AUDACIEUSE ENTREPRISE DE M. ADRIEH
M. Lion Rabbe se retira un instant après son associé. Il emmena avec lui M. Adritn, pour une affaire dont il voulait le charger au ministère.
C'était un chérubin que cet Adrien ; mais il ne voyait pas à six pouces de son joli nez rose, et s'embarrassait toujours dans les housses. Il y avait bien quelqua innoi;ente petite chose entre lui et M"° Armelle ; seulement, quand il n'avait pas son lorgnon, il ne savait pas du tout ce que disaient les beaux yeux de son adorée.
Or, Clémence avait statué que, dans le salon d'une « femme du monde », un lorgnon était inconvenant.
De sorte que, chez les Rabbe, ce pauvre M. Adrien n'osait jamais ajuster son pince-nez, et qu'il lui aurait fallu un chien d'aveugle pour se conduire.
Personne, dans le vaste univers, pas même moi, ne saurait vous expliquer comment ce joli petit myope sa-
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vail iju'Aimelle valait 400,000 francs. Mais il le savait.
Après le tlép-irt du maître de la maison, ('It-mencese mit au piano. Elle avait la rage d'entretenir ce qu'elle appelait son talent. Hubert lui pardonnait iuut,excepté cela.
Armelle prit sa broderie.
Hubert était à un coin de la cheminée, elle à l'autre. Ils n'échangèrent pas une parole pendant quo les durs doigts de Clémence concassaient un morceau <^ brillant», qui dura une demi-heure.
Armelle en attendit la fin pour prendre congé.
Hubert et Clémence restèrent seuls. Clémence vint s'asseoir auprès de lui.
— La housse en est noire à l'endroit de vos coudes I dit- elle avec une certaine bienveillance.
— C'est que je me plais ici, répondit Hubert en roulant sa broderie.
— Qu'est-ce que vous penseriez d'un mariage entre eux, vous ? demanda Clémence à brùle-pourpoint.
— Entre eux qui ?
— Entre Adrien et Armelle?
— Hien.
— Le jeune homme est honorable ?
— Oui.
— Je crois qu'il Taime?
— Il le croit aussi.
— Et vous ne voulez toujours pas me dire pour mon mari ?
Celte dernière question fut faite après un silence, Hubert de Pontal répliqua en étouffant un bâillement :
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— Je vous ai tout dit : je ne sais rien.
Elle poussa un gros soupir, qui indiquait bien l'inquiéludede son cœur.
Il lui donna une poignée de main, et s'en alla.
C'était un diôle de corps.
Clémence arrangea la housse du fauteuil où il était assis. Toute une charge de soucis pesait sur sa tète.
Elle prit son bougeoir.
L'appartement était grand et beau. La chambre à coucher de M™" Lion Rabbe confinait au petit salon. Il fallait au contraire traverser le grand salon pour gagner celle d'Armelle, qui donnait sur un corridor conduisant au bureau de M. Rabbe.
En passant par le salon, Armelle se demandait ;
— Pourquoi M. de Pontal m'a-t-il attaquée ainsi ? Il sait pourtant bien que je ne suis pas heureuse.
Mais, dans le corridor, la pensée d'Adrien lui vint.
— Il a vingt-quatre ans, pensa-t elle, on ne le croirait jamais. Il m'aime bien, celui-là ! et il est si doux ! si timide !
Il y a des gens, vous avez dû remarquer cela, à qui Ton ne donne jamais leur nom de famille. M. Adrien avait pourtant un nom de famille, mais on l'oubliait après une semaine de connaissance. Les lettres adressées «à M. Adrien » lui parvenaient dans Paris.
Armelle ouvrit la porte de sa chambre, entra et referma.
Il y avait une veilleuse qui brûlait sur la cheminée.
A la lueur tremblotante qui filtrait à travers le cristal dépoli, Armelle crut voir auprès de la fenêtre un mouble qui lui était inconnu.
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Elle alluma une bougie, el découvrit que le pr^Hendu meuble était M. Adrien agenouillé, une main sur son cœur, l'autre lenant un flambeau éteint, et chercliant vainement où Armelle pouvait être, parce qu'il n'osait pas mettre son lorgnon inconvenant.
Ce pauvre garçon d'Adrien était vraiment joli, et son embarras avait quelque chose de touchant, malgré le crime de sa présence en ce lieu.
Mais cet embarras même, sa pose, son geste, l'expression de sa physionomie, tout enfin avait en soi quelque chose de si follement comique, qu'un éclat de rire argentin emplit le silence de la chambre.
Un sentiment d'angoisse se peignit sur le visage d'Adrien. 11 avait espéré un cri de terreur.
— Oui, dit-il toujours agenouillé, vous avez raison de rire, mademoiselle. Je ne peux pas être pris au sérieux... : alors je vais mentir, au lieu d'avouer la faute de mon amour.
— Chut ! fît Armelle. Pas ce mot-là ici, monsieur Adrien !
C'était si indulgent, qu'on va blâmer Armelle peutêtre.
11 ne faut pas se hâter. L'indignation ne prouve rien.
C'était indulgent, c'est vrai ; mais si vous saviez comme ce misérable Adrien était humilié terriblement ! L'indignation l'eût sauvé. Il aurait donné de son sang pour un peu d'indignation.
Je ne déprécie pas du tout cel!. 3 qui se seraient indignées. Dieu I quel bruit aurait fait Clémence 1 Mais que voulez-vous? J'ai confiance en celles qui se tiennent droit sans s'indigner.
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C'est un sens qui mo manque: je n'ai jamais su trouver un atome de purclc daiià la pruderie.
Ce fut M. Adrien qui s'indigna. Il déposa son flambeau.
— Je vous remercie de votre bonté, mademoiselle, dit-il avec autant d'amertume qu'en pouvait contenir sa voix sucrée. C'est tout bonnement un accident causé par ma myopie. Je sortais de chez votre oncle ; je cherr chais mon chemin dans le corridor, non pas pour entrer chez une lille sans défense, ce qui est un acte odieux, mais pour sortir, lorsque j'ai trouvé une porte...
— C'est très bien, monsieur Adrien, interrompit Armelle. Je vous crois, et je vous excuse de bon cœur. Faites-moi le plaisir de vous relever, de mettre voLi'd lorgnon et de me regarder en face.
L'infortuné séducteur obéit ; il se releva, il mit son lorgnon, il regarda.
Et toute sa figure s'éclaîra d'un rayon viril. Il avait vu Armelle pâlir tout à coup et frémir.
— Avez-vous peur de moi ?... balbutia-t-il en un élan d'allégresse.
Hélas ! non. C'était une idée singulière qui venait de frapper l'esprit de M"^ de Mariaker.
Elle s'était demandé, je ne sais pourquoi :
— Qu'eussé-je fait,si, à la place de M. Adrien, j'avais trouvé chez moi M. Hubert dePontal?
Et alors, ses sourcils délicats s'étaient contractés avec colère. Vous demandiez de l'indignation, en voilà.
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Elle avait frémi, elle avait pâli. Celui-là, elle l'eût fait repentir de son audace.
Mais la question de M. Adrien suffit à ramener le sourire sur les lèvres de la chère enfant, et,dussiez-vous la trouver trop hardie, elle n'eut pas désormais l'ombre de la plus légère frayeur.
— Savez-vous, dit-elle pourtant, pour ne pas faire mourir M. Adrien de chngrin, savez-vous qu'il y a bien de quoi avoir peur? Il faut mettre fin sur-le-champ à cette folie. Tenez bien voire lorgnon, et allez- vous-en.
Il est certain que le moral de M. Adrien gagnait cent pour cent quand il avait son lorgnon.
— Mademoiselle, dit-il en fort bons termes, je suis coupable : c'est à moi d'en subir les conséquences, et non pas à vous, qui montrez en ce moment la sérénité des anges. Ma vie désormais sera consacrée à mériter mon pardon. Voyons les choses telles qu'elles sont : en sortant par l'escalier, je puis être rencontré, et j'aimerais mieux mourir que de vous compromettre. Il y a une autre issue : votre fenêtre donne sur les terrains ; permettez-moi de sauter par la fenêtre.
Il avait l'âme d'un chevalier, ce joli petit homme : vous le verrez bien par la suite.
Mais, sans son lorgnon, il n'aurait jamais pu prononcer d'un seul tenant un discours si éloquent et si sage.
Armelle se garda bien de rire. Elle en avait envie, quoique la générosité de M. Adrien ne fût pas sans l'émouvoir sincèrement.
— Vous êtes brave comme un lion,' dit elle, mais votre idée n'est pas bonne. Si vous vous cassiez le cou
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en tombant, on trouverait demain sous ma croisée...
— Mon cadavre! interrompit M. Adrien, qui pâlit. Vous avt'z raison, comme toujours, et je suis le dernier des hommes I Je vous en supplie, mademoiselle, ne dites rien de tout ceci à Hubert : je mourrais de ses moqueries.
Sur ce nom, Armelle ouvrit la porte du corridor.
— Je ne cause pas souvent avec M. de Pontal, murmura-t elle, et j'ai bien vu ce soir que je n'ai pas le don de lui plaire. Bonsoir, monsieur Adrien. Soyez sage, et non seulement je vous garderai le secret, mais je resterai votre amie.
M. Adrien — était-ce un nouveau crime ? — s'occupait par derrière à baiser le bas de sa robe. Mon Dieu ! s'il connaissait le chiffre de la dot, c'était sans doute par un pur hasard.
Qu'on ne se représente pas ce tableau passant comme l'éclair. Un amateur de choses naïves aurait pu le contempler pendant la moitié d'une minute : car, au moment de tourner le bouton, Armelle s'était arrêtée.
Un bruit sourd venait de l'escalier.
On aurait dit que quelqu'un en descendait les marche» pieds nus ou avec des chaussons de lisières.
L'aventure se compliquait brusquement.
En ce monde, personne n'ignore cela, les drames les plus noirs commencent presque toujours par un éclat de rire.