LB RETOUR DE VIRGILE
La maison n° 13 dormait. Au dehors, dans la rue, c'était un grand silence, où venaient mourir lesmurmures lointains du centre de Paris.
Il n'y avait là qu*un vivant, à perte de vue : Thomas Chuche, l'homme du gaz, l'hôte bénévole de la nuit dans ces solitudes,qui n'étaient pas encore la ville, mais qui depuis longtemps n'étaient déjà plus la campagne.
Le devoir de Thomas Chuche ne l'obligeait pas rigoureusement à ces nocturnes promenades ; mais il aimait son état beaucoup, et davantage encore les stations qu'il faisait dans les cabarets de sa circonscription.
Ce soir, un peu avant minuit, vous auriez pu le voir arrivant de la rue de Courcelles, et tenant son allumoire sur l'épaule comme une hallébarbe.
Son pas était grave et même un peu titubant. Il avait
L IIO.MMh: l)i) GAZ ().")
fait aujourd'hui trop activement, tout en réglant ses becs neufs, le va et vient entre le Paradis de la mère Lublin et l'Édeu du père Solier ; — ce qui ne l'avait pas dispensé de rendre à la maison Roubœuf la justice qui lui était due, comme renommée des prunes.
C'était un brave homme que ce Thomas Ghuche, et qui disait sa façon de penser franchement, surtout quand il parlait tout seul.
Il n'avait pas toujours été allumeur. On se souvenait bien à l'usine du véritable talent avec lequel il remplissait autrefois son emploi de mécanicien. Mais il s'était marié.
Le mariage est comme la langue, qui est, suivant Ésope, la meilleure et la plus détestable chose en ce bas monde. Il sauve beaucoup de gens, il en perd quelques uns. J'espère qu'on trouvera celte façon de parler modérée.
Je l'emploie, parce que j'ai toujours peur, en touchant au mariage, de contribuer, ne fût-ce qu'un tout petit peu, à l'exhumation de ce remède empoisonné, pire que le mal mi41e fois, et que les illustres hannetons du progrès recommandent sous le nom de divorce.
Le fait est que M"^" Thomas (Uiuche, assez jolie coquine et pourvue de tous les vices connus à Parrs, avait donné un croc-en-jambe déiinitif à la tranquillité de son mari.
Il l'aimait, ce pauvre Thomas. Depuis des années, il lui pardonnait plusieurs fois par semaine ; mais il avait bien du chagrin, et se consolait à tour de rôle dans les trois cabarets do son choix.
GO L llUMMi-: nu GAZ
Voilà pourquoi, du haut rang de Qiécanicien, il était lombéjusqu'à l'hiumble métier d'allumeur.
Selon sa coutume invariable, Thomas Ghuche parlait en marchant, et, nous devons le dire, parlait bien plus éloquemment à cette heure propice où ses visites aux trois cabarets ne se comptaient plus.
— Ma vieille, se disait-il à lui-même avec fclenveillance, nous allons causer tous deux de Tourterol...
Thomas Ghuche parut étonné de sa propre prétention, et se répondit à lui-même :
— Gomment ! tu veux parler de Tourterol, toi !
— Si tu le permets, oui, et nous ne sortirons pas de la question. Tu prends l'habilude d'aller à droite et à gauche...
— Mais, du tout!
— Ah ! si fait ! tu prends cette habitude-là, ma vieille. 11 s'agit de Tourterol : parlons de Tourterol.D où le connais-tu? Tu le connais sans le connaître. Très-bien! On voit des choses comme ça. Mais pourquoi l'as-tu chez toi ? Tâche de répondre.
— Parce qu'il est agréable? Ah! mais non! c'est une laide bêle ; je ne t'apprends pas ça, et il n'est pas toujours honnête avec M™° Ghuche, qui ne déteste pas les oiseaux de cette espèce...
— Je te prie en grâce de laisser là M"® Ghuche ; nous causerons d'elle une autre fois.
— Quand lu voudras, ma vieille... Est-ce parce qu'il a de l'argent, que tu l'as pris chez toi ? Non. Il t'en emprunte toujours, et jamais il ne le rend...
— Alors, c'est parce qu'il est ton ami, pas vrai? Encore moins ! Dès qu'il a soixante-quinze centimes, il les
l'uomme du gaz G7
mange, non pas avec toi, m.iis avec M.Virgile Malifaz... Ah 1 saperlotle ! celui-là a une belle femme 1 et bonne i...
— Tu sors de la question ! Je t'y prends ! Il s'agit du portier, non pas de la portière. Il pue l'eau de Cologne, ce gandin-là. Et pas plus tard que tout à l'heure, je les ai surpris, Tourterol et lui, en route pour la barrière.
— Ils ont fait semblant de ne pas te voir ; sais-tu pourquoi? Oui. Ça fait un métier de gueux. Ça chauffe les grèves... Et puis, ça te méprise. Alors, pourquoi l'as-tu chez toi? j'entends Tourterol. Dis, pourquoi?
Ici, Thomas Chuche se gratta le menton d'un air sérieusement embarrassé.
— Ils ne vont pas trop mal, les becs neufs, reprit-il, pour des becs neufs...
— A la question, si ça ne te contrarie pas! Tourterol, ça n'est pas les becs neufs... J'ai quelque chose dans les jambes, et mes yeux voient des tas de machinettes; je n'ai pourtant rien bu ce soir.
— Tu appelles ça rien, toi? Mazette ! tu avais trois francs, et il te reste un sou !... Je vas te le dire, moi, pourquoi tu respectes Tourterol ...
— Moi ! respecter Tourterol I
— Oui, toi, et ça n'est pas étonnant, puisqu'il a un îhic, un truc, un zim-là-hi-Ià, quoi ! qui découle de son ancien mélange avec les classes supérieures de la haute lociéié, en qualité de marquis...
Thomas Chuche se mit à rire doucement.
— Alors, dit-il d'un ton de pilié, tu crois à ses cra-
L UDMME DU GAZ
ques, toi, mon bonhomme ? Fameux 1 M. le marquis de Tourlerol !
— Ça vase gà'er, si tu te moques de moi, tu sais?
— Tiens ! voici la porte cochère qui s'ouvre comme si lu demandais le cordon... Va à dodo, au lien de te disputer. Tu n'as plus la tête à toi, mon pauvre bonhomme !
Ce n'était pas devant sa maison que Thomas Chuche était ariêlé.
-* Sa maison, située entre deux autres, et toute neuve, ressemblait, en effet, un peu à celle des Lion Rabbe : car il y a des airs de quartier, comme il y a des airs de famille.
Mais la maison de Chuche était à l'autre bout du parc.
C'était le moment où le voleur de nuit, prenant la faite après avoir brisé la potiche, tirait en passant le cordon de Françoise Malifaz. ^
Chuche attendit un instant pour voir'qui allait sortir.
Pr^rsonne ne se montra sur le seuil, et la porte resta immobile.
— Eh bien ! dit Chuche, avant de te coucher, fais moi l'amilié de traverser la rue pour régler le 6,8o0, là-bas, qui dépense trop. Yeux-tu?
— Je veux bien.
Kt Chuche reprit sa marche houleuse, sans disconlinuer ton monologue dialogué.
Quant il revint devant la maison du milieu, il en élai'. encore à M. le marquis de Tourterol, et disait :
— Voilà. Si c'était un homme du commun, tu le jet-
l'uhmmi- nu gaz G9
terais à la porte ; mais il sait «les las de choses dont tu n'as pas idée, et il a des piotections dans les pays étrangers.
Thomas Chuche, à cet instant, était à deux pas de la porte cochère entr'ouverte.
Il entra, croyant toujours être chez lui.
L'homme à la marmotte, qui n'avait plus de marmotte, mais dont le visige était caché à demi par les de bords de son chapeau, parut au seuil de la loge.
— Tiens ! tiens ! c'est vous ? fit Ghuche. Vous sortez à cesheures-ci? Beau clair de lune!
L'homme recula de plusieurs pas.
Mais, le moment d'après, ii prit son élan, courut droit à (îhuche et l'étendit sur les dalles,d'un furieux coup de poing asséné au sommet du crâne.
Gela fait, l'homme monta l'escalier rapidement et sans bruit.
Le coup de poing était de bonne qualité. Ghuche resta un instant tout étourdi, son chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles.
Quand il se releva, il était un peu dégrisé.
— Où donc est-il passé ? se demanda t-il. On n'entend plus rien... Paraît que ce n'était pas lui ; mais c'est égal, c'est un maladroit. Ce n'était pas l'insulter que de le prendre pour mon concierge. Il a tapé trop dur.
La lune entrait en plein parla porte cochère grande ouverte. Chuche regarda tout autour de lui, et s'écria:
— Mais tu es bête aussi. Qu'est-ce que tu fais à la porte de M™° Matifaz ? Chaque fois que tu bois un coup^ tu Vi is tout de travers. C'est la faute à ta femme, en-
70 I. IIUMM-; ru GAZ
core, pas vrai? c'est ta femme qui fait que tu ne reconnais plus la main dr<dte delà main gauclie? Tais-lois, tiens, et pas de raisons ! Tu me ferais te dire que lu es un ivrogne ! Voyons, file!
Tliomas Chuclie biissa la tête sous cette algarade sévère. li remit sa lanterne sur son épaule, et remonta la rue pour gagner enfin son gîte.
Sur le moment, il n'avait pas trouvé un seul mot à répondre ; mais quand il eut fait quelques pas, on aurait pu l'entendre qui reprenait timidement la discussion, disant :
— Tu t'emportes, ma vieille ; moi, j'essaye toujours de rester dans la politesse. Si M""® Chuche ne m'avait pas fait tous les chagrins qu'on peut abreuver à un homme, jamais je n'aurais butté contre les comptoirs du papa Solier et de maman Lublin, et alors...
Le reste se perdit dans l'éloignement.
Pendant un demi-quart d'heure environ, après le départ de Thomas Chuche, la rue fut complètement déserte et silencieuse.
Puis on entendit des pas qui venaient de la rue de Monceaux.
^ Ils étaient deux compagnons qui marchaient en se tenant bras dessus, bras dessous. Quand ils passèrent sous les réverbères de la grille, nous eussions reconnu le marquis de Tourterol et Virgile Malifaz revenant du café-concert des Acacias, ou ils avaient assisté aux débuts de M"'' Plumet, tout en accomplissant la singulière mission, qu'ils avaient, parait-il, acceptée, de u chauffer la grève ».
LUUMMK DU GAZ 71
Ils avaient tous les deux le petit bordeaux à la bouche, et, rien qu'aies voir marcher de loin, on devinait bien qu'ils appartenaient au high-life de la barrière. Leur élégance ne ressemblait pas tout à fait à celle des poupards qui soopent aux environs du passage de rOpéra ; mais chacun fait ce qu'il peut.
Ils causaient avec animation, dialoguant l'amour, l'art et la politique, en un langage aussi spécial que l'argot des petits crevés du boulevard de Gand.
— Sa voix a de l'œuf assez, disait Tourterol, de ce ton tranchant des critiques brevetés qui font les réputations européennes.
— Un peu langouste dans le creux, répondait Virgile Matifaz, moins rugue mais plus élégant, comme doit être l'amateur appartenant au grand monde.
— Du beau linge 1 reprit M. le marquis ; mais ça n*est pas encore Thérésa quand elle est sortie de sa boîte.
— Parbleu i tu vas tout de suite à vingt francs par tête sans le vin, toi I L'Alcazar est l'Alcazar, pas vrai ? La petite a du degré, voilà le sûr. M""* Chaloupe s'absinthe, vois-tu, et ça fait que nous avons la ficelle pour l'hiver prochain. Je réponds de sa carrière artistique î
Tourterol continua, parlant toujours de M"*" Plumet:
— T'a-t-elle causé d'affaires ?
— Le commissionnaire de ma tante, répondit Virgile, met cinq cents et le loyer...
Puis il ajouta:
— Ça se fane, la grève. Le lieutenant n*est pas venu.
— On recommencera la chose, répliqua Virgile. ïl y
l'U'ummiî du gaz
en" a qui sont partis pour le Creuzot, et les commis de la nouveauté vont bientôt entrer en danse.
lis étaient devant la porte cochère. Tourterol lâcha le bras de Virgile, qui dit:
— Tiens ! c'est ouvert chez nous 1 Françoise fait faction. Malheur 1 cette femme- là m'aime trop.
Sa voix tremblait un peu.
— Une soupe qui trempe ! fille marquis. Veux-tu que je reste ?
— Non. J'aime mieux l'attendrir... Dire qu'elle n'a jamais voulu faire une affaire 1 et que je suis obligé de me cacher d'elle, même pour la politique allemande! Elle ne comprend rien de rien.
— 11 y en a comme ça des fainiantes, prononça gravement M. le marquis. Bonsoir.
Mais, sur le point d'entrer, Virgile Matifaz se ravisa.
— Attends voir un peu tout de même, dit-il: si j'appelais, tu viendrais.
— J'ai connu bien des tempéraments, gronda Tourterol, mais pas un de ta mollesse !
Il se mit à croiser devant la porte, et Virgile passa le seuil.
Au bout d'une minute, on entendit des cris lamentables à l'intérieur de la loge.
— Bon 1 fit Tourterol, on tatouille ferme là dedans. N'y a pas de mal.
Il ne bougeait pas.
Les cris redoublèrent, et Virgile bondit hors de la porte, en hurlant:
— Au secours ! à la garde! Ils ont crevé mon secrc-
l'uomme du gaz "^3
taire, cassé mes objets d'art, volé mon argent ! A la garde ! au secours 1
— Et ta femme? demanda Tourterol.
— J'avais plus de douze cents francs ! continuait Virgile Matifaz, j'avais plus de douze mille francs! Au voleur ! Je suis ruiné ! Au feu !
— Mais ta femme ? demanda encore Tourterol.
— Ça tombe sous le sens, répondit Virgile, indigné qu'on pût insister là-dessus : ils l'ont finie, parbleu !
Une fenêtre du premier étage s'ouvrit, et M. Lion ïlabbe, en chemise, demanda sévèrement : ^ Qu'est-ce que c'est que tout ce tapage-là?
LE MARTYRE DE M. ADHIEl^
Une heure après, la loge artistique de M. Virgile Mallfaz était remplie de monde : il y avait des soldats, des voisins, un médecin, le commissaire de police avec son secrétaire, M. Lion Rabbe et Clémence en déshabillé de nuit. On attendait un membre du parquet.
Tous ces gens, excepté le secrétaire, qui s'était mis à une table pour verbaliser, étaient rangés autour de cette chose lugubre : le cadavre de la pauvre Françoise, couché dans une mare de sang.
Le médecin avait achevé son œuvre et faitsa déclaration.
Tourterol, les mains dans ses poches et parlant avec importance, donnait des détails à qui en voulait, non point sur le crime, assurément, puisque le crime n'avait point eu de témoins, mais sur la victime, sur son mari et l'état des lieux au moment où celui-ci était revenu de «son cercle ».
L IIUMME DU Gaz
11 avait pu même glisser un mot adroit concernant le succès hors ligne obtenu, ce soir, par M'^° Plumet dans son début au café-concert des Acacias.
Virgile Matifaz, lui, était taciturne et comme accablé. 11 répétait de temps en temps :
— Elle faisait tout dans la maison ! Je serai obligé de payer quelqu'un. C'est une ruine !
M. Lion Rabbe, ému autant que cela se devait, restait auprès du commissaire de police.
Clémence, en camisole fanée, s'agitait beaucoup, poussant des « h^'las ! » froids comme des vents coulis. On aurait pu la surprendre toquant furtivement les faïences, et s'assurant, au doigt et à l'œil, du peu de valeur des curiosités tapissant la loge.
— C'était une brave femme, disait-elle, très-propre, et qui avait ses défauts, comme tout le monde. Je l'avais prise par considération pour la mémoire de feu M°^° la comtesse de Mariaker, ma sœur. La pauvre Armelle va être aux cent coups, quand elle apprendra cela.
Puis elle ajoutait, en baissant la voix :
— Il faudrait être bien avisé pour savoir comment la chose est arrivée: car enfin, dans nos quartiers neufs, et à des heures pareilles, on ne tire pas le cordon sans demander qui est là. Son mari sortait tous les soirs. Elle pouvait avoir des connaissances... A moins que ce ne soit quelqu'un de la maison.
M. llabbe, qui l'entendit,^ haussa les épaules avec humeur.
— Mon ami, dit^elle, le locataire des mansardes... Tu
fftmiiipnds hjpn niip. if» n'flrrnsft nprKonnp, : mais enfin.
avec son mouchoir à carreaux sur les yeux, il a bien mauvaise mine.
M. Rabbe lui dit tout bas et sèchement î
— Vous feriez mieux de vous taire. Il y a assez de gens ici pour mener l'enquête. Ce n'est pas votre métier.
— Toi, répliqua Clémence, tu es tout drôle depuis hier soir.
M. Rabbe était d'habitude un homme très doux.
Cependant le sang lui monta aux joues, et ses yeux s'allumèrent.
La lampe était placée sur le haut du bahut, d'où elle éclairait maintenant toute la chambre. Elle occupait précisément la place laissée vide par la potiche cassée.
Sur la table du milieu, on voyait la Journée du chré^ tien, éclaboussée de rouge, et le cric malais, dont la lame était noirâtre.
Le corps de Françoise était couché un peu sur le côté ; mais sa tête se renversait presque de face dans les masses de ses cheveux déroulés. Elle était très belle dans la mort, malgré l'horrible blessure qu'elle portait au cou.
On la voyait très bien, la blessure. Cela ressemblait à un coup de sabre, lancé en fauchant et à tour de bras. La forme de l'arme avait produit ce résultat.
La jugulaire était tranchée profondément. La plaie énorme avait rendu une considérable quantité de sang.
On avait entendu Virgile Matifaz murmurer :
— Quel lavage ça va être ! et elle ne sera pas là pour le faire !
Il eut presque une larme en ce moment, et le concierge de la maison de droite lui dit :
LUUMMIi DU GAZ
— Voyons, collègue, failes-vous une raison î
Mais Matifaz se rengorgeai. Ce bonhomme n'avait pas le grade de conservateur comme lui.
Il prit à part le commissaire et luidemanda:
— Le gouvernement donne-t-il des dommages-intérêts aux personnes dans ma situation?
L'enquête criminelle qui se poursuit autour d'un cadavre, décrite minutieusement et relevée par des mots techniques, est un plat fort appétissant, nous ne l'ignorons pas.
Le champ où étaient enterrées, à fleur de sol, les sept victimes de Troppmann, fut foulé par trois cent mille paires de pieds ; et parmi ces traces, qui font si cruellement le procès de notre temps, il y avait, dit-on, deu-x bons tiers des empreintes que Ton reconnut pour appartenir à la plus tendre moitié de l'espèce humaine.
Mais l'intérêt de notre drame n'est pas dans cette mare de sang tiède, et nous la franchirons d'un saut, sans y rougir autrement nos semelles.
Nous dirons seulement que les interrogatoires n'amenèrent aucune découverte quelconque. Les perquisitions faites à l'intérieur et à l'extérieur furent également sans résultat.
On ne trouva rien, et personne n'avait rien vu. Voilà quel était, vers deux heures du matin, le bilan de l'instruction entamée.
Nous devons cependant prendre note d'un détail qui se produisit ensuite des paroles prononcées par M""^ Lion Rabbe, au sujet du locataire des mansardes.
78 L UUMME DU GAZ
Quand le membre du parquet mandé par les soins du commissaire fut enfin venu, on fit évacuer la loge, où il ne resta que M. et M"° Rabbe, Matifaz, Tourterol et les agents de l'autorité.
Le magistrat s'enquit alors de l'état intérieur de la maison.
Sur les réponses des deux propriétaires et du concierge lui-même, il ordonna qu'une perquisition serait faite, aussitôt que l'heure légale le permettrait, au domicile du nommé Maquin, rentier, domicilié aux mansardes.
Et, en attendant, deux agents furent chargés de garder la porte, en dehors, sur le carré.
Les deux agents montèrent.
L'un d'eux redescendit quatre à quatre au moment où la police et la justice allaient se retirer après besogne faite, et vint annoncer que la porte du nommé Maquin était ouverte.
A son dire, la mansarde semblait vide.
Le magistrat elle commissaire prirent aussitôt l'escalier, précédés par Tourterol, qui portait une bougie. M. et M""' Rabbe suivaient, avec Yirgile Matifaz, qui disait :
— Si c'est ce gueux-là, adieu mon argent I il est insolvable. J'avais dans ce meuble des valeurs dont on ne se doute pas !...
A ce dernier mot, Clémence soutint par le bras son mari, qui avait trébuché.
Virgile ajouta:
— Tous mes titres de famille ont été pillés. Ah ! ma pauvre femme doit êtr& bien triste, si elle me voit de làhaut réduit à la misère.
l'uommk du gaz 79
M. Ilabbe monta désormais d'un pas léger.
La mansarde du nommé Maquin, se disant rentier, était vide, comme l'avait annoncé l'agent. Le lit n'avait pas été défait. On ne trouva absolument rien dans les armoires, dont aucune n'était fermée. Quant aux pièces du costume habituel de Maquin : le carrick, la marmotte, les chaussons de lisières, pas de trace.
Un second procès-verbal fut dressé.
— C'est assez clair, dit Clémence à son marL M. Lion Rabbe répondit :
— Où a-t-il pu passer ?
Et il ajouta:
— C'est toi qui lui avais loué. Moi, je ne le connaissais pas, ce coquin-là.
Quand on redescendit, M. et M™® Rabbe s'arrêtèrent au premier étage, et rentrèrent pour se mettre au liT.
Les autres poursuivirent leur chemin. Matifaz avait réclamé le secours des agents pourrelever le corps et le placer dans une position convenable.
Que faisait, cependant, ce pauvre petit homme que vous avez peut-être oublié, M. Adrien, l'amoureux myope de M"® Armelle et de ses vingt mille livres de rente ?
Souvenons-nous qu'il était sorti de la maison Rabbe au moment où un pas qui ne faisait point de bruit, probablement celui du nommé Maquin, l'homme à la marmotte, descendait l'escalier en tapinois.
Adrien avait même entrevu ce Maquin, au moment où il éteignait le gaz.
Et, dans sa volonté passionnée de ne point méconten-
80 l'domme du gaz
ter M''^ de Mariaker, Adrien, chevalier des pieds à la lêle, s'était réfugié dans les combles de la maison, pour y attendre le moment propice où pourrait s'effectuer sa retraite.
L'endroit choisi par lui comme salle d'attente se trouvait èlre un bûcher où Clémence remisait ses fagots. Ce n'était pas tout à fait la volonté d'Adrien qui avait opéré le choix, mais bien un peu le hasard. Pendant qu'il allait à tâtons sur ces sommets inconnus, son pied s'était embarrassé entre deux cotrets, et il était tombé sur un lit de menu bois.
11 y resta coi, pensant que son étoile le servait à merveille ; et, de fait, il n'aurait pu trouver mieux.
Le trou s'ouvrait dans le coin le plus reculé du corridor qui desservait les greniers, à un étage au-dessus de la mansarde occupée par le fameux Maquin.
Il y faisait noir plus que dans un four.
Et cependant tous les bruits du bas de la maison y montaient, comme s'ils eussent été apportés par un conduit acoustique.
Ce qu'Adrien guettait, nous le savons, c'était l'ouverture de la porte cochère.
Il s'arrangea, sur sa couche de fagots, de manière à bien prêter l'oreillo, et prit patience.
Mais la porte cochère fut longtemps avant de s'ouvrir, — tout le temps que l'homme à la marmotte mit à accomplir son double crime : un vol et un assassinat.
Nous éprouvons une certaine répugnance aie confesser, car un tel fait ternira peut-être le vernis de romanesque poésie dont M. Adrien doit être enduit aux yeux du lecteur ; mais la vérité avant tout. M. Adrien venait
L UUMMh IJU (JAZ 81
d'éprouver la plus grande émotion de toute sa vie. L*éinolion endort les petits, quand elle est passée.
Auboutdedix minutes, M. Adrien sentit ses yeux battre dans cette obscurité silencieuse. Il ne se trouvait pas mal sur ses fagots. Si vous lui aviez dit qu'il allait s'endormir, il se serait fâché ; mais justement le sommeil s'amuse souvent à profiter deces confiances fanfaronnes.
A l'instant où M. Adrien entrait dans le pays des rêves, l'ombre d'Armelle, qui portait sa dot sous le bras, l'accosta poliment dans des bocages fleuris, tout parfumés d'enchantement. Il vous eût juré ses grands dieux que jamais il n'avait été mieux éveillé, mais il ronflait à faire plaisir.
Il n'entendit ni le bris de la potiche qui éclata pourtant dans l'escalier sonore, ni le cordon tiré par l'assassin un instant avant le crime, ni la voix de Françoise montant si nette et si claire, qu'on aurait presque distingué ses paroles.
Et il ignora que, pendant près d'une heure, son désir avait été exaucé: la porte coclière était restée ouverte.
Ce furent les cris de Virgile Matifaz qui l'éveillèrent en sursaut.
Il se leva en se frottant lés yeux, et si brusquement, que son fidèle lorgnon, pris dans les fagots, l'abandonna en rompant sa ganse.
11 se pencha pour le retrouver. La lune entrait maintenant par le vitrage à charnière du toit ; mais nous savons que ce pauvre Adrien, sans lorgnon, ne valait pas mieux qu'un aveugle.
Et chacun sait aussi ce qui arrive quand un myope cherche dans les broussailles.
82 l'iiummiî l»u gaz
Or, les fagots de Clémence étaient de véritable broussailles, parce qu'elle avait une campagne du dimanche à Asnières, et qu'elle ulilisait les rognures de ses haies.
M. Adrien eut les mains et le visage tout égratignés, mais il ne retrouva pas son lorgnon.
Pendant cela, les bruits allaient leur train. A partir du moment où Virgile avait crié, M. Adrien ne cessa plus d'entendre quelque chose. Il y avait en bas un grand murmure, qui s'enflait dans la cage de rescalier. Les portes s'ouvrirent au premier étage. La maison était en fièvre.
Cela se gagne. La fièvre d'Adrien grandissait aussi, sans qu'il sût pourquoi. Ces bruits, cette agitation l'excitaient. 11 mêlait la pensée d'Armelle à ce transport qui semblait avoir pris la maison, si calme une heure auparavant et presque déserte.
Il se disait déjà :
— On me cherche ! Si on me trouve, tout est per<1u !
Ce n'était pas une cervelle bien solide. Il lui était arrivé de perdre la tête pour moins que cela.
Une chose le tourmentait : il ne savait pas l'heure. Combien de temps avait-il dormi? Dans cette nuit, sa montre, vingt fois consultée, refusait de lui répondre.
Lejour était peut-être proche. Les domestiques pouvaient venir au bûcher et l'y surprendre.
C'était tout bonnement terrible !
Que dire? comment expliquer la présence d'un gentil jeune homme en ce lieu ? Si seulement il y avait eu d'autres femmes dans la maison, un doute aurait pu s'établir ; mais, à partM°"'iMalifaz... et l'idée de M"°Ma-
L I1')MMS DU GAZ
lifaz ne vint pas à M. Adrien, qui était un garçon de tenue.
Pendant que son esprit était ainsi à la torture, il enlendit qu'on montait l'escalier : une véritable caravane, cinq ou six personnes au moins.
On parlait tout bas. On prenait des précautions.
11 y eut un étage de franchi, deux, trois, quatre étages. Le cœur d'Adrien ces?a de battre.
La caravane des gens qui montaient, s'arrêta au cinquième.
Là, il y eut des allées et des venues inexplicables. M. Adrien était sur le gril. Une fois il crut entendre le mot assassinat, prononcé juste au-dessous de lui ; mais il n'avait déjà plus confiance en lui-même. Il se sentait devenir fou...
11 le crut du moins, car tout à coup son angoisse se changea en espoir.
Après tout, l'héroïsme est un moyen comme un autre de toucher les cœurs et de cueillir les dots.
M. Adrien se dit : « Si j'étais découvert, saisi, traîné en prison !...»
Hé ! hé! pas si fou, le petit myope !
Enfin la caravane redescendit. M. Adrien se mit à mûrir son idée. Elle avait plus d'un inconvénient. Sa pauvre tête éclatait. Le temps écoulé lui semblait énorme.
La fièvre lui mettait du feu dans les veines et des épingles sous la chair.
Tout d'un coup, ayant élevé les yeux, il remarqua pour la première fois que la fenêtre à tabatière était blanchie par les reflets de la lune. A son regard myope,
cela parut comme une grande lueur. Il se dit: C'est le jour...
11 fallait tenter un grand coup.
La voix de l'arithmétique chevaleresque tinla au-dedans de lui comme un son de clairon : sortir ou mourir !
Yous avez vu bien souvent dans les livres ces malheureux prisonniers, exaspérés par les souffrances de la captivité, qui nouent bout à bout leurs draps de lit coupés en bandes, et se servent de cette corde frêle pour s'échapper de leur donjon, -- deux fois haut comme les tours de Notre-Dame.
C'était exactement la situation de M. Adrien. Il prit la rampe de l'escalier pour remplacer du même couples draps de lit et son lorgnon, dont la perte le laissait aveugle, et commença à descendre en se recommandant à Dieu.
lA CAPTUR3
Quand l'infoituné prisonnier essaye ainsi de se sauveï dans les livres, les draps cassent presque toujours, même" quand ils sont entoile cretonne. Et je défie bien qu'il en soit autrement, puisque les captifs n'ont jamais l'opportunité d'y faire faire des ourlets.
Et alors, on tombeau fond de la douve : chute horrible, mais rarement mortelle, — parce qu'il faudrait finir brusquement le livre.
Ici, la rampe tint bon. Elle était toute neuve.
Mais M. Adrien ne s'en cassa pas moins le cou.
Pendant qu'il descendait les deux premières volées, M. Adrien, qui prêtait l'oreille attentivement, n'entendit aucun bruit inquiétant. On eût dit que la maison n° 13, guérie du cauchemar qui avait troublé son sommeil, reposait maintenant tranquille.
Mais, au commencement de la troisième volée, M. Adrien entendit en bas une voix qui disait;
80 l'uomme du gaz
— Merci bien, messieurs I les prêtres coûtent de l'argent. Nous allons la garder, mon ami et moi : ce sera une économie.
C'était distinct et net, comme si on eût parlé à l'oreille de notre parfait amoureux.
La porte cochère s'ouvrit.
La voix, qui s'éloignait, dit encore :
— Vous ne m'avez toujours pas répondu sur ce que je pourrais demander en justice pour me payer de mon dommage et de ma douleur.
D'autres auraient compris dès lors qu'ils s'agissait d'une catastrophe ; mais M. Adrien était un hanneton, en dehors des questions d'amour et de dots. Il ne pensait jamais à rien. Au ministère, on l'aimait pour cela.
M. Adrien ne comprit pas du tout. Il faut l'excuser. Outre son étourderie habituelle, il avait aujourd'hui l'entendement écrasé par une tendre idée fixe, qui pesait quatre cent mille francs.
Ce qui le frappa, ce fut l'éloignement de la voix : ceux qui causaient, devaient avoir passé la porte cochère.
Et nul bruit n'avait annoncé la fermeture de celle-ci depuis qu'on l'avait franchie.
C'était une chance. M. Adrien suivit sa rampe avec plus de courage.
Par hasard, il ne se trompait pas. Tout le monde était dehors : les fonctionnaires et les agents, pour s'en retourner chez eux ; Virgile et Tourterol, pour les reconduire.
Et aussi pour échapper un instant à l'atmosphère étouffante delà loge, où tant de ^ens avaient piétiné dans le sang.
On causait un instant avant de se séparer. Les agents,
l'iiommi-: uu gaz 87
qui avaient échangé plusieurs fois des marques de connaissance avec M. le marquis de Tourterol, déclarèrent que l'aiïaire était « cocasse ».
Cocasse était ici pris dans le sens de curieux.
Le magistrat, qui était un jeune substitut du nom de Chabert, venait d'envoyer promener Virgile Matifaz et ses questions déplacées.
Il avait pris le commissaire par le bouton, et lui demandait :
— Qu'est-ce que vous pensez de tout cela, vous, monsieur Courand?
Dans les rapports de magistrats à commissaires, il y a quelque chose de caractéristique. Ce sont deux castes absolument tranchées, quoique, dans la légalité, le commissaire soit aussi un magistrat.
Un magistrat roturier. Les autres sont des gentilshommes. Aussi le prennent-ils de haut.
Les commissaires, eux, sont comme tous les vilains: ils courbent l'échiné, mais ils mordent, sans aboyer.
— Nous autres, répondit M. Courand, qui était un bonhomme tout rond, nous n'avons pas les hautes visées de messieurs du parquet. Je pense bien que monsieur le substitut a déjà son opinion faite?
— A peu près, répliqua l'élève Chabert.
— Eh bien ! pas moi, monsieur le substitut, pas moi. C'est la différence des études. Puisque vous me faites l'honneur de me demander mon sentiment, je vois autour de l'affaire une assez grande quantité de traces imprimées dans le sol, mais je n'ai pas encore découvert la vraie piste.
— Et cet homme des mansardes?
Le commissaire secoua la tête avec lenteur.
— Nous ne sommes qu'au commencement, dit-il. Moi, je n'ai qu'une chose, la triture; mais je l'ai. Ça me parait être une affaire chamarrée.
— Ce qui signifie? demanda M. Chabert du bout des lèvres.
— C'est juste, on n'apprend pas ces misères-là à l'école de droit. Nous appelons affaire chamarrée celle où le coupable joue à cache-cache sur un terrain préparé d'avance, — quelquefois avec une habileté diabolique, — et où il s'est ménagé... vous êtes chasseur ?... des changes, des relais, qui occasionnent de sérieux embarras à l'instruction.
M. le substitut réprima un haussement d'épaules.
— Dans ces affaires-là, continua paisiblement le gros commissaire, on croit avoir fini, quand tout à coup apparaît à l'horizon une nouvelle circonstance... Qui avons-nous là, Barré?
Barré était l'un des agents, et voici ce qui motivait la brusque question du commissaire.
Le substitut et lui causaient juste en face de la porte cochère ouverte. Leur regard enfilait la voûte, éclairée seulement par la lueur qui sortait de la loge.
Virgile Matifaz et Tourterol se tenaient un peu à l'écart, assez près pourtant pour écouter.
Les agents étaient à droite de la porte, devant la fenêtre de la loge, qu'on avait ouverte.
Le secrétaire du commissariat de police faisait bande à part. M. Courand etM. Chabert étaient donc seuls placés favorablement pour voir ce qui se passait en dedans de la porte cochère.
l'iuuM.mk imj Gaz b'J
Or, au moment où le commissaire parlait de ces circonstances imprévues qui, tout à coup, apparaissent à l'horizon dans de certaines affaires, un bruit de pas se fit dans l'ombre, à l'endroit où le tournant de l'escalier débouchait sous la voûte.
L'instant d'après, dans l'espace éclairé par la lampe placée à l'intérieur de la loge, une étrange figure se montra : un jeune homme, élégamment vêtu, mais sans chapeau, les cheveux mêlés, les vêtements souillés de poussière et de plâtre.
Une véritable « circonstance », enfin.
Ce jeune homme avait l'air excessivement inquiet et troublé. 11 marchait avec précaution pour étouff*er le bruit de son pas, avec hésitation aussi, et tâtonnant comme un aveugle.
Son entrée en scène coïncidait si merveilleusement avec les paroles du commissaire, que l'exclamation de ce dernier fut lancée d'un ton quelque peu triomphant.
A la vue de ce singulier personnage, qui semblait égaré sous la voûte, le substitut ouvrit de grands yeux. On l'avait nommé depuis peu à cette place importante. Ce n'était pas encore un substitut fait.
Salante, une personne d'esprit et de conduite, jouait le iN'hist deux fois par semaine avec la sœur du médecin de la nièce du jurisconsulte éminent qui avait alors l'honneur d'être le secrétaire général de S. Exe. M. le garde des sceaux.
La tante aimait son neveu, ce qui est bien naturel ; la sœur du médecin estimait la tante, avec raison ; le médecin adorait sa sœur ; la nièce du secrétaire général
«jO l'uo.mmïï du Gaz
avait besoin du médecin, et le secrélaire général ne refusait jamais rien à sa nièce.
Mais M, le substitut aurait peut-être été nommé sans tout cela, — pour son mérite.
L'agent Barré tenait déjà au collet le malheureux Adrien, qui fut aussitôt entouré par l'assistance tout entière.
— D'où sortez-vous ? demanda brusquement le commissaire.
M. Adrien lui jeta un regard ahuri, mais ne répondit pas. Il était, en vérité, dans un état déplorable. Je ne sais pas si un comédien habile, en y mettant tous ses soins, aurait pu s'arranger, ou, pour mieux dire, se dérange?\ d'une façon plus propre à inspirer des soupçons.
Son sommeil dans le bûcher et la lutte contre les fagots avaient laissé sur toute sa personne les traces les plus fâcheuses : sa figure et ses mains étaient tachées de sang.
Il n'en savait rien. Il n'avait qu'une pensée : Armelle I Deux pensées, si vous voulez compter la dot.
Virgile Matifaz glissa à l'oreille de M. Tourterol :
— Celui-là vaudrait bien mieux que l'autre pour les dommages-intérêts. Je le connais : ça mange à deux râteliers, et ça doit avoir des économies.
— Celui-là n'était pas ici pour la portière! grommela Tourterol ; mais c'est égal, joue ton jeu.
— Monsieur, demanda pour la seconde fois le commissaire, amendant sa précédente formule, parce qu'il avait reconnu l'élégance du costume sous les souillures qui le couvraient, voulez-vous bien nous dire d'où vous venez ?
l'hommi- du Gvz 1)1
M. Afiricn releva la lêle à tout hasard, et ripoala d'une voix ini tj'élait pas bien assur.e:
— De quel droit m'interrogez-vous?
— Je suis commissaire de police, monsieur, dit Courand en exhibant son écharpe, et un meurtre vient d'él'e Commis dans cette maison.
— Un meurtre! répéta Adrien, dont la joue devint plu> blmiehe que son col de chemise.
M nhubert, le substitut, lui ressemblait un peu, bien 4u'il 'ùl joli et moins mvope. Il fut pris de pitié, d'autant niK' la « circonstance » ne lui appartenait pas. Elle él lii la propriété du commissaire. 11 en était un peu jaloux^^
— M) n a parfois des relations, dit-il, qui permettent de prolonger une visite jusqu'à cette heure...
M. Adrien l'interrompit vivement.
— Non, monsieur, non! prononça-t-il avec énergie.
— Vous étiez dans la maison, pourtant?... J'appartiens au parquet, monsieur : vous pouvez, vous devez me répondre.
La tête d'Adrien retomba sur sa poitrine. Le substitut, évidemment contrarié, fît un geste à l'adresse du commissaire, qui reprit aussitôt son interrogatoire, disant:
— Monsieur, votre situation paraît grave. Pour le moment, une seule famille habite la maison où nous sommes. Êtes-vousdes amis de M. Lion Uabbe?
— Oui, répondit M. Adrien.
— Alors tout va de soi, pour peu que vous lui ayez rendu visite ce soir.
— Je lui ai rendu visite ce soir.
L IIOMMK DU GAZ
Ceci fut dit d'un ton si farouche, que le commissaire insista :
— A quelle heure, s'il vous plaît?
— A neuf heures.
— Et vous êtes sorti de chez lui?
— A onze heures.
— Ah !... fit involontairement M. Je substitut. Il est d'une maladresse !
Dans la loge, le secrétaire 8*était réinstallé à sa table, et écrivait.
— Depuis onze heures, reprit le commissaire, jusqu'à trois heures passées qu'il est maintenant, pouvez- vous dire ce que vous avez fait dans la maison ?
— Non ! répondit M. Adrien d'une voix ferme cette fois.
M. Chabert tira la manche de M. Gourand.
— Il y a là quelque histoire de jeune homme, dit-il tout bas : ça saute aux yeux î
— Monsieur le substitut, répondit le commissaire également à voix basse, je ne suis pas un jurisconsulte, mais j'ai mon expérience. J'ai vu de ces « histoires de jeunes gens » qui ne tournaient pas bien.
— Faites à votre guise, monsieur, interrompit M. Chabert sèchement.
— J'allais vous en demander la permission, dit M. Courand, qui salua avec gravité.
Et, s'adressant à Malifaz, il ajouta :
— Concierge, si ce jeune homme vient habituellement dans la maison Rabbe, vous devez- le connaître?
M. Adrien leva les yeux sur Virgile, .iui détourna les siens et dit à M. Courand d'un ton rogue :
l'iiommiî du gaz 93
— A^ou3 pouvez bien m'appeler conservateur : c'est écrit sur la porte.
Mais, comme le commissaire le regarda sévèrement, il reprit :
— Quant à ça, oui, on le connaît assez, ce monsieurlà ! un gandin de petit crevé, quoi ! lorgnon dans l'œil, fainéant des ministères et mauvais sujet: voilà son dossier.
M. Courand regarda M. Chabert, dont le visage exprima un étonnement.
Le jeune magistrat, battu pour la seconde fois, échangeait contre une somme considérable de mauvaise humeur l'embryon d'intérêt qui avait essayé de naître en lui à l'égard de ce pauvre Adrien.
Celui-ci ne niait même pas.
— Monsieur le commissaire^ dit Chabert, à qui il fallait un semblant de revanche, dans votre interrogatoire, d'ailleurs très bien fait, vous n'avez oublié qu'une chose : c'est devons enquérir du nom du prévenu.
— Ce jeune homme n'est pas un prévenu, monsieur le substitut, répondit Courand impitoyable, et peutêtre que je sais son nom. Mais vous avez raison tout de même... Donnez vos noms et qualités, je vous prie, monsieur.
De livide qu'il était, M. Adrien devint pourpre ; mais il garda le silence.
— Ça a un nom noble, grommela Virgile, un nom étranger. Je l'ai vu sur ses cartes ; mais je l'ai oublié, parce qu'on l'appelle toujours par son petitnom, comme ceux de sa sorte, M. Adrien tout court.
Yirgile prononça ces derniers mots avec une exprès-
i) i L HOMME DU Gaz
sion de rancune derrière laquelle il y avait une nuance
d'effroi.
11 ajouta à part :
— Attrape, petit mouchard I Je te devais bien ça! Adrien ouvrit la bouche, mais ne parla point. L
veines de ses tempes se gonûèrent. M. le substitut con prenait très bien cela.
— Je dois m'effacer partout où le ministère public peut ngir, dit le commissaire de police avec sa d férence affectée. Monsieur le substitut prend-il sur lui d'ordonner l'arrestation ?
M. Chabert hésita.
Pendant qu'ils se consultait, M. Adrien releva sa crèto comme un beau petit coq, et, d'une vuix que nous déclarons héroïque,' nous qui connaissons le vrai des choses, il dit :
— Messieurs, vous n'avez pas besoin de man «ai. Je me constitue volontairement prisonnier. C'est nn»i .|ui ai commis le meurtre.
L'agent qui s'avança pour s'assurer de lui, • it dans ses bras au moment où il tombait évanoui.
LE MÉDIAWOCnE
Une heure s'était écoulée. Dans la nuit silencieuse, la petite horloge de Beaujon venait d'envoyer quatre coups plaintifs et grêles.
Quelqu'un qui eûtjongéla rue des Trois -Maisons, aurait pu voir, parla fenêtre ouverte du n° 13, à droite, au rez-de-chaussée, un spectacle assurément singulier.
C'était la veillée de la morte dans la loge Matifaz.
La lampe, toujours placée dans le haut du bahut, éclairait toute la chambre, comme un quinquet suspendu.
Au fond de la pièce, il y avait ce lit haut et bondé de matelas qui est l'orgueil des concierges, et, sur le lit, la belle Françoise dormait son dernier sommeil.
On a'avait même pas pris souci de jeter un lambeau sur l'effrayante blessure qui lui tranchait la gorge, et qui ressortait noire sur la blancheur de son cou.
'Jlj L UOMMlî DU Gaz
Sa têle, un peu surélevée par l'abondance des oreillers, recevait en plein la lumière.
A droite et à gauche du lit, les murailles étaient littéralement tapissées de niaiseries suspendues.
Au centre, assis chacun d'un côté de la table, Virgile Malifaz et son ami M. le marquis deTourterolsoupaient.
Ils n'étaient ni gais ni tristes. Ils mangeaient de leur bon appétit ordinaire.
Manifestement, pour eux, l'impression de la catastrophe était néant.
— Pour sûr, disait Virgile, je suis d'âge à me remarier, si ça me va. Elle était rudement jolie, mais si bégueule ! Ça m'apprendra à mieux choisir. A quoi penses-tu ?
— Je pense, répondit Tourterol, à la petite bête qui est venue se jeter dans les jambes de la police et de la justice, tantôt. Pourquoi l'as-tu appelé mouchard ?
— Ça, c'est des mystères politiques. Nous reparlerons de cet oiseau-là. J'ai joué gros jeu... Donne à boire... 11 faisait le fier avec moi... Enfin, ça me regarde.
Tourterol emplit les deux verres. Virgile reprit :
— Ça fait plaisir de tortiller un morceau de viande froide à ces heures-ci. Pour bien rôtir un gigot, elle n'avait pas sa pareille, c*estsùr. Celui ci est le dernier... J'avais déjà faim avant l'histoire : ainsi juge I Sais tu une chose ?
— Non, répondit Tourterol. Qu'est-ce que ça peut être que ce Maquin, le rentier du cinquième, qui a disparu ? •■
— Cherche I Les juges ne sont pas au bout du rou-
L UOMMK DU GAZ 1)7
Icau, c'est moi qui le le dis 1 11 y a là-dedans des embrouillamini à faire une cause célèbre, et voilà justement l'avantage : si ça chauffe bien devant les tribunaux, et que les journaux se mettent à causer là-dessus, Françoise Matifaz deviendra un nom comme Fualdès ou Lesurques, et alors ma galerie se vendra ce qu'on voudra aux Anglais, sans compter que le lustre de la chose en rejaillira aussi sur moi. Tu ne dis rien I
— Tu penses à toi, pas vrai ? dit TourteroL
— Oui, et toi ?
— Moi aussi.
— A moi ?
— Non, à moi. Pousse une tranche et la moutarde. C'est certain que j'ai occupé des positions dans la haute, et dissipé plusieurs héritages fastueux en prodiguant follement mes ressources. Il m'en est resté l'usage de la société. Mais, de fil en aiguille, à mesure que mon physique perd sa première fraîcheur, j'ai glissé insensiblement sur la pente de l'infortune, depuis la maison Bignon, boulevard des Italiens, jusqu'au café-concert des Acacias. Ça m'humilie.
— Moi, interrompit M. Matifaz, je suis dans tout l'éclat de mes agréments I
— Toi, tu es jeune, c'est vrai, reprit M. Tourterol avec une nuance de dédain ; mais la populace a beau se moquer de la naissance, c'est un privilège qui ne perdra jamais son prestige. Tu ne l'as pas, et je le possède. Papa taillait le trente-et-quarante à Frascati, et tout PaiisTa connu.
— Donne à boire.
— Tu n'es pas mal à la barrière ; mais sais tu ce que
U8 l'domme du gaz
la serais dans les salons du faubourg Saint-Germain? Or, un chacun doit avoir la noble ambition de monter au-dessus des derniers rangs de la société, pour parvenir à la distinction et à la fortune. Ça ne s'obtient que par l'instruction et l'usage de la parole. Vois comme ^e la manie î
— Ah ! fit Tirgile avec un soupir d'envie, pour du talent, lu as du talent, et c'est dommage que tutedéjeltep avec rapidité depuis quelque temps. Tu devrais te mettre tout à fait dans la politique et troubler Veau,
M. le marquis ôta son vieux chapeau et passa la main dans ses cheveux, qu'il avait rares, plats et grisâtres. Après quoi il parla ainsi :
— Sais-tu pourquoi l'on dit : « Travailler pour le roi de Prusse w, toi, quand on jette sa poudre aux moineaux ? C'est quetapatrie est râpée comme un décrochez-moi-ça. Pour troubler l'eau, il faut jeter quelque chose dedans. Ta politique est une bêtise. Pour qu'on se mette à trahir la colonne, il faudrait au moins y trouver des avantages 1 D'ailleurs, ta politique me forcerait à me mélanger avec les gens du peuple, ce qui n'est pasdansmon caractère... Non, j'aurais plutôt songé à faire une fin par le canal de mon mariage avec une dame de la haute société, dont j'avais le choix, si mon tempérament d'artiste ne s'opposait à toute fixation. La nature est la nature... Et tu as tort, mon bonhomme, de faire avec moi celui qui n'écoute pas : car ce qui me regarde, te regarde. Malgré Ion insuffisance et ton accent, je l'ai élu dans cette foule innombrable qu'on appelle l'humanité, pour être mon élève orincipal, et peutêtre même mon associé.
— Tu te trompes, fît Virgile un peu froidement : j'écoute ; mais pas d'appel de fonds, tu sais ? ça ne prendrait pas avec moi !
Tourterol se renversa sur le dossier de sa chaise, et répondit avec fierté :
— Pour l'intelligence, tu n'es pas à la hauteur de l'aigle. Tu devrais comprendre, à la façon dont je m'exprime, qu'il y a un abime entre le Tourterol d'hier et le Tourterol d'aujourd'hui. Vois les théâtres : qu'est-ce que fait un jeune premier qui rancit? Il joue les premiers rôles. C'est la logique. Quel est l'ordre et la marche des passions chez l'homme ? L'amour d'abord, puis l'ambition. A dater d'aujourd'hui, je change de peau. Je tire une barreau bas de la première page de ma carrière. L'âge d'être sérieux a sonné, je le sens. Ce n'est peut-être pas sans un soupir que j'abandonne les sentiers de la jeunesse, où j'ai cueilli tant defleurs; mais il est d'autres occupations plus graves, auxquelles je saurai m'attacher. Le commerce mène à la puissance, depuis le conseil municipal jusqu'à la dépulalion, et même plus tard sénateur. Ce n'est pas que l'idée d'utiliser ma plume ne me soit venue : ça séduit d'abord, mais la compagnie y est trop mêlée. J'ai irrévocablement choisi l'industrie, pour y pousser en un clin d'œil jusqu'au degré que je mérite !
On essayerait en vain de rendre l'accent de conviction qui caractérisa le débit de M. le marquis -^^Toîh^erol pendant qu'il prononçait ce discom;;^^*^ ^^J^ M
Virgile le connaissait de pied epcaj^gjBSvajX^^aince de lui, et pour cause ; cependant\l fur ^aj^l^^st puissant le prestige de l'éloquence I - '""^
1(0 l/llDMMF, nu GAZ
Son regard exprimait l'efTort qu'il faisait pour résister à l'élan de son admiration.
— Et quel commerce feras-tu, dit-il pourtant, puistu n*as rien à vendre ? Moi, du moins, j'ai mes objets d'art. Est ce cette dent-là que tu veux m'arracher ?
Les premières lueurs de l'aube donnaient une teinte grise à la nuit du dehors.
M. Tourterol planta ses deux coudes sur la table, et mit son menton maigre entre ses mains. Ainsi installé, il fixa son regard de hibou sur Virgile, qui murmura :
— Toi, tu essayes de me fasciner, serpent I
— Le jour va se lever, répliqua Tourterol, mon premier jour de sérieux ! Pars d'un principe, si tu veux ne pas t'égarer : je n'ai pas plus besoin de toi que de cette bouteille vide... Et débouche l'autre... As-tu pensé que j'achèterais des dessous de lampe ou des tas de pommes pour les revendre sous une porte ? Veille à ton innocence : elle peut te perdre de fond en comble. J'ai une affaire, mon bonhomme, et une dodue I
Ceci fut dit très bas, mais avec emphase. Virgile, qui avait débouché, versa.
— Quelle affaire? demanda-t-il.
Un pelit commencement de fièvre le tenait.
Au litu d'exposer « son affaire », M. Tourterol dit :
— D'abord, lu sauras que nous entrons dans le pays de la décence et des convenances. 11 ne s'agit plus d'aller à la débraillade. La tenue, voilà le point de départ. Et, comme le monde va commencer à circuler tout à l'heure dans la rue, fais-moi le plaisir de cacher la figure de M""" Matifaz. Ça n'est pas propre, une blessure pareille.
L'iJOMME DU GAZ iQl
Yirgile lança à la volée sa serviette, qui alla couvrir la figure de la morte.
— Cause, dit-il, je t'écoute.
Tourterol se recueillit.
— Approche, fit-il en baissant la voix encore davantage : ces machines-là, ça se chuchote. As-tu pensé quelquefois à la Préfecture?
Virgile fit la grimace, et ce fut évidemment pour cacher un molif de répugnance plus sérieux qu'il répliqua :
— Ça déplaît aux dames !
— A la Préfecture, comme partout, il y a position et position. Ceux qui s'y mettent pour tout à fait, sont des brutes. INlais on peut tourner autour avec délicatesse.,.
— Écoute, dit Virgile : explique-toi, si tu veux que Ton comprenne.
— Je sais... lu entendrais mieux l'allemand. Mais il n'est pas absolument nécessaire que tu comprennes, puisque, bien entendu, je garderai la haute main. Pour l'instant, sache seulement que j'ai la rue de Jérusalem, et qu'elle ne m'a pas. C'est mon fort, moi, l'adresse, et de connaître la manière de tremper le pied dans l'eau sans, le mouiller...
11 cligna de l'œil.
Ceux de Virgile étaient tout ronds.
— Ah ! tu croyais que M. le marquis de Tourterol était dans l'embarras ! reprit celui-ci. Tel que tu me vois, j'ai déjà lâché bien des capitaux dehors. Tu m'accusais de ne jamais payer la consommation : c'est que je payais autre chose, ma vieille ! Ma redingote est bien usée, mais elle n'aura pas le temps de se percer aux
iO-2 l'uumme du gaz
coudes. Des fonds, j'en ai mis ! La lilière.est faite. Nous n'avons plus qu'à coucher l'affaire dessus et à servir chaud. Allez I
— Mais quelle affaire? rejeta Virgile, dont le pouls battait la générale.
11 n'y a rien de si facile à berner qu'un étudiant en filouterie.
— Ferme la fenêtre, ordonna Tourterol. Voilà lejour, et Thomas Ghuche va venir éteindre ses becs.
Virgile IMatifaz obéit avec empressement. Pendant qu'il avait le dos tourné, Tourterol poursuivit ;
— J'avais songé à Chuche. Je lui dois pas mal. Mais c'est un ahuri, qui n'apprendra jamais ce que parler veut dire. Et puis, l'affaire t'appartient un peu, sans t'apparlenir^..
— Ah ? fît Virgile en revenant. Est-ce qu'il s'agit de l'histoire d'hier au soir ?
— Voyons, tâche de parler net et clair, dit Tourterol au lieu de répondre. Qu'est-ce qu'on a volé dans le secrétaire de la morte ?
Virgile Matifaz redevint aussitôt froid comme ua marbre.
— La morte est à moi, dit il; et, avant de causer, je veux savoir ce que tout ça me rapportera.
ou TnOHAS CHCCH3 ÉTEIKT SES UÎÎTERME3
Je conviens volontiers que MM. Tourteroi ci Virgile Matifaz ne sont pas des personnages très héroïques, mais ils sont vrais : je les ai vus.
Ce n'est pas du tout le peuple, il serait fâcheux de s'y méprendre. C'est l'envers et le contraire du peuple : le dessous infect, la lie de Paris-étranger et de Paris fainéant.
Le peuple a des vices autrement faits ; son comique est différent. On trouve dans ses déchets plus de francs coquins et moins de marauds.
Ceux-là étaient de purs marauds, lâche espèce qui pullule à Paris et y prospère, caricaturant, à cent pieds sous sol, les splendeurs et les hontes des diverses bohèmes dorées.
M. le marquis répéta le dernier mot de Virgile :
— Ce que ça te rapportera !
lui L UOMME DU Gaz
Puis il ajouta :
— Tu es trop curieux ; ça te rapportera ce que je voudrai. Asseois-toi, et ne fais pas le méchant. Il y avait une fois un tonnelier qui avait unevoixsuperbe.il n'en savait rien. Un monsieur passe et lui dit : Signez-moi un billet comme quoi vous me compterez dix mille francs tous les ans, quand je vous en ferai gagner tous les ans cent mille. Le tonnelier, moins sot que toi, topa, et râfla quatre-vingt-dix mille livres de rente à ce jeu. Toi, tu as une affaire sans le savoir, comme le tonnelier avait son ut de poitrine. Moi, je suis le monsieur qui passe, et qui a la manière de s'en servir. Sans ce monsieur-là, le tonnelier cerclerait encore des barils ; et sans moi, tu resteras portier à perpétuité.
— Ménage tes expressions I gronda Virgile, dont la joue blême s*anima.
— Concierge, si tu veux, imbécile I rectlQa Tourtero avec un froid dédain, ou même conservateur... Qu'est-ce qu'on a volé dans le secrétaire de ta femme ?
Virgile hésita un instant, puis il dit :
— C'est vrai que je ne devine pas l'affaire, et que je suis comme le tonnelier. Allons 1 adieu, val j'espère que tu me traiteras comme il faut ; et, si tu me faisais du tort, je te repincerais... On a volé aux environs de mille francs : un billet de cinq cents et de l'or ; c'était le restant des économies de M°" Matifaz : j'en savais le compte.
— Et puis ?
— Et puis, c'est tout.
— Ne mens pas l
l'hoiMiMk nu Gaz \0l
— C'est tout... tout ce que je connais. Mais il y a autre chose qui manque.
— Va donc 1
— Je ne sais pas ce que c'est. Je dis vrai : je ne sais pas. Voici Ihistoire : Hier, Françoise a ouvert son tiroir pour me donner mes sous de poche. Je n'ai pu jeter qu'un coup d'oeil; mais j'ai vu dans le tiroir un grand polisson de portefeuille en toile bise, que je ne connaissais pas. Où l'avait-elle caché jusqu'alors ? Il n'est plus temps de le lui demander. Hier soir, en rentrant, je comptais bien faire une petite visite au secrétaire, et aussi au malin portefeuille. On m'avait épargné la peine de chercher la clef; et quand j'ai regardé au fond du tiroir, le portefeuille avait disparu... Est-ce bon pour l'affaire ?
— Pas mauvais, répliqua Tourterol,qui réfléchissait.
— Moi, je croyais, reprit Virgile, que l'affaire était le petit crevé blond qui n'y voit pas. Sur celui-là, en cas de besoin, j'aurais pu fournir des renseignements, et des drôles ! Je le crois calé. Il met de côté tous les mois. Et il fait la cour à la nièce des Rabbe, M"° Armelle de Mariaker.
— Ta femme avait été domestique chez la mère de celle-là, pas vrai?
— Domestique ! se récria Virgile. Dis institutrice. On rappelait « ma bonne » par amitié. Elle était tout à fait de la famille.
Tourterol réfléchissait toujours.
— Quant à la chose d'être une affaire, dit-il après un silence, je parierais dix contre un que ça y est. Maispar
lOG l'uommk du Gaz
quel bout la prendre ? Ça me regarde. Je vas avoir de l'ouvrage.
— Et moi ? demanda Malifaz.
— Toi aussi... plus lard. Si on savait seulement ce que contenait ce portefeuille ? Enfin, n'importe 1 Tant que tu m'écouteras, tu ne perdras jamais plante. Voici ton rôle : sois prudent, parle peu, gémis tant que tu voudras. Tu ne sais rien de l'homme des mansardes. Appuie ferme sur le petit... Tiens ! voilà Thomas Ghuche qui passe ; il a l'air cassé en deux ce malin. Je vas filer dès qu'il aura le dos tourné, et aller me coucher dans son lit, peut-être pour la dernière fois.
Thomas cheminait, en effet, le long du trottoir, la tête basse, et sa longue redingote avait encore la poussière de sa chute. Il était grandement en retard pour éteindre son gaz. En passant, il jeta un regard piteux à la maison numéro 13.
Tourterol saisit, pour détaler, le moment où Ghuche éteignait les becs à la grille du parc. Il y avait déjà du monde dans les rues. Les voilures deslaitiers roulaient. Ginq heures avaient sonné depuis longtemps.
Quand Virgile se vit seul avec la morte, il éprouva 5ntin quelque chose qui ressemblait à un serrement de poitrine.
Nous n'avons pas dit : de cœur.
Il regarda autour de lui, et son lymphatique visage exprima une manière de mélancolie.
— C'est large ici, maintenant, se dit-il. Elle tenait do la place, ma femme !
11 essaya de rire, mais il ne put.
— A ces heures-ci, pensa- t-il encore, elle était déjà le-
vée. Je la regretterai. Mais c'est sa faute aussi I Elle s'endormait toujours à m'attendre dans son fauteuil, et le quartier veut de la surveillance.
Il alla vers le lit, et souleva la serviette qui couvrait la blessure et les traits de la morte.
De près,lavuede la plaie béante le fit frissonner — un peu.
— J'avais affilé l'outil moi-même, pour faire direàceux qui le regardaient :« Comme ça coupe bien, ces couteaux de sauvages ! » Mazette ! oui, ça coupait bien 1 Elle n'a pas dû languir... 11 n'y en avait pas beaucoup pour faire sauter un lapin comme elle!
Cette dernière réflexion lui arracha un soupir, et il ajouta :
— Je lâcherai quelque chose pour l'enterrement. C'est de l'argent dépensé sans boire ni manger ; mais le quartier cancanerait, si je lui donnais le corbillard des pauvres.
Tout en parlant, il avait pris dans les poches de François son porte- monnaie, son dé, son étui et d'autres menus objets. Il ôta l'alliance de son doigt, et décrocha ses pendants d'oreilles.
— C'est tout de même drôle comme ces choses-là voua creusent: j'ai encore besoin de casser une croûte... Tiens! voilà justement M'^°Armelle qui va la veiller un brin l
La porte delà loge s'était ouverte doucement. Armelle de Mariaker entra sans rien dire et alla droit au lit. Elle était aussi pâle que la morte.
Virgile la salua gauchement. Il disait du mal de ges maîtres, mais il était plat vis-à-vis d'eux.
108 l'uommk du gaz
Lajeune fille s'agenouilla auprès du lit. Virgile vint se planter derrière elle. Tourterol lui avait permis de gémir.
— Merci bien d'être venue, mademoiselle Armelle, dit-il d'un ton pleurard. Elle n'était pas de votre classe, mais elle vous aimait drôlement, allez !
La jeune fille murmura, et dans sa voix on devinait ses larmes :
— C'était ma meilleure amie.
— Pour quant à ça, elle serait bien contente de vous entendre parler de même : « Mon Armelle par ci, mon Armelle par là. » Elle n'avait que vous dans la bouche. Et si bon cœur ! 11 n'y a que le bon Dieu pour savoir la perle que j'ai faite!
Armelle se retourna et lui tendit la main.
— Nous étions un mariage d'inclination, continua Yirgile en touchant respectueusement le bout de ses doigts. Elle me disait encore hier en mangeant la soupe : « Virgile, mon âme battait pour toi depuis du temps; mais tu m'aurais attendu, sans que j'aie eu le malheur de perdre madame I » Votre mère, s'entend, mademoiselle Armelle.
— Pauvre, pauvre bonne ! murmura lajeune fille. De grosses larmes roulaient le long de ses joues.
— Et que son assassin, poursuivit Matifaz avec des accents de plus en plus lamentables, n'a pas reculé devant la chose de séparer un si bon ménage ! Il y a pourtant assez de sergents de ville dans Paris ; mais ça serait bien fâché de vous prémunir contre un accident! Quelles drogues ! Et les gendarmes I Ah ! la félicité de mon existence est évanouie, mademoiselle Armelle ! Je
l'uomme du gaz lui
vas me mctlre en deuil et y rester jusqu'à la fin de aies jours. Je ne parle même pas de ce qu'ils m'ont volé : tout ! figurez-vous, jusqu'à son pauvre dé d'argent et sa pauvro alliance, qui était en or, comme de juste. Il ne me reste seulement pas de quoi faire chanter à l'église I
— Je me charge des funérailles, dit Armelle. Virgile se pencha sur sa main et la baisa.
— Voilà les hautes classes ! s'écria-t-il. Ceux qui les éreintent, sont des maladroits. Ma douleur m'empêche d'exprimer comme ça me soulage de savoir qu'elle sera arrangée comme il faut à la paroisse et au cimetière... Est-ce que ça ne vous ferait pas plaisir, ma^lemoiselle Armelle, deresterun petit instant seule avec elle?
— Si, répondit la jeune fille. J'allais vousledemanderv
— Comme ça se trouve! L'homme physique a ses nécessités, pas vrai ? Je n'ai rien mis sous ma dent depuis notre dîner d'hier... Je dis notre dîner, car elle était encore là... Est-ce Dieu possible qu'elle ne me servira plus mon potage?
Il fit un geste de désespoir, et s'élança vers la porte.
Il dit encore pourtant, avant de passer le seuil, et pour expliquer les débris de festin qui couvraient la table :
— C'est les amis, en faisant la veillée. Ils n'avaieni pas les mêmes raisons que moi pour avoir mal au cœur. Je vas prendre une tasse de bouillon chaud, et je re- \ien9.
Armelle était seule. Elle avait eu raison de le dire : sa meilleure amie venait de la quitter.
110 l'qommb du gaz
Son unique amie plutôt : tout ce qui lui restait de sa mère.
Ai melle avait apprise son réveil la catastrophe qui avait ensanglanté la maison ; mais elle savait seulement ce que Clémence Rabbe avait pu lui apprendre. L'admirable dévouement de M. Adrien lui était encore inconnu.
Elle ne pensait pas à M. Adrien. Peut-être n'avaitelle pas pensé à lui depuis la veille.
Au cas où vous eussiez interrogé Armellesurla question de savoir si elle aimait M.Adrien, dans sa loyauté, elle aurait probablement répondu par l'affirmative.
En effet, son cœur enfant avait été éveillé à demi par ce jeune homme à la figure charmante, quiavait la douceur et la timidité des fillettes, mais qui risquait parfois, dans sa gaucherie, des audaces devant lesquelles aurait reculé la hardiesse d'un homme.
Elle avait pour ce page la pitié affectueuse des jeunes châtelaines.
On peut dire que cette affection un peu enfantine ressemblait à l'amour comme M. Adrien lui même pouvait être pris pour quelqu'un par une personne distraite et n'y regardant pas de près.
Nous savons, nous, qu'il avait un côté sérieux : les dots.
Armelle avait beau être aimée de M. Adrien, elle avait beau l'aimer ou du moins croire qu'elle Taimait ; elle se sentait profondément abandonnée.
Elle avait pourtant un autre ami, — mais elle ne le connaissait pas encore.
l'uum.mk du gaz iU
Au chevet de son lit mortuaire et parmi sa douleur, elle songeait surtout à samère.
Ce deuil récent la reportait à l'ancien deuil : le premier, le plus grand, celui qui devait durer autant que sa vie.
Elle mit un baiser au front de sa bonne, en fermant les yeux pour ne point voir l'horrible blessure.
Puis, décrochant le petit crucifix que Françoise avait pendu dans sa ruelle, elle le lui déposa sur la poitrine.
Puis encore, elle s'agenouilla de nouveau, pleurant silencieusement pour celles qui n'étaient plus là et qui l'avaient tant aimée.
Le temps passait. Thomas Chuche revenait de sa tournée. En passant dans la rue des Trois -Maison s, devant le n° 13, dont Virgile avait laissé la porte cochère ouverte, il s'arrêta.
— Ça se ressemble, si on veut, dit-il en jetant un regard de rancune à la maison Rabbe ; mais il fallait avoir bu un coup et même plusieurs coups pour confondre la porte avec celle de mon domicile. En fait de coups, un mauvais coup de poing, le mien de cette nuit, j'aimerais bien à le rendre. De payer ses dettes, on dit que ça enrichit.
''"THomas Chuche se mit à rire, car sa rancune n'était pas bien granr? mais son rire lui répondit dans lalêle et dans les reins.
Il y avait de quoi assommer un bœuf 1 reprit-il. La belle M™^ Matifaz n'est pas encore à l'ouvrage : c'est drôle. J'ai envie de l'amuser en lui racontant que je me suis encore trompé de porte, et ce qui s'en est suivi. En
M 2 L HOMMIi: DU GAZ
m'y prenant bien, je saurai peut-être le nom du gaillard qui m'a prêté ce beau coup de poing-là...
Il entra sous la voûte, ouvrit familièrement la porte de la loge, et mit à l'intérieur, au bout de son cou tendu, sa bonne grosse figure, égayée par un sourire espiègle.
Il avait surles lèvres ces joyeuses paroles :
— Eh bien ! madame Malifaz, nous faisons donc la grasse matinée aujourd'hui ?
Mais ces paroles, il ne les prononça pas, ni aucune autre parole.
Il faisait grand jour dans la loge, et le soleil levant se jouait aux carreaux de la fenêtre.
Le premier regard de Thomas Ghuche avait rencontre Françoise étendue sur son lit, et l'énorme blessure qui entaillait le cou de la malheureuse femme lui avait sauté aux yeux comme un éblouissement sinistre.
Il étouffa un cri, qu'Armelle n'entendit point, absorbée qu'elle était dans sa prière.
Puis il s'éloigna d'un pas, — de deux pas, — comme on fait quand l'épouvante vous saisit à l'improviste ; et, marchant à reculons, il gagna la porte cochère, contre laquelle il se heurta.
— C'était l'assassin ! murmura-t-il seulement alors. Je l'ai vu ! c'est l'assassin qui m'a frappé !
Il sortit, et arpenta le trottoir d'un pas rapide, regardant à droite et à gauche pour s'assurer que personne ne le voyait.
En France, la justice fait peur à tout le monde, autant aux honnêtes gens qu'aux autres.
A la place de la justice française, je m'arrangerais pour qu'il n'en fût pas ainsi.
Ce que Chuche fuyait avec tous les signes de la terreur, c'était la crainte de comparaître devant la justice.
11 ne s'arrêta qu'après avoir dépassé l'angle de la rue de Courcelles ; mais alors il fut obligé de s'asseoir sur une pierre de (aille, car ses jambes défaillaient.
— J'ai vu, dit-il en laissant tomber sa tète dans sa main, et je n'ai pas vu. Comment est faite sa figure? Je n'en sais rien. Ah ! pauvre madame Matifaz I J'avais causé avec elle hier ! elle m'avait parlé de ma femme. Quand il m'a frappé, il venait justement de lui couper le cou... Mais je ne sais rien, rien I Je lève la main que je ne le reconnaîtrais pas, s'il passait là, dans la rue, auprès de moi! Oui, ah ! oui, j'en lève la main I je le jure !
Un pas qui sonnait sur le trottoir opposé, lui fit relever la tête : c'était M. Lion Ilabbe qui allait à ses affaires.