ESPION FRANÇAIS
La brnme lombaît. Sur ce long boulevard dont le" théâiie des Baligiiolles lut un centre artistique, entre le père Lathuile, plus célèbre que Véfour, et le café concert des Acacias, où se lèvent tant d'étoiles, on n'est pas, peut-être, aus?i bien éclairé qu'aux environs de la Mnison-d'Or ; mais ce sont les mêmes mœurs, avec quelqut^s différences d'étoffes.
L'élégance, le génie, l'amour, croissent aussi sous ces latitudes, qui se regardent franchement comme un nouveau monde, et font concurrence aux alentours de l'Opéya, où vieillit la mère pairie.
Ce ne sont pas, il est vrai, les mêmes hommes ; mais quant aux dames, selon l'âge, elles doivent loutes s'élancer vers le boulevard de Gand, à moins qu'elles n'en soient (hélas !) revenues.
Yirgile Malifaz et son protecteur, M. le marquis de
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Tourte roi, sourds elaveuiçles pour les séductions de cette banlieue du paradis, qui était pourtant leur domaine, allaient comme deux conspirateurs.
— Et qu'est-ce que tu feras de Thomas Chucho ? demanda Matifaz, dont la voix assombrie était bien à l'unisson du drame.
— Prends donc l'habitude de ne pas te noyer dans les crachats, répondit sévèrement Tourterol. Ça vit, ça meurt sans influencer la civilisation d'un quartier.
— Je parlais de lui à cause de M. Hubert de Pontal, qui l'a joliment regardé au cimetière.
— Tu y es ! c'est le joint ! Moi, je ne m'en cache pas : j'ai d'abord cru que M. Uabbe avait un coup de maillet, quand il m'a fait mention d'un million, rien que pour promener — c'est son mot — ce M. de Pontal. Mai^ pas du tout ! le patron avait son idée. Les particuliers de son numéro peuvent être fins comme des anchois, quoique toqués de fond en comble. Il a répété par deux fois : « Un million, je dis un vrai million comptant, sans escompte I
— Pour le promener ?
— Pour le promener. »
Ayant ainsi répondu à ma question, continua Tourterol, M. Rabbe a ajouté bien tranquillement : . « En se promenant, un homme peut butter, pas vrai, mon cher monsieur de Tourterol? >>
— Quelle canaille! dit Virgile avec admiration. Et on parle de l'esprit français !
— Quant à ça, répliqua M. le marquis mécontent, c'est chez nous qu'ils se forment. M. Rabbe a donc encore Doursuivi:
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« Voyez-vous, mon cher ami, les deux contrées, — j'entends la Prusse et la France, — c'est Teau et le feu, le noir et le blanc. Vous possédez l'amabilité d(i Voltaire, mais nous avons le fond. Je ne dis pas les findsy notez bien : la pairie allemande est grande, mais pauvre. Nous sommes obligés de prendre votre argeni pour acheter le beurre qui doit vous rissoler dans la poêle. »
— l,t lu ne t'es pas fâché? demanda Matifaz bonnement.
— Mills non. J'ai dit seulement: En fait de friture, il y en a assez dans les Victoires et Conquêtes^ sans parler des pièces militaires du Cirque ; mais je n'ai jamais vu que d il poisson allemand dans la casserole.
M 1 ifiz étoufTa un juron.
Écjutz, lecteur, je ne vous mens pas: même lui î même cet abject maraud, ce drôle honteux, il avait dans la poitrine un coin qui tressaillait quand on parlait de patrie !
— Et que t'a-t-il répondu ? demanda encore Matifaz.
— Il a grincé un peu, le Prussien, mais il a convenu que j'avais l'esprit de repartie. Et puis il sait bien que ça m'est égal. Quand vous passerez la frontière, il sera temps de vous prendre par la peau du cou pour vous lancer dans le Rhin. Il a donc repris :
:<Bien sûr qu'il doit y avoir en France des Français qui sont Français comme nous sommes Prussiens. Je n'en ai pas rencontré des masses sur ma route ; mais je suis du moins certain qu'il y en a un, car je le connais, je l'ai vu, et je le guette : c'est M. Hubert de Pontal. »
— Ah ! fit Virgile étonné, le million n'est donc pas pour l'aflaire de M™« Matifaz?
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— C'est M. Rabbe qui va te répondre. «Je le guette qii*il a donc dit, et ce n'est pasd'bier. C'estun boutonna du haut en bas. On dirait un de nous. Il pense, il agit il se tait. Voilà longtemps que j'ai vu sur quel point sor télescope est braqué. Il a découvert l'Allemagne er France. »
« Moi, je me suis mis à rire sur ce mot, et j'ai fait : «Pas besoin de lunettes ! Les aveugles n'ont qu'i
ouvrir les oreilles. L'Allemagne est dénoncée par soi
polisson d'accent...
— On s'y fait, mon bon monsieur de TourteroU T^t pui l'Alsace chante le même air. D'ailleurs,je me suis mal ex primé. Vous voyez tout, vous autres Français ; mais vou avez tant d'esprit, que vous ne croyez à rien ! M.dePon tal a vu et cru. C'est pour cela que je m'occupe spécia lement de lui. Il a vu l'Allemagne à Paris, il s'est de mandé: Qu'y fait-elle? Il s'est répondu : Un trou. A que usage? A usage de mine... Et pour creuser la mine, e pour la charger, il a vu presque autant de travailleur français que d'ouvriers allemands... Vous riez?
— Ma foi, oui, ai-je fait. Est-ce que vous me dirie; tout cela si c'était sérieux ? »
Il s'est mis à rire, lui aussi, marmottant : « C'est juste, c'est juste. Ce serait une grande imprudence... à moins toutefois qu'on ne se fasse un peti raisonnement de ce genre : Le bon monsieur de Tourte roi va gagner beaucoup d'argent avec nous, du bon ar gent français. S'il lui prenait par hasard fantaisie d( raconter noire présente conversation à ceux dont le devoir est d'écouter les rapports de ce genre, pensez-vouf qu'on lui donneraitplus d'argent? non ; autantd'argent? ^
non ; enfin, un peu d'argent? non ! non ! non I à tout le moins un grand merci? non encore. Alors que lui donnerait-on? Une poussée pour le jeter à la porte, et ces mots, qui sont le tarif de la reconnaissance publique à la préfecture: « Imbécile I pensez-vous que nous ne le savions pas depuis longtemps ? »
— Tapé ! s'écria Matifaz. Et qu'as-tu riposté?
— Dame! j'ai baissé le nez... Mais tu sais? je n'y crois pas tout de même.
Depuis les s.,^nmets jusqu'aux profondeurs, tout le monde, tout le monde savait.
Mais personne ne croyait, personne I
L'histoire ne contient pas dans l'innombrable multiplicité de ses pages une leçon plus cruelle que la nôtre, un châtiment plus complet ni plus terrible que notre châtiment.
Aussi, comme nous serons désormais prudents, vigilents I... et patriotes I
On dit... oui, on dit cela, déjà. On parle de symptômes connus. Le même accent guttural recommence à bourdonner dans nos rues ; et sur le parvis de ce vénérable temple, la Bourse, cet accent est si fort, qu'on ne s'entend plus parler français. Mais vous savez? nous n'y croyons pas.
Nous n'y croyons jamais que le lendemain.
— Après? fit Virgile Matifaz.
— Eh bien, répondit Tourlerol, M. Rabbe a conclu tout naturellement : « Voilà pourquoi, mon cher monsieur, je vous parle la bouche ouverte. Vousformez, en France, la ligue de 1 apathie et de l'aveuglement, comme nous levons en Prusse l'armée de l'action et de l'espionnage.
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Voilà le mot lâché. C'est un très grand mot, et vous le verrez bien !
« Non seulement vous n'avez pas envie de me trahir, mais vous me trahiriez que cela ne servirait de rien.
« L*homme dont nous parlons, M. de Pontal, nous a dénoncés une fois, dix fois, peut-être cent fois. U passe pour fou à cause de cela. C'est sa récompense.
«Et il est fou, car il s'est mis entête de faire toutseu] ce que nous faisons, nous, à des centaines de mille !
«Le point de départ de M. de Pontal est noble et grand; il ressemble au nôtre comme la manie peut ressembler à la raison. Nous sommes des gens pratiques : nous ne saurions estimer les fous ni les craindre. Hier donc encore, je suivais M. de Pontal d'un œil indifférent et dédaigneux.
«Mais, depuis hier, les choses ont changé. En poursuivant l'agent de la politique allemande, M. de Pontal s'est heurté contre l'homme que la fatalité venait de rendre un meurtrier.
a Je dis la fatalité. O^'avais-je à faire dusangde cette pauvre femme ? Elle avait en dépôt un acte dont la production pouvait me constituer en faute devant la loi française, en ma qualité de tuteur de ma nièce. Je voulais éloigner ce danger, qui menaçait à la fois la considération dont j'ai besoin pour servir ma patrie, et mon crédit, qui est le nerf même de notre guerre sainte. Le hasard m'a trahi; j'ai été surpris au moment où je m'en-, parais de l'acte, et j'ai frappé. »
Ici, Tourterol prit dans sa poche un rouleau d'argent, qu'il remit à Matifaz, en disant :
— Le patron avait piqué celte bagatelle dans le tiroir
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de la défunte, pour faire croire à un vol ordinaire. C'est à toi.
— Rend-il bien tout, au moins? gronda Virgile. Mais il y a une chose queje voudrais bien savoir : t'a- t-il parlé de Maquin, rentier?
— Oui. C'était une nïanigance pas trop mal installée pour un Prussien, d'autant que le Barabbas est mort.
— Comment! mort?
— Pas de soif, à ce qu'on dit. Ça fait toujours une porte de derrière pour le patron: les défunts ont bon dos.
Malifaz avait coulé l'argent dans son gousset. 11 n'interrogeait plus.
— A quoi penses-tu? demanda Tourterol.
— A la ballade de chez nous, répondit Virgile d'un air soucieux. Dans l'a ballade, l'homme quia tué nedure
jpas ; l'or le brûle, mais il a le temps de tuer en( ore,
— Il y est revenu à la ballade! s'écria Tourterol. Il a regémi, il a repleuré, il a rechanté sa pauvre cban.-on : « Je n'avais pas besoin ! je me suis trop presse 1 je suis pris dans un engrenage 1 Satan me tient!...» Ah ! vous êtes de drôles d'oiseaux, dis donc I des esprits forts qui ne croient pas au bon Dieu, mais qui ont peur du diable!... Enfin, heureusement que ça ne dure pas longtemps, chez lui, ces attaques-là 11 s'est remis commeà l'ordinaire, et il ma dit dans tout son sang-froid :
«Mon bon monsieur de Tourterol, il y a eu un meurtre. Un meurtre n'est plus une fumée qui vole, une chose en l'air que les s^ceptiques de radniini.-traliun française puissent traiter par d^-ssousjamb-^. M. de Pontal croit me tenir par ce meurtre; et, si nous le laissions
faire, peut-être qu'il me tiendrait en effet. Mais vous allez bien voir que nous ne le laisserons pas faire 1 »
11 s'était canapé comme un homme en me disant cela. Il n'a pas froid aux yeux quand la ballade le laisse tranquille. Il a repris :
« M. de Ponlal est loin de compte î Nous allons nous déTendre, dans l'intérêt de la patrie allemande d'abord, et ensuite dans le nôtre. Je vous ai choisis, le sergent Virgile et vous, pour jeter dans les jambes de M. de Ponlal le lieutenant Adrien von Berghem, qui s'est conduit fort sottement et qui est une moitié de Fran- •çais.
— C'est fait, ai-je répondu ; mais je croyais qu'il appartenait à votre paroisse.
— Qu'importe, mon bon monsieur de Tourterol ? 2/ €St mon inférieur ! n
Tourterol s'interrompit pour demander:
— Comment trouves-tu ça, toi, Malifaz ?
— Je trouve ça tout simple, répondit Virgile : c'est la dicipline.
11 ajouta:
— Au fait et au prendre, qu'est-ce qu'il t*a donné?
— Un billet de mille ; il m'a rhabillé du haut en bas, et la promesse du million tient.
— Si tu le débarrasses du Pontal. Partages-tu le billet de mille?
— Plus tard... nous mêlons. Je te nomme mon associé.
— Eh bien, mon vieux Tourterol, dit Virgile, tu es le plus fin des Français, voilà la vérité; mais le Prussien t'a roulé. Tu es arrivé chez lui armé d'une machine ca-
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pable de lui faire chanter tous les plus grands airs d'opéra. Sa vie, rien que ça : tu avais sa vie dans tes mains, et tu n'as eu de lui qu'un seul chiffon I Et lu vas encore lui faire de l'ouvrage... car ce n'est pas ton chemin de descendre dans Paris. Où vas- tu ?
— Au bureau de nuit, à la prélecture.
— Quoi faire?
— Causer avec les deux amis qui acompagnaient M. dePonlalau cimetière. Veux-tu venir avec moi ?
— Tout de même. Ça m'amuse, cette histoire-là, d'autant plus que le petit Adrien avait fait un rapport contre moi.
— II. est donc vraiment quelque chose dans les Éclaireurs secrets ?
— Tout le monde est quelque chose. Il est, outre sa place au ministère, inspecteur de la brigade de M. Habbe...; mais veux-tu que je te dise?
— Parle.
— Moi, je vas me garer du patron comme du loup. Il est mordu. La rage montera. A ta place, je veillerais au grain, et ferme !
A la préfecture, M. de Tourterol était un homme connu. Virgile Matifaz, sous son patronage, fut reçu avec distinction dans le bureau des inspecteurs de garde.
— Je voudrais, dit M. lemarquis après l'échange des ^ ^politesses, voir deux des camarades, M. Leroy-Louban
^ît M. Ruault.
Il y eut un sourire autour de la table, et quelqu'un
•épondit:
— Perdus pour l'administration.
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— Comment! tous deux?
— Tous deux.
Un autre ajouta :
— Ils ont fait un héritage.
Puis chacun, à tour de rôle, plaça son mol:
— Ils sont à Baden-Baden...
— Ou à Trou ville...
— Ou dans leurs terres...
— A mener la vie de château.
— Non ! fil Tourteroi, voyons : plaisanterie à part. Le chœur tout entier l'interrompit et répondit :
— Le troisième dessous s'est ouvert: disparus l