LA VOITURE DE DEUIL
Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, parun magnifique soleil, le convoi de la pauvre Françoise Matifaz se dirigeait de l'église Saint-Philippe du Roule au cimetière Montmartre. C'était un bel enterrement, et digne de la chaise à appuie-coudes que Françoise laissait en héritage à la fabiique. Armelle de Mariaker s'était chargée de tous les frais, malgré les sages représentations de Clémence Rabbe.
Les journaux avaient parlé. A la grande mortification de Virgile, la « cause célèbre » faisait son chemin sous ce titre humiliant : l'A/faù'e de la Belle Portière. Le public en savait déjà aussi long que M. Chabert, le substitut, ou que M. Courand, le commissaire de police. Il y avait deux camps : les pat lisans de la culpabilité du petit jeune homme myope, M. Adrien, et ceux qui tenaient pour le Barabbas des mansardes, Maquin, rentier.
La marmotte, le carrick et les chaussons de lisières faisaient fureur.
On parlait du musée Matifaz, ce qui consolait bien un peu le conservateur. Il était déjà venu des Anaflais.
Les trois jgurnaux les plus dvilisés de Paris promettaient, pour le lendemain, les portraits en pied du bahut à deux étages, de la poliche cassée et du cric malais. Il ne faut pas nier la mission de la presse.
A la sortie de l'église, il y avait beaucoup de monde. Yirgile dit à Tourterol, qui l'accompagnait fidèlement dans cette douloureuse circonstance :
— Avec un peu de publicité, on aurait refusé du monde !
Et c'était l'exacte vérité. Paris, ce gigantesque bébé, peut envoyercent mille badauds aux spectacles de cette sorte, quand il est convenablement averti.
Le convoi se mit en marche, escorté de trois voitures de deuil. Dans la première était M. Matifaz, en grande tenue, el M. le marquis de Tourterol, vêtu de neuf de la tète aux pieds. La toilt-ttele relevait considérablement: il aurait pu passer pour un employé des Pompes funèbres.
Dans la seconde voiture, Armelle de Mariaker suivait, avec sa femme de chambre Berthaud.
M. et M™® Rdbbe avaient fait une apparition à l'église. Clémence détestait la vieille religion, à cause des quêtes ; mRis elle n'aimait pas non plus (quoiqu'elle eût bien la liiçure et la tournure d'une rev^ndicanlt^) , la nouvelle loi conférencière, à cause des cotisations.
Quanta M. Habbe, deux propriétaires du quartier
l'uummk du Gaz '■m
échan-ùient, à son sujet, ces observations caractéristique.s :
— Il est tout changé. On dit qu'il met en vente.
— Les histoires-là sout ennuyeuses. Moi, j'ai eu noon couvreur. Tous les couvreurs qui se cassent les reins, laissent l.iinè(ne veuve elles mêmes septeufauts: c'est réglé.
— Irez-vous voir?
— J'ai été. Bien bâti, style bête, parquets mosaïque jusqu'à la cave. Des Allemands 1
— G mment est-ce fait chez eux ?
— Des housses.
Dansla troi>ième voilure, Hubert de Pontal était moi'lé a [lès avoir salué gravement i\I'^° de Mariaker. Il avait avec lui deux mes.-ieurs en habit noir.
Derrière venaieut, à pir^d, les gt^ns du voisinage ea assez bon nombre et qut-lques curieux. Les dames concierg^^s de la maison de droite et delà maison de gauche 86 croyaient obligées de pleurer; voici pourquoi:
— G est le quartier, disaient-elles à tour de rôle : ça aurait pu nous arriver tout aussi bien comme à elle!
Au dernier rang marchait ThomasGtmcne, tout seul.
— Làl fit M. de Tourterol en s'accoiaut dans un coin du fiacre funèbre avec un soupir de bien-êlre. Un va pouvoir en brûler un petit : per-sonne ne verra.
— Pas pour le moment, dit M. Matifaz, qui refusa le cigare qu'on lui offrait. Tu peux ricaner; ça me fait quel. pie chose de penserqu'on va la mettre dans le trou. Un« lennne si dodue ! Finis ton histoire. Kst ce que c'est le patron qui t'a fait cadeau de cette pelure?
Il éprouva en connaisseur le drap de la redingote de Tourterol.
248 L'flOMMli DU GAZ
— Alî ! mais oui, c'est lui ! s'écria ce dernier ; et il m'en fera d'antres, des cadeaux! Te souviens-tu? la nuit d'avant hier, je te prédisais que j'allais changer de peau, par suite d'une grande affaire. Je ne l'avais pas encore, mais je la flairais. Maintenant, je la possède...
— Et tu m'avais promis le partage, interrompit Mati* faz, parce que je suis le veuf de la personne dont le malheur est l'occasion de la première idée delà possibilité...
— Ne fais pas de phrases, petit ! Le Prussien peut avoir des capacités, mais il ne vaut rien pour l'éloquence. Tu es le veuf, tu ne seras pas le hœuf.
Matifaz eut un bon rire.
— Ah! l'esprit français 1 dit-il. On t'écoute, satané farceur.
— En propre, continua Tourterol, l'affaire appartient à Thomas Chuche ; mais, outre que ma position présente exige de la tenue, je vais rompre le fil qui m'attache à lui : Thomas Chuche n'est pas à la hauteur de mes combinaisons.
— Un propre à rien d'honnête homme 1 gronda Virgile indigné.
— Juste ! et qui n'en a pas honte ! Tu sais, ces idiotslà ont une chance de rat ! L'affaire lui est tombée deux fois sur la tète, si fort et si dur, qu'il a failli en être assommé... Où en étais-je ?
— Tu en étais à ce que tu t'es présenté au bureau de M. Lion Rabbe, rue Taitbout, et que tu avais parlé à M. Hœfer...
— Encore un Prussien I Dans un autre pays, il y aurait encore là une affaire, qui serait de dénoncer tout votre mic-mac allemand ; mais chez nous, bernique !
L'uOMMIi: DU GAZ 249
le gouvernement est si fort, si fort, qu'il joue aux boules à-z-yeux bandés. Ça le regarde ... Et t'avais-je dit pourquoi j'allais chez le Lion Rabbe?
— Non, pas encore.
— Ça va t'amuser. La fameuse nuit, un peu avant que nous revenions des Acacias, Thomas GhucLe rentrait, avec son coup du soir sous le bonnet. Quand il a son coup, il prend toutes les portes pour la sienne. Il essayait donc de rentrer dans la maison n° 13, juste au moment où l'assassin sortait de faire la fin de ta femme.
— Et il l'a vu? s'écria Matifaz.
— Pas tout à fait, mais il l'a senti ; car l'assassin lui a passé sur le corps, après l'avoir étendu les quatre fers en l'air d'un coup de poing monstre. Voilà la chanceJ
— S'il ne l'a pas vu..., commença "Virgile.
— Attends donc 1 Que dis-tu de ça, toi? d'un particulier que l'on rencontre nez à nez le lendemain du coup de poing,et qui se trouble à votre vue, et qui vous met deux louis dans la main, en vous disant: « Je m'intéresse à vous tout plein, mon bon monsieur Thomas Chuche. Venez me voir. Ma sympathie me suggère la pensée de vous faire un sort à l'abri du besoin... »
— Bah I fit Virgile, qui se rapprocha involontairement. Et ce bêta de Chuche n'a pas deviné ?
— Non, répondit M. de Tourterol, Thomas Chuche n'a pas deviné. Mais attends donc. Je suis son bon ange à cet homme-là. 11 me consulte en tout et pour tout. J'ai pincé d'abord les deux louis, et je lui ai dit ; a Thomas, tu cours à ta perte. Puisque tu étais là-bas à l'heure du crime, tremble! tu peux passer pour en être l'auteur!... »
250 L'uOMMb; DU GAZ
M. Malifaz ne se souvenait pas d'avoir jamais entendu une si joyeuse histoire.
Le convoi montait lentement la rue de Glichy ; — mais qui donc songeait au convoi ?
— Voilà pourquoi, reprit TourterolJ'ai étéaubureau de M. Rabbe.
Virgile resta bouche béante à le regarder.
— Ci t'étonne? Le Lion Kabbe me reçut du haut de sa granfleur. J'avais encore ma vieille redingote. Il me dit: «Qu'est-ce que vous voulez, vous? *> Je mis les deux louis sur la table, et je répliquai tranquillement: (( Je suis l'ami de M. Chuche, et je vous remets cet argent, auquel il n'a pas droit. »
M. Rabbe baissa les yeux et sa joue devint blême. Il me spmb'a que, depuis la veille, il avait plus de poils gris dans ses cheveux blonds.
Et, sur son front chauve, la sueur poussait. Çaprenait, par endrtdls, une teinte plombée. Il me demanda pourtant, d un ton de plus en plus rogue :
« Pourquoi n'aurait-il pas droit à de l'argent que je lui ai donné par charité?
— Parce que, répondis-je, il ne vous a pas reconnu, l'autre nuit, à la porte de la loge. »
Un cercle se creusa sous ses yeux. J'ajoutai bien doucement:
« S'il vous avait reconnu, ce ne serait pas quarante francs que vous lui devriez pour l'avoir a?sommé comme on bétail à l'abattoir, vous concevez, mon capitaine?»
A ce dernier mot, il me regarda fixement.
« Vous n'êtes pourtant pas Allemand, me dit-il.
— Non, répondis-je : la France est ma patrie ; mais j'ai
l'uomme du gaz 251
Iravaillolté à la grève des cochers, dans l'escouade du sergent Malifaz. L'Allemagne m'a déjà des obligations pas mal. »
Le char funèbre s'arrêtait à la porté du cimetière Montniartre: ceux qui étaient dans les voitures descendirent. Virgile, accablé par la douleur, s'appuya au bras deM.Tourterol.
— Continue, vieux, dit-il : c'est rudement amusant I
— Essuie voir un peu tes yeux, conseilla Tourterol : la demoiselle te regarde.
Virgile se bouchonna la figure avec son mouchoir,, et Armelle lui envoya un signe de tête compatissant.
Virgile lui rendit un salut humblement reconnaissant, et dit :
— Toi, mademoiselle, sois tranquille! on va faire un sort à ton petit mouchard de lieutenant î
— M. Hœfer est aussi lieutenant, n'est-ce pas ? demanda Tourterol.
— Oui, d'artillerie.
— N'essayez pas de m'en passer! votre régiment s'appelle les Éclaireurs secrets.
— Est-ce qu'on s'en cache ?... Mais voyons, continue. De penser que c'est mon propriétaire qui a travaillé chez moi, ça me met des picotements jusqu'au bout des ongles. Tu ne te trompes pas, au moins?
— Tu vas voir.
— MbU pourquoi diable aurait-il fait un coup pareil?
— Voilà justement ce que M. Hubert de Pontal cherche à deviner, répondit M. Tourterol, qui avait
252 I/UOMME DU GAZ
échangé un fartif sourire avec les deux messieurs en habit noir, compagnons d'Hubert dans la troisième voiture de deuil.
11 baissa la voix pour ajouter :
— Peut-être qu'il y avait quelque chose de bon dans le portefeuille de toile grise. En tout cas, le Pontal et ses deux hirondelles sont ici pour nous couper notre affaire sous le pied. Je connais bien les deux oiseaux : c'est M. lluault et M. Leroy-Louban.
— Comment ? comment? fit Virgile, qui leur lança une œillade de côté : ils n'ont pourtant pas l'air I
— Est-ce que j'ai l'air, moi?... demanda M. le marquis avec fierté.
Le cortège allait son chemin le long du boulevard mélancolique, où débouchent les cent rues bordées de tombeaux.
M. le marquis reprit:
— Qu'est-ce qui n'était pas à la noce, ma vieille? C'était ton propriétaire. Je ne dis pas qu'il avait élé content de se rencontrer avec Chuche, puisqu'il lui avait donné les quarante^francs. Ça prouvait sa peur, et ça prouvait aussi que sa tète déménageait : car la chose faisait naturellement naître des soupçons, même chez un infirme de capacité, comme le pauvre Thomas. Mais de* me voir tout à coup, moi, à la place de Chuche, c'est comme si, au lieu d'un petit plâtras de rien, il vous tombait une maison tout entière sur la tête.
11 n'a pourtant pas mis les pouces tout de suite.
« Puisque vous avez été mêlé à ces histoires-là, m'at-il dit, vous devez savoir que j'ai le bras long quand je veux? »
l'uumme du gaz "lyS
J'ai répondu :
« Je sais ça et d'autres choses. Il n'y en a pas beaucoup, à mon âge, pour avoir plus d'éducation que moi. Faut que vous ayez la bonté, capitaine...
— Rayez ce mol 1 qu'il m'a ordonné d'impératif.
— Ça m'est égal, ai-je fait, pour peu qu'il vous incommode.Faut donc que vous ayez l'obligeance, monsieurLion Rabbe(pas capitaine), debien regarder l'amateur ici présent. Il est né autrefois sous des lambris dorés, dans l'hôtel nobiliaire de son ancienne famille, dont il a perdu tout le patrimoine par l'abus des plaisirs. Les orages de sa jeunesse sont calmés. Il se refonde une carrière par ses talents. Et regardez-le bien I Tel que vous le voyez, il a tant de cordes à son arc, qu'on dirait une guitare toute montée... »
— Ah ! fit Virgile, si j'avais seulement le quart de ta facilité !
— Ton propriétaire, reprit M. Tourterol, a fait ce que je lui conseillais: il m'a contemplé de la tête auxpict's. La toilette n'y fait rien, tu sais, dans ces cas-là. C'est l'homme qui perce sous la guenille. Il a sonné : M. Hœfer a montré son nez. Le patron lui a dit tout net et tout sec: « Je n'y suis pour personne, pas même pour le roi ! »
— Quel roi? demanda Virgile.
— C'est pour plaisanter et donner plus de force à l'exactitude. 11 n'a pas dit le roi ',11 a dit n'importe qui, sénateur ou chef de bureau. Et quand M. Hœler a eu ramassé le bout de son nez, il m'a fait poliment :
« Mon cher monsieur de Tourterol, je suppose que
254 l'hommk du gaz
vous avez l'avantage d'appartenir à l'administration ? »
J'ai répondu :
« Pas si bête ! Je n'appartiens à rien qu'au bénéfice de mon avenir. Mais, sans loger rue de Jérusalem, c'est vrai que j'en connais les ilétours et corridors. Quand un homme s'est mis dan?; l'embarras, je peux, à mon choix, le démolir ou lui être agrédble, selon qu'il sait se comporter à mon égard. »
— Prends garde î interrompit ici Virgile Matifaz en arrêtant Tourterol, qui allait butter contre un en/ow/a^e. La voici arrivée cliez elle.
Les porteurs avaient pris le cercueil.
Virgile se couvrii le visage, et poussa de véritabieB sanglots.
— Voilà Chuche qui vient te consoler, dit Tourterol en le poussant du coude. Attention 1
Thomas Chuche s'approchait en effet. Il prit la main de Virgile et la serra fortement.
— C'est bien, jeune homme, ditil. Je ne vous croyais pas si bon cœur. Ça me remue de voir votre chagrin. J'avais de l'affection pour M""" Matifaz,en tout bien tout honneur. Soyez tranquille, on vous la vengera
Virgile écoutait cela les yeux baissés.
— Ce n'est pas le moment de bavarder ! gronda Tourterol, qui repoussa Thomas Chuche rudement. Silence devant cette fosse ouverte !
En même temps il jeta à la ronde un regard inquiet.
Personne n'était assez près pour avoir entendu Thomas Chuche, excepté un seul des assistants.
C'était M. Hubert de Pontal, qui se tenait à trois pas de là immobile, les yeux fixés sur Armelle deMariaker.
ou IL n'est point parlé de la morte
Thomas Chuche s'excusa doucement, et s'éloigna sans répondre, tout confus de s'être attiré une réprimande pareille. On entourait la fosse, où les câbles descendaient déjà le cercueil.
Les commères de la ruades Trois-Maisonsse disaient, en regardant le pauvre Virgile Matifaz :
— H fait pitié, ce malheureux homme-là I comme il aimait sa damel
— Il allait pourtant tous les soirs aux Acacias...
— La jeunesse 1 mais, ddus le fond, c'était un joli ménage.
— Tiens ! le voilà qui prend la bêche. Il est blanc comme son linge 1 Un beau garçon tout de même !
— Et ses mains tremblent I il ne va pas pouvoir! Ah I oui, qu il est beau garçon !
Virgile avait pris une pose théâtrale. Ce n'était pas
250 l'uomwk i>u gaz
un fort comédien ; mais c^. public est in lulgent, et se contente de la moiatîre chose. On ne paye pas.
Quand Virgile ramassa un peu de terre au fond de la pelle, la concierge de droite et la concierge de gauche eurent envie d'applaudir.
Il prononça d'une voix entrecoupée :
— Adieu, ma compagne ! adieu, mon épouse! adieu, Françoise ! La vie est un désert pour moi api es que tu n'y es plus dedans !
T«ut le monde fondit en larmes. Tourlerol saisit le malheureux veuf à bras-le-corps et l'éloigna de cette tombe, comme s'il eût craint de le voir s'y précipiter.
Virgile, pressé ainsi sur le cœur de son ami, lui demanda:
— Et dans toute cette histoire de M. Rabbe, qu'est-ce qu'il y aura pour moi ?
— Patience ! répliqua M. Tourterol : tu ne sais même pas encore les avantages qu'il me fait à moi-même. On va linii* de te narrer l'anecdote... Mais tu sais, nous avons de la concurrence maintenant. Le Pontal a enten lu.
— Quoi donc?
— Il a entendu cet imbécile de Thomas Chuche.
— Qu'est-ce que ça lui fait?
— Je n'en sais rien encore ; mais, pour qu*il se promène en plein jour avec deux inspecteurs de police...
— C'est vrai, s'écria Viigile ; mais où sont donc ces deux messieurs ?...
— Joue du mouchoir ! on nous regarde.
La foule commençait à s'écouler lentement.
l'uomme du gaz 251
M. de Pontal s'approcha d'Armelle, et lui offrit son bras avec respect pour regagner la voiture de deuil.
Ils marchèrent tous deux en silence, au milieu de la foule, qui maintenant bavardait, causant du meurtre, de rinstruclion commencée, du cas de M. Adrien, de la disparition inexplicable de Maquin, rentier, etc.
L'attitude de Virgile xMatilaz était l'objet de l'approbation générale.
!t allait un peu à l'écart, courbé en deux et pesant sur le bras du fidèle Tourteiol, et il disait :
— Hier soir, à la seconde, M"^ Plumet a été un peu balancée. Avant de m'encbaîner, je veux voir comment tournera noire opération. Vas-y, j'écoute.
— J'en étais, répliqua M. Tourterol, à ce que je fis comprendre adroitement au patron : que, sans avoir aucun fil à la patte, je voltigeais dans les meilleurs termes avec la préfecture. Ça a produit son effet, et M. Rabbe m'a demandé de but en blanc :
« Mon cher monsieur de Tourterol, qu'est-ce que je pourrais bien faire pour me concilier votre estime et votre amitié?»
— H t'a dit cela, lui qui est si fier î
— Il a même ajouté : «Je serais flatté que vous m'accordiez reternelle sympalhi^^ d'un homme bien ne, pour qui j'éprouve la considération la plus distinguée. »
— Quand il veut, fit obseï ver Virgile, c'est certain qu'il sait aussi dorer son langnge.
— Sauf l'accent, dont vous ne pouvez jamais vous défaire, observa monsieur le marquis. C'est la marque Indélébile de l'Allemand. J'ai repondu à M. Rabbe qu'il était bien honnête, et que i'elais venu précisément pour
25S L u )M .1.-, ou GaZ
causer d'une situation avantageuse et solide à peipûtuité, dont nous avions besoin, moi et toi.
— Tu as parlé de moi, vrai? demanda Virgile.
— Puisque tu es le veut ! répondit Tourterol. Toul" pivote autour de toi, rapport à ta dame et à sa catastrophe. Alors, le patron m'a offert un cigare...
— Un cigare 1 lui qui est si fler 1
— Tu Tas déjà dit. Il ne t'en aurait peut-être pas fai* la politesse, à toi, vu ton rang de concierge...
— Conservateur 1
— C'est pareil, et vu aussi que tu es son esclave pai les liens de la société secrète des Prussiens, employés à creuser une mine sous le gouvernement de la France ; mais moi, je suis libre et son égal, sinon son supérieur, par les hasards de la naissance. Il sent ça. Il m*a dit :
« Puisque vous en avez déjà goûté, mon cher monsieur de Tourterol, peut-être que vous ne répugneriez pis à entrer dans nos rangs avec des appointements fixe». Votre patrie, qui vous laisse aller eu guenilles, n'a pas droit à votre amour filial. »
j'ai répondu :
«Plutôt périr au milieu des tourments que de la trahir ! Seulement, je suis ennemi de la liste civile et des candidatures officielles. Par mes ancêtres, j'appartiens à la féodalité ; par mes éludes, j'ai les rêves de Jean- Jacques Rousseau, de Raspail et de Lafayelte I L'empiro et ses cent-gardes ne me sont de rien. Je leur préfère le prince de Joinville ou la liberté. Qu'est-ce qu'on paye chez vous? »
M. Rabbe me regardait de l'air de dire : « Voilà un jeune homme qui n'a pas son élocution dans sa poche !
L'iiuMMrt; iju OAZ 2.i9
Il a rapproché de inoi son fauteuil, pour se déboutonner en gran.l avec moi.
a Prêtez-moi, qu'il m'a dit, une oreille attentive. L'Allemagne a les mêmes idées que vous. Tout ce qu'elle en fait, c'est pour procurer au peuple français, selon qu'il en aura le goût, soit le roi de son choix, soit l'indépendance générale. Pour ça, on emploie l'élément de la fraternité dans les restaurants et crémeries. Ça s'appelle l'Internationale, à cause que le projet supprime les gendarmes et frontières. Tous les professeurs en sont, les officiers de santé, des tas d'avocats, et nous avons les photographes I sans se douter tous et un chacun qu'ils sont des marionnettes, dont mes bureaux réunissent les ficelles dans leurs mains En conséquence, le truc est de fonder des brasseries avec billards et con-sommations de première qualité à bon compte. Ça serait-il compatible à votre amour propre d'en tenir une, avec votre ami Matifaz pour premier garçon? »
— Hum ! lit Matifaz, moi, garçon ?
— Ton serment t'y oblige, prononça gravement Tourterol, et ton capitaine a le droit de te communiquer la schlague comme Prussien. Il ny avait donc rien d'inconvenant pour ce qui te regarde ; mais sois tranquille, ma dignité propre était en jeu. J'ai répondu textuellement : « Il ne faudrait pas, monsieur Rabbe, profiter de ma gêne momentanée pour me proposer des conditions révoltantes par leur médiocrité. La politique m'irait assez dans les salons fréquentés par la classe aisée ; mais servir de robinet pour rafraîchir la crapule, canaille et petit peuple, on vous dit (lùte I C'est des choses, monsieur Rabbe, qu'on peut ofl'rir à une personne qui connaîtrait
2G0 l'uommk du gaz
de vous une crasse insignifiante, telle que grattage de registre de commerce ou imitation d'une signature au bas d'un billet. Mais quand la personne sait une anecdote dans laquelle vous avez poussé l'inconséquence jusqu'à jouer d'un instrument des colonies, dont la lame est large comme une guillotine... »
Ici, le marquis de Tourterol s'arrêta brusquement, pour dire à Virgile, qui riait de tout son cœur :
— Tiens-toi donc, animal ! on nous regarde. Virgile reprit aussitôt un air lugubre et s'excusa, disant :
— C'est l'idée du patron écoutant des machines pareilles. Je me la figure, sa mine ! C'est vrai que le cric malais avait une rude lame. Je l'avais eu à bien bon 3ompte!
Ils arrivaient à la grille du cimetière, qui avait déjà donné passage à une partie de l'assistance.
A cent pas derrière eux marchaient M. de Pontal et Armelle, que Berthaud accompagnait à respectueuse distance.
Aucune parole, jusqu'à ce moment, n'avait été échangée entre M. de Pontal et Armelle.
Arrivé si près de l'endroit où ils devaient se séparer, Hubert gardait encore le silence. Ce fut M"*" de Mariaker qui le rompit.
— Vous m'aviez promis, dit-elle, d'employer votre influence en faveur d'Adrien.
— J'ai rempli ma promesse, répondit Hubert.
— Avez-vous de l'espoir?
— J'ai la presque certitude que l'affaire ne tournera pas mal pour notre ami.
l'uommb du gaz 2C1
M"" de Mariaker éleva vers lui un regard de reconnaissance.
Mais elle baissa les yeux aussitôt, parce qu'elle vit une nuance d'ironie dans le grave sourire qui errait autour des lèvres de M. de Pontal.
— Ne vous a-t-il rien dit pour moi ? demanda-telle.
— Si fait : il compte demander votre main aussitôt qu'il sera libre.
Armêlle rougit.
— 11 m'aime I murmura- t-elle.
Hubert no répondit point, et même il supprima le sarcasme muet de son sourire.
A sa manière, c'était aussi un chevalier, quoiqu'il ne ressemblât point à ce petit Galaor qui tenait registre de dots.
Pas un mot ne fut dit de la conversation caractéristique qui avait eu lieu entre Pontal et M. Adrien ; aucune mention ne fut faite des trois letties déchirées.
11 aimait seul : Armelle avait hautement repoussé sa recherche. Je ne saurais pas vous expliquer pourquoi il restait calme auprès d'Armelle très émue.
— Monsieur de Pontal, dit-elle après un silence et comme ils franchissaient la grille du cimeiit^re, je «lois vous faire part d'une circonstance qui changera du luut au tout l'opinion que vous avez de mon tuteur.
Hubert dressa vivement l'oreille.
— J'évitais ce sujet d'entretien, mademoiselle, répliqua-t-il, pour vous, non point pour moi.
— Vos son[»çons, poursuivit Armelle, étaient positivement erronés, et j'en suis bien heureuse.
2G2 l'uomme du gaz
Hubert s'inclina.
— Jugez vous-mênàé, continua M'^® de Mariaker, qui avait pe'ne à assurer sa voix : Hier au soir, devant ma tante, ii a déclaré le dépôt dont vous et moi nous nous entretenions la veille.
— Et qui monte?
— A plus de quatre cent mille francs, selon lui. Hubert s'inclina pour la seconde fois.
Et comme Thomas Chuche passait en ce moment près de lui, pensif et seul, selon sa coutume, Hubert l'appela par son nom.
— Ne vous éloignez pas, mon ami, lui dit-il : je souhaiterais vous parler.
Thomas Chuche ôta son chapeau et resta tout interdit à la même place.
— Que pensez- vous de cela, monsieur? demanda Arme lie.
— Je pense, répondit Hubert, que M. Lion Rabbe se sent attaqué et qu'il se défend.
— Persisteriez vous à l'accuser?
— Je suis un euteté, mademoiselle. J'ai, comme vous, du sang de Bretagne plein les veines. Je persiste dans toutes mes idées.
— Môme dans l'autre ? murmura-t-elle en se forçant à sourire.
— Celle-là, ce n'est pas une idée : c'est moi et c'est vous ; c'est noire destin. N'en parlons jamais, pour que je garde le droit de vous voir tous les jours, et d'être là^ comme un meuble, dans un coin du salon ou vous êtes... un meuble qui a des yeux pourtant, et qui fait sentinelle autour de vous.
l'uo.mmi': du gaz 203
Les sourcils délicals de la jeune fille se froncèrent.
— Si je ne voulais pas, pourtant, être surveillée ?... dit elle.
— Vous pourriez me chasser, et je crois que vous n'en aurez pas le temps: M. Lion Hahhe prendra les devants... Mais la coutume, pour les sentinelles, c'est de fcire faction au dehors.
Armel le dégagea son bras, qu'elle sentait trembler sous celui de son étrange compagnon.
La voiture était du reste à deux pas.
— Je vous remercie, monsieur de Pontal, dit-elle en forme de congé.
Hubert allait s'éloigner ; elle le retint d'un regard singulier, où il y avait à la fois un grand trouble et beaucoup de hardiesse.
— Je ne vous comprends pas toujours, dit-elle en baissant la voix, mais j'ai en votre amitié une confiance absolue. Moi aussi, je suis votre amie, quoique vous m'ayez blessée en découvrant et en raillant ce que j'ai dans le cœur.
Pontal répondit :
— Mes espoirs sont à moi.
— Écoulez, fit elle. Vous ne me connaissez pas. Je me dois à lui, quand même je vous aimerais !
Ses grands yeux brillaient d'une volonté indomptable.
Dans le regard d'Hubert il y avait une joie profonde et de. IVlTroi.
Qiinnd Armelle fut en voiture, Hubert rejoignit Thomas Chuche et lui demanda :
— Reconnaitriez-vous les vêtements de l'homme qui
264 l'uummk du gaz
vous a frappé en sortant de chez Françoise Matifaz, la nuit du meurtre ?
— Qui V0U5 a dit?... commença Thomas.
— Répondez ! Il se peut que vous soyez accusé vousmême.
— Vous n'êtes pas le premier à me le dire... Eh bien, oui ! je reconnaîtrais les vêtements... et l'homme, s'il était dessous.
VOR QUI BRULB
11 y avait des gens qui stationnaient par groupes dans l'avenue du cimetière et sur le boulevard, causant de l'enterrement qui venait d'avoir lieu et regrettant de n'avoir pas été prévenus à temps.
Ceux qui avaient vu consolaient les retardataires en disant :
— Ça n'avait rien de drôle, excepté le mari, qui pleurait conme un dégel: vous savez, ces Allemands aiment leurs femmes...
Virgile Malifaz et M. Tourterol avaient tourné à droite en sortant de l'avenue, et gagnaient la place de Clichy. Ils laissaient l'enterrement à cent lieues par derrière. Virgile regardait les dames, et M. le marquis leur lançait des mots aimables en passant.
— Je n'aurais jamais cru, dit Virgile, que la perte d'une épouse pouvait vous afl'ecter à ce point-là. Payestu un mazagran?
26(3 l'uommiî du Gaz
— J'en paye deux, répondit Tourterol, qui frappa sur son gousset exceptionnellement sonore... — Qu'est-c( qu'il y a pour votre service?
Cette dernière question s'adressait à une femme encore jolie, mais déplorablement fagotée, qui l'aborJai* en souriant.
— Gomme vous voilà reluisant ! dit-elle en le regardant de la tête aux pieds. Est-ce que vous allez à la noce, mon pttit marquis?
M. Tourterol recula d'un pas. Son visage, que la toilette ne faisait pas beaucoup plus beau, exprimait une austère sévérité.
— iM™^ Chucbe, répliqua t-il, vous abrégez l'existence de votre mari par vos cascades coupables. Je n'appartiens pas à la même caste populaire que M. Cbuche, mais j'en suis le protecteur, et je vous avais déjà priée de ne pas me faire rougir en public par les familiarités d'une personne dont les mœurs sont intempestives 1
— Vos moyens vous permettent donc de m'humilier? voulut dire Tbérèsa Cbuche en se forçant à sourire.
Mais les larmes lui vinrent aux yeux.
— La première fois que vous avez frappé à la porte de chez nous, balbutia-t-elle, le pauvre Thomas était heureux.
— L'amour, prononça doctoralement M. Tourterol, est inséparable de l'estime.
Il tourna le dos. La malheureuse femme resta comme foudroyée.
La dureté de M. le marquis envers cette pauvre femm« inspirait à Virgile une sincère admiration.
— On gagne toujours à te fréquenter, dit-il... Est-ce
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que c'est fini, l'histoire Habbe? Tu n*as pas encore spécifié la dent que tu lui as arrachée.
— Ah I mais non, ce n'est pas fini! répliqua M. de Tourterol, qui prit place à une table en plein air, sur le boulevard dés Batignolles. Garçon, un américain à paille, trois parfums l etcorsé!... Malgré ma facilité naiureile, je ne sais pas si je saurai te rendre toute l'importance du restant de l'entrevue. C'est certain que les Allemands sont tous toqués dans le fond, malgré leur flegme. M. Rabbe a divagué pas mal, quand une fois la chose de se voir percé à jour lui a monté au cerveau comme un délire... C'est que c'est le mot : un vrai délire de malade qui bat la campagne... et en même temps froid comme glace. Enfin, tu comprendras si tu peux. Moi, qui connais tous les mystères de la nature humaine," ça m'intéresse sans m'étonner.
Ils piquèrent tous deux en même temps leurs pailles dans les verres que le garçon venait d'apporter.
Virgile fit la grimace.
Mais M . le marquis lui ayant dit que ce breuvage était à la mode parmi ces messieurs du boulevard des Italiens, Matifaz le trouva fort agréable.
Il y a beaucoup de haine contre le linge fin, mais aussi que d'amour î quelle tendresse aveugle ! quelle admiration obstinée 1
Même sous la Commune, le troupeau des pauvres diables, atteints de maie rage, obéissait pieusement à une douzaine de chacals mieux peignés, qui n'f taient, au demeurant, que la sanglante caricature de ces « messieurs ».
Il était bien couvert et ne buvait jamais de vin bleu,
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ce gourmet sinistre qui, blasé sur la chair de prêtre, de soldat et de magistrat, ouvrit la poitrine de Chaudey, pour goûter au cœur d'un républicain.
— Nous disions donc, poursuivit Tourterol, que je risquai une allusion délicate à l'instrument qui, dans les mains de M. Rabbe, fît la fin de ton ancienne épouse légitime. Je crus qu'il allait me sauter dessus. Le rouge lui monta plein les yeux, pendant que sa jOue restait blême, et je vis que ses mains se crispaieni. Je connais ça : les tempéraments qui rougissent en dedans, tapent sans crier gare. Et M. Rabbt% maintenant qu'il a tué ane fois, ne donnera pas une pipe de tabac de son second meurtre. Tu verras ça.
Je pris mon air caressant et je lui dis :
a J'ai passé en flânant chez le commissâlr^i, et je lui ai conté que j'allais toucher une broche a votre caisse. Il est le fils d'un serviteur de mes aïeux. »,
Il a senti la parade et m'a reparti polimen
« Monsieur de Tourterol, il ne faut pas vous écouter deux heures par jour pendant trois mois po'îr voir que vous avez de l'éducation et des moyens. Mettez la menace dans le coin. J'ai l'irritabilité des personnes sédentaires, et ça finirait par me faire sortir de ma douceur. Je vous prie de chiffrer vos prétentions; et, m vous êtes raisonnable, j'ai le pressentiment que nous allons nous entendre. »
Mais je n*eus pas le temps seulement de lui dire si je souhaitais cent écus ou une douzaine de billets de mille: car tout d'un coup le voilà parti, mais parti comme une cha ière qui éclaterait à dix degrés au-dessous de z
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ro. Celait drôle de voir sa figure, qui se décomposait en restant froidasse.
« Sacré nom de nom ! qu'il fit en allemand ; gredin de sort ! malheur d'accident ! mein Gott et tarteifle ! [et tonnerre de Berlin ! Si j'avais seulement attendu jusqu'au lever de l'aurore, tout était paré ! l'infortunée dame vivrait encore, et je n'aurais pas le moindre embarras au sujet d'une étourderie qui va me gâter mon crédit ! Pas de chance au domino ! Mes lettres étaient en route, les lettres qui m'apportaient ma fortune ! Je n'avais pas besoin de commettre cette maladresse-là; pas besoin, pas besoin I J'ai peur que ça fasse du tort à ma patrie ! »
Il se mit à secouer sa tête si fort, que les mèches de ses cheveux remontèrent sur son crâne tout chauve, etilré"péla en se dandinant comme Martin, j'entends l'ours :
ce Pas besoin, comprenez-vous? Racaille de hasard! Pas besoin, pas besoin, pas besoin I C'est comme qui dirait si j'avais tout vendu au plus bas pour mon plaisir, sans nécessité, à la Bourse, une heure avant la hausse!»
Vois-tu? interrompit ici Tourterol, ça ne m'étonne pas qu'il ait étendu Thomas Chuche. Il donna sur sa table un polisson de coup de poing qui fit sauter l'encre hors de Técritoire, et le bois craqua.
Ça le calma un petit peu. Il se mit à marcher de long en large devant la cheminée. Mais je ne sonnais pas le mot. 11 m'amusait. Je calculais ce que j'allais lui extirper.
Tout en marchant, il se mit à pleurer: je dis pleurer, comme un veau ; et, à mesure qu'il pleurait, son nez devenait écarlate entre ses deux joues blafardes. Etilsup-
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capitaine payeur, et même quelque chose ae mieux dans les hauts grades.
Mais j'ai eu peur d'écorner les petits fonds de V Éclairage secret. Nous autres, nous ne savons pas voler la patrie, pas plus que nous ne savons la traair !
Ah ! ma patrie I ma patrie ! Si ma gaucherie allait lui faire du tort !... »
Ma parolel interrompit ici M. de Tourterol, ilm'en faisait de la peine ; et à chaque hélas ! j'ajoutais cinq louis à l'addition que je comptais lui présenter.
Mais il n'avait pas fini ; il continua d'un air abattu :
« Mon cher monsieur de Tourterol, je ne parle pas ainsi pour me vanter : je sais que je suis un criminel, et, qui pis est, je sais que vous tenez mon sort entre vos mains ; mais je le répète, parce que c'est la vérité, nous avons deux consciences : une pour nous-mêmes, et celle-ci, je l'ai ébréchée ; une pour l'Allemagne, et celle là, je puis y reposer mon regard avec orgueil ! »
— Bravo ! fit Matifaz. Nous sommes tous comme ça, dès qu'il s'agit du Rhin allemand : A bas la France ! vive la patrie ! Cet américain à paille me reste sur l'estomac comme un plomb.
— Ton enthousiasme, lui fit observer Tourterol sans colère, te fait oublier ma nationalité ; mais je n'y oppose que le mépris d'un penseur, depuis longtemps patriote des deux mondes, soub l'œil de la philosophie ! Je repoursuis :
Voilà donc que M. Lion Rabbe, qui, depuis un petit instant, me parlait avec noblesse et d'un ton d'Ambigu- Comique, s'est pris subitement les joues entre les deux mains, comme pour un grand mal de dents, et s'est écrié
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« Je n'avais pas besoin, mon ami, je n'avais pas besoin : voilà e taquinant I J'y vois la main du diable I il me guettait 1 il me poussait!... et maintenant, il me tient et s'amuse avec moi comme un minet qui pelote une souris. C'est dégoûtant ! Il m'a empaqueté dans une veine qui m'agace, parce que je sais d'où elle me tombe ! Ça brûle I ça brûle I Une pièce d'or pour un jour, u.i sac pour une année ! je connais le tarif. Ça me consume par les pieds e» par la tête. Il m'en vient, il m'en vient, ah 1 il m'en vient trop aussi î ça n'est pas naturel ! Je gagne ici, et je gagne là, et encore ailleurs, enfin partout ! Malheur I malheur I A la porte, l'argent ! je n'en veux plus I merci ! »
Et il regeignait en se promenant. Vrai comme je le dis, je le vovais vieillir un brin de minute en minute. — Mais tout ce qu'il me contait de son guignon d'or, ne me donnait pas envie de le lâcher. Dis donc? c'est ça qui est un pigeon, mazette I
— Pour ça, répliqua Matifaz, il faut profiter de lui avant que son destin l'emporte... car son destin l'emportera.
— Je me moque de son destin ; mais je lui ai dit: (( Avec tout ça, monsieur Rabbe, nous ne convenons pas de nos petites affaires, nous deux. »
Il a rabattu ses mèches à droite et à gauche, et repris son flegmb en deux temps.
a Nous n'avons pas d'affaires ensemble, mon cher monsieur ae Tourterol, qu'il m'a dit avec la douceur d'un petitLapin blanc. Ça ne s'appelle pas des affaires, puisque vous êtes le maître ici. Prenez, demandez, commandez, et moi trop heureux de vous satisfaire. »
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^ Méfiance! murmura Malifaz.
— AUends donc ! ce n'élail pas sa dernière grimace. Il s'est rassis à son bureau tout brusquement, po ir prendre des poignées de louis et des boites de billets. Ii me faisait les yeux en coulisse et continuait :
« Jamais un jeune homme ne m'a plu comme vous m*allez, savez-vous? et qu'est-ce que ça va être quand vous aurez été chez mon tailleur ?... Allons, parlons raison, qu'il a encore interrompu en me couvrant d'un regard froid et coupant comme un rasoir. Est-ce que vous croyez que je vais me laisser marcher dessus comme un moutard?»
— Il est donc fou, à la fin ! dit Matifaz.
— Tu vas voir... «Je vous payerai (c'est toujours lui qui parle) quand je voudrai et comme je voudrai. L'Allemand est un géant. Essayez voir de nous faire du chagrin ! essayez, je vous en détie ! »
Il a mis son doigt au bout de son nez, comme si les mouches le démangeaient.
« Mon cher monieur de Tourterol, a-t-il repris en clignant de l'œil, il faut bien que vous nous serviez à quelque chose, que diable ! C'est vrai, l'or me mange, mais il me donne à manger aussi. Avant que le sanglier soit abattu, savez-vous combien de chiens il peut découdre ? Je veux me défendre : je me défendrai. Vous m'aiderez, et vous serez appointé comme un roi, par moi et l'Allemagne ! »
— A la bonne heure I s'écria Virgile, qui rapprocha sa chaise. Voilà le nœud !
Tourterol demanda du feu pour allumer son petit bordeaux.
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« A dater de demain, dit-il, nous ne brûlerons plus que de» quarante-centimes... Quand j'ai été assis tout contre lui, M. Rabbe a baissé les yeux et pris un filet de voix pour me demander : monsieur de Tourterol, est-ce que VDUs aviez jamais vu une blessure si large et si profonde? Eli bien, c'est à peine si j'ai appuyé. Cela s'est fait tout seul. Le démon a aidé à la force du coup, j'en suis certain. La preuve, c'est qu'il verse l'or pour se moquer de moi et me force à dire, comme un miséiable nigaud : Je n'avais pas besoin... Voilà ce dont je voulais vous entretenir, monsieur et cher collègue, car vous êtes banquier, ou négociant, ou commissionnaire : le choix vous reste. Je fais les fonds de votre établissement. Ne m'interrompez pas. Le capital est de quinze millions. Je sais où les prendre. Le faubourg Saint-Germain a des paperasses qui valent des milliards, et qui grillent de se troquer contre des feuilles sèches. Vous comprenez bien que je ne pense pas à quitter la France avant d'avoir encaissé mon capital. Sans cela, dans une heure, je serais sur la route de Bruxelles, où je ne prendrais pas même le temps de manger un plat de petits choux, tant j'ai hâte de revoir ma patrie natale... »
M. Rabbe a joint les mains et est resté un moment en extase comme pour dire : Ah ! que je voudrais bien être à Berlin !
Ici, par exemple, je comprenais très bien l'amour du sol pattrnel et le besoin de mettre cinq cents lieues entre soi et M. le procureur impérial.
M. Rabbe a repris tout d'un coup :
• 11 y aura un million pour celui qui promènera M. Hubert de Pontal I »
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Matifaz ouvrait les yeux et la bouche tout ronds.
— Qu'est-ce que celui-là vient faire là-dedans? balbutia-t-il.
Tourierol laissa tomber sur lui son regard d'aigle, malade d'une ophtalmie.
— Voilà, répliqua- t-il. As-tu encore soif?
— Non... je voudrais savoir...
— Alors, en route I Les verres et les carafes ont peutêtre des oreilles. Ce qui me reste à te confier est le secret des secrets. Arrive dans un lieu plus solitaire»