UNE BRODERIE ET UNE LÉGENDS
Il faut enfla que nous causions un peu, le lecteuret moi, au sujet de ce brave et beau garçon, M .Hubert de Pontal. C'est à peine si nous le connaissons, et nous n'avons pourtant aucun intérêt à faire mystère de sa vie.
C'était un gars du Morbihan. Il avait étudié la broderie dans un grand vieux manoir delà paroisse de Plouharnel, qui regardaitduhautd'uumontmélancoliquelea pierres de Carnac, d'un côté; de l'autre, la mer triste et cette plage de Quiberon où trois messieurs de Pontal, son grand-père et ses deux grands-oncles (l'aîné avait vingt quatre ans), étaient morts en disant: Dieu et le roi!
Son père, au contraire, avait longtemps vécu, et s'était quelque peu écarté de cette droite voie du dévouement absolu: route stupide, disent les uns; r.ohltTiyal^f disent les autres : en tout cas, route si droite, qu'on y peut marcher avec un bandeau sur les yeux.
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M. le marquis de Pontal, qui signait Pontal, toutcourl, comme font les vrais marquis, avait servi la Restauration sous les drapeaux ; puis, après avoir refusé le serment au roi Louis-Philippe, il avait soutenu, dans une certaine mesure, le gouvernement de ce même roi, en sa qualité de député.
De même pour la république de 1848.
De même aussi pourle gouvernement de Napoléon IIL
Il se peut que cela vous inspire de la répugnance. Moi, je ne sais rien de plus respectable que la conduite d'un homme n'attendant rien de la patrie — et servant la patrie, toujours, partout, quelle que soit la raison sociale qui la représente et la mène.
M. de Pontal était un de ces hommes politiques que les gouvernements n'aiment pas, parce que les gouvernements n'aiment jamais ceux qui leur parlent franc ; mais que l'opposition déteste, parce que Topposition déteste toujours ceux qui donnent des conseils dévoués aux gouvernements.
ïnfatuation aveugle, d'un côté ; de l'autre, égoïsme féroce ; à droite, volonté enragée de garder la place sans la remplir; à gauche, appétit de loup, sauvage désir de prendre la place qu'on ne saura pas tenir : tel est le résumé navrant de notre histoire politique.
Cherchez tant que vous voudrez, vous n'y trouverez ni un homme ni une chose qui ne soit pas cela, quand même vous allumeriez la lanterne de Diogène I
Il faut donc qu'un homme de bonne foi, comme l'était M. de Pontal, épuise le temps et sa force à manœuvrer entre deux écueilséternels: l'inertie du pouvoir et la fièvre canine de ces avocats, de ces professeurs, jésuites
l'ho.mm 1) G\z 205
|)aiens philosophes sans oiivrai^c, pamphlétaires alcoolisés, poc.lrs mordus par lliydropliobie ; avidité?, obscurités, U'iidilés: immense horde quia faim de pouvoir, de hruit, de vengeance, — ou bimplement de viande, — et qui aiguise ses dents de chacal dix ans avant la curée!
Ah ! c'est un métier difficile, comme dit la chanson.
Chose bien plus étonnante encore, c'est un métier inutile.
M. le marquis de Pontal était convaincu de cela si profondément, qu'il dit à son fils Hubert, quand celui-ci sortit du lycée :
— Je te donne à choisir entre toutes les professions, excepté une : je te défends d'être un homme politique.
On songe tout de suite à l'éternelle histoire du fruit défendu... Eh bien, non. Hubert aurait peut-être regretté une pomme, mais la politique ne le tentait pas.
Son père mourut au bout d'un an. Ses dernier» mots furent ceux ci :
— J'ai fait de mon mieux, et je n'ai rien fait. Parler est le contraire d'agir. Agis bien, parle peu. Qae ma bénédiction reste avec toi ; moi, je te quitte.
Et voici comment Hubert se fit brodeur, en même temps qne liseur acharné et chasseur infatigable :
Il avait une charmante vieille mère, infirme et bien sourfreteuse, qui, cela va sans dire, l'adorait. Femme d'un militaire devenu député, M™^ de Pontal avait mené une existence un peu isolée, quoiquHl y eût encore à Nantes et à Rennes, ces deux capitales bretonnes, des gens pour se souvenir dsson esprit et de sa beauté
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Ces loisirs forcés avaient produit un chef-d'œuvre. Du haut en bas, grâce à son aiguille, le grand salon du manoir avait un manleau d'admirables broderies : travaux de patience et d'art, dignes de parer un palais.
Pour créer ces vastes tableaux, dont la série représentait la légende du vieux roi Grallon et de sa fiile la princesse Aheul, dont la trahison submergea la ville d'Isi (elle vit encore sous la mer ; et les navires qui passent dans la baie d'Audierne, peuvent bien voir, quand ils ont les yeux de la foi et que la tempête fait trêve, une ville immense, trois fois grandecomme Paris, montrant,à travers le voile de l'eau, ses hautes tours carrées, ses dômes d'or et la dentelle orgueilleuse de ses clochers à jour); pour créer, dis-je, ces splendides tableaux, M'^^de Pontal avait employé tout simplement le pauvre procédé des passeuses d'Auray, qui mettent des cœurs saignants, des anges et des Saintes- Vierges aux vestes des bons gars pour les jours de pardon.
Le fond était du drap, mais si bien couvert parle miracle de l'aiguille, qu'on ne l'apercevait nulle part. Et les points étaient si menus, si menus, que les figures ressortaient avec celte vigueur que, d'ordinaire, le pinceau seul peut donner à la toile, surtout la figure du grand saint Corentin, venant, inutile comme tous les prophètes, annoncer le malheur prochain au roi Grallon, incrédule et sourd comme tous les rois.
Le grand saint Corentin était sur son âne, selon la vérité de la légende, et sa barbe d'argent éclairait la noire nuit du désastre.
Mais la connaissez-vous, la légende ? Elle se raconte
l/ilOMMl!; DU GAZ iO;
le soir de la Toussaint, dans toutes les chaumincs des trois évôchés, oii la langue des Gaëls, nos pères, est encore pieusement parlée.
^'ous vous moquez volontiers de cet idiome illustre mais déchu, qui s'appelle le bas breton. N'oubliez pas cependant que ceux qui s'en servent, vinrent do bien loin au secours de Paris assiégé par l'ennemi allemand, et qu'ils remportèrent, vêtus de bure parmi tant de galonnés, le prix de vaillance dans cette abominable gueire.
Je vais vous dire la légende en peu de mots. Écoutezla comme un symbole. Elle parle de votre récente histoire: de ces guerriers qui tuent de loin, tout bardés de lâche perfidie, et qui, ne sachant vaincre avec l'épée, mettent en arrêt la lance d'or...
Ils ne savent pas au juste, ceux qui écoutent sous le manteau profond de la cheminée, en quel temps cela se passa.
Mais ils savent que cela se passa il y a longtemps, longtemps, quand l'évêché de Quimper était encore le centre du monde...
(( ... Il y avait donc une ville qui s'appelait la ville d'îs, et qui était la première de l'univers, la plus puissante et la plus riche. Comme la terre était trop petite pour elle, ses palais avaient conquis leur base sur la mer, et la blanchenr de leurs marbres se mirait dans l'azur sans fond de l'Océan.
« Une chose témoigne de cela : c'est le nom de Paris, qui fut fait du nom de la ville d'Is et d'un mol latin qui veut dire: pas tout à fait. Par-Is, semblable à Is. Mais
cen'élait pas vrai. Les Gaulois se vantaient. Is n'avait pas sa pareille en l'univers.
« Sous le soleil, il n'y avait qu'une cité reine, et c'était la ville d'Is, à cheval sur la terre et sur la mer.
(( Le bon roi de Bretagne, Grallon, avait bientôt cent ans. A mesure que le regard s'en allait de ses yeux, beaucoup de méchants venaient à sa cour, parce qu'il no pouvait plus les distinguer des bonnes gens. Et ces coquins complotaient entre eux, se disant :
(( Il y a un moyen de partager les trésors de Breta- « gne : c'est d'appeler l'Anglais, qui pillera. Avec lui, «nous pillerons. »
a L'Anglais ne demandait pas mieux ; il vint, non pas en armes d'abord, mais en voisin et ami, disant : «Nous sommes pauvres chez nous, dans le pays de «Galles, et nous sommes vos serviteurs, puisque beau- «coup parmi nous parlent votre langage. Laissez-nous « profiter des miettes, quand vous secouez, ô Bretons H- « chesl la nappe de vos festins... »
«Ainsi parlait l'Anglais, continue la légende ; et comment un peuple peut-il être à la fois pauvre et riche ? Tous ces misérables, dès qu'il s'agissait de corrompre et de séduire, avaient leurs poches gonflées d'or.
« Le bon Grallon n'y voyait goutte. 11 allait sur ses cent ans, et il était roi. *
«La fille du roi Grallon s'appelait Hahès, selon ceux de Vannes ; Aheul, suivant les gens de Saint-Pol et de Tréguier : il n'importe.
«Le confesseur du roi Grallon avait nom Corenlin, évêque de Quimper.
«Aheul était belle comme la nuitétoilée.
l'uomme du gaz 2(}\)
a Gorentin était le plus grand saint de notre calendrier. 11 allait sur un âne, parce que ses pieds, fatigués à force de marcher dans le sentier rocheux qui mène au paradis, ne pouvaient plus le porter. Quand il arrivait de Quimper, il bénissait la ville d'Is du haut de la montagne, et les naseaux de son âne aspiraient l'air.
«C'était pour sentir si aucune odeur de malheur ne montait, car l'âne de saint Gorentin avait reçu ce donlà. De qui? Devinez ! G'était de Dieu.
«Voilà donc qu'un soir, la veille de la Toussaint, le saint et son âne entrèrent dans la ville d'Is, entre <ieux haies de chrétiens qui faisaient le signe de la croix. Le saint descendit de son âne à la porte du palais, qui avait un péristyle de marbre rouge entouré d'une balustrade de porphyre, d'où l'on pouvait, quand on mangeait des cerises, jeter les noyaux dans la pleine mer. Il monta chez le roi et lui dit :
« — Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ta fille Aheul est en marché de se damner, mon seigneur roi ; et toi, tu vas perdre ta couronne. Ta fille aime un prince gallois, qui lui a montré un collier de perles comme jamais femme folle n'en vit dans ses rêves. Ghasse l'ennemi et mets ta fille en prison.
« Le roi Grallon entra dans une grande colère, et répondit:
« — Si l'ennemi était dans ma ville, je l'aurais vu, car je suis renommé pour la claivoyance de mes yeux. Ma fille Aheul est au-dessus de tes calomnies. Gorentin, faux prêtre, je te chasse !
<( Le saint remonta sur son âne et s'en alla.
« G'était bien vrai pourtant, vous allez voir. L'An-
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glais n'envoyait pas seulement de pauvres gens pour faire métier d'espionner et de trahir, il envoyait aussi des gentilshommes et même des princes qui trahissaient et qui espionnaient.
« Le prince gallois avait en effet montré à la ])ellc Aheul un collier de perles comme on n'en vit jamais, et des diamants aussi, et des rubis, et des saphirs bleus comme le ciel.
a Et par cette nuit noire, une flotte venant du pays de Galles avait pu s'approcher de la côte bretonne sans être aperçue.
« Or, il faut vous dire que le terrain conquis sur la mer pour bâtir la ville d'is, était protégé par des digues puissantes, et qu'il y avait une porte de fer à ces digues, pour que l'eau de la rivière pût s'écouler par la grève à marée basse.
a Le bon roiGrallonne se couchait jamais sans mettre sous son oreiller la clef de la porte de fer, qui était forgée en or. 11 dormait ainsi sur le salut de sa capitale.
«Dans la partie orientale du palais, il y avait une chambre mieux ornée que la chapelle de notre chère sainte Anne, mère de la Mère du Sauveur. Ce n'étaient que gazes d'or et bouquets de fleurs en pierres précieuses. Aheul, la belle, était là, couchée sur un lit d'ivoire qui ressemblait à un autel.
«Et le prince gallois s'agenouillait à son chevet. Il tenait dans ses mains une corbeille de nacre, qui contenait toutes ses perles, tous ses diamants et tous ses gaphirs.
«La princesse disait;
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« — Mais pourquoi, cher prince, voulez-vous la clef de la porte de fer?
u — Pour tendre mes filets, bien-aiméede mon cœur, répondait le Gallois, et pour prendre tous les poissons de la rivière. Voyez comme ces perles ont un doux reflet, comme ces diamants brillent, comme ces rubis ont des regards de feu I Tout cela est à vous, et mon cœur et ma main, si vous avez pitié de mon innocente envie.
«Aheul sauta hors de son lit, et, marchant pieds nus le long des corridors, elle gagna la chambre à coucher de son père. Le bon roi Grallon dormait, plein d'hydromel. U rêvait que ses vaisseaux avaient porté sur les côtes de l'Angleterre cent mille soldats, qui saccageaient la ville de Londres.
c( Aheul prit la clef d'or sous son traversin sans le réveiller.
« Et le Gallois eut entre ses mains la vie de tout un peuple.
« 0 mes enfants! ô Bretons! les vieux, les jeunes, les faibles, les forts ! les pères et les fils! les époux et les femmes! ainsi périt la ville d'is, la cité sainte et reioe.
«Dieu frappa le roi aveugle et la folle princesse. Mais que maudit soit, ô Bretons I aujourd'hui et demain, jusqu'à la fin des temps et pendant, toute l'éternité, l'ennemi lâche qui tue sans offrir sa poitrine à la morti
«Maudit soit l'ennemi honteux! maudit soit l'ennemi perfide ! Écrasez-le, noyez-le, brûlez-le., fût-il à l'abri du crucifix, sous le toit sacré d'une église! et dansez du sabot sur sa chair morte, écrasée, noyée, brûlée, Bretons, fils des victimes! Que votre cœur soit la poito de fer! Refermez votre cœur sur la haine de l'ennemi,
pour que jamais, jamais, jamais I la haine de l'ennemi ne s'en puisse échapper 1
«Car vous pensez quelle nuit ce fut!
«La mer entra: c'était grand'marée, et la tempête poussait de l'ouest furieusement ; la mer entra par la porte large ouverte; la mer monta d'étage en étage, et roula enfin par-dessus les toits de la ville décédée.
« L'ennemi regardait cela du haut de ses grands vaisseaux ; ses archers hordaient la digue. Tous les malheureux qui essayèrent de se sauver à la nage, furent tués — de loin.
(( Au sommet du mont, quelque chose de blanc brillait aux rayons de la lune : c'était la barbe de saint Corentin, priant pour les trépassés.
« Et l'on dit que le prince gallois, promenant sa barque au-dessus de l'aile orientale du palais, vit passer un blanc cadavre au fil de l'eau: une jeune fille qui avait au cou un collier de perles, des diamants dans les cheveux; aux bras, des émeraudes, des rubis et des saphirs.
« — C'est ma belle fiancée 1 dit-il en riant.
« Puis, ayant repris sur le corps d'Aheul ses pierres précieuses et ses perles, il poussa du pied le cadavre dans les flots... »
Il y avait dans cette légende de quoi tapisser toutes les chambres d'un manoir. Mais combien de milliards de fois fallait-il passer la soie dans la trame du drap, pour habiller seulement les hautes murailles du salon ! Il restait un petit coin qui n'était pas achevé, quand les doigts de M""' de Pontal, raidis par l'âge, devinrent impropres à cette subtile besogne.
Ell«-y, renonça en soupirant et en disant :
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— Si j'avais une fille !...
Voilà pourquoi ce grand garçon d'Hubert apprit à broder.
Les yeux de M™'' de Pontal ne valaient pas beaucoup mieux que ses doigts. Elle aimait passionnément la lecture. Hubert quittait parfois son aiguille pour prendre un livre et lire tout baut.
La vieille dame disait en le regardant:
— J'ai eu mon bonbeur sur mes derniers jours.
Un soir d'biver, en 1866, le libraire avait envoyé un volume traduit de l'allemand et tout nouveau, puisque l'original avait été publié à Vienne après la bataille de Sadowa.
Ce n'était qu'un roman, mais il racontait une curieuse histoire : l'histoire de l'espionnage prussien en Autriche avant la guerre.
L'auteur viennois avait dépeint d'une manière saisissante le double malheur de sa patrie, d'abord empoisonnée par l'abus de l'hospitalité, et ensuite assassinée de loin, au moyen d'armes inconnues, qui mettaient tout l'avantage d'un côté, tout le danger de l'autre.
— C'est la légende de la ville d'Is, fit observer M "= de Pontal à la fin du livre.
— C'est la légende de la guerre, répliqua Hubert, de toutes les guerres. H n'y a rien ici-bas de plus couard, de plus vil, de plus scélérat que ia guerre.
— Ah 1 par exemple! s'écria la vieille dame, dansl'ancien temps, les chevaliers...
— Les chevaliers, interrompit Hubert, s'habilladent d'acier, et perçaient de leurs lances les gens qui n'avaient que leurs épées.
21 i l'homme du gaz
— Dame! fit la bonne mère, quand on peut se garer...
— C'est précisément cela ; les Prussiens ne font pas autre chose. Ils comprennent la guerre telle qu'elle est: lâche et sûre. Ils se garent.
Quelques semaines après cet entretien, M"''^ de Pontal s'éteignit dans les bras de son fils. Aussitôt après lui avoir rendu les derniers devoirs, Hubert songea à faire son tour d'Europe.
Et, chose assez singulière, malgré la rigueur de la saison , il se dirigea vers le nord , commençant son Vo^'age par le ro3aume de Prusse.