EN GRANDISSANT, LION RABBE FLEURIT
Jamais Clémence n'avait admiré si ardemment son Lion Rabbe. Ce n'est pas qu'elle fût étonnée de son {( avancement » . Si vous l'eussiez un peu pressée, elle vous aurait avoué que, depuis vingt ans, elle le voyait au pinacle dans tous ses rêves.
C'était peut-être sa seule vertu : elle aimait son mari passionnément.
— Alors, dit-elle, on ne va plus se tutoyer : c'est pe»'ple. Nous sommes trop haut placés maintenant.
— D'autres changements plus importants vont avoir lieu, reprit M. Habbe, à qui les mots choisis venaient avec une facilité rare, et dont l'accent se faisait mélodieux comme celui des princes allemands de la banque française. Vous veillerez à votre style, ma chère amie. Je n'aime pas ce * c'est peuple» .
— Le fait est, dit Clémence, que ça m'a parti.,.
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— Un doit dire: «Ça m'est échappé ». Ayant appris par principes la langue de ma patrie d'adoption, je la parle plus purement que beaucoup de Parisiens. Laissons cela. Il existe dans le monde des affaires une hiérarchie tout aussi logiquement constituée que celle qui échelonne les grades du monde ofGciel...
— C'est égal, murmura Clémence ; hier, tu ne t'expliquais pas si gentiment : on dirait un langage en cravate blanche I
— Pas mal ! fît M. Rabbe : j'admets cette plaisanterie fine et de bon goût. Elle touche juste. Le langage d'un homme doit être en proportion de son rang. Cela fait partie de la tenue. Quand vous m'avez interrompu, ma chère amie, j'allais dire que toute hiérarchie s'affirme par la représentation. Un secrétaire général n'est paslo.gé comme un simple chef de bureau.
— Il me semble, dit Clémence en jetant un regard inquiet sur ses housses, que nous avons déjà dépensé assez d'argent.
— Mobilier de campagne, ma chère amie. Cela convenait ici.
— Songeriez-vous à quitter notre maison ? s'écria Clémence, dont les yeux inquiets caressaient le parquet mosaïque. Pas de folies. Lion I
— Ma chère amie, prononça M. Rabbe d'un ton véritablement auguste, vous n'avez aucune idée, même approximative, de votre position nouvelle.
Armelle, qui avait écouté en silence et très attentivement, ferma ses paupières à demi. Il y avait en ello deux courants de pensées : les paroles dites par M. Rabbe allaient toutes dans le sens du soupçon récemment
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éveillé ; mais la manière dont il les disait, étonnait ce soupçon et l'éludait.
Il nous est naturel à tous de regarder certains ridicule?; paisibles et petits, la pédanterie entre autres, comme incompatibles avec la fièvre désordonnée qui doit accompagner le crime.
La cravate blanche, nouée avec soin autour du style ou autour du cou, est un des meilleurs moyens de cacher les mains rouges. Il est bon néanmoins d'y ajouter des gapts.
M. Rabbe avait-il les mains rouges ? Il poursuivit, en conduisant sa femme à un fauteuil, dans lequel il la fit asseoir :
— Dans l'établissement d'une haute fortune commerciale, ma chère amie, il y a une période d'incubation, qui peut durer des mois et même des années. Les calculs^ les efforts luttent contre les circonstances et les concurrences. Aucun résultat ne se montre. Le diplomate d'affaires le plus fin ne pourrait dire lui-même à son meilleur ami, à sa femme, par exemple : Je suis vainqueur, ou je suis vaincu. C'est la bataille. Mais il arrive un joar, quand le lutteur s'est montré courageux et surtout pali^nt, un jour où la ligne ennemie faiblit siir un point. Comprenez cela. Je suppose, bien entendu, le combattant intelligent. 11 masse aussitôt toutes ses les&ources, et les lance sur le point faible, qui cède. Et la di-éue de la mauvaise fortune est rompue, et tout passe... Voilà ce que le vulgaire exprime par cette locution proverbiale : a Un bonheur ne vient jamais seul. »
— C'est « un malheur » que dit le proverbe, murmura Clémence.
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— Bonheur, malheur, ma chère amie, c'est tout un : ce sont les deux faces d'une seule et même question. J'ai dit (( bonheur », parce que la bataille est gagnée.
M. Rabbe s'était assis auprès de Clémence, subjuguée par ce préambule merveilleux.
— Est-ce assez joli? dit-elle en jouant avec la rosette toute neuve qui brillait à la boutonnière de son Lion. Et si tu savais comme cela te val
— Les femmes font attention à ces bagatelles, répliqua M. Rabbe du haut de sa majesté. Moi, j'apprécie cela comme un signe de victoire, et aussi comme objet de toilette : toujours la tenue.
— Tu es fort, fort, fort ! murmura M°^° Rabbe, dont les yeux s'illuminaient.
Elle ajouta en un soupir, mais pour son mari seulement :
— Lion, vous ne m*aimez plus !
Ces transitions hardies appartiennent exclusivement aux dames.
M. Rabbe lui caressa la nuque paternellement.
— Chère folle 1 dit-il.
Clémence expliqua sa transition ainsi :
— C'est que, fit-elle, si la fortune nous vient... Mon gendre le marquis s'est conduit avec moi comme un manant... Je n'ai pas l'âge de Sara, sais- tu? Suppose le nez que ferait ce monsieur, s'il me rencontrait au parc avec une nourrice I
M. Rabbe accueillit cette ouverture avec une douce gaieté, qui excluait tout enthousiasme. 11 savait comment rompre les chiens.
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— J'ai traité avec le tapissier, dit-il négligemment : nous en serons quittes pour soixante mille francs de meubles.
— Soixante mille francs 1
Ces mots s'étranglèrent dans la gorge de Clémence, dont les joues devinrent noires. Toute sa physionomie exprimait une véritable horreur.
Armelle prêta de nouveau l'oreille, sans savoir que M. Rabbe parlait autant pour elle que pour sa femme.
Il ajouta :
— Ce que nous avons ici pourra servir dans les coins, là-bas.
— Mais... mais.... dit Clémence éperdue, tu as donc loué les Tuileries ?
— Pas tout à fait, répondit M. Rabbe. Jet*assure que le mobilier sera des plus simples, en raison du local.
— Combien de loyer?
— Trente mille francs.
— Dix mille de plus que le rapport de notre maison tout entière.
— Nous n'avons plus de maison, dit Rabbe du bout des lèvres.
— Ah ! fit Clémence, qui joignit ses mains grises, tu as vendu l'immeuble ?
— Le quartier n'était pas sûr, ma chère amie.
le ne saurais pas caractériser l'inflexion que prit la voix de M. Rabbe pour prononcer ces mots, mais un petit frisson aigu courut par tout le corps d'Armelle.
Clémence s'était afl'aissée sous le poids d'une émo'ion véritablement écrasante. Elle se redressa la face couverte d'une pâleur tragique.
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— J'ai va mourir ma pauvre mère, balbutia-t elle, j'ai perdu papa... Mais, oh ! ma maison ! ma maison ! Je ne veux pas que tu prennes ma maison I Elle esta moi comme à toi I Les parquets, le gaz, l'eau de Seine ! Écoute ! tu es fou I tu dois être fou 1 et peut-être ruiné î car on ne vend pas sa maison quand on n'est pas ruiné I As tu joué ? e veux le savoir. Tu es un malheureux ! J'en mourrai! Tu es un assassin !
Même devant ce dernier mot, qui fit tressaillir Armelle, M. Rabbe ne perdit point la sérénité de son sourire.
Et comme M"" de Mariaker, par décence, se glissait vers la porte, il la retint du geste, et dit:
— Vous la connaissez bien, chère enfant: ce sont ses nerfs. Le cœur n'y est pour rien, heureusement. Danscinq minutes, ma bonne, mon excellente compagne rougira de 3a conduite, qui n'est pas celle d'une personne occupant une position comme la sienne. Cela lui servira do leçon une fois pour toutes. Elle comprendra qu'il lui faut mettre de côté certaines manières qui ne sont plus du tout de mise chez un homme de ma sorte, comme il lui faudra renoncer aux housses, au plumeau, et généralement à toutes les économies de bouts de chandelle. Table ouverte, réceptions, nombreuse domesticité, beaux chevaux, voitures élégantes... Avec cela, que diable ! il faut se tenir î Et je connais M"'" Lion Rabbe : c'est une femme du monde. Elle est née femme du monde I Elle sera la distinction même dès qu'elle le voudra.
Il prit la main de Clémence, qui s'essuya les yeux et «e mit h sourire. Le mot « voilure » est une magie, même pour les dames qui meUent leur parapluie dans un étui.
M. Lion Rabbe reprit en tapotant la main de Clémence, mais en s'adressant toujours à Armelle :
— Vous êtes Ja cause de cette explication, mon enfant, et je ne vous le reproche pas. J'ai tenu à ce que la compagne de ma vie connût les devoirs qui lui sont imposés par son entrée dans une autre caste. Je savais votre histoire avec le jeune Adrien. Je ne l'approuve pas; mais elle peut et doit bien finir, — par un mariage, auquel je sacrifie mes vues personnelles. Allez! votre tante vous respectera désormais, non seulement à cause de sa propre position, mais encore pour la vôtre, car vous êtes riche aussi.
— Ah 1 bah ! fit Clémence.
M. Rabbe la regarda d'un air sévère.
— Je vous ai dit cent fois, ma chère amie, prononçal-il en piquant chacun de ses mots, que votre nièce avait quatre cent mille francs déposés chez moi. Ne l'oubliez plus.
Clémence se tut. Armelle, que M. Rabbe avait reconduite jusqu'à la porte, prit congé toute pensive. En traversant le grand salon, elle se disait:
— Je savais bien que M. de Pontal se trompait. Mon oncle Rahbe est un honnête homme.
Certes, il venait d'en donner une preuve convaincante, et qui faisait tomber tous ces extravagants soupçons relatifs au meurtre de Françoise Matifaz.
Pourquoi, précisément à ce sujet, Armelle avait-elle un poids sur le cœur ?'
Dans le petit salon, il faut bien que nous le disions, puisque c'est de l'histoire, M. Rabbe, resté seul avec Clémence, lui disait :
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— Un jour tu connaîtras le secret de ton époux ; mais auparavant il faut que tu sois initiée à certaines lliéories spéculatives qui seront demain la loi du monde. Les frontières qui séparent les peuples, vont être supprimées. Ces deux mois: « Allemagne » et « univers », deviendront synonymes...
— Tout ça, interrompit Clémence, ne me dit pas pourquoi tu prends trente mille francs de loyer.
Lion Rabbe la regarda de haut, mais, avec bienveillance.
— Une femme intelligente comme toi, dit- il, ne doit pas se noyer dans de pareils crachats... Le mot est vulgaire, mais expressif... Voyons! suppose que ta dépense de table soit réglée à trois cents francs par jour...
Clémence frémit ; M. Rabbe continua :
— Qu'est-ce que ça te fait, si chaque dîner te rapporte mille écus ?
Clémence resta rêveuse.
En quittant la maison Rabbe, Hubert avait passé devant la loge du concierge, toute pleine de voisins et de voisines, bavardant sur l'assassinat.
Il ne put passer assez vite, cependant, pour ne pas entendre le nom de M. Adrien, qui était la base même de tous les cancans.
Virgile Matifaz avait dit ce qu'il fallait pour souiller la mémoire de sa femme morte. De cela il-espérait évidemment un bénéfice ; mais il est certain aussi que ce pâle gredin buvait l'infamie par choix et par soif.
Tl y a , j'en suis persuadé, de très nobles cœurs en 3e comme partout ; mais la collection des hôtes que
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la Prusse entretenait chez nous avant la guerre, renfermait de hideux échantillon?.
Virgile Matifaz, assis sur un coffre au milieu de son auditoire, et adossé au lit funèbre, déshonorait la morte en pleurant.
Hubert descendit le boulevard de Messine. Son pas était vif, mais son regard méditait et calculait.
Il prit une voiture à la station du boulevard Haugsmann, et dit au cocher:
— A la préfecture de police. Bon pourboire.
Le cocher partit au galop.