LE CACHOT DB M. ADRIEN
Nous avions laissé notre histoire au moment où Hubert montait en voiture à la suite de son entrevue avec Armelle de Mariaker, et ordonnait à son cocher de le conduire à la préfecture de police.
Le lecieur a pu remarquer que,dans les pages consacrées au passé d'Hubert de Pontal, il n'a jamais été question d'Armelle. Nous en avons agi ainsi à dessein et pour rester dans l'exacte vérité.
Un grand, un puissant amour s'était glissé dans le cœur d'Hubert à son insu et pendant qu'il se croyait excliisiv-mp.nt occupé d'autre chose. Cet amour, dans le passe, était muet. Nous avons entendu sa première parole.
Dans l'antichambre de M. le préfet, il y avait des visiteurs qui atlpi)daien*. Hubert fit passer son nom, et fut introduit aussitôt chez le chef de la police, qui. à
234 LliiiMMi- hU G»Z
l'exemple de M. le duc, l'accueiilit par celle queslion affectueuse :
— Pourquoi ne vous voit-on jamais?
Pendant qu'Hubert était dans le cabinet, deux ngents du service de sûreté y furent mandés: l'inspecteur lUiault et l'inspecteur Leroy-Louban, qui passaient tous les deux pour des retors de première force.
Hubert les emmena dans un bureau voisin, et employa un bon quart d'heure à leur donner des instructions. Les noms de Virgile Matifaz et de Tourterol furent plus d'une fois prononcés.
Hubert, avant de congédier Ruault et Leroy-Louban, leur donna rendez-vous à une heure de là, au coin du boulevard Haussmann et de la rue du Faubourg-Saint- Honoré.
Puis il traversa les cours intérieures de la préfecture, et gagna l'escalier de la Conciergerie.
11 se faisait tard déjà. M. Adrien était assis sur sa couchette, et regardait mélancoliquement le jour baisser à travers les barreaux de sa cage.
Pauvre petit M. Adrien ! Ces longues heures de solitude avaient un peu abatlu l'enthousiasme de sa cheva lerie : non pas qu'il regrettât son généreux dévouement, mais il aurait bien mieux aimé être chez lui.
Et qu'aliait-on dire au ministère?
M. Adrien espérait qu'on dirait :
— Voilà où mène cette vie de don Juan 1
Ah! celui-là n'était pas un Prussien bien farouche! Si vous voulez, nous allons conter à fond sa petite histoire en deux mots.
En 1815, lors de l'invasion, les Prussiens avaient
L'uOMMIi DU GAZ 235
poussé jusqu'en Bretagne, où ils se conduisirent 1res bien, peu rassurés qu'ils étaient, si loin du gros de l'armée.
On s'en souvient encore un peu dans la ville de lîedon, où les vieilles gens racontent qu'il y eut une garnison mi partie russe, nni-partie prussienne. Ils ajoutent que les Kusses crachaient quand ils voyaient passer un Prussien.
Dans le contingent prussien se trouvait un lieutenant blanc et rose, aussi rose et aussi blanc que M. Adrien lui-même, et qui s'appelait le baron von Berghem ; il avait seize ans. Il se battit en duel avec un llusse qui l'avait appelé jung frau, et reçut un grand coup d'epée à travers la poitrine. Quand le contingent s'en alla, le baron était encore étendu sur son lit entre la vie et lamort.
Le lit de M. le baron était à l'hôtel de Kerkarabosq, où il y avait une jeune demoiselle Adrienne, bien gentille, ma foi ! et tendre comme de la mie de pain. Je ne donne pas l'anecdote comme incroyable à force d'originalité. M. le baron et M"» Adrienne s'étant plu réciproquement, on fit leurs noces en l'année 1818.
Mais notre Adrien ne vint au monde qu'en 4844, après vingt- six ans de stérilité. Sa mère et son père en moururent.
11 fut élevé au collège de Nantes ; puis ses parents prussiens le réclamèrent, et obtinrent pour lui le grade de lieutenant, mais avec ordre de résider en France.
A Paris, il était aussi parfaitement Français que Prussien à Berlin. Pour arrondir un peu sa solde de linulenant, il acceota au ministère de l'intérieur Timportant
emploi d'attaché auxiliaire au Ijureau de la taille des plumes : ce pourquoi on lui donna 1,800 fr. par an et la confiance du gouvernement.
Nous espérons que l'élymologie de M. Adrien expliquera son caractère : du Prussien il avait la gaucherie ; du Français, le tempérament galant et la vanité.
Nous avons préconisé les croisements de race ci dessus, mais il ne faut pas que les croisés attendent vingtsix ans pour produire.
Je pense qu'il devait à la vétusté de ses bons parents* plus encore qu'à son origine ludesque, l'esprit d'économie et la mignonne avarice qui se cachaient si drôlement sous ses prétentions.
M. Adrien, tout en regardant le coin de mur verdàtre qui bouchait la vue à trois pas de sa lucarne, songeait à son amour.
Une chose l'étonnait et l'humiliait un peu : il était bien sûr d'étie au secret le plus rigoureux; et pourtant son geôlier n'avait point fait difticulté de lui procurer encre, plumes et papier.
Est-ce que, même en prison, ils allaient le traiter en homme sans con-équence?
Il y avait quatre lettres rangées sur son traversin.
A côté des quatre lettres, un joli carnet à contredanses était ouvert à une page pleine de noms et de chit.res.
Le premier nom était Armelle; le premier chiffre, 400,000 fr., avec cette mention : « Obligations de Lyon. »
Virgile Matifaz ne se trompait pas : M. Adrien avait causé avec la pauvre Françoise I
L'nOMME DU GAZ 237
Soyez tranquilles, les chevaliers prussiens savent où ils mellent le pied.
La première des quatre lettres était adressée à l'ambassade de Prusse.
La porte de la cellule s'ouvrit, et M. Adrien eut à peine le temps de cacher le carnet aux dots. Hubert de Pontal entra, les deux mains tendues.
— Ah 1 s'écria M. Adrien, merci I tu ne m'abandonnes pas, toi !
Mais il ajouta :
— Je ne suis donc pas au secret du tout, puisqu'on vient me voir?
— Si fait, répondit Hubert, tu es au secret ; et même ton affaire n'est pas bonne, à cause de ce maraud, de Walifaz, qui t'accuse d'avoir fait la cour à sa femme.
— Tu ne crois pas cela, Hubert? s'écria le prisonnier, qui bondit sur ses pieds. Je suis déjà bien assez malheureux !
Hubert l'embrassa en disant :
— - Nous te tirerons de là, mon pauvre garçon.
— Sans compromettre Armelle, n'est-ce pas ?
— Quant à cela, je te le promets I prononça M. de Pontal d'un ton grave.
M. Adrien le regarda. Hubert reprit par forme d'explication :
— Puisqu'elle est ta femme.
— C'est pourtant vrai ! elle est presque ma femme.
— H n'y a pas de presque: iM. et iM"»^ Rabbe savent
tout.
238 L IIUMME DU GAZ
— Voilà donc ma jeunesse finie I soupira M. Adrien.
— Et bien finie ! appuya Hubert, de ce mêmî ton tranchant qui avait étonné tout à l'heure M. Adrien.
Hubert prit la chaise unique qui meublait la cellule du prisonnier ; mais, avant de s'y asseoir, il avisa les quatre lettres étalées sur le traversin.
— Ah 1 ah ! fit-il, ta correspondance ? Je vais m'en charger, si tu veux.
-— C'est que..., balbutia Adrien.
Hubert avait déjà les quatre lettres à la main. Il mit celle de l'ambassade dans sa poche.
— Je la porterai moi-même aujourd'hui, dit-il. El il déchira tranquillement les trois autres.
— Ah çà I... s'écria M. Adrien, qui devint rouge comme un coquelicot.
— Tu es marié, prononça gravement M. de Pontal.
— Mais, marié...
— A ma cousine !
il y eut un silence. M. Adrien n'était pas content.
— Qu'as-tu donc? demanda Hubert. Tu l'aimes, je suppose?
— Comme jamais femme ne fut aimée I répondit M. Adrien d'un ton emphatique, sous lequel perçait un peu de froideur.
— Tu comprends ma position, n'est-ce pas? reprit Hubert. Les Rabbe ne sont rien pour moi. Je me regarde comme son seul parent. Et puis, si elle n'avait pas eu cette inclination pour toi, je crois que je l'aurais épousée.
L'nuMMb; DU GAZ %i\
— Vraimenl 1 lu crois ?
— Mon Dieu I oui, un peu comme Booz épousa Rulli.
— Oui... Booz était riche...
— Et Rutii pauvre.
— Esl-ce que M"" de Mariaker?...
— Qu'est-ce que cela te fait? interrompit Hubert.
— Cela me fait plaisir, répondit M. Adrien noblement.
Hubert lui secoua la main.
— Tu es un brave garçon, dit-il ; mais tu comprsnds : nous avons vécu ensemble, je te connais. Les Anglais appellent ce\ai flirter. Avec loi, les choses ne vont jamais bien loin ; mais il en faut si peu pour rendre une jeune femme malheureuse I
M. Adrien rougit encore. C'était celte même colère désolée qui l'avait pris dans la chambre d'Armelle, quand il s'était aperçu que la jeune fille n'avait pas peur de lui. Évidemment il avait une violente tentation de protester contre cette phrase : « Avec toi, les choses ne vont jamais bien loin. »
Mais M. de Pontal ne lui en laissa pas le temps.
— Ainsi donc, reprit-il, plus de fliriage ! Je suis là : e veillerai. Tu es marié. Regarde-moi comme ton beaupère, et marche droit I
— Ma jeunesse est finie, répéta M. Adrien d'un ton mélancolique ; bien finie 1
Hubert se leva.
— Tu sais, dit-il, je n'ai pas d'inquiétude. Tu feras le meilleur mari de l'univers. Cette aventure-là va te mettre du plomb dans la tête; et je te vois d'ici, réglé comme
2i0 l'uommk du uaz
une pendule, partant le matin avec ton parapluie pour aller à ton bureau, et avec ton parapluie rentrant le soir au sein de ton petit ménage.
La figure de M. Adrien exprimait une sorte d'horreur.
Hubert l'embrassa encore.
— Maintenant, reprit-il, je vais travailler pour toi. Je sais ton affaire sur le bout du doigt. Qu'est-ce qu'il faut dire à ton Armelle*?
— Que je Taime de toutes les puissances de mon âme, répondit M. Adrien avec accablement.
— Tout va bien. Bonsoirl Je reviendrai demain. Hubert se retira. M. Adrien, resté seul, fourra ses dix
doigts dans ses cheveux blonds et laboura sa tète à tour de bras. Quand il fut bien ébouriffé par ce manège, l'expression de sa physionomie devint tragique.
Il reprit son carnet, et le rouvrit à la page des dots.
— 400,000 francs ! dit-il. Le capitaine Rabbe est un affreux coquin. Si le reçu est parti, il ne donnera rien.
Le plus beau chiffre de la liste,aprèsladotd'Armelle, appartenait à une demoiselle Magaretb, de Berlin.
— Gretchen I soupira Adrien, chère Gretchen ! elle m'attend! Et là-bas, c'est la patrie allemande... Ah ! mazette 1 mazette ! Bureau, ménage, parapluie I... Voilà ce que j'appelle une bote d'aventure !
Les inspecteurs Ruault et Leroy-Louban attendaient fidèlement au coin du boulevard Haussmann et du faubourg Saint-Honoré. La brune venait.
Quand Hubert les accosta, Ruault dit :
l'a >MMB DU GAZ 241
— J'ai vu les deux agents qui étaient à l'enquête : pas forts ! j'ai engRgé Barré.
— Le Barabbas, dit à son tour Leroy-Louban, s'appelle Chardet, le père Chardet. Il demeure ici tout près, rue de Monceaux. Il a découché pendant huit jours. C'est un alcoolisé. Malgré son nom français, il a l'accent allemand très fort.
Hubert traversa le boulevard et prit la rue de Monceaux ; les'deux inspecteurs le suivirent.
— Bonsoir, madame Eustache, dit Leroy-Louban en mettant sa tête à la porte de la loge. Le monsieur de ce pauvre père Chardet est venu ce malin ?
— Le monsieur ! répéta la concierge. Ah ! oui, oui: c'est lui qui vous aura dit mon nom. Eh bien I moi, je ne sais pas le sien... Vous êtes trois rien que pour le père Chardet? 11 en a des connaissances ! Je parie quïl y a un médecin parmi vous.
— Juste, madame Eustache I répondit Leroy-Louban. La bonne femme prit un air embarrassé.
— Le monsieur de ce matin est un bon monsieur, ditelle. Ce n'est pas que j'aie oublié sa commission ; mais si vous saviez comme on est bousculé dans ces maisons <lc ojallseureux ! Je n'ai pas eu un moment, quoi ! Il m'avait dit de lui porter un potage et un blanc. Tout ça mijote encore sur le fourneau. Est-ce que vous allez monter ?
— Certainement, ma bonne madame Eustache.
— Ce n'est pas pour manquer au respect que je vous dois,mais si j'osais vous prier de lui donner son dîner?... Voici la soupe, et voilà le rôti.
Elle mit une assiette couverte dans les mains de Le-
roy-Louban, une écuelle dans celle de Ruault; puis elle ajouta, en apportant un vieux chandelier à Hubert :
— Et le médecin tiendra la lanterne 1 Vous me direz en redescendant s'il a besoin de quelque chose.
Hubert et ses deux compagnons étaient déjà dans l'escalier. Pendant qu'ils gravissaient la première volée, M'"*" Eustache leur donnait d'en bas de minutieuses explications pour trouver la porte du père Chardet.
Leroy-Louban, qui marchait le premier, reconnut la porte, tout en haut de la maison, et frappa. H n'eut point de réponse.
— C'est votre souper, papa, dit-il.
Et il frappa de nouveau.
Point de réponse encore.
— Ouvrez, ordonna Hubert.
Leroy-Louban pesa sur le loquet. La porte s'ouvrit, donnant passage à une insupportable odeur de misère et d'eau -de-vie.
Les deux inspecteurs entrèrent, puis Hubert ; et dès que la lumière tenue par ce dernier éclaira le grabat, Ruault dit :
— 11 est mort.
Leroy-Louban s'approcha. C'était vrai* Le père Chardet avait dû passer de vie à trépas dans une effrayante convulsion, car la bouteille apportée par Lion Rabbe restait encore dans sa main droite crispée^ Le goulot en était brisé, — et les morceaux de verre, collés à la bouche du mort par la liqueur visqueuse et le sang, témoignaient que le goulot avait été broyé par les dents du buveur.
Par terre, il y avait un litre vide.
l'uomme du gaz 2.3
L'eau-de-vie répandue sur le lit exhalait d'alroces odeurs.
Les deux inspecteurs se regardèrent.
— Tiens, tiens, tiens ! fil Leroy-I.ouban.
— Ah I mais oui, repartit Kuault : c'est arrivé à point I Mazette I elle a l'air curieux, cette combinaison-là I
En repassant devant la loge, Hubert de Pontal rendit le chandelier et dit :
— Il n'a plus besoin de rien.
Leroy-Louban remit le blanc de poulet, et Ruault le potage. Madame Eustache fit le signe de la croix.
— Une personne qui s'intéressait a ce pauvre malheureux, ajouta Hubert, donnerait volontiers quelque chose pour avoir une relique de lui : son carrick et son chapeau.
— Ça ne coûterait pas cher à l'hôtel BuUion, répondit M"® Eustache. On vous les gardera.
Et ce fut tout.
Ce même soir, vers neuf heures, dans le petit salon Rabbe, tout le monde était à son poste : M. Charles Hœfer, au piano ; M. de Pontal, à sa broderie.
Clémence et Armelle ne faisaient rien.
Entre Armelle et Hubert, aucune parole n'avait été échangée, pas même un regard.
M. Rabbe se promenait de long en large, les mains croisées derrière le dos. Il racontait une bonne fortune vraiment surprenante qui venait de lui tomber du ciel. C'était — et il le faisait remarquer — la quatrième depuis la veille, en comptant sa décoration.
244 l'uomme du gaz
— Vous allez juger de l'état où était raffaire, disaitil en s'adressant spécialement à M. de Pontal. J'avais 330 actions de fondation. Me trouvant gêné l'année dernière, je voulais en faire de l'argent à tout prix. On m'en offrit mille écus en bloc ! Autant valait les garder, hein ? Ce soir, je les vois reparaître en Bourse de Berlin... Tenez plutôt, voici la Gazette de la Croix ; voyez : « Houillères de Crombach, 670 fr. »
— Ma foi, oui, dit Hubert, qui jeta les yeux sur le journal. J'ai l'addition difficile ; mais ça doit faire une bien jolie somme.
— Deux cent vingt mille cent francs ! s'écria Clémence, qui avait fait le calcul sur un bout de papier.
Hubert enfila une aiguille de soie.
— Il faut jeter votre anneau dans la mer, cher monsieur Rabbe, dit-il gaiement, ou bien ce vieux farceur de Destin vous jouera quelque tour pendable I