DE NEUF A DIX HEURES
— Qu'as -tu donc, ma bonne ? demanda Armelle au moment où Françoise Matifaz revenait vers le baliut après avoir fermé la fenêtre.
— Écoute ! fit celle-ci, qui prêta l'oreille.
Un bruit de pas précipités s'éloignait dans la direction du boulevard de Messine.
— L'homme était caché dans l'enfoncemeut de la porte cochère ! pensa Françoise.
— Quel homme? fit Armelle étonnée.
Françoise ne répondit pas.
Elle referma le bahut à double tour, et remit la clef dans sa poche.
— J'ai froid maintenant dit-elle, malgré la chaleur qu'il fait. Ce papier-là me rendrait folle ! il vaut tant d'argent 1 et c'est peut-être le bonheur de ma chérie...
— Le bonheur I répéta M'^" de Mariaker, qui rêvait. Françoise la regarda de côté.
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— Il faudra encore que nous causions de ça, fillette, reprit-elle en souriant : te voilà une demoiselle ; et il y a deux beaux jeunes gens là-haut... Mais pas aujourd'hui : j'ai comme un poids sur le cœur.
Une nuance rosée avait monté aux joues d'Armelle.
— Sans doute, sans doute, reprit encore M°° Matifaz, M. Lion Habbe est honnête. C'est bien la moindre des choses que d'être honnête; mais c'est égal, un reçu se perd, un reçu se vole. Et le feu ! si nous avions un incendie ?... Pas plus tard que demain, j'irai chez le notaire. Là, par exemple, il n'y aura rien à craindre : car je reviendrai avec un acte de dépôt authentique, et le reçu ne sera plus ici... Vous ne savez pas, trésor?
Armelle fit comme si elle s'éveillait en sursaut.
— Ah ! mais oui, murmura Françoise, nous causerons. J'ai idée qu'il est temps de te confesser, fillette. Auquel penses-tu ? au gentilhomme de Bretagne ou au blondin?...
— C'est ce que je ne sais pas, ma bonne, interrompit Armelle vivement.
— Tu n'as pas l'air d'en avoir grande envie, toi, de te confesser... Je voulais dire que je donnerais cent francs de ma poche pour être à demain et revenue de chez le notaire.
La porte de la loge s'ouvrit, et Berthaud, la vieille femme de chambre, entra tout essoufflée.
— Madame est en colère, dit-elle. Monsieur vient de rentrer gai comme un pinson. Madame n'osera pas vous dévorer devant M. de Pontal, qui brode dans son coin comme un malheureux. Ce soir, il a presque fini la tête de son âne. Il faut monter, mademoiselle.
:24 l'ii".m.M' i'U g*z
Armelle se leva aussitôt. Françoise dit, pour donner le change à Berthaud:
— C'est ma faute, et bien des pardons, mon enfant chérie. J'ai la rage de vous ennuyer de mes pauvres affaires.
La jeune fille l'embrassa encore une fois avant de suivre Berthaud.
Françoise Matifaz sortit derrière elles pour fermer la porte enchère.
Le vent d'ouest apportait le son de l'horloge de l'hôpital Beaujon, qui tintait neuf heures ; mais en vérité, aux alentours, le silence et la solitude marquaient plus de minuit. Pas une âme dans la rue, pas un écho montant des voies adjacentes.
Thomas Chuche lui-même, l'esprit familier du quartier, noctambule comme les guetteurs de nuit d'Allemagne et poussant la religion du métier jusqu'à voir lever l'aurore en réglant ses becs neufs, Chuche lui même ne se montrait plus.
11 faut dire que Thomas Chuche avait deux cabarets de prédilection, l'un à l'orient, l'autre à l'occident de sa circonscription gazométrale : le père Solier, dans la rue de Monceaux ; la mère Lublin, sur les derrières de Beaujon. 11 ne leur faisait jamais d'infidélités que pour la maison Roubœuf, du boulevard de Courcelles : A la Renommée des prunes.
Françoise Matifaz fit un pas hors de sa porte, et jeta un long regard à droite et à gauche, dans le vide de la rue des Trois-Maisons.
— Ça ressemble à une allée de la forêt de Bondy I murmura-t-elle. L'hiver, je parie qu'il y vient des
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loups !... J'aurais dû regarder par la fenêtre dès la première fois que j'ai entendu du bruit. Je croyais me tromper. Dans celte saison-ci, quand les locataires sont à la campHgne, on est si seul !... Il n'y va pas à la campagne, lui, le Barabbas des mansardes ! La mauvaise figure qu'il a ! il me fait peur ! Encore un Allemand, ce Barabbas, malgré son nom français ! On dirait que tous les Allemands de Paris sont là. Si encore il y en avait beaucoup comme mon Virgile !... Mais j'ai tort de le vanter: il se dérange, tous les jours un petit peu plus.
Elle poussa un gros soupir, qui fut coupé en deux par cette exclamation :
— Tiens! le voilà, le Barabbas I
Un homme arrivait le long de la grille du parc. Son pas ne faisait aucun bruit. 11 marchait la tête en avant, comme on représente les sauvages sur le sentier de la guerre. 11 portait pour vêtement un carrick déguenillé. Sous son vieux chapeau à bords tombants, il avait un mou'hoir en fanchon, qui lui cachait les trois quarts de la figure.
M""^ Matifaz se mit à fermer le premier battant de sa porte.
L'homme que M™^ Matifaz appelait le Barabbas, et qui, en réalité, avait donné, en louant sa mansarde, les nom et titre suivants: Maquin, rentier, passa le seuil une minute après.
Il ne demanda pas sa clef, comme font, en général, les gens de sa tournure qui ont les poches plus ou moins percées ; il ne s'informa point s'il avait des lettres ou si quelqu'un était venu pour lui ; il entra sans mol dire et
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«nfila l'escalier, où ses pieds ne firent pas plus de bruit que sur le trottoir.
— Mohican de barrière ! gronda M°^^ Malifaz, qui avait lu son Dumas. Faut-il que madame ait la rage de louer, pour donner des chambres à des espèces pareilles I C'est connu que tous ces paroissiens qui marchent dans des chaussons de lisières, sont des voleurs... Ah ! il y a beau temps que j'aurais dû mettre mon papier chez le notaire !
Elle avait, cette belle Matifaz, deux manières bien distinctes de prononcer le mot madame : quand elle l'appliquait à la mère d'Armelle, c'était une respectueuse caresse ; mais quand il désignait, pour elle, sa propriétaire et patronne actuelle, M™° Lion Rabbe, ce même mot sonnait comme un sobriquet sarcastique.
Avant de fermer le second battant de la porte cochère, elle tourna une clef placée en dedans duseuil, et les deux becs de gaz s'éteignirent.
Puis elle rentra dans sa loge, réduit bien étroit et bien encombré, mais qu'elle parcourut de ce regard vague, particulier aux abandonnés, qui trouvent toutes les chambres trop grandes.
— A quelle heure Virgile va-t-il rentrer maintenant? pensa-t-elle.
Ce drôle lui avait inspiré un véritable amour.
De telles erreurs ne sont pas très rares. Je sais des femmes qui ne sont pas portières et qui se damnent pour de pareils marauds, vêtus d.; drap collam et marines dans l'huile de Macassar, relevée par le vinaigre des mille fleurs.
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Françoise Malifaz s'assit tristement, et prit le Petit Journal^ qui était sa nourriture intellectuelle.
Mais, ce soir, le Petit Journal ne réussit pas à endormir sa pensée.
Elle rêvait, elle souffrait, elle essuyait ses yeux mouillés, en répétant :
— Qu'est-ce que j'ai donc, mon Dieu ? est-ce qu'il va m'arriver malheur?
Puis, la pensée d'Armelle lui revenant, elle dit:
— J'ai été dix fois sur le point de prononcer le nom du dépositaire, mais je me suis retenue. J'ai bien fait. On ne l'aime pas dans cette maison-là. Elle est douce, mais fière et vive : dans une discussion, elle aurait pu laisser voir qu'elle sait... Oui, oui, j'ai bien fait. Ils la prendraient en haine...
Elle ouvrit de nouveau le bahut, et reprit le reçu, qu'elle déplia pour le lire.
Il était ainsi conçu :
« Je reconnais avoir reçu aujourd'hui de M""" la vicomtesse Péan de Mariaker, ma belle-sœur, la somme de quatre cent quatre mille quatre cent trente francs, en obligations du chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée, au cours du jour (311 fr. 10 c), que je m'engage à remettre à ma dite belle-sœur sur sa demande, ou, en cas de mort d'elle, à sa fille Armelle-Marie-Louise Péan de Mariaker, au jour de sa majorité, a Paris, le 14 juin 1866.
« Signé : Lion Rabbe. »
Les yeux de Françf^-ise Malifaz restèrent longlemps^ fixés sur cet écrit.
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Quand elle le remit en place, ?a main rencontra un livre qui élait serré dans le même tiroir.
C'était la Journée du chrétien, dont madame de Mariaker avait coutume de se servir.
Comme son ancienne maîtresse, si profondément aimée et regrettée, Françoise venait de Bretagne. Elle était entrée à dix ans au service desMariaker.
Elle prit le livres d'heures, qui évoqua pour elle l'image de sa mailresse chérie et le sombre profil de ce grand château qui dominait le bourg du haut de la colline, escaladée parla longue avenue dé vieux chênes.
Madame avait alors l'âge d'Armelle. Armelle lui ressemblait. Françoise pensa :
— Notre vieux monsieur, le beau-père de madame, était comme cela triste, sans savoir pourquoi, le soir où Ton envoya chercher le médecin, — qui arriva trop lard.
Elle frissonna.
Il y avait un chien dans la maison de droite qui se mit à hurler, parce que ses maîtres l'avaient enfermé pendant qu'ils élaisnt au spectacle.
Françoise se dit :
— Ce soir-là, toute la meute pleura dans le chenil. Elle essaya de lire une prière dans la Journée du chrétien.
Puis sa belle tête s'inclina sur son épaule, et le livre d'heures, échappé de ses main?, glissa jusqu'à terre.
Le sommeil l'avait surprise ; elle dormait déjà profondément.
lE PREMIER ETAGB
L'escalier était éclairé jusqu'au premier étage seulement. Un n'allumait plus les becs des étages supérieurs depuis que les locataires avaient quitté Paris, les uns pour les eaux ou les bains de mer, les autres pour la campagne.
Il n'y a plus besoin d'être riche pour courir les lieux déplaisirs ou se livrer aux joies de la villégiature. Tout augmente, à Aix, à Trouville, à Bade, à Étretat ; mais plus les vacances deviennent chères, puis elle semblent Hre à 1^ portée de tout le monde.
11 ne restait en haut de la maison n° 13 que l'homme à la fanchon, qui ne faisait pas de bruit en marchant.
Celui-là était un tout nouveau locataire. On lui avait fait payer sa quinzaine d'avance. Il pouvait bien regagner sa mansarde à tâtons.
Pour le dire en passant, ce pauvre homme monta
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sans s'arrêter jusqu'à son taudis, el dut se mettre au lit tout de suite.
Car, des qu'il eut refermé sa porte, on n'entendil plus rien chez lui, — pas même le grincement de Tailu mette chimique qui allume le bougeoir.
M""" Lion llabbe, la propriétaire, qui savait tout, aurait pu vous le dire : ce malheureux se couchait tous les soirs sans lumière.
Nous parlons de M™" Lion Rabbe, parce que nous allons entrer chez elle avec cette jolie Armelle de Mariaker, ramenée par la femme de chambre Berlhaud.
Le palier du premier étage, habité par les lîabbc, était parqueté en mosaïque et tout boisé du haut en bas, comme doit être un « étage de propriétaire ». Outre le bec de gaz, il y avait une lanterne suspendue pour les jours de gala.
Mais, comme il fallait bien que le bout du nez de Clémence Rabbe se montrât quelque pari, les trois paillassons posés au seuil des portes étaient petits, vilains et pelés par un trop long usage.
Dans l'antichambre, il y avait encore un parquet mosaïque et une autre lanterne. C'était là que les housses commençaient à 3e montrer. Les deux banquettes avaient des housses, et la pomme de cuivre qui surmontait le refuge aux par^ipluies, était coiffée d'un petit béguin de lustrine verte.
Le, symptôme des housses augmentait d'intensité dans la salle à manger, parquetée en mosaïque. Là tout était habillé de coutil et la suspension avait une robe de chambre de mousseline, faite avec une moitié de rideau.
l'homme du G-vZ iJl
LebufTet, la table, les décharges, cachaient leur Dois partout où l'on avait pu mettre des cuirasses de toile cirée.
Mais le triomphe des housses était au salon. Comme les housses y étaient très fraîches et coquettes, on avait mis des housses aux housses, et, par certains jours de poussière, M™^ Lion Rabbe regardait ces secondes housses avec mélancolie, comme si un rêve lui montrait la nécessité d'une troisième couche de housses. L'économie peut s'exaspérer jusqu'au lyrisme dans certains cœufs prédestinés.
Le parquet du salon était en mosaïque.
Le lustre du salon Rabbe, empaqueté de l'autre moitié du rideau de mousseline, défiait les mouches et le soleil ; la garniture de cheminée brillait mystérieusement à travers des nuées de baudruche. La pelle, les pincettes et le garde-feu étaient entortillés dans du papier de soie. Le soufflet, enfin, avait un étui de drap gris bordé de rouge, qui ressemblait aux habits courts que portent les levrettes.
Toutes ces diverses housses étaient remarquablement propres. M™° Lion Rabbe ne pouvait pas garder de domestiques, et les frotteurs ne venaient jamais plus de trois fois chez elle ; mais elle avait la vocation du plumeau. De bon matin on l'entendait repasser son ménage.
Ce qu'il y avait sous les housses, c'était son âme. Elle avait voué un culte fanatique au velours de ses fauteuils.
Je suis sûr que vous la connaissez déjà, au moins par grande moitié. L'excès dans la housse est un trait de
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caraclère qui parle loules les langues. Ce n'était pas une très méchante femme. Elle avait même du bon, à ce que disait Hubert de Pontal, un original de province qui venait encore chez elle, quoiqu'il la connût depuis plus d'un an.
Ceci était une rareté. En général, Clémence Rabbe ne gardait pas ses amis plus longtemps que ses domestiques.
Elle n'avait gardé son gendre que trois semaines.
Hubert était un beau brun de trente ans, à la figure mâle et grave, (jui brodait le drap supérieurement. H avait une très belle fortune, que Clémence chiffrait approximalivementà trente-neuf mille huit cent trente francs de rente. Elle se vantait de négliger les^centimes. H était un peu parent des Mariaker.
Ceux qui avaient pu l'éprouver, le regardaient comme assez remarquable au point de vue de l'instruction et de rintelligence ; mais il se livrait peu. 11 passait pour extrêmement timide, d'autres disaient fier ou paresseux.
H était venu à Paris pour se placer et pour se marier. C'était lui qui prétendait cela. On lui avait offert beaucoup de partis et plusieurs emplois : il avait demandé à réfléchir.
Les gens comme lui meurent quelquefois de vieillesse avant d'avoir mis un terme à leurs réflexions.
Il arrivait de bonne heure chez les Rabbe, tous les jours ou à peu près; mais il n^ mangeait jamais, ce qui éliiit une preuve d'esprit, car Clémence abominait les gens qui dînent.
H se mettait dans son coin, prenait « son ouvrage », ne disait pas ^rand'chose, et brodait comme un enragé.
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Quand Clémence avait le sang à la lèfe, elle l'insultait impunément. Elle l'aimait à cause de cela, et aussi parce qu'il s'en allait à l'heure des repas, et enfin pour les magnifiques fauteuils qu'il lui brodait avec une patience d'ange.
Comme M. Lion Rabbe faisait des affaires assez nombreuses, on voyait souvent de nouvelles figures dans le petit salon de Clémence. Seulement, on ne les y voyait pas longtemps. Parmi ces passants, il y en avait qui s'étaient rencontrés avec Hubert dans le monde.
Trois ou quatre fois, le petit salon des Habbe, parqueté en mosaïque et comblé de housses comme tout le reste de la maison, entendit pron^cer cette phrase singulière :
— Quand M. Hubert de Pontalse lance, il a un entrain éblouissant !
Clémence souriait alors en pinçant ses lèvres violettes ; un élonnement rêveur se peignait dans les grands yeux d'Armelle, presque noirs à force d'être bleus, et M. Lion Rabbe ne pouvait s'empêcher de hausser un peu les épaules.
Le fait est que, dans le salon Rabbe, Hubert ne prenait guère la parole que pour se moquer de M. Adrien, son plus intime ami, avec qui il demeurait dans un joli appartement du boulevard Malesherbes, et pour gron« der Armelle, qui semblait ne pas trouver grâce devant lui. ^
Quatrième motif de la sympathie que Clémence lui octroyait.
W n'y avait rien de si joli au monde ni de si myope que ce M. Adrien, attaché au cabinet de je ne sais quel
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ministre, timide comme une petite fille et amoureux coQime un petit fou : amoureux d'Armelle, biea entendu.
Clémence l'appréciait assez. Elle disait que sous ces boucles blondes il y avait de l'arithmétique.
M. Adrien, d'ailleurs, ne dinait pas plus qu'Hubert de Pontal.
Clémence vaut la peine d'un portrait, quoique les dames à housses se ressemblent toutes plus ou moins. Elle avait de l'embonpoint. De forts lacets et un cabestan lui procuraient une taille dont elle était démesurément fière, mais qui la tenait dans un état de torture permanente.
Elle couchait avec son cors^ au dire des innombrables femmes de chambre quiJpavaient congédiée.
Gros os, mains grises, cheveux crépus mais pommelés, figure eczématique tournant à la pourpre noire après dîner. Elle digérait péniblement. Ce n'était pas Yénus.
Et jalouse, avec cela, de M. Lion Rabbe, presque autant que de son mobilier.
Si elle avait pu lui mettre une housse !...
Qua id M'-^ Armelle fut introduite par Berthaud dans le petit salon, M. Lion Rabbe venait de rentrer.
C'était bien aimable à lui : car, d'habitude, il ne revenait guère de son cercle avant minuit.
La cotisation de M. Lion Rabbe, à son cercle, lui coûtait les yeux de la tête. Clémence ne savait pas cela.
Le cercle en question "^lait situé rue du Cirque et se nommait M'^'^ Honorine, talent sérieux, avec engagement sérieux de 1,200 francs au théâtre des Folies-iMarigny.
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Clémence était tout heureuse de la présence de son mari, et, par extraordinaire, son dîner ne la martyrisait pas trop. Elle causait avec M.Adrien, tout, rouge d'un tel honneur. M. de Pontal, assis juste sous la lampe, sur un siège trop bas qui lui relevait les genoux, achevait à l'aiguille un véritable tableau représentant le Coup de pied ds Vune.
L'âne était splendide de force et de brutale stupidité ; il lançait au vent sa crinière et sa queue ; ses yeux flamboyaient, et il détachait à toute volée une superbe ruade qui broyait la tète d'un vieux lion, — d'un beau vieux lion.
Cet Hubert de Pontal était décidément un artiste, un poète aussi peut être. Il avait dit une fois, et personne ne l'avait compris dans le salon Rabbe, pas même M"* Armelle :
-^ Ce dessus de tabouret est l'histoire politique du siècle.
Le vieux lion levait à demi sa griffe impuissante.
On l'a vu cependant guérir après ce terrible coup de pied.
J'ai idée, moi, qu'ils sont immortels tous les deux : le lion comme l'âne.
Lion Rabbe allait et venait dans le salon. L'expression de sa physionomie était malaisée à définir ce soir, il était animé, excité même. 11 voulait paraître gai, il y réussissait à peu près ; mais quand sa volonté se détendait, un nuage tombait sur son front.
Ce front était encore jeune, quoique chauve et couronné au large par une forêt de cheveux blonds frisés.
'^{j L Ui.MME DU GAZ
Cela fait quatre personnages.
Il y en avait un cinqui<^'me, M. Charles Hœfer (encore un Allemand), que Ion dirait riche, et qui était un peu l'associé de M. Rabbe.
11 dînait quelquefois, et pourtant Clémence le supportait, voici pourquoi :
Ce M Hœfer était dur sous sa fadeur ; Clf^mence pensait qu'il ferait un mauvais mari, et Lion Rabbe lui destinait Armelle.
M. Charles Hœfer était au piano depuis une demiheure : il n'avait que ce moyen de molester M. de Pontal, qui abhorrait le piano ; il en usait.
— Eh bien ! dit M. Rabbe à la jeune fille qui entrait, comment va marraine?
— Elle souffre beaucoup, mon oncle: c'est pour cela que je suis en retard.
M, Adrien écoulait en extase cette voix sonore et douce qui appartenait à une héritière.
Hubert de Pontal n'avait pas même levé les yeux de son travail.
Armelle alla s'asseoir auprès de Clémence, qui lui jeta un regard froid et dur.
— C'est sa faute, dit Clémence, en parlant de la malade qu'on appelait marraine : à son âge, se serrer comme une jeune femme I Et puis, d'ailleurs, elle met du poivre dans tout ce qu'elle mange, et elle mange trop,
Armelle rougit légèrement.
Clémence se baissa pour ramasser une épingle qui traînait ; en suite de quoi, elle épousseta le bras du fauteuil de M. Adrien, qui se redressa tout confus, n'osant plus toucher la housse.
IIDMMU: DU Gaz
— Moi, dit Hubert de Pontal sans quitter des yeux son ouvrage, je trouve qu Armelle... mademoiselle Armelle, ne devrait pas courir les rues, si lard, avec une domestique... Tu as beau me puigoarder du regard, Adrien, c'est comme cela.
Adrien balbutia je ne sais quoi. La joue d'Armelle était couleur de cerise.
M. Ilœfer cessa de jouer.
Clémence frappa ses vilaines mains l'une contre l'autre en forme d'applaudissement.
— Je ne voulais pas le lui dire devant le monde ! s'écria-t-elle ; mais vous avez vraiment plus de bon sens qu'on ne croit, Hubert. Ce sont des inconvenances, tout uniment...
— Mais non, interrompit Hubert ; c'est à cause du quartier, qui est tout à fait propre au crime.
M. Lion Rabbe fit un faux pas en tournant court auprès de la fenêtre.
— Absurde ! grommela-t-il : le quartier est avantageux sous tous les rapports.
Puis il ajouta sur un ton de gaieté :
— Vous, Pontal, ne dépréciez pas notre immeuble. Ce n'était pas un brillant causeur ; mais il faisait rire
quelquefois, à cause de s'i prononciation germanique.
M. Hœfer avait encore plus d'accent que lui, mais il ne causait jamais.
Clémence reprit :
— Des crimes, non. Jamais on n'a entendu parler de rien dans notre rue, qui va devenir une des plus belles de Paris : bon air, jolie vue, proximité du parc...
— Ah ! glissa M. Adrien, une situation charmante!
38 l'iiommk du oaz
— Évidemment ; mais vous relevez ma housse, et ça y fait des plis. Inconvenance était bien le mot... sans parler de ces stations chez la concierge...
-^ Que diable ! fit Rabbeavec rondeur, c'est sa bonne, à cette enfant-là I
Clémence regarda son mari avec étonnement. D'ordinaire, il ne défendait ja-ia'^ sa pupille attaquée.
M. Hœfer, qui s'était levé, prit son chapeau.
Rabbe se rapprocha des dames, et caressa la joue d'Armelle avec le dos de sa main.
— Il n'y a pas de mal, ma fille, dit-il, d'autant que Françoise Malifaz nous sert honnêtement. Je suis très content d'elle, et je songerai à l'augmenter.
L'œil du brodeur — et ce fut la première fois depuis l'entrée d'Armelle — quitta son aiguille pour darder un regard à Lion Rabbe.
Un regard vif, perçant, profond.
M. Hœfer s'en alla sans saluer.
Jusqu'à présentie rôle de cet étranger n'est pas intéressant, je suis forcé de le dire.
Personne ne remarqua ce regard de M. Hubert de Pontal ; et, l'instant d'après, le déterminé brodeur était tout entier à son âne vainqueur d'un lion malade.