‹ L'homme du gazChapitre 8 sur 29 · EUX LOUIS · texte numérisé non relu

EUX LOUIS

Les connaissances de M. Rabbe avaient volontiers l'accent allemand. Le père Chardet prononça ces mots dans le pur baragouin des Abraham de Francfort-surle-Mein, fils prédestinés de cette Judengasse qui a produit tant de Rothschilds et tant de Lazares!

Le Lazare que nous retrouvons ici sur ce grabat, était bien l'homme des mansardes de la maison n° 13, celui que la pauvre Françoise Matifaz appelait le Barabbas, celui aus&i que Clémence Rabbe avait inscrit sous le nom de Maquin, rentier, en lui faisant payer sa quinzaine d'avance.

Et voyez comme ces précautions sont utiles ! sans cette mesure prudente, Clémence aurait perdu ses six francs, car la maison n** 13 ne devait jamais revoir son Barabbas, qu'il fût Chardet ou Maquin.

Mais il parait qu'il n'éta,it ni Maquin ni Chardet, car

l'uomme du gaz \'2'^

M. Rabbe, prenant un ton et un visage sévères, l'appela d'un troisième nom :

— Moïse, dit-il, qu'est-ce que c'est que cette nouvelle lubie? pourquoi ne voulez-vous pas être Ghardet?

L'homme parvint à se relever sur le coude et à ouvrir les yeux tout grands. L'abominable amas de chair endommagée qui lui servait de figure, exprima une stupéfaction enfantine.

— Mais c'est vous ! balbutia-t-il. Voilà quinze jours, vous avez passé bien du temps à m'apprendre mon nom... Maquin, rentier... Nous avons répété cela : Maquin, rentier ; Maquin, rentier, pendant plus de deux l'cures !

Rabbe fit comme si la pitié remplaçait en lui la colère.

— C'est inouï ! murmura-t-il. Personne ne pourrait deviner les rêves qui passent dans ces misérables ccrve'les d'ivrognes.

— Ah ! herr Lion, s'écria l'homme, à qui la colère fît retrouver quelques sons rauques tout au fond de sa gorge, ah ! capitaine, je n'ai pas rêvé cela ! je suis Maquin, rentier.

— Alors tu passeras en cour d'assises, mon vieux, prononça Rabbe tranquillement. ^

L'homme se prit tout de suite à frissonner.

— Pourquoi? fit-il avec détresse, pourquoi?

— Parce qu'on cherche ce Maquin, qui a commis un meurtre.

Les mains trennblantesdu malheureux s'accrochèrent à son front, et une lueur folle s'alluma dans la mort vitreuse de ses prunelles.

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Il se laissa retomber sur son lit comme une masse.

— Chardet 1 murmurat-il. J'aime mieux être Chardet; je suis Chardet.

Et il répéta ce nom dix fois de suite, comme pour se le bien mettre dans la mémoire.

Quand il eut fini, un silence se fit ; puis M. Rabbe demanda brusquement :

— Comment t'appelles-tu?

— Maquin, rentier, répondit Tautre en sursaut;

— C'est bien. Tu veux être guillotiné?

— Non, non, non, herr Lion! fit le pauvre diable, qui joignit ses mains convulsives ; mais ça se brouille, ça se brouille, capitaine !...

— Écoute 1 fit M. Rabbe, qui tira en même temps une bouteille de dessous son paletot d'été, tu bois trop. Je vais te laisser cela, si tu veux me promettre d'être sage. Il faut que la bouteille te fasse cinq jours. Le prometstu?

— Oui, herr Lion ! Vous êtes un brave homme.

— Tu ne sortiras pas. M"^^ Eustache te montera à manger.

— Oui, herr Lion.

— Comment t'appelles tu?

— Maq... Non, non : Chardet! le père Chardet, capitaine !

— Tu feras mieux de ne pas répondre, si elle te parle. Me comprends-tu?

— Oui, herr Lion.

— Est-ce que tu as d'autre eau-de-vie?

— Non, herr Lion, pas une pauvre goutte ;

L UOMMli DU GAZ \'2)

Uabbe voyait dans la ruelle du lit un litre aux trois quarts plein. 11 prit un ton paterne pour dire :

— Ne bois pas, mon vieux Moïse. Un petit coup toutes les deux heures, pour t^ récliauffer l'estomac. Saistu que tu étais un gaillard autrefois? Tu redeviendras ce que tu étais, si tu veux ne plus boire. Je reviendrai demain, et je verrai bien ce qui reste dans ta bouteille» Allons, bonsoir.

— Bonsoir, berr Lion.

— Comment t'appelles-tu ?

Cette fois, Maquin, rentier, Chardet ou Moïse garda le silence.

— A la bonne heure ! fit Rabbe. Tu as compris. Je vais l'envoyer du poulet.

Il sortit. Quand il eut refermé la porte, il mit son œil à la serrure, et vit le Barabbas qui avait déjà le goulot de la bouteille dans sa bouche.

M. Rdbbe descendit l'escalier d'un pas léger.

M™" Eustache causait sur le pas de sa loge avec une commère.

M. Babbe s'approcha d'elle, et lui dit :

— Il est bien bas. Il ne sait plus son nom. Je vous le recommande, n'est-ce pas, ma bonne dame? Vous lui monterez un potage et un blanc de poulet.

Il mit de l'argent dans la main de M™^ Eustache, qui dit à la voisine, quand il fut parti :

— Je ne sais pas seulement comment il s'appelle, ma chère ! Ah ! celui-là ne fait pas annoncer ses charités dans les journaux 1

En reprenant la rue de Courcelles,et juste au coin du boulevard Haussmann, M. Rabbe, qui marchait sans

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trop regarder derrière lui, comme tous les philanthropes, heurta rudement contre un autre passant, dont la direction était pareille.

Ils reculèrent tous deux: M. Rabbe beaucoup, et Thomas Chuche un peu.

Cette différence venait-elle de ce que Thomas Chuche était le plus solide sur ses jambes ?

Il n'avait plus ni sa blouse ni sa lance d'allumeur; mais sa longue redingote droite lui gardait la tournure que tout le quartier lui connaissait si bien.

Le choc, qui avait été rude, l'étonna, mais sans le faire broncher ; et le regard qu'il releva sur M. Rabbe, exprimait sa surprise.

Aussitôt qu'il eut reconnu M. Rabbe, il porta la main à son chapeau pour saluer et s'excuser ; mais sa main retomba.

Sous son regard même, la figure de M. Rabbe venait de changer. Il sembla à Thomas Chuche qu'il ne l'avait jamais vu. C'était un visage méchant et tourmenté par une extravagante colère.

Une colère où il y avait de l'effroi, et qui allait jusqu'à la rage.

Si des yeux pouvaient tuer, la mort serait sortie des yeux de M. Rabbe en ce moment.

Vous pensez que l'étonnement de ce bon Chuche ne diminua point en face de ce courroux tout à fait en disproportion avec le motif qui l'avait pu soulever.

Et comme il avait une honnête et naïve figure, tout son étonnement s'y peignait.

On eût dit que cet étonnement même augmentait la fureur folle de M. Rabbe,

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Dès qu'il put parler, car au premier instant sa voix s'élrangla dans sa gorge, il s'écria d'une voix changée :

— Que me voulez-vous ? pourquoi me regardez- vous? de quel droit me barrez-vous le passage ? Je vais vous faire arrêter 1

Chuche resta devant lui bouche béante. Sa surprift allait jusqu'à l'ébahissement.

C'est donc que je vous aurai fait du mal, monsieu Uabbe? murmura- t-il avec une humble douceur.

Son nom prononcé donna à M. Rabbe un court frisson.

Puis sa physionomie changea de nouveau, et un sourire forcé vint à ses lèvres.

— Tiens ! c'est vous, Thomas ? dit-il ; et sa voix restait très altérée. Je ne vous reconnaissais pas... Oui, vous m'avez fait mal, mon bon ami... grand mal.

Il porta ses deux mains à sa poitrine.

— Bien des pardons et des excuses, répliqua Chuche: je n'avais pas mauvaise intention ; mais on ne devrait jamais marcher comme ça en causant avec soi-même. Et puis, je suis un petit peu étourdi. Cette nuit, j'ai tombé aussi sur un coup... Ah ! monsieur Rabbe, celuilà était bien tapé !

Il souleva son chapeau et se caressa le crâne. M. Rabbe mit précipitamment la main au gousset. On voit comme cela des ressemblances... grommelat-il sans savoir qu'il parlait.

— De quoi? demanda Chuche, qui crut avoir mai entendu.Des ressemblances? Voulez-vous revenir chez vous, monsieu»' Rabbe? Vous n'avez pas l'air d'être dans votre sang-froid. Prenez mon bras, je vous l'offre de bon cœur.

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Lion Habbe repoussa le bras de Chuche et se prit à rire niaisement, comme on fait quand quelqu'un vous éveille à l'improviste.

— Qu'est-ce que je vous ai donc dit? interrompit-il. Des bêtises? Là, dans le premier moment, je ne m'appartiens plus. Moi aussi, je pensais à autre chose...

— Je sais bien à quoi, dit Chuche, qui poussa un gros soupir, parce qu'il revoyait l'image de Françoise Matifaz étendue sur son lit.

M. Rabbe pâlit de nouveau ; mais, cette fois, son trouble ne dura qu'un instant.

— Vraiment! dit-il, la mauvaise nouvelle court déjà dans le quartier ? Ces choses-là font bien du tort aux propriétaires d'immeubles. Dites-moi, voilà longtemps que je voulais vous parler. Il faut remonter sur votre bête, là-bas, au gaz, ami Chuche. Je connais un de vos administrateurs... Tenez, buvez un coup à ma santé, mon bon Chuche, pour la sotte algarade que je vous ai faite... et venez me voir... pas chez moi ; à mon bureau, rue Taitbout: nous causerons.

Il avait mis deux louis dans la main de Thomas, qui croyait décidément faire un rêve.

Aux environs du parc Monceaux, les Rabbe ne passaient pas du tout pour attacher leurs chiens avec des saucisses.

Thomas Chuche resta là planté sur le trottoir, ses quarante francs dans le creux de la main, tandis que Lion Rabbe s'en allait, d'un bon pas, vers le faubourg Saint-Honoré.

Une pensée très vague et confuse comme un brouillard tourna autour dé la cerrelJe du pauvre homme.

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11 n'eut pas le temps de l'élucider, parce qu'un bras se passa sous le sien, par derrière.

— Bonjour, ma vieille, dit la douce voix de M. Tourierol.

La voix de M. le marquis était douce, parce qu'il avait les yeux fixés sur le creux de la main de sa « vieille ».

Mais vraiment, au grand jour, M. le marquis n'avait pas une tournure qui fit honneur à son titre.

Thomas Ghuche était toujours flatté quand il recevait quelques marques de familiarité d'un homme si haut placé dans la considération publique. Il se retourna tout souriant.

-- Qu'est-ce que tu fais là? demanda Tourterol avec une bonté protectrice.

Chuche lui raconta tout au long ce qui venait de se passer.

On juge si M. le marquis l'écoula d'une oreille attentive.

— Et c'est M. Rabbe, interrogea-t-il d'un air important, qui t'a fait cadeau de ces deux louis-là, mon cher bonhomme?

— Bien gentiment, oui, en me proposant de parler pour moi à mon admininistralion.

~- Quelle besogne ça paye-t-il, cet argent-là?

— J'étais en train de me le demander, répondit Chuche en ôtant son chapeau pour porter la main à sa têle endolorie.

L'œil perçant de M. Tourterol vit la trace du coup.

- '. u tes querellé cette nuit, mon brave Thomas? Ceci, fut dit très afl^ectueusement, parce que M. le

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marquis cherchait avant tout le moyen de s'appropiiei les deux louis.

L'entrevue devait lui valoir mieux que cela.

— Non, je ne me suis pas querellé, répondit Chuche; mais il y a une seconde histoire. Si tu veux l'entendre, allons chez le marchand de vin : la première m'a fait soif.

— C'est ça, répliqua Tourterol : je t'offre un bishop que tu payeras, puisque tu as des capitaux I

— Est-il assez drôle I fit ce bon Chuche avec admiration.

Et ils s'attablèrent.

Quand le bishop fut bu et l'histoire du coup de poing racontée, M. Tourterol prit entre l'index et le pouce les deux louis de Chuche.

— Ça brûle, ma vieille! dit-il : mauvais argent I Il mit les deux louis dans sa poche.

— Ah I s'écria Thomas, c'est trop à la fois, dis donc ! J'ai notre loyer à payer.

— Je viendrai ultérieurement à ton secours, si tu as besoin de moi,réphqua Tourterol ; mais cet argent-là, tu n'y toucheras pas : ton intérêt te le défend I

Il croisa ses bras sur sa poitrine.

— Sais-tu, demanda t-il, ce qui s'est passé au n° 13, cette nuit?

— Oui, je le sais, dit Thomas sur le même ton.

— Ah ! tu le sais ! répéta Tourterol, étonné sincèrement cette fois.

Il ajouta :

— Alors, tu vas me comprendre. Cet argent-là est un hameçon : je ne veux pas que tu y mordes I

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— Je ne comprends pas du tout, déclara Ghuche. Un hameçon I cet argent-là?

— Un cherche le coupable.

— Et tu croirais...?

— Pas moi, non, puisque je te fais l'honneur de paraître en public avec toi.

— Mais qui donc? M. Rabbe? Ah ! par exemple I...

— Ma vieille, si j'ai pu contracter au vis-à-vis de toi de légères obligations, je te les solde aujourd'hui au centuple, interrompit M. le marquis doctoralement. Sois prudent, voilà le mot d'ordre, et tâche de ne pas mécontenter M""" Cliuche ces temps-ci !

— Ma femme î se récria Thomas, qui perdait plante : que vient-elle faire là-dedans?

M. le marquis se leva et arrangea son col de chemise, remarquablement jaune, devant la glace du comptoir^ Puis il revint, disant :

— Paye la consommation, car il m'est défendu d'entamer nos deux louis, qui doivent être rendus intacts à M. Rabbe.

Thomas Chuche le regarda d'un air ahuri.

— En ce jour, reprit M. Tourterol de plus en plus mystérieux et solennel, je te sauvegarde le repos de toute ton existence. Dans ta candeur, tu n'avais pas même aperçu le piège...

— Mais quel piège, à la fin ? s'écria Chuche. Je n'y comprends rien de rien I

Tourterol mit un doigt sur ses lèvres.

— M. Rabbe te fourrerait dans sa poche et son mouchoir par-dessus, dit-il. Ta candeur te laisse sans défense. Si tu as des soupçons, enfouis-les au dedans de

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toi, à cause de l'apologue du pot de terre et du pot de fer. C'est moi qui me charge d'aller à ta place au bureau de la rue Taitbout, Voilà mon dernier mot : évite M. Rabbe comme le loup ; tu me remercieras plus tard. A te revoir !

il sortit, laissant Thomas Chuche complètement noyé.

Quand il eut tourné le coin du faubourg, il enfla sa poitrine et planta son chapeau sur l'oreille, comme un vainqueur qu'il était.

— Ont-ils une chance, ces innocents ! pensait-il : tout leur arrive ! 11 avait dans les mains, ce nigaud, de quoi vider M. Rabbe comme un œuf sur le plat I Hein ! quand je flairais l'affaire ce matin I ai-je un nez ! C'est moi qui avalerai Tomeletle... Alors, mon cher monsieur deTourterol, vous voilà dans vos meubles encore une foi^. Tâchez d'y rester jusqu'à votre décès, occasionné dans quarante ans d'ici par la vieillesse. Et vous aurez le plaisir devoir, du haut des cieux, la considération publique mouiller ses gilets en accompagnant votre convoi de première classe 1 Eh ! houp !

BLOND DE PRUSSl*

Au bas de ses lettres, après sa signature, M"° Hono-» rine mettait : « artiste dramatique » ; elle eût ajouté volontiers: « ayant vue sur les Champs-Elysées », tant elle était fière de son appartement !

C'était un joli appartement. Les appointements de M"® Honorine, au théâtre, peuvent sembler au lecteur très modestes et même minimes ; mais, dans la Daim: Blanche^ le ténor ne reçoit que i,200 fr. par an., et il achète de beaux domaines, dont les créneaux touchent le ciel.

C'est une question d'économie. L'appartement de M*'* Honorine coûtait juste douze cents francs par trimestre. La vue des Champs-Elysées se paye beaucoup plus cher que celle des Alpes.

Mais elle est beaucoup plus profitable : les Alpes ne rapportent rien que des avalanches et des goitres ; les

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Champs-Elysées fournissaient à. M"*^ Honorine ses porcelaines, sa considération, l'apaisement de son appétit et les joies de son jeune cœur.

Je n'excuse pas TafTection des Prussiens pour nos pendules; mais je connais un vieux héros de général très Français, qui a chez lui tout un coin du palais d'Été conquis par la gloire de nos armes. La guerre est une voleuse partout.

Tant que la perversité des rois, l'aveuglement des peuples et la poltronne ambition des tribuns entretiendront à la peau du corps social cette rougeole qui s'appelle l'armée, le monde restera barbarie.

Ne croyez pas que j'insulte l'armée : elle seule, au misérable temps où nous sommes, empêche le monstrueux progrès du tétanos démagogique.

D'ailleurs, mon vieux bêta de général désapprouve fortement la conduite des Prussiens, qui ont volé chez lui une nartie des objets qu'il avait volés lui-même aux Chinois.

Cela prouve bien qu'il n'a pas perdu tout sens moral.

Seulement, et c'est pour cela que je me permets de l'appeler bèta et même jocrisse, ce vieux général se moque des Prussiens, qui, dit-il, « ne savent tuer que de loin ». — Bonhomme, bonhomme, allez à l'école, et apprenez à tuer de plus loin que les Prussiens, sans quoi ils reviendront prendre ce qu'ils ont laissé chez vous et chez nous.

Étudiez, étudiez, étudiez 1 non pas le billard, mais le canon ! l'avenir est noir de poudre. Jamais ce stupide

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fléau, la guerre, ne fut à la fois plus détesté et plus nécessaire. Bonhomme, vous saviez tuer de loin ces pauvres Chinois, dont les canons datent du déluge!

Si l'héroïsme n'est plus qu'une question de portée, acquérez de la portée. Vous n'existez que pour cela et par cela : car, je vous le demande à vous-même, bonhomme, quelle est la raison d'être d'un couteau qui ne coupe pas ou d'un soldat qui se laisse tuer de loin ?

M. de la Palisse ,qui était un grand homme de guerre, vous le dirait : 11 y a des choses à la fois gênantes et utiles. Ces choses, quand elles ne servent pas, ne font plus que gêner.

Comprenez-vous, mon général ?

M"® Honorine avait delà portée, et partageait le goût de Virgile Malifaz pour les objets d'art. Elle était un peu Prussienne, comme tout ce qui entourait M. Lion Rabbe, comme Hœfer, comme Virgile, comme le Barabbaset d'autres que nous pourrons rencontrer sur notre chemin. Avant la guerre, un bon tiers de P&.is appartenait ainsi aux sujets du roi Guillaume.

La preuve que M"° Honorine savait tuer de loin, était dans la quantité de pendules qu'elle avait conquises sur ses ennemis, qui étaient ses amis.

Nous employons ici le mot « pendule » pour signifier un butin quelconque ; nous le faisons, non point par moquerie, mais par esprit d'humilité. Ah 1 je ne suis pas de ceux qui se consolent en raillant les Prussiens !

Dans l'entresol de M^^' Honorine, les cinq parties du monde avaient payé leur tribut.

Et toutes ces dépouilles opimes, conquises à l'aide de

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lactiques dont M. de Bismark n'eût point dédaigné l'àpropos, étaient fort gentiment arrangées.

Non point que M"° Honorine eût plus de goût que la plupart de ses compatriotes, mais elle avait leur bon sens et leur sagacité.

Après avoir demandé le butin à qui le possédait, elle avait acheté, et toujours au même prix, l'arrangement à qui le savait faire.

Chez elle, tout était le fruit pur de la guerre. Si la guerre avait apporté les rideaux, la guerre les avait aussi posés. Le tapis ayant été conquis sur mylord, les clous du tapis étaient un hommage personnel du tapissier de mylord. Tableau donné, tableau accroché, deux victoires !

C'était une fille remarquablement belle que M"" Honorine. Rien que ses dents avaient bourré deux étagères. Elle était faite au tour, comme on disait autrefois. Drôle d'image I Ses mains un peu grandes avaient de la forme, et ses pieds étaient à peu près passables, quand on les forçait dans des chefs-d'œuvre de cordonnerie; ce qui est beaucoup dire en parlant d'une Allemande du Nord. Mais ce qui éblouissait, c'était son teint.

Elle avait, celte victorieuse, une fraîcheur tenace et véritablement splendide. Les souillures que toute comédienne est obligée de se plaquer sur le visage, ne pouvaient rien contre ce magnifique éclat qui avait encombré de bronzes, de porcelaines et de toiles estimables trois chambres tout entières, sans compter les bijoux.

Les yeux avaient rapporté quelque chose. Us étaient grands et assez beaux.

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Peu pour le nez, qui était irréprochable, mais insignifiant.

La bouche épaisse aurait été une valeur morte, si M"° Honorine ne l'eût rehaussée par un talent classique et sobre comme fumeur de cigarettes.

Ne sou lez pas : j'ai vu des princesses qui fumaient horriblement mal.

Les ^ \eveux.., Écoate'z ! vous eussiez meublé un palais rien qu'avec ces cheveux-là ! 11 y en avait pour 1,500 francs chez Diache, rue du Bac, le jardinier illustre qui ratisse et fleurit tous les crânes de duchesses. Et ils pendaient par racine depuis le premier jusqu'au dernier. Pas un qui fût postiche. M"^ Honorine disait au moins trois fois par jour; « Ils tiennent, vous pouvez tirer dessus ! »

Vous devinez la couleur? Fi du blondi Jaune,' mesdames et messieurs, jaune de chrome I la nuance des moissons, de l'or et du beurre, les rayons du soleil, la teinte idéale qui ne s'obtient d'ordinaire qu'à l'aide d'une combinaison chimique.

M"* Honorine avait cela naturellement ; elle l'avait pour que son entresol fût encombré plus abondamment que les galeries de l'ancien Monbro ou de Tostain, le neuf.

Avec cela, M"' Honorine avait de l'esprit beaucoup, énormément de tenue; un chien à franges,teint en vert; deux charmants poneys, et une femme de chambre négresse.

Vous pensez que M"*^ Honorine tenait à Me Lion comme à sa pantoufle l

138 l'iiom.mk du gaz

Il pouvait être dix heures et demie du matin qum 1 M. Rabbe sonna à la porte rembourrée de cette aimable personne. M"- Honor (on abrégeait ainsi son nom volontiers dans le grand monde qui se groupe autour du théâtre des Champs-Elysées) était matinale. Elle prenait toujours son premier déjeuner avant onze heures.

La négresse, qui parlait français comme si elle eût été de Pantin, dit en voyant M. Ilabbe et sans aucune espèce de respect:

— Tiens, vous voilà, vousl On vous attendait hier soir pour l'os (prononcez osse),

M. Rabbe le savait bien. Il passa, et Quiqui alla à ses affaires.

Quiqui était le nom de famille de la négresse.

M^'° Honorine était à table devant son thé. Le thé de M"® Honorine admettait comme accessoires un bon morceau de jambon, des saucisses fumées et de la choucroute. Elle mangeait cela d'un appétit charmant. Vous eussiez dit que chaque bouchée la rendait plus blanche et plus rose.

M. Rabbe s'assit et jeta son chapeau sur un siège. On ne s'était pas encore souhaité le bonjour.

W^° Honor, qui était en train de se verser à boire, resta la carafe levée, et se mit à le regarder.

— Qu'avez- vous donc, Lion? dit-elle. Je vous trouve tout changé ce matin.

— En mal?

— Je ne sais pas... Non! vous n'êtes plus le même homme...

Un nuage de vague inquiétude assombrit le front chauve de Rabbe.

l'uummb du gaz la.)

JM"° Ilonor le regardait toujours.

Et la carafe restait en l'air.

Enfin, M"° Ilonor s'écria :

— Vous avez l'air...

Mais, au lieu d'achever, elle s'arrêta, et, d'un brusque mouvement, remit la carafe sur la table .

— De quoi ai-je l'air? fit Rabbe, qui parvint à sourire.

— Eh bienije vous dis que je ne sais pas. Ça me fait l'eflet comme si vous aviez cueilli un héritage : un gros.

r.aiibe était très pâle, mais il souriait franchement désormais.

— Ah ! dit-il en prenant son sérieux, c'est une histoire de tous les diables... et vraiment malheureuse... Ils faisaient un tapage infernal. On criait en bas : Au feu ! au voleur ! au meurtre !

— Et qu'y avait-il?

— C'était la concierge de notre maison qu'on assassinait.

— Elle n'est pas morte, je suppose?

— Si fait, parfaitement morte.

M"*" Honor cessa de manger.

— Oh ! dit-elle, pauvre femme I

— Nous l'aimions beaucoup, continua M. Rabbe.

— Et l'assassin est-il arrêté? demanda M"° Honor.

— Il y a quelqu'un d'arrêté. La chose désagréable, c'est pour les locations. Quand il y a un crime quelque part dans ces quartiers, qui deviendront avantageux, maià qui sont encore un peu déserts...

— C'était cette femme-là qu'on appelait la Belle Portière?

440 l'uomme du gaz

— Oui...

— Et a t-on volé?

— Une quarantaine de louis, répondit M. Rabbe.

— ^^ C'est drôle, comme on tue maintenant pour peu de chose !

M. Rabbe jouait avec son portefeuille.

— Alors, reprit-il, vous sentez que je n'ai pas bien dormi.

— Avez- vous déjeuné, seulement?

— Merci... Devinez ce qu'il y a là-dedans t

— Quelque chose pour moi? demanda M"** Honor.

— Je suis décoré.

— Ici, à Paris ?

— Non, à Berlin.

— Quand je vous disais que vous étiez tout changé 1 s'écria M'^° Honor. Tenez ! j'y pense ! il y a une lettre pour vous.

Elle courut à la cheminée. M. Rabbe dit :

— Une lettre pour moi 1 De qui ça peut-il être?

Il prit la lettre des mains de la belle blonde, et regarda l'écriture.

— De Paris, fit-il en déchirant l'enveloppe : c'est mon petit commis d'agent de change, Meyer...

Il n'acheva pas. Sa main trembla violemment,et ildevint pâle comme un homme qui va se trouver mal.

Puis son poing fermé frappa la table avec tant de force, que la théière se brisa en éclats.

— Qu'avez- vous donc? s'cria Honorine en venant à lui.

L'uOMMh DU GAZ 141

Il la repoussa.

— Rien, répondit-il. J'ai gagné cent cinquante mille francs.

W" Honor le regardait stupéfaite,

— Et ça vous met en colère ! dit-ellô#

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