HUBERT DECOUVRE LA PRUSSB
Nous nous serions exprimé 1res maladroitement, si quelqu'un pouvait prendre Hubert de Pontal pour un garçon à idée fixe, ou, pis encore, pour un de ces bonshommes qui se donnent à eux-mêmes des « missions », comme on dit dans les livres.
Loin de là, Hubert était un esprit réfléchi, c'est vrai, mais singulièrement insouciant, et acceptant, sous réserve d'un certain scepticisme, les courants d'idées qui passionnent les opinions ou les sentiments.
Tout devait lui venir dans la vie comme à vous, je suppose ; comme à moi, j'en suis sur, par ce canal vulgaire et fantasque qui s'appelle le hasard.
Ceci soit dit pour ne pas mettre le mot « Providence » à toute sauce.
Hubert n'allait pas du tout à Berlin dans le but naïf ou sublime de redresser des torts nationaux. Il ne s'était pas dit en partant : « Je surprendrai le secret du
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tour fie caries qui met trop souvent l'atout dans la maiiv des Prussiens. » Non : il était venu pour voir et pour savoir, en curieux, en philosophe, si le mot ne parait pas trop ambitieux.
Il regarda sans télescope ni loupe.
Mais, comme il avait des yeux excellents, il vit et fut frappé.
Il fut frappé du caractère uniforme de ce peuple triste, lourd, presque sauvage par un bout, dépassant par l'autre les excès les plus rebutants de la civilisation ; — mais grave, se prenant au sérieux,-ce qui est une force incalculée, -sachant souffrir, malgré son brutal appétit de bien-être, et capable d'obéir, même à ce qu'il déteste.
11 fut frappé du double sentiment que transpiraient en quelque sorte tous les cuirs de cet immense troupeau, mené au sabre et au fouet par une tyrannie placée audessus de la discussion : le désir très sincère de la paix, la croyance à la guerre inévitable.
Il fut frappé des préparatifs patents qui se faisaient en vue de la guerre, non pas seulement chez le roi, qui est l'Etat tout entier, malgré le mensonge des institutions parlementaires, mais chez les parliculiers même les plus humbles.
Il fut frappé de la rancune profonde et non dissimulée, rancune que le temps semblait avoir aigrie au lieu de l'effacer, et que chaque Prussien gardait dans un coin de soi contre la France.
Hubert était de Bretagne. En 1866, la Bretagne détestait bien un peu les Anglais, par habitude et peut-être
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en souvenir de la ville d'Is, si méchamment inondée ; mais personne ne s'y souvenait des Prussiens.
Notez que nous rions de nos ennemis, nous autres Français : cela désarme, dît le proverbe.
Les Prussiens ne savent pas rire.
Hubert fut frappé de cela. Pour lui, manifestement, €e peuple se préparait ainsi depuis cinquante-cinq ans, sans hâte, mais sans trêve.
Et ce peuple était convaincu que la France se préparait aussi de son côté.
La voix de ce peuple s'enfle et frémit pour prononcer le grand mot : Vaterland.
Chez nous, on continue de rire, même en prononçant le mot « patrie » !
Hubert fut frappé encore d'un autre symptôme : l'émigration.
On dit : a C'est l'esprit allemand. » Certes, Molière a dit aussi que l'opium fait dormir parce qu'il porte au sommeil.
L'émigration, c'est la fatalité géographique. L'Allemagne est le point exact où se concentra l'invasion barbare, et par conséquent le point d'où elle s'élancera de nouveau sur le monde.
Les émigrants sont des impatients, à qui manquent le temps et les moyens d'attendre l'invasion.
Ce n'est pas le bonheur qui fait les aventuriers ou les conquérants, c'est le malheur sous toutes les formes : la faim, le froid, l'esclavage.Les populations qui souffrent, sont toujours prêtes à s'élancer hors de chez elles. Partout ailleurs, en effet, elles sont certaines de rencontrer plus de bien-être et plusde liberté.
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Hubert fut frappé enfin de ce fait que, sur la masse énorme des émigrés prussiens, un bon tiers se dirii^eait vers la France. A ce c omple, et sans autre calcul, l'hospilalité française devait nourrir des millions de Prussiens.
C'est une noble chose que rhospitalité; elle a été célébrée par presque autant de poètes que rafTeclion de l'Arabe pour son coursier.
Hubert ne put s'empêcher cependant de songer au romancier de Vienne, et à la façon dont cet auteur raconte le payement ir fligé par la reconnaissance des Prussiens à rhospitalité autrichienne.
Tons cesémigrants allaient-ils chez nous dans le seul but de gagner leur vie?
Et n'y avait-il point, parmi eux, quelque maraud ou quelque gentilhomme capable de crocheter, à l'heure de la tempête, la serrure de la porte de fer?
Hubert de Pontal ne se creusa pas la tête à ce sujet. Quand il fut las de choucroute, il revint par Cologne, pour admirer la belle cathédrale, et par Aix-la-Chapelle, pour contempler le tombeau de Charlemagne ; puis, comme le printemps verdissait, il poussa vers les Vosges, tout content à l'idée de rentrer dans le grand paysage français.
Aux environs de Belfort, où îl avait établi son quartier général de touriste, une espèce d'aventure lui arriva.
Un soir qu*il revenait de la montagne, il entendit de Inin nn coup de feu, dont l'écho roula dans les gorges. Il regardait justement, aux derniers rayons du jour, les profils de la forteresse, et il lui sembla qu'un
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léger flocon de funrîée montait au-dessus du rempart.
Qui.nd il passa le long du glacis, une ronde rentrait.
— AHpz au large, bourgeois I lui dit le caporal. Des fois les laclionnaires font des bêlises. On vient de tirer a]»rès les trois : « Qui vive? » Heureusement que nous n'avons trouvé ni homme ni sang.
Hubert s'éloigna et pensa, non sans orgueil :
— Voiià l'armée française: humaine du haut en bas!
H avait vu, sous Maj^ence, une sentinelle prussienne décrocher un curieux qui Qânait, après l'heure, le long dus fossés, et qui se trouva être le second violon du thtâtre, les poches bourrées de doubles croches. Le soldat qui avait tiré, eut un thaler pour sa peine.
Hubert franchit un talus pour obéir au conseil du caporal. H y avait derrière le talus une masse qui s'agita dans les maigres broussailles.
Et une voix faible dit:
— J'ai mon compte : c'est bien fait. Chrétien, secourez-moi, quoique je ne le mérite guère.
L'instant d'apic.?, Hubert soutenait dans ses bras un jeune homme blessé, qui luttait contre la mort.
— Elle a nom Jeanne Halioz, prononça-t-ilavec beaucoup de peine ; elle demeure au village de Danjoulin. Vous avez l'air bon : vous irez bien jusque-là,et vous lui c ' ez que j'ai eu ma fin faite pour elle.
Hubert lui mit le goulot de sa gourde dans la bouche. Le blessé, un peu ranimé, reprit :
— Voici l'histoire. Nous nous aimions tous deux, Jeanne et moi. Le père Halioz voulait un gendre de mille
francs, et je n'avais rien: alors j*ai écouté ceux qui travaillent pour le gouvernement.
— Eh bien? fit Hubert, est-ce défendu, dans ce paysci, de travailler pour le gouvernement?
— J'entends l'autre gouvernement, répondit le blessé, le gouvernement qui paye ; et j'ai promis, pour avoir les mille francs, de chaîner le contre-bord du glacis de bout en bout, côtés nord et est. C'était de l'ouvrage. Je commençais ce soir ma onzième nuit.
Hubert comprenait, et ne parlait plus.
— Ah î continua le blessé, c'est bien fait. Je souhaite que tous ceux qui touchent à l'argent allemand, aient le même compte que moi. H y en a de l'argent! et des Allemands! ici, ailleurs, partout! Ils se vantent d'avoir à Berlin le plnn de toute la France, champ par champ, sillon par sillon. Ils sont dans les familles, ils sont dans les bureaux : celui qui m'a perdu, commande à trois cents ouvriers de 1 État et porte la croix d'honneur. Quand il a bu, il dit que nous serons Prussiens ici avant cinq ans. l\ nous méprise en nous payant. Moi, il m'a appelé coquin, disant comme ça: « La diflerence, c'est que chez nous on ne trouverait pas un Allemand pour trahir l'Allemagne ! »
Le blesse mourut. Hubert alla chercher le caporal, qui avertit son lieutenant.
Le lieutenant dit, pendant qu'on portait le mort au corps de garde :
— S'en donnent-ils du mal, ces bêtas de Prussiens! Hubert pensait en regagnant son gîte :
— C'est un grand peuple que celui dont on peut dire,
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môme en exagérant un peu : « On ne trouverait pas un A.llemand pour trahir rAUemagne I »
Hubert courut le monde pendant un an. Soit hasard, 3oit que les Allemands fussent en effet un peu partout, il rencontra beaucoup d'Allemands sur sa roule ; et cela le fil souvenir, chose qu'il n'avait point remarquée autrefois, que, même au fond de la Bretagne, les Allemands grouillaient. 11 se rappela M. Fuchs, le sardinier d'Étel ; M. Goetz, le maître de forges de la Trinité ; M. Bock, l'armateur de Quiberon ; son cordonnier, à Auray, s'appelait M. Schwartzchild, comme un banquier, et l'officier de santé du hameau dePontal avait nom docteur Spiegelmeyer,
Quand Hubert, las de voyager, vint prendre ses quartiers d'hiver à Paris, l'année 1867 commençait : grande année, qui mit dans l'enceinle de notre Champ de Mars l'Europe tout entière et un racepurci de l'univers ; année glorieuse, qui vit, dans le tas des souverains visiteurs, le roi Guillaume de Prusse et son précepteur, M. le comte ie Bismark, à Paris.
Nous ne pourrions plus dire tout à fait qu'Hubert de Pontal fût alors un garçon dépourvu de préoccupation. L'idée fixe avait déjà mordu son insouciance, et plus d'une fois il avait souri amèrement, au fond de sa rêverie solitaire, en songeant à l'inutile sagesse de cette barbe blanche, le grand saint Corentin, venant dire au Gralîon de Bretagne : « Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, mon seigneur roi, tu es en marché de perdre ta couronne ....»
Non seulement Hubert voyait le travail du prince gallois en quête de la clef d'or, mais il lui semblait que la
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porte de fer elle même était d'avance mal feimée, et laissait sour.lre par mille fissures le flot menaçant de l'inondation.
De plus, le sentiment parisien, aussitôt qu'Hubert l'interrogea, se hâta de répéter l'intelligente réponse du lieutenant de Belfort :
— Us nous amusent, ces bêtas de Prussiens! se donnent ils assez de mal !
Car tout le monde les voyait : ils travaillaient à découvert; et dans nos rues de Paris, où les sentinelles ne tirent pas après avoir crié trois fois: « Qui vive? » c'était une véritable orgie de noms prussiens sur nos enseignes.
Noire Ahnanach des adresses baragouinait si indécemment, qu'on l'eût dit imprimé en Silésie.
Je ne sais pas pourquoi l'on oublie si volontiers M. Adrien. En faisant la biographie d'Hubert, j'ai omis de dire qu'il avait connu et protégé, au collège de Nantes, un beau petit blondio plus jeune que lui, et si doux, que les souris du réfectoire venaient manger son gâteau dafis>-a main.
Hubert le retrouva à Paris, propret, musqué, mauvais sujet avec mesure, don Juan plein d'économie, chevaleresque, mais supérieurement informé quant aux dots des princesses, timile, naïf, blanc, rose, myope, étourdi comme un hanneton, plaçant tous les mois une ronde petite somme, supérieure à ses appointements du ministère.
Vous avez peut-être envie de connaître enfin son nom, à ce cher garçon. Si nous ne l'avons pas encore écrit, ce n'était pas pour vous en faire mystère.
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11 s'appelait le baron Adrien von Berghem.
Quoi ! lui aussi! La Prusse fournit donc des « monsieur Adrien »?
Hélas ! oui, et ceux de Prusse ne sont pas les moins aimables. Mais, en vérité, grâce pour celui-là ! il n'avait pas d'accent.
Seulement, malgré les appointements du ministère (le clairvoyant Hubert ne savait peut être pas tout), M. Adrien cachait au fond de son armoire, sous son linge parfumé à la violette, son brevet de lieutenant inspecteur des Éclaireurs secrets.
Joli grade pour son âge, et qui lui permettait de blâmer dans ses rapports les mœurs du sergent Maliîaz I
CONVERSATION AVEC UN BOMME d'ÉTAT
II ibert resta d'abord comme ébabi par ce feu d'arù fiée allemand qui assourdissait et illuminait Paris. Berlin lui-même ne s'était pas montré à ses yeux si eflronlément tudesque. Rossini vivaiteocore, mais c'était pour et contre Wagner qu'on se battait à outrance sous le péristyle de la bourse musicale. Tout le monde était Allemand, même aux Italiens. Les noms des compositeurs, comme les noms des arlistes,finissaient uniformément en olf, en ick ou en bach : on eût dit que personne en France ne s'appelait plus ni Martin, ni Bernard, ni Lavocat.
A la vraie Bourse, à la Bourse de l'argent, c'était bien autre chose. Les Juifs portugais eux-mêmes se fanaient: Mirés déclinait, Péreire agonisait Plus rien que les rimes en childj en uld, en ù^tz, en ûrtz, en uhrer et en orm$inre.
Et ainsi partout.
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Le boulevard entier disait: Ponchur, mon ger ! gomment fus hordez-fus ?
Et les méridionaux eux-mêmes, désertant les bonnes choses d'Arles, qui donnent tant de montant à l'haleine d'Hébé, se mettaient à répandre des odeurs de choux aigres et de saucisses fumées.
Quand Hubert alla faire sa première visite à sa cousine Armelle, apportant mein herr Adrien sous son bras, il trouva mein herr Malifaz à la porte et mein herr Hœfer dans le salon de mein herr Lion Rabbe.
Feu M. le marquis de Pontal avait laissédes souvenirs dans le monde officiel et dans le monde parlementaire. Hubert n'aurait eu qu'à se laisser faire pour être un homme du monde très recherché. Son goût n'allait pas de ce côté. 11 se donna à lui-même le soin de regarder Paris comme il avait regardé Berlin. C'était tout un tiavail.
A Berlin, la chose allait de soi. Hubert y cherchait et y trouvait l'Allemagne. A Paris, Hubert chercha la France sans l'y trouver.
On peut parler de ce carnaval. Paris l'a expié noblement et cruellement, par la gloire comme par le malheur.
11 y avait à la surface de l'océan parisien un vent de débauche imbécile et effrénée. La gaieté était folle, avec un airière-goût sinistre. Dans l'art dramatique, cela se traduisait par des excès debêtises tellement prodigieux, que la postérité refusera d'y croire.
A cette bêtise beaucoup d'esprit était mêlé, cela va sans dire, puisque nous sommes à Paris ; mais le poison moral n'en était que plus actif. Des compositeurs de ta-
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lent, alteinls d'uDe nlifrialion m«^ntale naturelle ou volontaire, envelo|i[)ai('ril dans une harmonie cochinchinoise (les vers qui .semblaient jaillis par les égouts de Bicèlre ou de Charentitn.
Ola s'appelait tantôt des féeries, tantôt des opérettes; et Dit u me garde d'insulter à aucune forme de l'art ! Il y eut parmi ces folies des libertinages de poètes. Quelqut^s-unes sont presque illustres.
^ais on en sot lait navré, — navré surtout du plaisir malade que la foule éprouvait à boire cette écœurante iviesse.
11 5 ne voulaient plus admirer, ni s'émouvoir, ni croire ; ils niaic^nl le beau avec un enthousiasme de bossus en gogueite ; ils prenaient la Vénus de Milo, ils lui mettaient des bras diiïormi^s, un faux nez, une casquette de loutie, et ils la poussaient à l'avant-scène en hurlant: Oh ! he ! Balochard, voici le sublime antique !
l.t la salle hurlnit aussi. l*etils crevés, czars en vacances, coquines endiamantées, Roberts Macaires ayant fini leur journée, escirgols sympathiques commençant la leur, poches à guinées et mains à pocht s : la salle entier.; vagissait d'allégresse sur le cadavre d'Homère as.-a<.«iné.
Bien plus qu'assassiné, pendu, — puis décroché, — puis irahié dans la b«ue.
Il y avait trente théâtres à Paris, dont vingt cinq gagnaient leur vie à danser cette carmagnole.
Sur ma parole, j ai peur de ridoter, comme ces bonnes gens qui voient Voltaire au fond de toutes les infamies ; mais je veux pourtant dire l'idée qui plus d'une fois m'est venue — en ce temps-là — et qui me revien
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Souvent je me suis dit: Si cette obscène formule n'a pas été inventée par un fou promis à la camisole de force, elle doit venir de quelque lugubre Allemand, transformé, par je ne sais quelle naturalisation, en pitre français, et, du coup, devenu épileptique.
Les UDS prétendent que nous sommes guéris, ou peu s'en faut, de cette honte ; les autres alfîrment que nous n'en guérirons jamais.
Hubert regardait ces mascarades de la pensée avec tristesse. En lui naissait la manie que j'ai frayeur de gagner : il voyait le Prussien daos tout.
Il voyait le Prussien dans le malaise général que ce délire de surface recouvrait, comme la casaque de clinquant cache la chemise en lambeaux de Paillasse.
Il voyait le Prussien, surtout dans la sourde fermentation du travail manuel, qui s'agitait, criant misère, au milieu d'une prospérité apparente incomparable.
Les grèves, qui ont duré jusqu'à la guerre, commençaient.
Et dans ces immenses galeries du Champ de Mars, où Paris conviait à la paix tous les peuples, un Allemand apportait les statuts ébauchés de I'Internationale.
L'histoire rétrospective d'Hubert de Pontal va finir ici. Elle n'a plus qu'une page.
• Un des derniers jours de l'Exposition, Hubert se rendit au Champ de Mars, et vit une grande foule autour du monstrueux canon Krupp, que la Prusse nous avait envoyé comme échantillon de son artillerie d'acier.
On ne pouvait pas approcher du canon. Il avait le succès de la Vénus aux carottes. Tout le monde riait à l'enlour; et un officier d'artillerie, tapant amicalement
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sur la croupe d'acier du Lévialhan, disait au milieu de l'hilarité générale :
— En débitant cet objet adroitement, on en tirerait cent mille douzaines de rasoirs...
— Tiens, vous voilà ! Pourquoi ne venez-vous jamais me voir, Pontal?
Ceci fut dit par un vieil homme, habillé en jeune premier de théâtre, un peu moins serré cependant dans sa jaquette que M. Virgile iMatifaz, mais également orné d'une cravate azurée, que maintenait une épingle de sporting gentleman.
De loin, il avait l'air d'un « gandin » de 1855 ; de près, c'était une momie.
— Monsieur le duc, répondit Hubert, je crains toujours d'être importun ; mais j'avoue que je comptais me présentera votre hôtel : j'ai une communication à vous faire.
— Ah Ibah! communiquez, mon très cher, communiquez !
M. le duc passa son bras sous celui d'Hubert, et ajouta:
— Tout le monde me regarde ici: vous allez me servir de contenance.
C'était un homme d'État, nous ne voulons pas vous le cacher plus longtemps, illustre par sa poigne et par son ménage. Néanmoins il faisait erreur : personne ne le regardait.
— Quoique vous soyez éloigné du pouvoir, selon les apparences, commenç4 Hubert, la France et l'Europe gavent que votre crédit...
— Vous voub exprimez très bien, mon bon, interrom-
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pit M. le duc. Pourquoi ne vous faites-vous pas député?... Allez 1
— Ce que je vais avoir l'honneur de vous dire..., continua Hubert.
— Je le sais par cœur, et l'empereur aussi. Hubert resta décontenancé.
— Mais allez donc ! fitl'ancien ministre en saluant de la main une jolie dame, un peu démissionnaire comme lui, mais qui avait un chien de toute beauté.
Hubert prit son courage à poignée ; et très modestement, après avoir eu bien soin de déclarer qu'il n'avait point la prétention d'apprendre quoi que ce fût à un personnage placé de façon à tout savoir, il exposa en termes concis et précis le résultat de ses observations.
— Entre la révolution qui monte et l'ennemi qui grandit, la France goguette, dit-il en finissant. Je ne suis rien qu'un patriote passionné; mais je ne pui.-î m'empêcher de songer à ce lion de la fable, devcL^ cl tzé et si malade, qu'il suffit pour l'achever du i^uu^j de pied d'un âne.
M. le duc avait bâillé plus d'une fois, nous devons lui rendre cette justice.
— Vous pourriez faire un journaliste, dit-il avec bonté. Le trait de la fin est réussi, quoique faux. C'est précisément le talent de l'arliclier. Voulez- vous que je vous mène aux Débats?... Yotre père aussi était un homme d'esprit, mais naïf! 11 croyait, dur comme fer, que tout ça était arrivé...
Nous prévenons amicalement le lecteur que M. le duc avait des mots d'artiste.
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— Il IIP manque pas de gens au château, conlinua-t* il, pour parler comme vous : le vieux Mocquarl ne sait plus que cette chanson là. La Prusse ! la Révolution ! Je parie que vous avez pris la peine d'aller à Berlin? Tous ceux qui en reviennent, répètent le même cliclié.
— Si tous ceux qui reviennent de Berlin disent la même chose... voulut observer Hubert.
— Des blagues .' fit M. le duc avec une agréable familiarité. Les Prussiens se font des réclames à eux mômes, et les naïfs leur donnent de la publicité. La puissanco de la Prusse I l'unité allemande ! fadaises 1... — Bonjour ! bonjour! Je songe à votre affaire.
Ces derniers mots étaient adressés à un pâle cavalier, d'apparence poitrinaire, qui passait au bras d'une jolio femme.
— Savez-vous qui c'est? demanda M. le duc. Quand on parle du loup... C'est de G..., l'ambassadeur do Prusse: un charmant garçon, dévoué jusqu'aux ongles. Ah ! ah ! l'unité allemande ! et les bénéfices de Sadowa ! Essayez de faire l'exercice avec le gros canon qui est làbas, et vous verrez ce que valent les atouts du roi Guillaume ! Et savez vous de quelle affaire je lui parle? Ce pauvre de G... est bien dans ses petits souliers 1 L'affaite met Berlin aux cent coups I Voyez moi çal
M. le duc tira de sa poche le sixième numéro d'un journal qui portait pour titre la Siluation.
— Connaissez-vous ? demanda-t-il. Non. C'est étonnant, car ça fait un tapage d'enfer. Ah ! ah 1 le Vafer' land ! i unité ! la patrie allemande I On arrange bien toutes ces balançoires là-dedans... Et savez-vous par qai c'est fait? Par le roi de Bavière, par le roi de Hanovre,
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par le roi de Saxe et antres fractions de l'Unité, qui ont pour caissiers les banquiers de Francfort I Et allez donc !
Il fourra la Situation dans la poche d'Hubert, et reprit :
— Voilà pour la question prussienne, mon bon. Êtesvous fixé ? J'ajoute seulement que leurs canons d'acier éclatent comme des obus, et que nos chassepots portent à quatre cents mètres plus loin que leurs seringues à aiguille. En outre, ils n'ont pas le sou.
— Alors, s'écria Hubert, comment payent-ils cette nuée d'e-pions?
— Aussi nombreux que les sauterelles d'Egypte, hein ? coupa M. le duc en éclatant de rire. On la coymaît^ cdle- /à.' Autour de chacune de nos forteresses, il y a cent mille hommes appointéspour lever des plans ! Depuis le temps qu'ils lèvent toujours les mêmes plans, le roi Guillaume doit en avoir des doubles plein ses granges ! Tant mieux ! alors il sait que nos forteresses sont imprenables. Et puis. que prouvent les espions? La peur... Et puis, il n'y a pas d'espions : les trois quarts de vos Prussiens sont de Strasbourg ; c'est le nom qui trompe. 11 faudrait donc renvoyer Fould et Up^nheim ? il faudrait ramener Haussmann à la frontière entre deux gendarmes ? et Rouher lui même?... il est du Cantal; mais son nom rime un peu avec Schneider, que j'oubliais... Allons! allons! passons à la révolution, car ça m'amuse de vous battre ainsi à plate couture I
Ici, M le duc salua deux étoiles en habit noir, qui formaient le centre de deux groupes dans le transept.
— Nigra, murmura t-il, et Melternich, deux gail-
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lards qui se mellraient dans le feu pour nous 1 hit c'est la même chose aux ambassades'd'Angleterre, de Russie, de Turquie, etc. Si la Prusse bougeait, now^ prendrions l'Europe par la peau des reins et nous la lui lancerions à la tête... Aux rouges, maintenant! Mon cher garçon, vous savez que je suis un libéral. Plonpion et moi, nous n'entrons pas du tout, mais du tout, dans les chaussettes des chambellans. M. de Bismark est bien capah'e de solder les grèves, et d'ofTrir de petits cadeaux à l'émeute : il a du talent, je ne dis pas non; mais a[)rès? Si je trouve, moi, que les grévistes ont raison ? Les patrons pleurent toujours : ils m'ennuient. Connaissez-vous Pinard ? C'est pour vous dire que vous n'en savez pas plus long sur l'émeute que sur les Prussiens. Il peut être bon que l'émeute se montre. Quand on voudra l'émeute, on prendra Pioard. Et quand on aura assez de l'émeute, on rependra Pinard au porte-manteau. La France est un instrument dont il faut savoir jouer. Nous avons une marge énorme. Mesurez l'abîme qui séparp Uouher d'OUivier : quarante ans de voyages I Après OUivier,il y a Picard. Ne riez pas : c'est une fourchette. Et après Picard, il y a Jules Favre. Ne haussez pas les épaules : il est bien ?levé,et il va à la messe. Et ajrès Jules Favre... Mais pour aller jusque-là, c'est cent ans: nous serons morts, et ces messieurs aussi, et les Prussiens, et les émeutiers. Bonsoir, cher! Ne soyez donc pas si rare. A votre place, j'essayerais de la diplomatie...
M. le duc accosta une dame qui avait deux chiens.
Ce fut le soir de ce jour qu'Hubert de Pontal commença à broder son lion et son âne.