DEUX FIANÇAILLES
A celte même heure où le radieux salon Rabbe recevait ce bouquet de fleurs animées de la finance, cette douzaine d'hôtes illustres et bien faits pour lui, nous monterons les trois étages du logis de M. de Ponta), pour assister à une courte scène qui avait lieu dans l'ancienne chambre de ce bon petit M. Adrien.
Nous savons que cette chambre était occupée maintenant par Thomas Chuche,queM.le marquisde Tourteroi avait vaincu en combat singulier, moyennant l'aide de l'infâme Thérèse.
Thomas n'avait pas encore quitté la chaise longue où sa blessure le clouait, sous la garde de M. le vicomte de Gharmois, du colonel américain W.-J. Grant et de Pontal lui-même, qui le veillaient à tour de rôle.
Il paraîtrait que ces messieurs avaient de fortes raisons pour ne point abandonner leur poste : car, depuis
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plus d'une semaine, à toute heure de jour ou de nuit, vous eussiez trouvé au moins l'un deux auprès du blessé, qui recevait les soins d'un célèbre professeur de Beaujon.
Aujourd'hui seulement Thomas Chuche avait appris la mort de Tourterol, et voici comment: M. le vicomte de Charmois n'était pas fier du tout, et le colonel, pour un Américain, paraissait vraiment bon enfant. Tous les deux connaissaient sur le bout du doigt les affaires de ce pauvre Chuche, qui n'avait qu'une pensée : sa femme, et qui lui pardonnait du fond du cœur. Bien plus, sa colère étant passée, il s'accusait d'avoir été dur envers Tourterol, et son supérieur», et disait, croyant que le coup de couteau venait de M. le marquis:
— Fallait bien qu'il pique, puisque j'étais en train de Tétoufferl
M. de Charmois avait promis d'abord des nouvelles de Thérèse, et le colonel Granl s'était chargé de Tourterol. Tous les deux, comme nous le verrons, étaient admirablement placés pour tenir parole. Le colonel Grant revint avec l'extrait des registres de Beaujon, constatant le mystérieux décès du marquis, et M. de Charmois rapporta une lettre de Thérèse.
Il l'avait trouvée à ce même hospice Beaujon où elle était entrée avec son fardeau pour n'en plus ressortir. La lettre ne contenait que trois lignes tremblées ; elle disait : «J'ai été bien malade ; j'aurais voulu mourir. Dieu a eu pitié de moi, puisque le coup de couteau ne t'a pas tué. Tu sauras tout, et tu m.e pardonneras, toi, le meilleur des hommes; mais moi, je ne me pardonnerai jamais.»
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Thomas baisa la lettre, inondée de ses larmes.
— Françoise Matifaz le disait bien ! s'écria-t-il, et celle-là se connaissait à tout ce qui est bon ! Elle disait: Thérèse se repentira : elle n'a pas mauvais cœur. C*est une âme en peine, qu'il faut arracher à l'enfer...
Quand M. dePontal rentra sur les six heures du soir, il était accompagné du médecin. Thomas Chuche leur dit:
— Je veux sortir : je me sens fort.
Hubert répliqua:
— C'est précisément pour examiner cetle question de savoir si vous êtes assez fort pour sortir, ami Chuche, que j'ai amené le docteur.
Celui ci, après la consultation, donna son avis ainsi:
— S'il s'agit d'une affaire de réelle gravité, le blessé peut sortir en voiture.
Une demi heure après, Thomas Chuche et ses trois gardiens montaient en fiacre.
Thomas portait son costume ordinaire. Par-dessus sa redingote, M. de Pontallui avait passé en bandoulière un sac d'ouvrier gazier.
— Vais-je donc travailler dès ce soir ? demanda Thomas en riant.
M. de Pontal lui remit en main un engagement, çigné parle directeur du Gaz, et qui l'établissait inspecteur du quartier de la Madeleine.
Hubert et ses deux compagnons étaient en grande tenue: habit noir et cravate blanche.
Le fiacre descendit vers le boulevard Malesherbes.
Il était alors huit heures du soir.
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Au coin de la rue d'Anjou-Saint-Honoré, Hubert sonna. Le cocher arrêta ses chevaux.
Un groupe de cinq à six personnes stationnait à l'angle du trottoir.
L'un deux se détacha et vint à la portière.
C'était l'agent Barré, que nous vîmes assister le commissaire de police lors de l'enquête nocturne opérée dans la loge Matifaz, au no 13.
Les deux têtes qui se montrèrent à la portière, furent celles du vicomte de Charraois et du colonel W. -J. Grant.
— Bonsoir, les vieux ! dit Barré. Plus que ça de toilette ! Vous n'auriez pas de plus beau linge, si vous étiez appelés à farcir le boyau chez le Melchisédec allemand, là-bas.
De l'endroit où le fiacre était arrêté, on voyait un rassemblement de curieux, groupés au-devant d'une maison-Péreire dont le second étage était pompeusement éclairé.
Ce n'était pas l'appartement de 30,000 francs : celuilà dissimulait derrière les persiennes fermées les splendeurs du salon de Clémence; c'était l'appartement de 25,000 fr., le vrai sanctuaire du Crédit social, où l'on allait bénir, more Jadœorum, la caisse sacro-sainte de mein herr Lion Rabbe.
L'agent Barré dit encore à nos deux gentlemen, qu'il traitait sur le pied d'une familière cordialité:
— Vous savez que le petit blondasse au lorgnon a été élargi aujourd'hui? L'affaire de la Belle Portière finit en queue de poisson. Le petit est là, qui s'amuse avec les actionnaires. Est-ce qu'on va veiller tard?
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Le colonel Grant se pencha hors de la voiture, et, M. Barré s'étant approché tout contre, ils échangèrent quelques mots à voix basse.
Tiens! tiens 1 fit Barré: vraiment I vous en êtes? Excusez ! Alors l'afTaire du n° 13 n'a pas encore dit son dernier mot?... Soyez tranquille pour ce brave homme de Thomas Ghuche. Cette fois, il ne sera ni assommé ni poignardé : nous sommes bons làl
— Ne quittez la place sous aucun prétexte, acheva M. W.-J. Grant, et prêtez main-forte à l'homme du Gaz dans l'exercice de son état.
La voiture se mit en marche de nouveau, pour faire halte définitivement devant la maison Rabbe.
Le colonel, le vicomte et M. de Pontal descendirent. Tous les trois demandèrent l- s bureaux du Crédit social.
Thomas Chuche resta seul dans le fiacre.
Pendant cela, Barré rejoignait ses compagnons au coin de la rue d'Anjou, et leur disait :
— Décidément, Leroy-Louban et Ruault sont de la haute. Ils ont les poches pleines d'actions, ces gaillardslà! J'ai idée qu'on va voir quelque chose de curieux. La consigne est de veiller sur la voiture.
Ce serait très long, très long, s'il fallait vous décrire, même d'une façon sommaire, les merveilles de ce dîner industriel. Il ne s'agissait pas de plaisanter. Sur treize membres, le conseil d'administration du Crédit social comptait au moins une forte douzaine de fourchettes cU prùno cartello, cotées dans les meilleurs ministères.
Une compagnie comme le Crédit social serait mortnée, si elle mangeait médiocrement.
Il faut des bases solides à l'estime publique. En nos
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temps malheureux et humiliés, où la France n'ose même plus se vanter d'être la première nation du monde, ce qui était pourtant bien innocent, on dîne encore. Il faut diner. C'est un acte tellement méritoire, qu'il en est tenu compte aux hommes d'Etat par la reconnaissance du pays. Les merveilleux discours de M. Thiers sont contestés; mais les journaux dits (( d'esprit » ont l'honneur de constater avec un soin pieux tous les dîners qu'il donne. Cela le soutient auprès des penseurs. Paris intelligent semble dire : « C'est un simple mortel, après tout, et il a le tort d'être une moitié ou un quart de sauveur; mais vous voyez, il dîne I Donc, bravo I »
Diner est en effet d'un bon cœur, et cela fait pardonner bien des étourderies.
On ne peut, même en imagination, regarder sans être attendri une table comme celle du Crédit social. Tout était pareillement beau, le service et les hôtes. Clémence trônait entre les deux ducs. Où donc avaient fui les légers défauts de son caractère? son économie exagérée? son faible pour les housses? Se peut-il que cette noble femme eût jadis sacrifié au plumeau! Les deux ducs, qui étaient pourtant de jolis ducs, bien établis, bien entiers et formant supérieurement la paire, semblaient des démocrates auprès d'elle!
Une reine, ce serait trop peu dire, et d'ailleurs on n'en fait plus. Une présidente, cela prête un peu à rire : j'ignore, en vérité pourquoi. Une déesse, oui, voilà! tout uniment, une divinité ! c'est le mot qui convient à Clémence. J'espère que le lecteur se contentera de celte appréciation
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Je dois ajouter seulement que son lustre était un reflet. Ses rayons lui venaient de l'astre piincipal qui ensoleillait cette vénérable assemblée : car Lion Ilabbe dominait l'illustre niveau de ses convives à de telles hau iPs, que je modère ici l'élan de mon style, craignant le reproche d'invraisemblance.
Avez-vouâ assisté parfois à des solennités de ce genre ? Ne vous hâtez pas de croire à l'ironie, si jamais vous n*avez vu un troupeau de fils des preux, parqué dans une bergerie industrielle. Je ne parle pas, bien entendu, des grands seigneurs aiguisés et fouibis qui se glissent, à titre onéreux, dans les prospectus d'affaires, comme certaines armoiries faméliques se laissent coller aux panneaux d'une voiture de coquine, — pour un prix débattu la veille de la noce ; — non : je parle des bonnes gens, comtes ou marquis, apportant bel et bien leurs économies, du bel et bon argent, tiré de la cave, et qui garde encore son vert-de-gris du temps des croisades.
C'est curieux, mais c'est triste. La finance est pour eux une sorcellerie. Moutons avides et naïfs, ils s'agenouillent pour se faire tondre, et remercient humblement quand la botte de Lion Rabbe daigne leur écraser le sinciput.
Demandez à ceux qui s'y connaissent, et ils vous diront à l'unanimité qu'entre tous les gogos répandus sur la surface de la terre, M. le duc (jusqu'à la troisième liquidation) est l'actionnaire le plus pur, le plus fervent et le plus plat. Vous lisez bien : le plus plat.
Par exemple, quand il a passé par trois Crédits mobiliers, défiez-vous l
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Il y avait peut-èlre dans le Crédit social plusieurs seigneurs «yant subi l'épreuve du feu ; mais la majorité était moutonne, et les deux ducs, au point de vue des conseils de surveillance, possédaient leur virginité.
Aussi mangeait-on à la table de Lion Rabbe avec un appétit mêlé de pieuses ferveurs ; et quand, au dessert, il prononça un petit prône d'or, sobre et digne, les actions que chacun avait en poche se mirent à frétiller doucement.
Ce grand Lion Rabbe avait dit :
— Nous ne sommes pas, messieurs, une compagnie ordinaire. Nous abordons l'exercice avec tous nos capitaux. Comme je pouvais choisir, je n'ai accepté que les souscripteurs prêts à verser la totalité de leur apport, et notre association présente le spectacle rare d'une caisse qui, dès le premier jour, est une vérité! (Sensation.)
Quelques-uns d'entre vous ont eu l'idée d'introduire au sein de cette fête de famille un usage patriarcal, qui s'est perpétué dans plusieurs villes de l'Allemagne, et qui, si j'ose m'exprimer ainsi, pend la crémaillère d'une entreprise, comme la cérémonie des liançailles symbolise et précède le mariage.
M. Rabbe s'arrêta pour reprendre haleine.
— Farcir le boyau! dit M. Fuchs entre haut et bas. Bien joli!
Tout le monde répéta complaisammeut :
— Farcir le boyau !
— Charmante coutume I fit observer l'un des ducs à Clémence.
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— Et comme notre cher ami s'exprime éloquemment ! remarqua l'autre duc.
Clémence avait les yeux mouillés.
Goriflet-Deloutre murmura, comme on fait à Parliament-House :
— Écoutez ! écoutez I
— Nous avons bien ici, continua Lion Rabbe, qui mit dans la majesté de ffon débit une nuance de douce gaieté; nous avons bien, dans un coin de cette table, de vrais fiancés, qui célèbrent l'aurore de leur jeune bonheur...
^ — Ah ! bravo ! bravo I fit-on autour de la nappe.
Et tous les regards se portèrent sur M. Adrien, qui avait l'air d'un bonhomme en sucre rose, auprès de M"® de Mariaker, belle, mais pâle comme une tète de Vierge sculptée dans le marbre.
— Je glisse sur ce sujet, reprit M. Rabbe ; mais je constate que les préliminaires de cette félicité privée sont encore un symbole: ils symptomatisent dans de modestes proportions un fait immense: l'union des deux plus grands peuples de la terre...
— Bravo I bravo! bravo!
— Pas bêtes, les Prussiens ! grommela le général Yielpau.Je leur conseille de rester nos amis! Ah! bigre !
— Revenons, continua M. Rabbe, à notre propre fête. Nous allons, messieurs et chers associés, quitter un instant ces dames pour rejoindre nos actionnaires, qui nous attendent à l'étage supérieur. J'ai convoqué tous les souscripteurs d'au moins deux cents titres, ne voulant point commettre des personnes telles que vous avec les petits actionnaires. (Mouvement d'approba-
l'homme du Gaz 3 il
lion.) M. ïlœfer vient de me prévenir que TassemMée est déjà nombreuse... Mais, avant de quitter cette tai»le, où j*ai eu l'honneur de recevoir aujourd'hui des personnalités si hautes et des amis si chers, permelltîzmoi de réunir dans un seul et môme toast deux sentiments également honorables. (Écoutez! écoutez 1) Je bois aux deux fiançailles I
— Ah! charmant ! charmant I
— Un bijou de discours! cria M. Gonflet, qui se leva.
Tous les autres membres du conseil l'imitèrent. Lion .Rabbe s'inclina noblement, et continua :
— Je bois au bonheur de ces jeunes gens, dont le souriant avenir est comme un présage pour la sérénité de nos transactions; et je bois à la prospérité du Crédit social, entité industrielle au berceau, mais déjà puis'sante, et dont la riche aurore illumine l'hymen de ces enfants comme un magnifique augure!
Il y eut des cris d'enthousiasme. Tous les verres se choquèrent.
— A M=^« Lion Rabbe! toasta la paire de ducs.
— A Lion Rabbe ! au premier financier de l'époque !
— Et qu'il nous donne seulement trois capitaux pour un ! dit avec franchise le général Vielpau, cette vaillante épée. Nous ne lui en demandons pas davantage 1
Au moment où la procession des membres du conseil s'organisait pour monter à l'étage supérieur, Hœler s'approcha de M. Rabbe et lui dit tout bas :
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— Les voitures attendent; mais, vous comprenez^ il y a de diôles de têtes dans la rue.
— Vous avez tous vos hommes? demanda M. Pabbe. Souvenez-vous que la sainte correspondance ne doit pas vous quitter.
— Je connais mon devoir.
— La patrie allemande vous regarde i