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— Vous n'oublierez pas, monsieur, je l'espère, le chemin de la maison.
Dès que M. Chabertfut parti, Lion Rabbe se redressa dans toute sa majesté.
— Lieutenant de Berghem ! appela-t-il.
Adrien s'approcha aussitôt.
— Lieutenant von Berghem, reprit M. Rabbe, qui employait évidemment à dessein cette qualification hiérarchique, vous êtes- vous entretenu avec votre fiancée?
— Au milieu de ses immenses préoccupations, fit observer ici Clémence, qui s'appuya au bras de son mari, il ne perd pas de vue les plus petites choses I
— Nous n'avons pas parlé beaucoup, M^^^ Armelle et moi, répondit M. Adrien, dont la figure rose laissait voir un certain embarras.
— M"® de Mariaker, demanda Lion Rabbe, est-elle toujours dans les mêmes dispositions à votre égard?
— Je l'ignore, capitaine.
— J'ai promis, dit Armelle sans quitter sa place : je tiendrai, si on me rappelle ma promesse.
Clémence Rabbe haussa les épaules, etnedit pas pourquoi.
M. Lion Rabbe reprit avec une certaine sévérité :
— Je suis bien certain que ma chère Clémence a de l'affeclion pour sa nièce; et pourtant j'ai souvent l'air d'être le seul protecteur de cette enfant-là. Lieutenant, connaissez-vous les marques d'affection qu'elle vous a données? Elle a refusé pour vous... je ne veux même pas parler de ce malheureux qui a payé notre hospitalité par l'ingratitude...
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— Ahl ah ! fit M. Adrien, vous n'êtes oas content non plus de mon ancien ami ?
— C'est un monstre I dit Clémence, et j'aime à croire qu'il a, en effet, perdu la raison, pour l'honneur de l'humanité!
— Mais, poursuivit Lion Rabbe, M"° de Marlaker a refusé d'autres partis, entre autres le lieutenant Hcefer, qui, je l'avoue, était soutenu par moi-même.
— Voulez- vous me permettre de vous adresser une question en particulier, capitaine? demanda M. Adrien, dont les joues se teignirent de la couleur de la vertu.
— M"^® Lion Rabbe, lieutenant, peut entendre toutes les questions qui me sont adressées.
— Eh bien, poursuivit tout bas M. Adrien, je désirerais savoir... Ma conduite dans cette affaire a disposé bien des jeunes personnes en ma faveur, capitaine. Je crois que j'ai fait un certain honneur à la patrie allemande... car enfin je me serais laissé guillotiner plutôt que d'avouer...
— Qu'on vous avait envoyé couché au grenier? interrompit Clémence. Votre lorgnon a été retrouvé dans les fagots. Vous êtes encore un joli sujet, vous!
Le petit chevalierprussien ne se déconcerta pas trop, et répliqua:
— Enfin, à tort ou à raison, mon dévoument m'a donné une renommée, et je peux choisir parmi plusieurs dots...
— Fi donc ! s'écria Clémence, si jeune I Mais M. Lion Rabbe dit :
— Ceux qui servent leur pays, n'ont pas le droit d'être pauvres. Je vous approuve, lieutenant. Vous pouvez
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tomr'er aux genoux de votre fiancée. Il y a dans ce coffret treize cents et tant d'obligations, valant au cours du jour 438,928 francs. M"" Rabbe complétera le <letnimillion.
M Adrien s'élança pour suivre à la lettre le conseil de Sur» capitaine, et touiba aux genoux d'Armelle ; mais il vint se heurter à un siège vide : la jeune fille avait quitté le salon.
Clémence et M. Hœfer se mirent à rire.
Lion Kabbe, toujoursolympien, aurait cru déroger en partageant cette gaieté.
— I ieutenant von Berghem ! appela-t-il de nouveau. Et quand M. Adrien fut revenu à l'ordre :
— Je vous prie de suivre le lieutenant Hœfer, qui va vous donner ses instructions. Vous êtes en service actif à dater de l'heure présente. Allez, messieurs!
Lion Kabbe et sa fidèle compagne étaient seuls. M. Rabbft consulta la monumentale et magnifique pendule dont les dentelles d'or tranchaient sur le marbre blanc de la cheminée, et dit :
— Nous avons dix minutes avant l'arrivée de nos hôtes. Je comptais te parler plus au long, ma bimne, ma bien-aimée compagne; mais il faut désormais brusquer rrxplicalion.
11 l'avait conduite à un divan. Clémence murmura en se lai^sa^l aller sur les coussins:
— i.ion, pensez- V(ms donc que je n*aie pas tout deviné ?
M. Habbe se sentit froid dans les veines. Il ne s'attendait p.)s à cela, et il eut la parole coupée.
— Liou, reprit Clémence en se couvrant le visage de
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ses mains, je suis la compagne de vos veilles et la gardienne de votre sommeil. Votre fièvre par'e, vous rêvez aussi. Que d'autres vous soupçonnent d'être un criminel; moi, je sais que vous conspirez. Diles-le moi, quoique je le sache.
Pendant qu'elle parlait, M. R^bbc ne respirait pas. Quand elle eut achevé, son souffle fît explosion.
— Je vous connais, dit-il en posant la main sur son cœur : vous ne me trahirez pas !
Elle lui jeta ses deux bras autour du cou.
— Après toi, fit-elle à travers les sanglots qui soulevaient sa poitrine, ce que j'aime le mieux, c'est ma patrie, c'est la France ; mais tu m'es mille fois plus cher que la France et que le monde entier... Ah ! cethomme n'est pas un fou. Il y a longtemps que cet homme me fait peur, à force de te regarder dans l'âme!
— A cause de cet homme, prononça lentement M. Rabbe, je vais être obligé de fuir.
— Fuir I répéta Clémence ; abandonner ce luxe, cette puissance, cette royauté, comme disait ce M. Chabert, qui est fort bien pour un simple substitut... Toil fuir!
— Il le faut. Tu as deviné juste : je conspire ; et cet homme, loin d'être un fou, a le caractère patient et l'esprit clairvoyant d'un fils de l'Allemagne. C'est pour cela même que nous l'avons combattu, car il a une cuirasse à l'épreuve de toute autre arme ; c'est à cause de cela que nous avons réussi aie faire passer pour maniaque dans ce cercle d'insensés où la sagesse fait tache. Il m'a donné plus de mal, lui seul, que toute la police française.
— Tu es donc le chef de la conspiration, mon Lion? s'écria Clémence.
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M. Rabbe répondit avec une orgueilleuse humilité :
— L'Allemagne est le peuple géant ; je ne suis qu'un soldat dans la sainte, dans la sublime armée de la con^ quête allemande.
Le regard de Clémence exprimait une douloureuse admiration.
— Et tu risques ta vie, mon Lion I murmura t-elle.
— A chaque moment de chaque jour, oui, je risque ma vie.
— Voilà donc expliqués tous ces mystères qui m'ont rendue si malheureuse au milieu de mon bonheur! Je sentais vaguement que nous dormions sur un Vésuve !... Mais, dis-moi, Lion, mon amour, — que cette explication soit au moins complète; — dis-moi ce que signifient ces étranges paroles qui échappent sans cesse à ta fièvre : tu parles du bonheur qui vient trop tard... d'une chose que tu as faite et dont tu n'avais pas besoin... d'une malédiction, d'un pacte... de l'or qui brûle... Je sais que tu es l'honneur même...
M. llabbe l'interrompit en l'attirant contre sa poitrine.
— Clémence 1 prononça-t-il avec une noble emphase, vous êtes au dessus de votre sexe. Je vous dois la vérité tout entière. Je suis homme. Peut-être que je regrette, aux heures d'humaine faiblesse, tous les biens dont je fais le sacrifice à mon devoir...
Il jeta un regard aux splendeurs qui l'entouraient, et poussa un soupir.
— Oh ! grand cœur ! grand cœur 1 murmura Clémence. Quel dommage que tu ne sois pas Français 1
— Mais ce n'est pas encore tout le vrai, continua
M. Rabbe en baissant la voix; ces paroles qui m'échappent, s'expliqueraient aisément. Qu'avais-je besoin de conquérir des millions pour les jeter au vent ?Ne suis-je pas mauiiit, moi qui entraîne l'amie de mon cœur dans mon naufrage?... Le pacte ! ohl tu le connais, je me suis donné corps et âme à la patrie... L'or qui brûle I Clémence ! sous notre froideur apparente le volcan se cache... Nous avons toutes les nobles passionsde l'homme...
— Tues ambitieux ! s'écriaM"^" Habbe; l'or mène à tout, et tu es obligé d'abandonner un véritable trésor! N'ajoute rien : j'ai compris !
Lion la baisa au front. Il était triste et solennel.
— J'ajouterai un mot, murmura-t-il si bas, qu'elle eut peine à l'entendre. J'ai trop donné à mon devoir, à ma bien-aimée patrie. Ce que tu appelles ma fièvre, doit porter un autre nom. La force humaine a des limites, irest des heures d'épuisement où ma raison s'absente. Ce n'est pas M. de Pontal qui est fou, Clémence ; je te l'ai déjà dit : c'est moi.
La main de M™° llabbe étouffa ce mot sur ses lèvres. Il reprit, après un court silence :
— Cet homme, à force de combattre, a appris Te scrime. Il m'attaque sur un terrain nouveau. L'accusation est absurde ; mais qu'importe? Contre ce coup, je ne peux plus m'abriter derrière l'aveuglement de l'administration française, du monde français, de tout ce qui bavarde au lieu de penser, et ricane au lieu de regarder. La justice française ne vaut pas mieux que le reste ; mais cet homme est résolu : il serait digne d'être Allemand ! Il prendra la justice au collet, il la poussera chez moi de force; et, en cherchant le meurtrier, qu'elle
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ne trouvera pas, elle mettra la main sur le conspirateur. Le secret de la grande œuvre allemande est en danger I
— Et ne peux-tu rien contre lui? demanda Clémence, dont les yeux eurent une lueur fauve.
Elle frissonna en écoutant le son de sa propre voix, et reprit avec précipitation :
— Non, non I Cet homme aussi fait son devoir! Comme je l'admirerais, si je ne t'aimais pas jusqu'à la démence !
Elle était presque belle sous le rayon de passion qui éclairait son désordre.
LionRabbe continua:
— Nous n'avons plus qu'un instant, et j'achève. Tu vois les choses comme elles sont : cet homme et moi, nous sommes les champions d'un mortel combat. Si je ne risquais que ma vie, je l'attendrais de piedferme; mais je porte sur moi un trésor qui est le secret de mon pays : je n'ai pas le droit d'accepter le défi. Demain au plus tard, cette nuit peut-être, je serai en route pour la trontière du Khin... Clémence, j'aime trop ma patrie pour vous blâmer, g'i vous, Française, vous hésitez entre la France et moi...
— Lion, jevous suivrai, dit M"° Rabbe, donllesyeuxse baignèrent de larmes.
Elle cacha son front dans le sein de son mari, qui avait les sourcils froncés légèrement, et dont le flegmatique visage exprimait tout autre chose que l'enthousiasme de la reconnaissance.
Ce n'était pas à ce trésor-là que Lion Rabbe tenait le plus.
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Depuis nn moment le pavé de la cour résonnait sous les roues des voitures.
— Clémence, dit M. Rabbe, vous me réconciliez avec l'humanité I Voici nos hôtes : rappelez votre sourire. J'accepte votre dévouement héroïque.
L'incomparable huissier annonça:
— Le maréchal comte Kopf 1 Puis, à la queue-leu-leu :
— Le sénateur chevalier Pigra !
— Le duc Mayençay-Toledo!
— Le général Vielpau I
Et ils entrèrent, ces potentats, plus dorés que des figurants du Roi Carotte.
Mais moins resplendissants que l'huissier de la maison Rabbe, et tout noirs, et tout ternes, et tout petits en face du couple glorieux : le grand Lion, du Crédit social, et sa Clémence, digne des pages de l'histoire romaiuel