FÊTE DE FAMILLE
Si les ''maisons Péreire, qui font l'ornement 'des boulevards neufs, ne se louent jamais, c'est qu'il n'y a pas assez de Crédits sociaux. Elles semblent bâties tout exprès pour abriter M. Lion Rabbe et sa boutique. La fée du vieux Crédit mobilier, qui érigea cts monuments, ne savait chanter qu'un air de chasse :
j \ Dindons, dindons,
j Donnez vos fonds,
^ Tonton, tontaine, tonton 1
Ce sont des « sièges de la société » tout faits, et les plus commodes du monde.
Il y a la scène, les coulisses, les dessus, les dessous. Les crampons où Léotard, directeur gérant, attache les cordes de son trapèze, sont plantés d'avance auprès des lustres ; et, en cherchant bien, vous trouveriez
tout vissé le bouton de la trappe dont Bilboquet se sert pour sauver la caisse, le lendemain de l'apothéose.
L'appartement de 25,000 fr. était disposé pour la fête de famille. Dans le grand salon à ciel bleu entouré d'un ovale d'or, une estrade s'élevait, autour de laquelle régnaient plusieurs rangs de fauteuils. Dans le petit salon, un buffet était dressé. Dans le boudoir, on voyait des pupitres et des instruments de musique.
Dès l'abord, on distinguait la double physionomie de cette réunion: assemblée d'actionnaires et raout, car les danses allaient venir après la solennité industrielle.
Derrière l'estrade, adossée au lambris du grand salon et surélevée de deux marches, une caisse de taille respectable formait la partie la plus importante du décor, et s'entourait de draperies comme un autel.
Il y avait b ^aucoup de monde, et, parmi ce monde, assez de gens à accent germain, assez de Meyer, assez de Hoffmann, assez de Pfafrerloaenschaft, pour que le mystère de la religion marchande qui allait être célébré selon le rite de Francfort, fût commenté et apprécié sur tous les bancs. En somme, cela pouvait passer pour original, et personne n'y trouvait à redire. C'était une manière comme une autre de souhaiter la bienvenue à la nouvelle institution de crédit, tout en buvant du punch et du Champagne,
Cela constatait d'ailleurs un fait rare : le versement intégral des capitaux.
M. Lion llabbe aurait pu se permettre des excentri» cités bien autrement hardies. U était le ténor finan-
l'uummk du gaz 3ôrj
cier. On comptait sur son ut de poitrine pour battre monnaie, et tous ces braves gens lui vouaient une somme de tendresse exactement proportionnelle au chiffre d'actions que chacun d'eux avait en poche.
Quand le conseil fit son entrée processionnelle, il y eut nombre de poignées de main échangées. Le conseil était gai. Quoiqu'il existe toujours une certaine opposition de la part des gens appelés seulement à la soirée contre ceux qui ont eu le privilège de dîner, tout se passa fort cordialement ; mais les témoignages de vraie popularité, les marques de respect se concentrèicnt sur "M. Lion Rabbe.
Il fut porté plutôt que conduit sur l'estrade.
Et quand il voulut installer le duc président au fauteuil, une protestation unanime, à laquelle M. le duc se joignit, le força d y prendre place lui-même:
— Ce n'est pas régulier, dit-il, messieurs et chers associés ; mais nous sommes à une fête, et je cède.
— Une fête dont vous êtes le roi ! s'écria l'avocat Gonflet-Deloutre. C'est à vous qu'est réservé l'honneur d'ouvrir la caisse, puisque c'est vous qui l'avez remplie.
Au milieu d'une véritable explosion de bravos, le bataillon des employés chargés des livres et de ce qu'il fallait pour farci?^ la caisse, traversa le salon et se dirigea vers l'estrade.
En tête marchait M. Hœfer, qui portait sur un coussin les clefs du coffre-fort.
Ne vous contraignez pas, si vous voulez trouver ce cérémonial du culte d'argent tout plein d'imposante poésie.
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Dans les vieux siècles moisis, on apportait ainsi, sur un coussin de velours ou sur un plat d'or, les clefs de la ville conquise...
Ce Lion Habbe n'était-il pas un conquérant ?
Il reçut les clefs avec une bonne i^râce parfaite, et le coussin fut déposé sur un tapis vert, pendant que les employés entouraient la caisse avec les Facs d'argent et les bottes de billets. M. Hœfer fut chargé d'ouvrir.
— Tout cela, dit M. Rabbe, ne dormira qu'une nuit. 11 y a 13 millions passés, dont l'emploi est réglé pour demain à la première heure.
— Ma parole ! s'écria en ce moment le duc de Mayençay-Toledo, qui lorgnait le coussin sur lequel on avait apporté les clefs, voici un curieux objet d'art. C'est tout un tableau. Ce lion et cet âne sont superbes 1
Le coussin avait du succès, indépendamment même des reliques qu'il supportait. Tout le monde s'approcha, et on alla jusqu'à déranger les clefs de la caisse pour mieux voir.
— C'est très curieux comme couleur, dit Gonflet.
— Le fait est, ajouta un seigneur de l'estrade, qu'il n'y a rien de plus vif aux Gobelins!
— Qu'est-ce que cela peut bien représenter?
— Le Coup de pied de râne, répondit l'illustre président avec distraction.
Il agita en même temps sa sonnette, et prononça les mots sacramentels:
— La séance est ouverte!
Une voix s'éleva tout contre l'estrade, au premier rang des fauteuils. Elle dit:
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— Mria herr [labbe, vous avez empoisonné le lion. Il est bien malade. Le coup de pied sera donné, — mais non point î>ar vous. J'y vais mettre ordre!
— Qui a laissé pénétrer cet homme? demanda Rabbe, qui s'était levé à demi, en proie à une agitation extraordinaire.
Bien peu, parmi les membres de l'assemblée, avaient entendu ces singulières paroles, et personne ne les avait comprises.
Mais tout le monde fut frappé de l'émotion du grana Lion Rabbe, et il n'y eut pas un regard qui ne se portât vers l'endroit d'où la voix était partie.
11 y avait là M. le vicomte de Charmois et le colonel Grant, tous les deux actionnaires. Entre eux s'asseyail Hubert de Pontal.
Plusieurs des membres du conseil le saluèrent' de la main familièrement, et le général Vielpau dit entre haut et bas:
— Est-ce que le pauvre garçon va nous faire une algarade?... J'étais l'ami de son père.
— Un honnête homme, ajouta le duc de Mayençay ; pas fort.
— Que venez-vous faire ici, monsieur? demanda Rabbe d'une voix que la colère faisait trembler violemment.
— Je vous avais dit, répliqua Hubert : A ce soir, chez moi. Je suis chez moi.
l\ franchit en même temps la distance qui le séparait du bureau, et déposa un paquet de deux cents actions sur le tapis vert.
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Il y eut une agilalion dans la salle, et ces mots se dégagèrent du murmure :
— C'est vrai, en définitive : chacun de nous est ici chez soi.
Pontal était tout près du bureau. Son regard se plongea dans .celui de Rabbe comme une épée.
— Yous êtes à moi, prononça-t-il tout bas. Votre crise vient : je la vois 1
Avant de regagner sa place, il dit tout haut:
— Puisque la séance est ouverte, je demande la parole.
C'était principalement parmi les seigneurs de l'estrade qu'Hubert avait des relations personnelles ; les simples actionnaires et les gens de Bourse ne le connaissaient que par sa marne de voir des Allemands partout. Quand son nom courut à l'assemblée, beaucoup haussèrent les épaules, et quelques-uns se prirent à rire, disant;
— Bonne affaire 1 Le comique aurait manqué sans ce toqué I
Maître Gonflet, qui était un farceur, murmura à l'oreilîe de ses voisins :
— Si l'odeur de Prussien l'incommode, il faudra ouvrir les fenêtres, car ça embaume ici I
Lion Rabbe avait été frappé violemment, et dominait son trouble à grand'peine. 11 s'entretenait tout bas asec les membres du bureau, disant:
— C'est un ennemi personnel. Je lui ai refusé la main de ma nièce. Je crains un scandale.
— L'assemblée, lui répondit-on, fera bien sa police
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elle-même. Toul le monde ici vous appartient corps et âme.
A ce moment, M. Hœfer prononça en pur allemand et du ton d'une personne qui compte obtenir un succès :
— Le boyau est tarci !
L'effet fut relativement froid : il venait mal.
Cependant, quatre garçons de bureau, plus beaux que des suisses de paroisse, ayant élevé des lampes, chacun regarda la caisse pleine, au fronton de laquelle un écriteau-bordereau criait en lettres d'or :
— Treize millions six cent trente- huit mille cinq cents francs.
Quelques applaudissements éclatèrent, auxquels prirent part le vicomte de Charmois et le colonel Grant. Chacun de ces deux messieurs portait un paquet de volume moyen, reposant ostensiblement sur ses genoux.
— Mon cher monsieur de Pontal, dit le duc de Mayençay, avant de vous donner la parole, je me fais l'organe du bureau pour vous demat/.der si votre intention est d'entretenir l'assemblée du sujet ordinaire de vos... méditations.
— Les Prussiens ! les Prussiens ! cria-t-on de toutes parts au milieu des rires. Laissez-le donc découvrir la Prusse !
— Monsieur le duc, répondit Hubert, je m'engage à ne parler que des affaires de l'association, mais j'exige la parole.
On put entendre Lion Rabbe qui murmurait, en essuyant la sueur de son front, ces mots étranges :
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— Je n'avais pas besoin... et ce n'était pas pour moi...
Hœfer se pencha par derrière au-dessus de lui, et prononça quelques mots à son oreille en allemand. M. Lion habbe se redressa.
— Faites le nécessaire, dit-il. Adrien et vous, vous êtes responsables de l'exécution de mes ordres!
On entendit la caisse se fermer bruyamment. Hœfer et Adrien sortirent. L'opinion générale fut qu'ils allaient chercher main-forte, car ce fut d'un Ion assuré et presque provocant que le grand Rabbe dit enfin à Hubert:
— Parlez, monsieur, à vos risques et périls !
Pour un fou, Hubert de Pontal se comportait avec beaucoup de calme.
11 est vrai que, pour un sage, le grand Lion Rabbe venait de montrer des signes bien surprenants de faiblesse. Ce rude champion avait été presque désarçonné par la seule vue de la lance de son adversaire. Était-ce donc une arme enchantée?
— Allons, allons, parlez ! fit-on de tous côtés dans l'assistance.
— Et lâchez d'être drôle ! ajoutèrent quelques voix appartenant à ces loustics qui se placent aux derniers rangs pour lancer des mots.
— J'ai peur de ne pas remplir votre attente, dit Hubert : je ne serai ni drôle ni long. Toute association a droit de justice intérieure, parce que l'indignité d'un de ses membres la compromet dans son crédit ; à plus forte raison, l'indignité de soû chef. J'ai à vous appren-
LliUM.MK nu U.>Z :]!il
dre, si vous ne le savez pas, que M. Ilabbe, voire directeur gérant, est iadigne.
Il y eut un tumulte.
— Ah ! bah I Pas possible l Et pourquoi?
— A la porte!
— Indigne ! M. Rabbe I
— Comme Prussien?
— Non, répondit Hubert, comme assassin.
On crut avoir mal entendu.
— Assassin ! notre cher hôte ! s'écria le général Vielpeau.
— C'est trop fort!
— Cela passe les bornes î
— A-t-il bien dit u assassin » ?
Hubert ré.péta d'une voix forte :
— Assassin !
M. le duc de :\7"ayençay-Toledo entoura de ses bras l'illustre directeur, qui chancelait sur son fauteuil et qui mu m lirait:
— C'e>t odieux!... c'est insensé I... Les morts vont vite I... Je n'aurai pas le temps !...
— Que dites- vous ? s'écria l'autre duc. le vénérable Beauséant, qui ne parlait que dans les circonstances énormes.
Lion Rabbe le regarda avec égarement.
— C'est mon ennemi, balbutia-t-il, mon ennemi personnel! Il est fou. Il a juré de me perdre! iMoi I un assassin! Est-ce croyable?... Au secours! C'est la noire échéance! J'ai reconnu Satan! Au secours! au secours I L'or brûle !
Au milieu du bruit qui emplissait la salle, ces pa«
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rôles incohérentes ne furent entendues que par les plus proches voisins de Lion Rabbe. Le gros de l'assemblée en était encore à taxer l'accusateur d'extravagance.
Les protestations et les cris se croisaient.
— Quelles preuves? quelles preuves? demandait-on de toutes parts.
— Regardez-le ! dit Hubert, qui était maintenant debout.
— Il se trouve mal, fit M. de Mayençay, il a la fièvre.
— C'est rindignation ! ajouta le général. Il y a bien de quoi! Ah! bigre!
— Des preuves ! des preuves ! criait-on à Hubert.
La foule des actionnaires entourait M. de Pontal en tumulte. H écarta de la main les plus pressés, aidé en cela par M. le vicomte de Charmois et [»ar le colonel Grant, qui criaient pourtant comme les autres et même plus haut:
— Des preuves! des preuves 1
— J'ai mon témoin, messieurs, dit Hubert, toujours tranquille.
— Rien qu'un témoin ?
— Où est-il, le témoin ?
— 11 est ici, tout près, répliqua Hubert, et il attend.
— Quel est-il?
— Les choses de la nuit, dit Hubert, dont la fermeté dominait la bagarre^ ne peuvent avoir pour témoins que les hommes de la nuit. Mon témoin est trop pau- -vre pour acheter son droit d'entrée parmi vous. Ordonnez qu'on l'introduise, et il viendra. Il s'appelle Chuche, et il est employé du Gaz.
l'uommiî nu c.\z 303
1 y eut des rircs el dos huées à ce nom.
— Qu'il entre, l'homme du Gaz!
— Non! non !
— Si! si! le témoin! l'homme du Gaz! qu'il entrel qu'on en finisse I
Mais la voix de Lion Rabbe s'éleva^ si changée qu'on ne la reconnut pas. Elle disait :
— Défendez-moi 1 Ne laissez entrer personnel Fermes les portes! On veut me tuer! C'est l'échéance 1 IlesUou! Je suis foui