez bon pour vous, n'est-ce pas?
— Très bon... Vous parlez de mon oncle?
— Oui... Tous n'avez à vous plaindre que de votre tante ?
— Je ne me plains de personne.
— Dans le cas où vous auriez besoin d'un asile... nous n'en sommes pas là, comprenez-moi bien, mais il est
l'uomme du gaz IT.J
utile de prévoir le pire... pouriiez-vous compter sur la maison de votre marraine?
Armelle hésita encore, puis elle dit :
— Je suis sûre, monsieur de Pontal, que vous n'avez pas l'intention de me chagriner; mais vous me mettez à la torture.
— Mademoiselle, répliqua Hubert, je souffre, moi aussi. L'interrogatoire que je vous fais subir, est peut-être plus pénible pour moi que pour vous. Vous y mettrez un terme quand vous voudrez, en refusant de me répondre.
— C'est ici la maison de la sœur de ma mère ! s'écria la jeune fille, qui faisait des efforts pour retenir ses larmes : je ne la quitterai jamais I
— Si cependant on vous chasse ?
— Oh ! monsieur de Pontal !
Ses mains, qui tremblaient, couvrirent son visage. Elle était miraculeusement belle à travers ce voile vivant et frémissant.
M. de Pontal recula son fauteuil. Il disait vrai : il souffrait.
11 y eut un silence, après lequel Hubert demanda :
— Mademoiselle, quel est le chiffre de votre fortune? Armelle releva sur lui ses beaux yeux, où l'étonne-
ment le disputait à la douleur.
— Ma pc^uvre bonne me l'a dit hier, répondit-elle ; j'ai quatre cent mille francs.
— Tous les aviez hier, mademoiselle.
— C'est vrai, fit-elle. Je n'avais pas songé à cela peut-être que je n'ai plus rien.
— \os quatre cent mille francs, dit Hubert avec vivacité, étaient donc chez M""" Matifaz ?
Au lieu de répondre, Armelle, qui était toute rêveuse, murmura :
— Adrien ne savait pas... Et que lui importe l'argent? Après avoir parlé ainsi, M"*^ de Mariaker eut du rose
parmi sa pâleur.
Hubert, qui était très grave depuis un instant, retrouva son sourire.
— Je vous répète, dit-il, qoe nous en viendrons à causer d'Adrien. Pour le moment, c'est moi, moi seul, qui m'intéresse à votre argent. Je vous ai demandé si vos foûds étaient en dépôt ctiez M"*^ Matifaz. Ce serait singulier ; mais votre mère était une chère femme qui n'entendait rien aux affaires.
— Ma bonne, répondit Armelle, n'avait pas l'argent; elle n'avait que le reçu.
— Quel reçu? Un tuteur ne donne pas de reçu.
— Le reçu de la personne à qui pauvre maman avait confié ses quatre cent mille francs.
— Et sans doute vous allez refuser de me dire le nom de cette personne?
— Je l'ignore. Ma bonne ne Ta pas prononcé devant moi. Elle m'a dit seulement que la somme était en obligations de Lyon, portant intérêts, et que mon tuteur « me devait tout de même des comptes. » Je vous répète ses propres paroles. Elle se reprochait de n'avoir pas déposé le reçu chez le notaire.
— Elle avait raison, dit M. de Pontal ; elle est morte de cela.
Il reprit, sans répondre à l'interrogation muette que lui adressait le regard d'Armelle :
L'nOMME DU GAZ 175
— M. Lion Kabbe vous a-t-il quelquefois parlé de vos revenus?
— Jamais il ne m'a rien refusé.
— Il ne vous en a pas parlé? Mademoiselle, je vous remercie.
Armeile mit sa main charmante sur le bras d'Hubert, et dit à voix basse :
— Je crois vous comprendre ; mais vous vous trompez. Je vous jure que vous vous trompez. Mon oncle Rabbe est un honnête homme I
M. de Pontal resta muet. 11 la regardait. Nul peintre n'aurait su rendre l'expression de ce groupe, où l'amour n'était nulle part, mais qui respirait l'amour par je ne sais quels pores invisibles.
Rien n'était bon, honnête et robuste, comme le calme sourire de ce Pontal.
Ce fut Armeile qui rompit le silence.
— Je ne peux pas vous dire, murmura-t-elle, comme j'ai confiance en vous:
— Mille grâces ! répondit Hubert gaiement. Alors, je n'ai qu'à me bien tenir : notre ami Adrien va s'étendre tout de son long sur le tapis. Je le vois arriver.
— Ne vous moquez pas. C'est vrai, je veux vous parler d'Adrien.
— J'écoute. Quand vous aurez fini, je vous parlerai de moi.
Elle rougit légèrement.
— Vous tenez donc à railler toujours? dit-elle.
— Parfois, répliqua-t il, c'est une porte de derrière très commode pour faire retraite, quand on s'est trop bravement avancé. Au tour d'Adrien ! j'écoute.
170 L'ilOMMt: DU GAZ
Elle joignit ses belles mains blanches, et prononça d'un ton suppliant:
— Sauvez-le, je vous en prie !
— Sans perdre M. Rabbe?
— Oh 1 monsieur de Pontal, vous m'avez devinée I
— Ce que vous demandez est difficile, mademoiselle.
— Je vous en prie ! répéta M"*" de Mariaker.
— Vous croyez donc que je le puis ? demanda Hubert, dont le regard l'enveloppait.
Elle baissa les yeux, et répondit avec une conviction étrange :
— Je crois que vous pouvez tout !
Un souffle de grand orgueil passa sur le front de M. de Pontal, et une flamme s'alluma dans sa prunelle.
Cependant il répéta :
— Tous deux à la fois, c'est difficile.
FI.N DE L ENTREVUB
Armelle reprît, parlant dans ces cordes graves qni^ chez certaines femmes, ont de si harmonieuses sonorités :
— Si vous ne voulez pas sauver Adrien, monsieur de Pontal, je vous préviens que 'je le sauverai moi-même.
— Comment le sauverez-vous, mademoiselle?
— En déclarant la vérité.
Hubert fronça le sourcil.
— Vous croyez l'aimer beaucoup^ dit-il.
— J'en suis sûre I répliqua la jeune fille avec énergie.
— Surtout depuis qu'il est malheureux?
— Malheureux par moi et pour moi.
Les sourcils d'Hubert avaient déjà repris leur place, formant un arc très pur et très- finement tracé ; mais il n'avait plus de sourire.
— Mademoiselle, dil-il, ce serait vous compromettre d'une manière fâcheuse, et ce serait mentir deux fois :
mentir au monde, car vous lui avoueriez une faute que vous n'avez point commise ; — mentir à la justice, car vous savez bien que si un enfant étourdi s'est introduit follement dans votre chambre, il en a repassé aussitôt le seuil, chassé par votre honneur indigné.
En parlant ainsi, Hubert avait les yeux fixés sur Armelle, et son regard interrogeait avidement.
Ce fut au tour d'Armelîe de sourire.
— Mais non, dit-elle, vous vous trompez. Je l'ai renvoyé, c'est vrai, mais je n'étais pas indignée.
— Alors, dit M. de Pontal, vous le méprisez donc bien ! Ce mot frappa M*^® de Mariaker comme un choc. Elle se redressa en colère.
Une parole vint aux lèvres d'Hubert ; mais, au lieu de la prononcer, il s'inclina, puis il reprit:
— Et pourtant, vous ne ferez pas ce que vous dites, mademoiselle.
— Qui donc m'en empêchera, s'il vous plaît?
— Moi, répondit très froidement M. de Pontal.
Leurs regards se heurtèrent. Sur le doux visage d'Armelîe, il y avait des éclairs de fierté. Et cependant, au lieu d'un défi, ce fut cette humble question qui tomba de ses lèvres :
— Pourquoi ?
— Parce que je ne le veux pas.
Armelle essaya de rire.
— Et je ne le veux pas, poursuivit Hubert, parce que la chambre à coucher de celle qui sera M^^^ de Pontal est à moi, dans le passé comme dans l'avenir.
— Jamais I jamais, balbutia Armelle avec trouble, je ne serai M"*^ de Pontal I
L'nOMME DU GAZ 179
Hubert s'était levé. Armelle lui dit avec reproche:
— Je vous croyais l'ami d'Adrien.
— Mademoiselle, répondit Hubert après un instant d'hésitation, je ne sais pas comment font ceux qui ont beaucoup de choses à cacher. Moi, je n'ai qu'un secret, je le crois honorable, et il gâte absolument la posture que je prends auprès de vous ; cependant, je suis oljligé de marcher avec cette gêne, car je ne puis renoncer ni à mon secret ni à vous. Adrien et moi, nous vivons ensemble ; peut-être mon secret est-il là-dedans pour quelque chose. Ce serait vous voler que de vous vendre mon intervention en faveur d'Adrien. Je lui sers de balustrade depuis le collège. Je ferai ici le nécessaire pour moi, pour lui, mais non point pour vous. Pour vous, voilà ce que je ferai, et vous me devrez beaucoup de reconnaissance : pour vous, j'épargnerai, autant que la chose sera honnête et possible, l'homme dont Adrien tient la place en prison.
— Parlez- vous de mon oncle Rabbe ? demanda W^^ de Mariaker.
— Je parle de l'assassin de Françoise Matifaz. Armelle eut un frisson, mais elle prononça distinctement ces mots :
— Je crois, je suis sûre qu'il ne peut être assassin.
Hubert n'avait point repris son siège. U paraissait distrait. Son regard s'attachait sur Armelle, qu'il semblait ne plus voir.
— Si ce n'est pour vous, dit-il, ce sera donc pour moi que j'épargnerai M. Rabbe. Je ne veux pas voir sur les bancs de la cour d'assises l'oncle par alliance de M"° de Pontal.
180 l'uomme du gaz
Armelle répéta, mais sans colère, et son aftirmation n'en était que plus nette :
— Je vous ai dit : Jamais. Pourquoi ne me croyezvous pas?
— Parce que vous vous trompez, mademoiselle. Armelle reprit avec plus de calme et en même temps
plus de fermeté :
— Monsieur de Pontal, je vous ai confessé mon attachement pour Adrien. Dès lors, je puis parler de votre prétention à ma main sans trouble ni fausse honte. J'ai peine à croire au sérieux de cette recherche. Pourquoi cacherais-je à mon meilleur ami — car je persiste à vous regarder comme tel — ma curiosité, qui grandit de minute en minute ? Je vous en prie, expliquez- moi votre conduite : Vous me demandez en mariage aujourd'hui, et vous ne m'aimiez pas hier, monsieur de Pontal I
— Je ne sais, répondit Hubert. Cette explfcation, provoquée par vous, va me servir à m'examiner moi-même. Mademoiselle, je vous remercie.
— En vérité, je ne pense pas qu'il y ait de quoi ! Mais vous avez dit le mot : faisons ensemble votre examen de conscience. D'abord, vous êtes la loyauté même, et vous trahissez votre ami...
— C'est mon secret, ceci, interrompit Hubert. Je nie purement et simplement. Vous ne pourrez comprendre que plus tard ce côté de la question.
— Vous vous déclarez à l'improviste, au moment même où, — comment dirai-je? — non pas une tache assurément, mais enfin un doute éclabousse la blanche robe de la jeune fille dont vous voulez faire votre fiancés.
L UOMMK KL' GaZ 181
— J'ai dôjà répondu àcela : c'est votre danger nu me qui m'a déterminé.
— J'ai mon chevalier, monsieur I ... Certes, vous ne me reclierchez pas à cause de ma fortune : elle était médiocre liier, elle est peut-être réduite à néant aujourd'hui. D'ailleurs, je sais que vous êtes très riche, et que vous professez à l'endroit de l'argent le plus magnifique mépris...
— C'est un tort, interrompit Hubert: on peut haïr l'argent, mais non pas le mépriser, car il tue.
— Ce n'est donc ni l'amour ni l'argent, poursuivit Armelle ; serait-ce de la compassion, monsieur de Pontal?
Le sang colorait ses joues, et ses prunelles brillaient. Sa beauté jeune et hardie éclatait comme un rayon.
Un instant Hubert la contempla sans vouloir ni pouvoir répondre.
Puis, d'une voix changée, il dit :
— AUez^vous m'écouter, si je parle, mademoiselle de Mariaker?
— Oui, répondit Armelle. Parlez, je vous en prie ardemment. Je vous ai refusé : je le devais. Ma décision est irrévocable : elle me donne le droit de vous exprimer tout ce qu'il y a d'estime, d'affection et de reconnaissance derrière la nécessité où je suis de repousser !e grand honneur que vous me faites.
Hubert soupira et pensa :
— C'est un diamant volé que je reprends.
— Voyons, dit-il tout haut, passons l'examen de ma conscience. Je dirai la vérité vraie : comprenne qui pourra! J'ai connu Adrien tout enfant, mais je ne l'ai bien vu qu'à mon retour de Prusse. C'est à Berlin que
j'ai trouvé la clef de mon ami Adrien,car il e-t mon ami, je n'ai pas d'autre ami que lui. Vous savez, je vis seul. Adrien est ma compagnie, une espèce de neveu. J'ai passé ma jeunesse à le mener paître comme un agneau myope exposé à tomber dans tous les fossés qui bordent la roule. Sans moi, il aurait été vingt fois croqué par le loup. J'ai pensé longtemps que je serais oncle de profession : l'oncle de ses petits.
Quand je l'ai vu amoureux de vous, cela m*a inquiété juste autant que si une jolie mouche eût volé autour de votre beauté, la prenant pour une fleuî*.
Vous allez me dire : « Vous vous occupiez donc déjà de moi? » Mais certes oui, mademoiselle, a Vous m'aimiez donc?»
Voilà! j'étais sincère tout à l'heure en vous disant ou à peu près : Je n'en sais rien.
Si l'amour est la chose que j'ai vue dans les théâtres et lue dans les livres, non, je ne vous aimais pas.
SlTamour est ce que j'ai éprouvé auprès de plusieurs femmes, ou ce que vous ressentez vous-même auprès de notre Adrien, non encore, je ne vous aime pas comme cela, j'en suis sûr...
Il s'arrêta. Il forçait sa figure à exprimer une bonhomie joyeuse, mais quelque chose tremblait tout au fond de lui.
Armelle écoutait, comme elle l'avait promis. Tout ce qu'elle avait de force était dépensé à dissimuler sa profonde émotion.
Hubert reprit:
— C'est la vérité vraie ; et pourtant, il est vrai aussi que vous avez occupé ma pensée, toute ma pensée, dès
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lo premier jour où je vous ai vue. Je vous trouvais délicieusement jolie; mais ce n'est pas cela : il y en a tant d'autres ! Non I ce n'est pas cela.
Ah! non! vraiment! je vais m'expliquer, et vous allez comprendre.
Ce fut un sourire que vous eûtes dans les yeux, et que j'entrevis à travers une larme, quand je vous parlai de votre mère.
Vous dites, et je m'en souviendrai toujours : « Pauvre maman ! » Toute autre l'aurait dit, — mais non pas comme vous.
Aussi je ne devins pas amoureux de vous. C'est Adrien qui est amoureux de vous. Moi, je me tins tout uniment à écouter mon cœur. Dans mon cœur, ah! tout au fond, il y avait une voix qui me disait, mais si bas, que je fuyais le reste de l'univers pour TentCEdre : « Toi, il n'est pas d'autre femme pour toi. Tu garderas en toi son image, toute seule, comme un trésor. Cette larme, ce sourire, ce mot d'enfant, Pauvre maman! c'est Armelle de Mariaker. Tu es son frère, son père, son mari, il n'importe... tu es sa maman, puisque l'autre est chez Dieu et que rien ne sait aimer comme une mère. Si elle n'est pas à toi, résigne-toi; m.ais toi, tu es à elle !
Armelle avait baissé ses paupières, pour que son âme ne pût jaillir de ses yeux.
Quand il se tut, elle laissa aller sa tète, qui lentement fléchit entre ses mains.
Un souffle tumultueux soulevait sa poitrine. Qu'allait-elle répondre?
Hubert attendait. Il vit deux larmes qui roulaient sur les joues pâlies de la jeune fille. Qu'allait-elle répondre?
18 i l'uommë du gaz
Puis il vit les larmes s'arrêter : deux perles. Qu'allait elle répondre?
Hubert s'agenouilla. Armelle était évanouie.
Elle s'éveilla la main dans les mains d'Hubert. Ella le repoussa doucement, et dit :
— J'ai fait un rêve tout plein de bonheur et de souffrance. Adrien s'est dévoué pour moi : je l'aime. Je ne puis être qu'à lui.
Hubert de Pontal se remit debout. Il avait déjà reconquis son fier sourire.
— Chacun de nous a exprimé sa volonté, mademoiselle, dit-il ; ma confession n'a pas été inutile. Nous savons, vous et moi, comme je vous aime. Je vais, selon vos ordres, travailler pour notre Adrien, et je vais, pour le bien de votre avenir, sauvegarder M. Lion Rabbe.
n prit sa main, qu'elle ne lui tendait pas, et la secoua rondement, comme celle d'un camarade.
Puis il sortit, le pas franc et la tête haute.
M. RÂB6E COHl^ENCE A GRANDIR
Les yeux d'Armelle ne suivirent point Hubert dePontal pendant qu'il gagnait la porte. Son regard se clouait à ses pieds. Elle restait comme brisée sous cette émotion, la plus grande qu'elle eut éprouvée en toute sa vie.
Que lui eût dit son rêve, si elle avait eu le temps de songer ?
Mais Clémence Rabbe était bien trop pressée de savoir, pour donner du loisir aux méditations de sa nièce.
Deux minutes après le départ d'Hubert, Clémence entra par la porte de sa chambre à coucher, derrière laquelle elle avait écouté fidèlement tout le temps de l'entrevue, sans rien entendre.
— Eh bien ! ma petite, dit-elle, j'espère que je ne vous ai pas gênés?... J'étais en colère tout à l'heure ;
JSO LUOMMb; DU GAZ
mais sois tranquille ; en réfléchissant, j'ai pris la résolution de te parler avec douceur.
M™° Rabbe prononça ce discours d'une voix veloutée et grifl'ue comme la patte d'un chat.
Il y avait derrière la cheminée un trou secret, qui recelait un simple torchon [sic).
Ce torchon-mille excuses je vous offre pour un si vulgaire détail-servait à effacer les traces des pieds que les visiteurs laissaient sur le parquet mosaïque.
Clémence pouvait avoir ses défauts, mais elle les rachetait par cette tendresse sans bornes qu'elle avait vouée à « ses affaires » .
Elle essuya la place où M. de Pontal avait mis ses pieds en entrant ; puis, revenant prés d'Armelle :
— C'est fini, reprit-elle. Tu n'as pas besoin de bouder avec moi... Au bout du compte, la crotte ne paraît plus quand on a passé le torchon.
Elle reporta dans le trou son vieux linge, qui lui avait servi deux fois : d'abord à nettoyer le parquet, ensuite à colorer sa pensée.
Armelle était restée immobile et silencieuse. Clémence se mit à vérifier ses housses.
— Est-ce que tu ne vas pas me faire l'amitié de me répondre? demanda-t-elle.
Dans l'accent aigu de cette question, la griffe sortait du velours.
M'^'' de Mariaker tourna vers Clémence son regard charmant, tout imprégné de tristesse :
— Vous ne m'avez pas interrogée, ma tante, dit-elle.
— Est-ce vrai? Alors, c'est moi qui suis dans mon tort. J'ai beaucoup de choses à te demander. Tu diras
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la vérité si tu veux... mais moi, dame ! j'ai moa devoir. Y a-t-il longtemps que tu donnais des rendez-vous à ton petit bonhomme?
— Je n'ai jamais donné de rendez vous à personne, ma tante, répondit Armello doucement.
— J'entends bien. Moi, je ne peux pas m'empêcher d'appeler un chat un chat : c'est plus fort que moi. Eh bien, puisque le mot ne te va pas : Y a-t-il longtemps que tu reçois M. Adrien dans ta chambre sans lui donner de rendez- vous?
— Je n'ai jamais reçu M, Adrien dans ma chambre, ma tante.
— Cah ! Tu as pourtant avoué tantôt...
— M. Adrien est entré dans ma chambre à mon insu.
— J'entends bien. Jamais vous n'ouvrez la porte, mes chéries ; seulement vous vous arrangez de façon à ce qu'on entre. Veux-tu me dire pourquoi aucun M. Adrien n'est jamais entré chez moi?
Elles font de ces questions téméraires. Il y en a qui s'attirent de franches réponses. 11 va sans dire qu'Armelle resta muette.
— A la bonne heure! fit Clémence. Nous savons bien comment les portes s'ouvrent et se ferment. C'est avec une clef, et il faut qu'on la tourne. Tirons une barre, puisque ce sujet-là n'est pas de ton goût. Moi, tout ce que j'en dis, c'est dans ton intérêt : car enfin, si ce nigaud de Bretagne n'était pas venu le tendre !a perche... Et voilà une chose que je suis bien obligée de te demander, ma petite : est-ce sérieux, toute celte machinelà? Il faut l'avoir vu pour le croire ; tu sais? moi, je ne m'étais pas du tout aperçue de l'intrigue. (Juand on est
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assez liPiireux pour avoir eu une jeunesse sans repro-! che. .Ne crains aucune allusion de ma pari: la barre est tirée. J'en connais qui te picoteraient toute la journée à coups d'épingle; ce n'est pas mon caractère... Où en étais-je? A ce brave Hubert. Je disais que je le croyais uniquement occupé de son lion et de son âne. El en fait de coups de pied, chez nous, je ne l'en ai jamais vu donner qu'à toi. Mais enfin, chacun fait sa cour à sa manière. A Quimper-Corentin, d'où vient Hubert, ils se tapent dans le dos au lieu de s'embrasser. T'a-l-il fait sa demande clairement et formellement?
— Oui, ma tante.
— El qu'est-ce que lu as répondu ?
— J'ai répondu que je ne pouvais pas accepter son offre.
Clémence leva ses deux mains tendues vers le ciel.
Notez qu'elle n'éprouvait ni chagrin ni surprise: elle s'attendait à ce dénouement, qu'elle eût favorisé, si elle l'avait pu.
Elles vivent de plaies, elles soupent de bosses. Une seule chose au monde les met au pain sec : c'est le bonheur d'autrui.
Mais il faut que leur joie gronde et vitupère tout aussi méchamment que leur chagrin.
— J'ai mal entendu, s'écria Clémence : tu n'as pas fait cela ! Tu n'étouffes pas d'intelligence, certes ; ta pauvre mère était tout comme ; mais enfin, tu n'es pas assez bouchée pour avoir refusé quarante mille livres de rente qui te tombaient toutes rôties dans le bec I El j'ai vu des gens du Morbihan qui disaient soixante mille au lieu de quarante ! Et M. Rabbe ne parle jamais de ta
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fortune ; mais je suis à peu près sûre que tu n'as pas le sou. Il n'y avait rien à l'inventaire de feu ma sœur. Mariaker, Mériadec, Kervatefairelanlaire, c'est gueux comme des rats, ces sabots-là ! Tu avais mis la main sur le seul Breton à son aise dans toute la Bretagne. Avec ça qu'il ne dépense rien que sa soie, son drap et son aiguille. C'est monstrueux, ce qu'il doit mettre de côté tous les ans ; et tu lui as dit non, toi ! toi ! toi ! Idiote ! ! !
Elle s'était montée en parlant. L'éloquence est une ivresse. Elle avait marché sur Armelle, qui restait plus froide qu'un marbre ; et je ne sais comment, quand elle prononça celte dernière douceur : idiote! elle avait son poing d'un gris jaunâtre juste sous le nez de sa nièce.
La porte s'ouvrit, juste à ce moment aussi, et M. Rabbe parut au seuil du grand salon.
Nous avons dit que ce galant homme avait beaucoup changé depuis vingt-quatre heures, et nous avons vu M"® Honor tout particulièrement frappée de ce changement, qui semblait rehausser M. Rabbe à un cran audessus de sa taille ordinaire.
Ainsi arrive-t-il quelquefois dans la vie des événements qui vous grandissent ou vous rapetissent tout à coup.
Les ouvreuses de théâtre prétendent qu'après une chute « carabinée » , l'auteur « égayé » perd de trois à quatre centimètres.
Au contraire, quand M. X... eut le foudroyant bonheur d'être élu député après quarante ans de candidature active mais superflue, il lui poussa des bottes à talon en une seule nuit.
Mais c'est de l'autre côté du détroit surtout que ces
changements à vue sont féeriques. J'ai vu de mes yeux un pauvre diable de cadet, perdu de dettes, rasé sur le turf, coupé dans le rii^g^ pendu en effigie depuis dix ans au gibet de la Bourse, taré au jeu, brûlé chez son tailleur et noirboulé au club des scoundrels ; je l'ai vu, dis-je, franchir en une seule minute l'abîme qui sépare l'indigence foulée aux pieds de la fortune adorée à genoux. La mort de son frère aîné avait fait de ce misérable
un PAIR D'A^GLETEBRE ! I ! !
Cela produit peu d'effet sur vous, malgré les quatre points d'exclamation. Personne, en France, ne sait bien ce que c'est qu'un lord. Vou:s écoutez les articles des journaux qui vous parlent de la libre Angleterre, mais qui ne vous disent jamais que là-bas, au dix-neuvième siècle, un lord, le premier venu, depuis Sa Grâce, milord duc, jusqu'à milord baron, Sa Seigneurie, participe, de par la constitution, les lois et les mœurs, à la nature même de Dieu tout-puissant.
Rien en France, ni chez les riches ni chez les nobles, ne peut donner une idée même affaiblie de la grande seigneurie d'un pair d'Angleterre. Et calculez — car la montagne ne vaut qu'en raison de la vallée — ce que ces liauleurs prodigieuses supposent de platitudes ! ces richesses, de misères I ces puissances, d'esclavages!
Pour en revenir à mon cadet devenu aîné, le lendemain de son apothéose, il fallut élargir ses gilets. Son pantalon ne cachait plus ses chevilles ; — et ce fut ainsi qu'il marcha, le long des libres trottoirs de Londres, sur la tète de cent mille badauds, qui avaient vilipendé sa misère et qui se prosternaient devant sa fortune.
Et ceci n'est pas du tout une digression : en une nuit
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Lion Habbe avait gonflé comme un lord tout neuf. Clémence, à la vue de son mari transfiguré, resta dans le même étonnement que M'^° Honor,et dit comir-e elle:
— Lion, qu'est-ce que tu as donc aujourd'hui? M. Rabbc ré})liqua avec une douceur sévère :
— Ma chère amie, je ne veux plus de ces manières-là. Que veut dire ce geste malséant, et ce mot emprunté à un vocabulaire qui n'est pas, qui ne peut être le nôtre?
Clémence retira le poing qu'elle avait mis sous le nez d'Armelle.
— Quoi donc I fit-elle, malgré la bonne envie qu'elle avait de se révolter : parce que je l'ai appelée idiote? D'une tante à sa nièce I... Et puis, tu ne sais pas ce qu'elle a fait.
— Ma chère amie, dit M. Rabbe, dont le front s'ennoblissait à mesure qu'il parlait, je n'ai pas besoin de .savoir ce qu'elle a fait. Êtes-vous, oui ou non, une personne bien élevée?
— Par exemple ! s'écria Clémence...
Elle n'acheva pas. M. Rabbe avait levé le doigt.
Ce fut le véritable nutus de Jupiter, père des dieux et roi des hommes : ce petit geste qui faisait trembler l'Olympe!
Clémence se tut, mais en frémissant. Elle pensait :
— Mais qu'a-t-il donc ? Ce n'est plus lui. On dirait que l'empereur l'a nommé roi !
Jusqu'alors M. Rabbe était resté près du seuil. Aussitôt qu'il eut imposé silence à M""" Rabbe, il traversa toule la largeur du salon pour se rapprocher d'Armelle.
Il marchait avec une lenteur majestueuse, mais qui
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n'était pas sans grâce. 11 n'aurait jamais su inarcher ainsi la semaine passée.
Armelle avait la tête haute, mais les yeux baissés. Elle ne parlait ni ne bougeait.
M. Habbe s'arrêta devant elle. 11 s'inclina noblement, et déposa un baiser sur son front.
Clémence sentit très bien que ce baiser étai' une excuse à l'adresse d'Armelle et un châtiment qu'on lui infligeait, à elle. M"*' Rabbe.
Mais, rétive comme elle l'était de naissance et d'acquit, elle ne songeait même pas à ruer.
Ce Rabbe avait décidément le manitou dans sa poche. Il se tourna vers sa femme, et dit au milieu d'un silence religieux :
— Ma chère amie, je suis le tuteur de celte enfant. J'espère qu'elle gardera un bon souvenir de notre maison, quand les circonstances l'en auront éloignée. Vous êtes bonne, j'aime à vous rendre cette justice ; votre cœur est parfait, mais il y a en vous une brusquerie qui trahit la bienveillance de votre nature. Ne m'interrompez point, je vous prie. Je n'ai pas voulu dire que vous manquez de distinction : au contraire, vous avez, quand vous le voulez, un ton exquis; mais... voilà, ma chère amie! à l'avenir, il faudra le vouloir toujours.
— Quand je parle à des gens de bonne compagnie... commença Clémence.
Ici, un mouvement du doigt de Jupiter.
— Bon ! bon ! fit-elle: c'est elle qui a raison, et c'est moi qui ai tort !
— Ma chère amie, reprit M. Lion Rabbe, il ne s'agit pas de cela. Nous appartenons à une classe de la société
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qui, en fait de savoir-vivre, a ses lois, son code. N'y conticvenons jamais, même dans nos discussions de famille. Telle est la règle de conduite que je vous recommande à l'avenir.
— Jusqu'à présent... voulut dire Clémence.
— Permettez, je n'ai pas fini. Des événements se préparent; d'autres sont accomplis déjà. Nous allons vraisemblablement franchir un degré de l'échelle sociale. Il se peut que nous ayons bientôt une fortune considérable, ma chère amie.
Clémence et Armelle relevèrent la tête en même temps : Clémence, consolée et frappant déjà dans ses mains; Armelle, étonnée et glissant vers son tuteur un regard soupçonneux.
Elle se souvenait des craintes vagues exprimées par Françoise Malifaz.
Elle se souvenait de l'accusation d'Hubert, qui l'avait forcée à répéter trois fois : Mon oncle Rabbe est un honnête homme.