AVENTURES DE NUIT
M. Adrien avait entendu tout comme Armelle le bruit de ces pas sourds qui descendaient l'escalier.
Il ne s'agissait plus de baiser le bas de la robe. M. Adrien se redressa, en proie aune inquiétude désespérée.
C'était maintenant surtout qu'il mesurait l'étendue de son forfait.
Il ouvrait la bouche pour proposer de nouveau la fenêtre et jurer sur l'honneur qu'il ferait bien attention à ne pas se tuer ; mais Armelle mit un doigt sur ses lèvres.
Elle était inquiète aussi, et vraiment belle à ravir dans son trouble.
M. Adrien obéit à ce signe, qui était un ordre. Il resta immobile et muet.
On attendit une autre moitié de minute.
l'uomme du gaz 47
Au bout dece temps, le bruit ayant cessé, Armelle tourna doucement le bouton, et M. Adrien se glissa par rentre-bâillement de la porte.
Ladouce voix d'Armelle murmura à son oreille :
— Ne sortez pas delà maison avant d'avoir entendu la porte cochère s'ouvrir et se refermer.
M. Adrien était seul sur le palier du premier étage. Jusque-là les choses avaient réussi à souhait, parce que notre Armelle était adroite comme une fée.
Les choses allaient peut-être changer, maintenant que ce chevaleresque petit M. Adrien était livré à ses propres ressources.
Le gaz éclairait encore l'escalier, bien qu'il fût près de minuit.
Si Clémence avait su cela, elle se serait relevée pour l'éteindre elle-même.
M. Adrien fit un pas en avant, sans trop de gaucherie, parce qu'il avait son lorgnon. Ce pas le mena jusqu'à la rampe, et il n'en fit pas un second, arrêté qu'il fut par une vision.
La lanterne à gaz brillait à mi-volée ; mais elle était supportée par une statue de nègre, placée tout en bas de l'escalier. Lq nègre tenait le pied de la lanterne à bout de bras.
En se penchant avec précaution au-dessus de la rampe, M. Adrien vit un homme dont le visage disparaissait presque sous une fanchon ou marmotte, formée d'un mouchoir à carreaux.
J'ai prononcé le mot vision, parce que l'homme à la marmotte ne fit que paraître et disparaître aux yeux de M Adrien.
48 L']lt)MMIî DU GAZ
L'homme avait la main sur la clef du gaz ; il la tourna juste au moment où Adrien se penchait, et l'escalier fut plongé dans l'obscurité.
M. Adrien l'avait à peine entrevu ; mais cela suffirait pour qu'il pût affirmer que cet homme n'abritait point sous son chapeau de feutre moule blafard visai^e de M. Virgile Matifaz, conservateur de la maison n° 13.
Quand il eut éteint le gaz, l'homme se mit à marcher sous la voûte. Son pas ne résonnait point sur les dalles. Nous l'avons dit déjà, il allait pieds nus ou chaussé dj lisières.
Ainsi était ce locataire des mansardes, M. Maquin, rentier, que la belle Françoise Matifaz appelait le Barabbas.
Je ne pense pas que M. Adrien connût le Barabbas : sa myopie le rendait impropre au métier d'observateur, quoique...
Mais ceci est une affaire internationale,dontilnesera parlé que plus tard.
Le Barabbas, si c'était lui, longea la voûte, et s'arrêta un peu avrjnt d'arriver à la porte vitrée de la loge II se colla à la muraille, et avança la tête pour regarder à travers les carreaux.
M.Adrien restait toujours penché au-dessus delà rampe, au premier étage.
Suivant à la lettre les prescriptions d'Armelle. il attendait, pour descendre, que la porte cochèrese lût ouverte et refermée.
Dans l'apparition de l'homme à la marmotte, le lecteur devine déjà le début «l'une aventure mystéri«^use ou terrible- mais il n'en était pas de même de M.Adrien.
LIIUMMK IJU Gaz \'d
Le fait d'éteindre le gaz d'un escalier aux environs de minuit n'est nulle part très extraordinaire ; le fait de porter un mouchoir noué sous le menton annonce une fluxion, et puis voilà tout.
Quant aux chaussons de lisières, les gens de service ne portent guère d'autres chaussures.
L'homme à la marmotte gênait tout uniment M. Adrien. Il n'y avait pas autre chose.
M. Adrien ne pensait qu'à l'embarras de sa silualion et au danger d'Armelle, qu'il adorait de la tête aux pieds, y compris sa dot.
Depuis que le robinet du gaz était fermé, une obscurité complète régnait dans l'escalier.
De l'endroit où était notre jeune homme, on n'apercevait plus qu'une lueur presque insaisissable, provenant vraisemblablement de la loge.
Adrien attendait qu'on demandât le cordon, mais rien ne venait. Au bout d'une minute ou deux, un biuit se fit enfin, — très faible.
Ce n'était pas la porte cochère, mais bien celle de la loge, qui s'ouvrait.
Adrien fut pris de terreur. Si quelqu'un montait et le surprenait en ce lieu, que dire ? comment répondre?
Au lieu de descendre, il monta, — si haut qu'il put monter, comme dans la chanson deMalbrough.
PiUs haut que le grenier même du Darabbas.
Et il so blottit, le pauvre petit chevalier errant, sans égard pour son bel habit noir, dans la poussière d'un bûcher.
Il faut pourtant bien dire, ne fût-ce qu'en deux mots,
comment ce chérubin d'Adrien avait pénétré daiïB la chambre de M'^^ deMariaker.
M. Lion Uabbe l'avait, comme on s'en souvient, emmené du salon, sous prétexte de parler affaires administratives. Lion Rabbe avait, en effet, quelques rapports avec les ministères, à cause de sa spécialité.
C'est un état comme un autre. Quand un journal de parti ne trouve pas son cautionnement dans le cœur même des dévoués, il faut l'extraire d'une caisse quelconque.
Lion Rabbe passait pour manier dextrement le forceps usuraire qui attendrit les coffres-forts.
Le public serait parfois fort étonné, s'il connaissait les noms des bailleurs de fonds de certaines publications dites subversives. Tel million, conservateur enragé, no résiste jamais aux cinquante pour cent d'intérêt, que produit le scandate d'une Marseillaise bien lancée.
Si j'étais assez malheureux pour avoir mission de punir les prédicateurs delà croisade émeutière,je confesse que je pourrais avoir pilié de l'écrivain qui a combattu poitrine et noms découverts ; mais que je ferais danser, à son Shylock masqué, une sarabande dont hriiël garderait la mémoire jusqu'à la consommation des âges.
M. Lion Rabbe introduisit d'abord Adrien dans son cabinet parqueté en mosaïque, mais qui n'avait pas de housses. M. Rabbe était, comme nous l'avons dit, un peu excité ce soir, inj peu nerveux, pour employer l'expression vulgaire. Adrien ne l'avait jamais vu si peu disposé à rester en place.
A peine assis dans son fauteuil de cuir, il se leva pour
l'uummi: du gaz • 51
faire Les cent pas, tout en exposant non affaire administrative, qui était positivement insignifiante. Puis tout à coup :
— Je tombe de sommeil, dit-il. Est-ce que vous seritz contrarié, si je vous achevais la chose en me mettant au lit?
Adrien en eût permis bien d'autres à l'homme qui était le tuteur d'Armelle.
— Pas le moins du monde, répondit-il. Je vois parfaitement ce dont il s'agit, et puisque vous êtes las...
— Du tout, du tout ! interrompit M. Habbe avec vivacité. Restez. Je tiens à vous donner la marche à suivre.
Il prit la bougie et passa dans sa chambre à coucher, toujours accompagné d'Adrien.
Là, il commença tout de suite, et sans façon, sa toilette de nuit, expliquant, par manière d'acquit, des choses qui étaient surabondamment comprises.
Puis, comme s'il n'avait eu d'autre dessein que de faire assister quelqu'un à son coucher, il s'écria dès qu'il fut entre ses draps :
— Là ! je vous ai traité en ami de la maison, j'espère I Vous savez maintenant Tordre et la marche : soyez assez bon pour souffler la bougie, et bonne nuit.
11 sortit la main de ses couvertures, pour la tendre cordialement à Adrien.
— Au fait, non, se repril-il ; emportez la bougie, au lieu de l'éteindre. Les domestiques sont couchés, et vous n'auriez personne pour vous éclairer. Vous déposerez le flambeau au fond de la niche qui estdans le corridor,
L UO.MMK DU Gaz
en face de la porte d Aruielle... Yous pardonnez, n'estce pas ?
Avant cela, M. Adrien ne savait pas même où était la porte d'Armelle.
Le vuilà prenant congé précipitamment de Rabbe et s'élanc^ant dans le cabinet, qu'il traverse au pas gymnastique, au détriment des chaises et de ses tibias : car il n'a pas encore fixe son lorgnon, et n'y voit goutte, malgré sa bougie.
Le voilà dans le corridor. Son trot devient galop. Pourquoi est-il si pressé de sortir?
De sortir I II cherche une porte, c'est vrai, mais c'est la porte d'Armelle.
Dans quel but ? Eh ! dans le but de rêver.
Que la pensée de la dot ne vous gêne pas plus qu'elle ne gênait M. Adrien lui-même.
Il élait de la race qui aime en comptant, et qui se bat pour le butin.
Les connaissez-vous bien, ces petits troubadours calculateurs ?
Des tasses de lait sucré ! oui, avec un double fond où il y a, sous la couche d'orgeat, du nilre à la vanille, de la confiture de soufre, tout ce qu'il faut, eniin, pour constituer un volcan de douceurs.
Avisez-vous d'en approcherrétiDcelle,et vous verrez l c'est encore plus violent que l'éruption d'une boîte d'allumettes chimiques !
L'étincelle, ici, ce fut la poignée de cristal qui servait de bouton à la porte d'Armelle.
M. Adrien y colla ses lèvres. 11 voulut respirer Tat-
L iioMMK' i>u GAZ r:;i
mosphère embaum<^e de cet asile, où l'innocence, la beauté... etc., elc. Et quatre cent mille francs!
Il entra. Il eut grand tort ; mais ne lui appliquez pas la peine capitale, je vous en conjure : il ne le fera plus.
Et d'ailleurs, il va être puni si cruellement, le pauvre petit homme !
Il entra, et n'eut que le temps de tomber à genoux, tenant encore à la main son flambeau éteint, parce qu'il avait entendu le fin talon des bottines d'Armelle sonner sec sur le parquet mosaïque du salon.
Nous savons le reste des aventures de M. Adrien, jusqu'au moment où il monta se blottir dans le bûcher.
Revenons au rez-de-chaussée de la maison n° 13.
Nous y retrouvons l'homme à la marmotte, qui est un personnage bien autrement important que M. Adrien.
Celui-là, nous ne savons pas d'où il sortait. D'après la nature des bruits entendus par Armelle et Adrien, il devait descendre au moins du second étage.
Il avait éteint le gaz en homme expert à ce genre de travail.
Puis îl avait gagné la porte de la loge, mais sans la dépasser, et ce fut avec des précautions infinies qu'il lança un regard à l'intérieur du musée Malifaz.
Évidemment, il avait grand intérêt à ne point être aperçu.
Si Françoise eût été réveillée, elle aurait eu frayeur à la vue de cette tète embégiMnée qui se montrait à demi derrière les carreaux.
Aurait-elle reconnu sa bête noire, M. Maquin, rentier, dit le Barabbas ? C'est vraisemblable ; et pourtant la
L UUMMIS DU Gaz
figure du locataire df s mansardes disparaissait à celte lieure si complètement sous les plis habilement disposés du collet de son carrick, qu'elle n'aurait pu avoir certitude absolue à cet égard.
Mais Françoise Malifaz dormait dans la posture où nous l'avons laissée, la face tournée vers la porte de la loge, avec le livre d'heures gisant à terre auprès d'elle.
La lampe éclairait autour d'elle le fouillis des objets dispaiates que Virgile avait suspendus aux murailles de son réduit.
De la porle où était le nocturne rôdeur, on voyait briller l'émail des faïences et le fer des armes.
Il y avait surtout, entre Françoise et le bahut, un cric malais de grande taille, etdont la forme rappelait vaguement le triangle d'une guillotine, — tant la lame était large, — qui renvoyait la lueur de la lampe en éclair.
L'homme à la marmotte baissa les yeux sous ce regard de l'acier.
Mais il avait vu ce qu'il voulait voir, et son examen l'avait contenté sans doute, car il se montra tout à fait, et mit la main au bouton de cuivre de la porle.
Avant de le tourner, il prêta roreille attentivement aux bruits lointains du dehors, et aussi au silence qui tombait des étages supérieurs de la maiseo.
Il entra.
L3 RAYON DE LUKB
Dès qu'il eut passé le seuil, la lumière de la lampe le frappa, éclairant le vieux carrick du locataire des mansardes, sa marmotte et ses chaussons de lisières. On ne voyait que cela.
Du vi-^age, rien. Un feutre mou à bords larges et dégommés, tombant en forme de parapluie, venait en aide à la marmotte et cachait tout.
Celui là, nous pouvons bien l'appeler l'inconnu, car il était mieux masqué que s'il eût porté un loup de carnaval.
Il s'approcha de la dormeuse. Sa main droite, qui n'était ni basanée ni hâlée comme celle des gens de travail, s'introduisit doucement dans la poche de la robe €t la fouilla.
Il pPi nait son temps. Il avait du sang-froid. Évidemment, il agissait en ^ertu d'un plan arrêté.
5ii L im.MMl-: TlU GAZ
Cependant ce n'était peut-être pas un voleur d'habitude : car, en retirant sa main de la poche de Françoise, il chancela comme un homme menacé de se trouver mal.
Sa main tenait une clef guillochée.
Il se retourna vers le bahut, et l'essaya dans la serrure de la partie supérieure, où elle entra tout de suite.
11 hésita. Sa respiration était fortement oppressée, et s'échappait de sa gorge en sifflant comme un râle.
Au lieu de tourner la clef, il alla vers la table et éteignit la lampe.
Aussitôt, dans l'obscurité de la loge, un large rayon de lune entra.
Et la lame du cric malais rendit un autre éclair plus livide.
Non, ce n'était peut-être pas un voleur ordinaire.
11 faut y voir pour chercher à l'intérieur d'un meuble.
Et le rayon de lune laissait tout le dedans du bahut dans l'ombre.
L'homme avait eu tort d'éteindre la lampe. Il ne savait pas son métier.
Ce n'est pas qu'il travaillât tout à fait au hasard : car il ouvrit délibérément du premier coup le tiroir du haut à droite, celui-là même où Françoise Matifaz avait pris le reçu de M. Rabbe pour le montrer à Armelle.
Nous nous souvenons bien qu'elle avait entendu un bruit vers la fenêtre à ce moment-là, — puis des pas qui s'éloignaient précipitamment du côté de la grille du parc.
Et nous noussouvenons aussi que, peu d'instants après,
l'uommiî; uu g.\z 5*3
venant de la rue de Monceaux et longeant la grille, l'homme à la marmotte était rentré à la maison.
11 n*y avait rien dans le tiroir du haut, sinon quelques menus objets à usage de femme et un peu d'argent.
L'homme laissa le tout, et referma le tiroir avec colère.
Puis, se ravisant, il prit l'argent.
Mais ce n'était pas l'argent qu'il clierchait. Il Tempocha sans empressement ni salisfaclion, comme si c'eût été chez lui le résultat d'un raisonnement.
Et il ouvrit le second tiroir.
Le haut du bahut en avait beaucoup, disposé qu'il était selon cette forme compliquée à laquelle les amateurs donnent le nom de cabinet.
Dans le second tiroir, il n'y avait rien.
L'homme laissa échapper un grondement de colère.
— J'ai vu, pourtant! murmura-t-il ; je suis sûr d'avoir vu !
Sa main tremblait maintenant à tel point, qu'il s'arrêta au moment d'attaquer le troi?ième tiroir.
— Peut-être l'a- 1- elle repris, dit-il encore : elle comptait l'emporter demain...
Il se retourna vers Françoise Matifaz,dont la respiration bruyante annonçait un sommeil de plus en plus lourd et profond.
On eût dit que le cœur lui manquait. Ce n'était pas un bon voleur : il perdait du temps.
Le rayon de lune glissait sur le visage de Françoise, et dessinait les contours vigoureux de sa poitrine. Elle
58 l'iiommf, du g.\z
était, on vprité, très belle ; mais IMiomme ne s'occupait point de sa ht^auté.
— Elle est forte comme un bœuf I dit-il, et ce gredin de Virgile rentre toujours aux environs de minuit.
Le coucou-renaissance pendu à la muraille rendit ce son enroué au moyen duquel les anciennes horloges annoncent, deux ou trois minutes à l'avance, que l'heure va sonner.
L'homme passa le revers de sa main sur son front, et la retira baiiçnée de sueur.
Il y avait sur le couronnement du bahut deux potiches en prétendue faïence de Savone, au ventre desquelles le reflet de la lune m^ittait deux étincelles.
Chaque fois que l'homme avait ouvert un tiroir, les deux potiches, mal calées, avaient oscillé sur leur base.
Ce n'était pas un bon voleur, car il n'avait pas remarqué cela.
Il attaqua le troisième tiroir, qui résista un peu.
Les potiches branlèrent.
11 insista. 11 faisait de son mieux pour être adroit et prudent ; mais ses nerfs révoltés trahissaient son vouloir. 11 arrivait à un état de crise. Ses jambes flageolaient sous lui, et le râle qui siffTait dans sa gorge aurait sufti à réveiller une personne mal endormie.
Il avait conscience de cela, il faisait des efi*orts désespérés pour imposer silence à sa poitrine et pour reprendre possession de ses mains, qui s'agitaient malgré lui.
Le hasard d'une brusque saccade fit enfin céder le
L UOiMMË DU GAZ h'à
troisième liroir, qui contenait un portefeuille de toile bise.
L'homme poussa un grand soupir
Avant d'ouvrir le portefeuille, il étreignit à deux mains son cœur, qui menaçait de se briser entre ses côtes.
Le premier papier que montra le portefeuille, abaissé jusqu'à entrer dans le rayon de lune, arracha une exclamation à la poitrine de l'inconnu.
Il se redressa de son haut, referma le portefeuille, et le glissa dans la poche de son carrick.
Manifestement, l'homme était maître de l'objet qu'il convoitait.
Ce n'était pas un bon voleur. Qu'avait-ii besoin de refermer le tiroir ?
Aucun besoin, aucun prétexte même. Il fallait fuir, et tout était dit.
Car le sommeil de Françoise Matifaz commençait à s'agiter parmi ses ronflements sonores.
Mais le triomphe fît monter une folie au cerveau de l'inconnu, ébranlé déjà par la terrible angoisse de son travail.
Sans se rendre compte de son acte, et la tête tournée déjà vers la porte pour gagner le dehors, il repoussa le tiroir brutalement.
Le bahut tout entier vacilla.
L'homme, rendu à lui-même par l'intuition du danger, éleva ses deux mains pour retenir les deux faïences ébranlées.
Il n'en put retenir qu'une ; l'autre tomba, et se brisa à grand bruit sur le carreau de la loge.
(jO l'iiummr du Gaz
L'homm? abaissa son feutre, remonta le collet de son caiTick,et s'tMança aussitôt vers la porte. Il eut même la présence d'esprit de tirer le cordon en passant.
Mais Françoise Matifaz, réveillée en sursaut, était déjà «ur ses pieds.
C'était une vaillante femme, et, le voleur l'avait dit, forte comme un bœuf ! Elle atteignit l'homme au moment où il dépassait le seuil de la loge, et le saisit à brasle corps par deriière.
Elle ne cria pas : Au voleur! tant elle était sûre d'ellemême.
Elle le tenait. Il ne se défendait pas autrement que pai les convulsions involontaires qui secouaient son malheureux corps.
Elle le ramena en dedans de la porte, comme elle eût fait d'un enfant mutin qui résiste.
— Qu'est-ce que tu m'as pris? dit-elle.
Ses yeux étaient encore tout troublés de sommeil. Elle ajouta :
— Tu avais éteint la lampe et le gaz. Je n'ai pas tiré le cordon. Tu e.s d'ici I Viens dans le clair de lune: qu'on te voie!
Elle le sentit alors qui se roidissait entre ses bras. Il ne voulait pas être vu.
— Ah I ah ! fit-elle, lu résistes ! J'en mangerais trois comme toi. Tu vas coucher au violon I
Puis, tout à coup, s'habituant à l'obscurité et regardant mieux :
" — Ma parole ! s'écria-t elle, c'est le Barabbas ! On redonnait ta marmotte, mohican ! Qu'est-ce que tu m'as volé ?
l'uommi-: du Gaz (>1
Elle le secoua avec tant de violence, que l'homme rendit un g^^missement plaintif.
Mais il résistait toujours. Il ne voulait pas aller vers le clair de lune.
Sentant sa force supérieure, la Belle Portière avait recouvré une sorte de gaieté.
L'aventure, sinon la fortune, lui était venue en dormant.
— Moi, fit-elle, je te dis que tu y viendras I Voilà ce qu'on gagne à louer à tout le monde! Madame finira par avoir une collection de repris de justice dans sa maison... car tu n'es pas à ton coup d'essai, mon vieux Maquin, — rentier 1 Tes chaussons de lisières ont déjà servi.
D'un puissant tour de reins, elle amena l'homme jusqu'au bord de la raie tracée par le rayon de lune. Là, elle s'arrêta, parce que la pendule sonnait, Elle compta douze coups.
— Peste ! fit-elle. Depuis neuf heures je me suis payé un fameux somme ! Et M. Matifaz a encore couru la prétentaine. Nous allons causer tous deux.
Un second effort mit l'homme dans le rayon ; mais, au moment où il y entrait, il parvint à se retourner dans les bras de Françoise.
La lune n'éclaira que les cheveux ébouriffés par la luttesur un crâne demi-chauve, le mouchoir noué en marmotte et le dos du carrick.
Françoise ne se fâchait pas.
— Puisque je te dis, fit elle paisiblement, que je veux voir ta frimousse ! Tu n'espères pas t'échapper,pas vrai ? Moi, je n'ai jamais aperçu que le bout de ton vilain nez
f«2 L llUMMli DU GAZ
entre les carreaux de la fanchon, sous le bord de Ion chapeau, flasque comme la coifTed'un Bédouin... Allons! sois obéissant, ou gare à toi !
L'homme résistait toujours, et plus désespérément que jamais.
Françoise, impatientée, lâcha tout à coup sa ceinture, et le saisit par la tèle àTimproviste.
Il poussa un rugissement de rage.
Mais Françoise ne s'arrêta pas pour sipeu.IJne ruade lancée par derrière l'ayant atteinte et mise un peu en colère, elle arracha la marmotte, planta ses deux mains dans les cheveux et renversa la tête de l'homme, de façon à la mettre en pleine lumière.
Elle riait en faisant cela, mais son rire se glaça sur ses lèvres.
Elle poussa une exclamation de stupeur.
— Vous I dit-elle I C'est vous I... vous 1
L'homme courbait maintenant son front jusqu'à le cacher dans sa poitrine.
Il s'était laissé tomber à genoux,et ne prononçait pas une parole.
Françoise Matifaz l'avait lâché.
— Mais alors, reprit-elle, c'est le reçu !... Je suis sûre que le reçu n'est plus dans le portefeuille I
Elle bondit vers le bahut.
L'homme se traîna sur les genoux du côté de la muraille, comme s'il eût voulu mettre entre elle et lui la plus grande distance possible.
En un tour demain, Françoise eut ouvert un tiroir et constaté l'absence du portefeuill
l/ll'.iiMK hU/GvZ G.'i
Elle se rua sur l'homme, furieuse comme une lionne, et celle fois clic cria : — Au voleur ! au voleur !
Mais son cri s'étrangla dans sa gorge. L'homme avait levé la main au moment où elle se précipitait sur lui, — sa main d'où partait un éclair. /
Françoise M atifaz tomba-^lourdement et d'un seul temps, comme une masse.
Et quand elle fut tombée, elle ne bougea plus.
Rien ne brillait maintenant à l'endroit de la muraille où les rayons de la lune arrachaient naguère une étincelle au large acier du cric malais.
L'homme se releva, et jeta un objet qu'il tenait à la main. Gela rendit un son métallique en touchant le carreau ; et, tète baissée, l'homme gagna la porte cochère d'un pas chancelant.
vin