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M. RÂBBB
Thomas Chuche était bien avec tout le quartier, toucha le rebord de son chapeau, pour envoyer de loin un bonjour à M. Lion Rabbe, qui poursuivit son chemin sans l'apercevoir.
— 11 n'est pourtant pas fier, dit Chuche. Ça court dès le malin à son bureau ; ça travaille dans les cautionnements, à ce qu'on dit : bonne partie, puisqu'il fait bâtir avec ses bénéfices I Sa femme est une pimbêche, qui ne vous dirait jamais : « Ça va bien ? » et laide ! Mais la petite... elle était là-bas, tout à l'heure, agenouillée au chevet de la morte : je l'ai bien reconnue par derrière. Ah 1 dame I la petite demoiselle est douce et jolie comme un ange. La défunte l'idolâtrait. Pauvre belle madame Matifaz !
M. Rabbe tourna court et descendit la rue de Courcelles, pour gagner le faubourg Saint-Honoré. Jl allait d'un pas rapide, et pourtant il y avait dans sa marche
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je ue sais quelle hésitation. Quand la tête travaille, il en est souvent ainsi, et la tête de M. Lion Rabbe travaillait.
Gomme Thomas Chucbe vient de nous le dire, M. Rabbe faisait dans les catKjonnements de journaux et aussi dans les commandites théâtrales. Il passait pour un homme habile, prudent et heureux, quoique sa femme l'accusât volontiers de paresse et d'incapacité commerciale.
— Tu es un artiste, au fond, lui disait-elle souvent, non sans une certaine complaisance caressante , un rêveur allemand, un poète !
Car les femmes comme Clémence Rabbe vilipendent et admirent à la fois.
Ce "ont de redoutables compagnes.
Puisqu'il faut toujours en revenir à ce pauvre bon Thomas Chuche, qui se plaignait avec raison d'avoir été déclassé par ses chagrins de ménage, on peut bien dire que la vertu de Clémence avait des inconvénients, comme la légèreté de M°^^ Chuche.
Elle était l'honnêteté même, cette femme hautement insupportable.
Sa conscience avait la même propreté minutieuse que le velours de ses fauteuils : elle y mettait des housses.
Entendons-nous bien. Je n'ai pas dit délicatesse : c'est de la poésie, cela.
J'ai dit honnêteté, et j'ai pris le mot dans son sens le plus étroit et le plus vulgaire. Tous les mots de la langue doivent être pris ainsi, quand il s'agit de Clémence Rabbe.
Payer ses dettes et ne pas faire tort d'un sou, tel est
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le programme exact de cette honnêteté ultra-bourgeoise, qui admet pour surplus toutes les ruses du marchandage, toutes les sauvages cruautés de la tactique commerciale.
Vous me direz que ne pas faire tort d'un sou et payer ses dettes à échéance, c'est déjà quelque chose: d'accord. En ce siècle, et quand on cause honnêteté, on serait mal venu à faire la petite bouche. Mais enfin, c'est comme l'abus des housses. Il y a là excès de parcimonie : c'est de l'honnêteté au rabais.
Et tenez, je m'explique en produisant un fait. Clémence avait une fille mariée, assez jolie, mais fatigante comme elle. Je ne vous ai jamais parlé de cette fille, parce que nous ne sommes pas exposés à la rencontrer, le gendre de Clémence ayant pris soin de mettre entre elle et son ménage des dislances infranchissables, même en omnibus.
Clémence avait forcé Lion Rabbe, toujours un peu sourd quand sonnait une échéance, à régler la dot rubis sur l'ongle; mais, d'un autre côté, Lion Rabbe avait voulu aviser M. le marquis (il était marquis, le gendre de Clémence, et bien conservé pour ses soixante-sept ans) d'une petite circonstance pouvant former cas rédhibiloire ; et Clémence s'y était opposée mordicus^ en disant :
— Donne-nous la paix : ça se guérira.
Or, il eût fallu un roi de France pour guérir M°^ la marquise, les fils de saint Louis seuls ayant le privilège de toucher efficacement ces sortes de circonstances.
Bile avait dix-sept ans, la petite marquise. Son mari
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lui pardonna ; mais il alla demeurer à Montrouge, et Creusa des tranchées autour de sa maison.
Vous auriez pu tuer Clémence, mais non lui faire comprendre qu'elle avait mal agi. // faut bien se défendre : telle est la loi du genre d'honnêteté qui nous occupe.
Les marchandes de pommes répondent des taches extérieures ; mais quand un coquin de ver a ravagé le cœur invisible du fruit, tant pis pour le client 1
Lion Rabbe, de nature, n'était pas du tout fait comme cela.
Il y avait dans sa vie je ne sais quoi de mystérieux, j'allais presque dire je ne sais quoi de grand, qui modifiait sa tournure bourgeoise.
Une préoccupation le tenait en dehors et au-dessus de ses affaires.
Il rê/ait souvent. M. de Pontal, qui n'était pas bavard, lui avait dit une fois qu'il avait l'air d'un illuminé — ou d'un conspirateur.
A part ce trait de physionomie morale, qui ne pouvait être saisi que par un observateur, M. Lion Rabbe était un homme courtois et doux de caractère, quoique Prussien.
Mais il s'était marié très jeune. Il y avait vingt ans qu'il subissait la contagion de Clémence.
Yingt ans qu'elle l'opprimait, vingt ans qu'elle l'admirait, vingt ans qu'elle le racornissait, qu'elle le taquinait, qu'elle le desséchait et qu'elle l'adorait.
Lion Rabbe avait autre chose à penser : il s'était fait à cette vie. Clémence avait atteint l'âge où la laideur
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ne compte plus. Elle se mettait bien, et ne coûtait pas cher.
Avec sa femme, Lion Rabbe était la politesse même.
Quand on se chamaillait au n® 13, l'aigreur restait tout entière du côté de Clémence ; mais elle en avait pour deux. C'était du verjus qui coulait dans les veines de celte honnête femme.
Et voici ce qui arrive : toute Clémence suppose et produit une M"° Honorine du théâtre des Fantaisies-Parisiennes — ou d'ailleurs.
C'est rigoureux comme une déduction mathématique.
Il n'en peut pas être autrement, même quand le mari de Clémence est un homme grave, occupé de graves intérêts, — même quand il est enrégimenté, affilié, fanatisé, — même quand il conspire, — même quand il a l'honneur de porter dans sa poche la clef de cette caisse sainte où la patrie allemande met l'argent mignon de ses petites affaires internationales.
Et les résultats de M"® Honorine, au demeurant la meilleure bête du monde, sont tellement singuliers, imprévus incalculables... Qui pourrait penser, par exemple, qu'un des ricochets de M"° Honorine peut couper la gorge de Françoise Matifaz?
Lion Rabbe était devenu un homme important parmi les hôtes prussiens de la France. Je ne peux pas vous dire au juste ce qu'il faisait, mais il travaillait beaucoup et bien.
D'un autre côté, ses affaires privées allaient à merveille, selon l'apparence. Il se lançait. Sa maison de banque de la rue Taitbout ne désemplissait pas de gé-
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ran's besoigneiix et de directeurs aux expédients. Ces messieurs là payent l'argent ce qu'on veut. Tout Paris connaît i'iiistoire de ce malheureux imprésario, locataire de M. Ilaussmann, qui, vers cette année 1868, souscrivit un billet de soixante-cinq mille francs à nn propre chef de claque, pour recevoir douze mille cinq cents francs comptant.
Voilà ce qui s'appelle placer comme il faut ses économies I 11 est vrai que le directeur fit faillite, et que Shylock-claqueur en fut pour son capital.
Dans ce bureau de la rue Taitbout, M. Rabbe travaillait soir et matin. Il avait un nom, il avait une influence. Les affaires abondaient. — Mais la maison n° 13 n'était pas payée, à cause de M"° Honorine : les intérêts allaient, — et M"^ Honorine aussi.
Lion Rabbe songeait sans doute à tout cela en descendant la rue de Courcelles, et ses réflexions ne pouvaient envoyer à sa physionomie des reflets de gaieté folle. Il appartenait à cette race qui peut se ruiner comme toutes les autres, mais qui ne se ruine jamais en riant.
Dans ce quartier, les maisons oii les indigents peuvent se loger, deviennent rares. En 1868, à l'angle formé par les rues de Monceaux et de Courcelles, il y avait encore une grande masure, déjà décrépite, quoiqu'elle datât seulement du règne de Louis-Philippe, et dont les six étages, respirant par d'étroites croisées, étaient habitées pauvrement.
On l'a mise bas pour l'élargissementde la rue de Courcelles.
Ce fut à la porte de celte maison que M. Lion Rabbe
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s'arrêta . Il entra chez la concierge et demanda :
— Comment va le pauvre bonhomme Chardet, madame Eiislache? Bien le bonjour!
Une portière, non pas une conservatrice, celle-là, ni même une concierge ; une vraie portière, qui faisait bouillir son café sur un petic poêle de fonte dans tout le pittoresque de son déshabillé matinal, répondit:
— Vous êtes bien honnête, monsieur... Je ne sais toujours pas votre nom ; mais ceux qui font la charité ne vont pas ciier comment ils s'appellent... Le père Chardet est enfin rentré chez lui hier au soir. Ce n'est pas malheureux.
— Comment? enfin! dit Rabbe avec étonnement. Estce qu'il ne rentre pas tous les soirs?
— Ne m'en parlez pas, répliqua M"° Eustache. Je ne voudrais pas rien dire qui lui procurerait le chagrin que vous le priveriez de vos bienfaits; mais ça fait honte de voir un homme si abîmé mener une vie de Polichinelle. Voilà au moins huit jours qu'il découche, quoi!
— Découcher! le père Chardet ! mais il ne tient pas sur ses jambes! Où diable peut-il aller comme cela? Vous avez bien fait de me prévenir, madame Eustache. Je vais monter et lui faire la morale.
— Grondez-le ferme! Si on peut conserver des habitudes comme ça un pied dans la tombe! Et la boisson! comme une tanche, monsieur^
— Et la boisson aussi ! Soyez tranquille, j'ai mon sermon tout prêt... Le père Chardet découcher!
M. Rabbe grondait encore au haut de la première volée de l'escalier.
Et M""^ Eustache le suivait des yeux en pensant:
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— Il y a des bourgeois qui ont tout de même le cœu! bon ; mais, dame ! c'est rare.
M. Rabbe ne s'arrêta qu'au dernier étage de la maison, où régnait un corridor étroit et long, sur lequel s'ouvraient beaucoup de petites portes.
La quatrième de ces petites portes avait un nom écrit à la craie blanche :
» Cbardet Louis, ancien soufûeur du théâtf ô- Jeunes-Élèves. »
La c'ef était à la serrure. M. Rabbe entra sansfrapper.
La chambre où il s'introduisit ainsi, avait à peu près la taille d'un compartiment de wagon. Elle était toute nue, sauf un grabat misérable et une chaise dépaillée.
Sur la chaise il y avait un débris de carrick et un chapeau de feutre mou à bords pelés.
Devant le lit, une paire de chaussons de lisières.-
Sur le lit un homme dormait, vêtu d'un vieux pantalon et d'une chemise déchirée. Un mouchoir à carreaux formant marmotte se nouait sous son menton, laissant voir seulement un nez enflammé et une bouche aux lèvres tuméfiées.
Le bruit de la porte qui se refermait, l'éveilla. 11 ouvrit péniblement les yeux.
— Bonjour, Ghardet, mon vieux, dit Rabbe. L'homme secoua la tête vivement : ce qui dérangea
sa marmotte et laissa voir sa joue, dont la pâleur cadavéreuse ressortait plus livide auprès de l'éruption pourpre qui brûlait son nez et le tour de ses yeux.
— Pas Cbardet ! gronda t-il avec cet eff'rayant efl'ort des alcoolisés (|ui ont l'extinction de voix finale ; pas Cbardet 1 Maquin ! Maquin, rentier.