EXTRAITS MORTUAIRE
Comme ils les font bien, les ballades, ces Allemands î Notre théâtre vit des brunes fécondes qui voltigent sous le froid azur de leur ciel. Lénorl Mignon! Marguerite! à combien de nos poètes ceschères âmesont-elles donné du talent ! à combien de nos peintres ! à combien de nos compositeurs ! Rien que parmi les pendules, dont on leur reproche avec tant d'amertume l'emprunt forcé, il y en avait une bonne moitié qui devaient leurs sujets à cet immortel pharmacien: Faust, mal conseillé par Méphistophélès.
« C'est la grande revue...» Vous entendez déjà le son voilé des tambours fantômes. « A l'heure de minuit, » entre les gigantesques ormes des Champs-Elysées, des bataillons sculptés dans le brouillard, — plusgrands — et plus vagues que les foules d'Ossian; — des escadrons héroïques, à demi submergés par la nuit, défilent, rea-
288 L'iio.MMiî DU Gaz
dant à(( ('ésar décédé » le silencieux hommage qui sort des tombes.
« Les morts vont vite... » Dans le noir chemin, sur son coursierdont les naseaux soufflent des lueurs pendant que ses quatre pieds dispersent de pâles étincelles, le hussard passe emportant sa fiancée vers le cimetière...
Et le roides Aunes glisse parmi des flocons de vapeurs, regardant à travers les feuillées mornes ces cheveux blonds qui passent, soulevés par l'haleine des nuits.
Profonde et mystérieuse poésie I 11 y a là-detians des rayons harmonieux, des ténèbres qui chantent. Estce que la Marguerite de Gœlhe, comme les autres Gretchen, sentait vraiment la bière, le tabac et les choux? C'est vraisemblable ; mais l'opéra.comique purifie tout. Et quand nos rancunes seront un peu calmées, la gratitude, eliez nous, reprendra son niveau. En définitive, nous devons à ce peuple cent mille dissertations qui sont le lustre même de la Revue des Deux Mondes, et plus de cinq milliards de ces petits vers gélatineux sans lesquels on ne pourrait pas accommoder lescavalines.A un franc le vers, nous sommes quittes.
M. Lion Rabbe n'avait avec Faust que des ressemblances très éloignées. C'était un Prussien de bonne qualité ordinaire ; mais il avait de la ballade dans le sang, comme tous les Allemands. Le vent orageux du Walpurgis caressait son front chauve. Quelque chose de diabolique le gonflait, le soutenait et le poussait, depuis que M |»histt)phélès lui avaitjoué ce méchant tour de l'induire à Tassassinat d'une concierge, sans absolue nécessite.
Le délire froid du rêve tudesque hantait désormais son esprit; il entendait la Fatalité qui marchait déniera lui, et parfois vous l'eussiez vu se retourner soudain sur le trottoir, avec les épouvantes philosophiques de V Homme qui a pei^clu son ombre.
Les morts vont vite. 11 se sentait précipité par la destinée. L'or brûle, brûle... Il mesurait avec une volupté mêlée de terreur la crue de ce fleuve d'or où il nageait depuis que cet horrible outil, le cric malais, avait scellé son pacte avec Satan.
Tout lui réussissait, tout. C'était navrant comme symplôme de ballade. Une fois, pour défier le sort hautement et insolemment, il avait jeté, non pas son anneau, mais ses capitaux, non pas dans la mer profonde, mais dans l'insondable Crédit mobilier ; et, chose stupéfiante I cette institution' i4*L^vait rendu son argent!
Ce soir-là. Lion Rabbe vit bien qu'il -él^U condamné sans ressource. L'infernal bonheur se moquait delui, — le bonheur maudit, — le bonheur qui vient trop tard et qui est le plus dur de tous les malheurs.
Nous n'hésitons pas à le proclamer : il était fou comme un groupe de douze docteurs pris au hasard dans l'université d'Iéna.Mais un Allemand fou est plus sage qu'un Français jouissant de sa misérable raison, de même que von Bismark et son empereur, après la treizième bouteille, ont la tête plus fraîche que M. Thiers imbibé d'eaiyiDugie. Il y a de grandes et de petites races.
1V1. Rabbe était fou, et n'en menait que mieux sa barque. La ballade vous dira que c'est toujours ainsi. La folie qui vient du Pacte, est irrésistible, parce qu'elle est la quintessence de la raison. M. Rabbe était horrible-
290 l'uommk du gaz
ment riche. Et vous n'auriez pas reconnu M. Rabbe avec ses cheveux blancs comme la neige.
Bien du temps avait donc passé ? Pas du tout I On était encore en septembre, et l'année 1868 n'avait qu'un mois de plus. Un mois! voilà ce qui sépare les tableaux déjà représentés du dernier acte de notre drame.
Mais ce mois était large comme une mer et profond comme un abîme.
Est-ce vraisemblable? on ne devient pas un roi d'argent en un mois ; en un mois, les cheveux blonds d'un Roboam prussien demi-chauve ne blanchissent pas jusqu'au dernier poil.
Je vous demanderai simplement si vous croyez, oui ou non, à la ballade.
Alors, dites hardiment que les morts ne vontpasvite; inscrivez-vous en faux contre l'axiome : L'or brûle, brûle ...
Ah ! si fait I il faut croire à la ballade allemande. L'or brûle, les morts vont vitel
En un mois, beaucoup de chères existences avaient été tranchées. On eût dit que l'étrange bonheur de M. Lion Rabbe portait malheur à ceux quil'entouraient.
Le premier qui monta vers Dieu, fut Virgile M atifaz. 11 était gras, il était blanc, il avait du goût pour la toilette et les bagatelles artistiques. Il mourut d'une façon assez singulière.
On nettoyait le n° 13, pour montrer l'immeuble dans tout son lustre aux visiteurs convoqués par l'écriteau. J) Selon la mode des maisons neuves, l'escalier était éclairé ^ par le haut au moyen d'une vitrine. Pour en nettoyer es carreaux, il fallait monter à l'échelle.
l'homme du gaz 2'Jl
Virgile Malifaz se dévoua, pour épargner à sa bourse le chagrin de payer deux francs cinquante.
Il monta sans défiance. L'échelle était juste au-dessus du vide qui formait i'ùme de l'escalier. Un barreau se rompit bien malheureusement ; et Virgile, tombant d'une hauteur de six étages, fut broyé contre le nègre qui soutenait le bec de gaz au bas de l'escalier...
Vous souvenez- vous de M™® Eustache? Elle était aux cent coups depuis trois semaines.
La police était venue un beau jour dans sa loge, puis la justice. On avait abondamment verbalisé dans le taudis abandonné du pauvre père Chardet, qu'on appelait maintenant Maquin, et que l'on qualifiait de rentier.
Rentier! le père Chardet I pauvre vieux Moïse î
Et vous jugez si M™® Eustache s'intéressait à cette affaire I il s'agissait delà fameuse histoire Françoise Malifaz — une collègue I
M""® Eustache bavardait du matin au soir. Elle avait raconté ce fait bizarre : l'achat des reliques du père Chardet par troisinconnus. Ils avaient payédeuxlouisle 3arrick en guenilles et les débris du chapeau. Un marchand de décrochez-moi-ça n'en aurait pas doi?^ quinze sous.
Elle avait parlé en outre d'un monsieur, — le bon monsieur qui venait voir le père Chardet, et qui n'avait jamais dit son nom. Celui-là, disait-elle, pour peu qu'elle vînt à le rencontrer par hasard, elle était bien sûre de le reconnaître...
Elles ont bien tort de ne pas nettoyer le cuivre de leurs poêlons. Un soir que M"*^ Eustache était en goiit, elol acheta une moitié de pigeon et se fit une petite cra-
292 l'uommk du gaz
paudine. Jamais elle n'en avait mangé de meilleure.
Après son décès, qui eut lieu dans la nuit même, on trouva que la casserole avait du vert-de-gris. Puisse cet exemple ouvrir les yeux d^s personnes peu soigneuses I
Mais vous figurez-vous M'^° Honor, du théâtre des Folies-Marigny et de l'entresol ayant vue sur les Champs Élysées ; M"° Honor, forte comme la Pru!^se, toute jeune, tout éblouissante de fraîcheur, capable de garnir des maisons meublées, el mettant des saucisses dans son thé ; M"° Honor, qui avait un chien vert et une camérlste noire : vous la figurez-vous aux prises avec les affre? de l'agonie ?
C'est absurde.
Eh bien ! M"® Honor se laissa mourir inopinément. Cela fut ?i vite fait, que l'on mit une bande sur l'affiche.
Je ne saurais vous dire au juste quelle fut sa maladie. Je préfère vous donner un détail intime qui a trait à ses derniers jours.
Elle s'était mise à adorer son Lion Rabbe, nous savons cela. C'était presque de l'idolâtrie. Quand elle supputait ce que M. Flabbe avait dû empocher depuis un mois, elle gloussait des patenôtres amoureuses que Sapho aurait mises en vers. Mais cela ne l'empêchait nullement d'être aimable. Le lieutenant Hœfer l'ayant invitée chez Doyen, on causa après souper, et Lion Rabbe vint sur le tapis.
M^^° Honor ne résistait pas au kirsch, et le kirsch est bavard.
— Quel beau Lion cela fait maintenant? dit-elle. Il est tout en or. Mais est-ce assez drôle? le voilà mélancolique depuis qu'il monte... et superstitieux ! Est-ce
L'nOMMlî DU GAZ 293
que c'est possible, ce pacte?... Ça lui échappe... il cause tout seul... il devient pâle comme un mort... il dit : (( Je n'avais pas besoin, il fallait attendre quelques heures... >> et des tas de choses qui donneraient à penser... Bien sûr qu'il n'a pourtant pas fait un mauvais c>[>up, mon Lion !...
La mort subite eut lieu le lendemain.
M. Lion Rabbe pleura à son enterrement comme un simple mortel.
Mais celui qui excite en nous les regrets les plus amers, c'est le marquis de Tourterol. Il avaitses défauts. Dans la maison de Thomas Chuche, il ne s'était bien conduit ni avec le mari ni avec la femme...
(A propos de ce brave Thomas" Chuche, je suis absolument forcé d'ouvrir ici une parenthèse : il n'était pas mort, mais il avait frôlé la mort par deux fois, et de' si près, que son nouveau prolecteur, M. Hubert de Pontal, pour éviter une troisième diablerie, l'avait interné chez lui, dans l'ancienne chambre de M. Adrien, sous la garde spéciale de deux gentlemen, dont nous aurons à reparler plus tard : M. le vicomte de Gharmois, capitaliste, et W.-J. Grant, colonel au service de l'Union américaine.
Le lecteur peut mesurer l'importance attachée à la conservation de Thomas Chuche par la qualité de ses noWés gardiens.
Le coup d'assommoir donné par l'assassin, la nuit du meurtre de la Belle Portière, n'avait point laissé de trace ; la blessure reçue dans l'exercice de ses fonctions de mécanicien à l'usine du gaz était guérie ; mais Thomas Chuche avait une autre blessure toute fraîche.
21)1 L'ilUMMli; DU GAZ
une blessure si grave, qae l'on craignait encore pour ses jours.
Le vicomte de Charmois et le colonel Grant veillaient attentivement à son chevet, quoiqu'ils fussent tous les deux des gens fort occupés, et ils ne s'absentaient jamais ensemble qu'aux heures où Hubert de Pontal lui-même prenait son tour de faction.)
Cette longue parenthèse étant fermée, je reviens au malheureux sort de M. le marquis de Tourterol, frappé au milieu d'une prospérité sans exemple parmi les habitués du café concert des Acaoias.
La mise en scène de cette tragédie va nous ramener à Thomas Chuche.