‹ L'homme en roseChapitre 12 sur 16 · PONDICHÉRY · texte numérisé non relu

PONDICHÉRY

Pondichéry est une ruine, mais une ruine blonde possédée de soleil.

Plus et moins que ruinée, elle a l'air usée. Les rares indigènes qui longent ses trottoirs, foulant aux pieds les lambeaux de leur ombre portée, côtoient des murs, des portes aux arêtes amollies par le temps et les innombrables couches de peinture jaune et blanche.

L'heure est matinale et radieuse; aucun Européen ne se montre encore. Là, au long d'une muraille, gesticule la silhouette noire d'un Hindou trayant sa vache bossue au pelage roussâtre. Pour la rendre docile et provoquer la montée du lait, l'homme a placé près d'elle une peau de veau tendue

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sur quatre pieds de bois; et grâce à la présence mensongère du fruit de ses entrailles, la bonne bête abandonne généreusement le suc de ses mamelles, les croyant pressées par les tendres lèvres de son nourrisson. Cette naïve rouerie de primitif dont je ne la crois pas dupe, car on n'abuse pas une mère fût-elle une petite vache zébue, est un subterfuge digne des temps bibliques, et à coup sûr aussi ancien que la ruse.

Dans l'air radieux, du fond de l'espace, un aigle, atome à peine visible, s'augmente, grandit, s'avance jusqu'à m' effleurer, puis remonte par ondes assouplies jusqu'aux plus hautes couches de l'éther : comme pour me donner une leçon d'infini.

J'ai choisi pour ma promenade un trot- 1. toir à l'ombre d'un grand mur, et, de là, je vois se découper sur le bleu du ciel les architectures de ces petits palais aux grandes portes cochères silencieuses que franchissaient jadis, couchés sur leurs palanquins, portés par quatre noirs, les nababs français, mollement

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vêtus, lés cheveux à peine poudrés, flottant libres de tout catogan sur leurs épaules.

Ce dix-huitième siècle en plein Extrême- Orient me fait penser à la rue Barbet-de-Jouy par une belle matinée d'été. Même calme, même silence, mêmes grands arbres s'inclinant jusque sur les trottoirs par-dessus les balcons aux balustres trapus. Heureuses rues où régnent le calme et le silence! Seules les cités anciennes en recèlent" de semblables.

Malheureusement, les villes mentent avec leurs maisons comme les hommes avec leur visage, et Pondiehéry n'est ni une ville ancienne, ni une ville calme.

Rasée presque complètement après les guerres de la Compagnie des Indes, qui durèrent jusqu'au début du dix-neuvième siècle, rétrocédée à la France en 1817, elle fut rebâtie à cette époque et, par chance, sur le modèle charmant des petits palais du dixhuitième siècle français. Quant au calme, s'il est dans la rue, il a déserté l'âme des habi-

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tants, passionnément adonnés aux luttes politiques.

Au loin, très haut, près du soleil, flotte le drapeau de la Grande-Bretagne... C'est le consulat anglais.

La ville est bâtie face à la mer, dont elle est protégée par un parapet que longe un boulevard où débouche la place d'Armes, en face de la jetée. Au centre de cette place s'élève la statue de Dupleix, dressée sur quatre colonnes provenant du temple ruiné de Gingi. Les habitations qui bordent ce boulevard affirment la mélancolie de la cité délaissée. Aucun détail n'interrompt la monotonie de cette promenade, au pied de laquelle le flot vient battre avec la régularité d'une horloge. C'est la tristesse d'une ville maritime sans port. Le palais du gouverneur a grand caractère. Il s'élève au milieu d'un groupe de constructions qui toutes ont des allures de palais et donnent à cet immense quinconce un air de place de la Concorde. C'est ici, sur cette place, que sans doute se

réunissent vers le soir les habitants de Pondichéry. J'y reviendrai.

Mais voici que peu à peu le soleil absorbe les ombres. La lumière blanchit. Midi s'annonce; il est temps de rentrer si l'on ne veut être assommé du rayon homicide.

L'hôtel où nous sommes arrivés hier soir est une vieille demeure d'aspect seigneurial, une sorte de Trianon délabré (la meilleure auberge de la ville) avec un rez-de-chaussée frais comme une grotte, où une salle à manger modeste nous rappelle un hôtel d'artistes de Barbizon ou de Ghailly. Au-dessus règne une vaste galerie que l'on peut gagner par l'extérieur, en gravissant les marches incertaines d'un ancien bel escalier au long duquel nous accueillent les corneilles promeneuses et les petits écureuils zébrés. C'est là qu'est située notre chambre. Haute de sept mètres, cette pièce déjà très vaste, serait immense si elle n'était divisée par une cloison s'élevant à mi-hauteur, laquelle nous sépare imparfaitement du reste d'un voisin dont la

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présence studieuse se révélé par le bruit d'une machine à écrire et celui de fréquentes ablutions.

Il fait très chaud, ce qui nous oblige à des repos délicieux, demi-siestes nuancées de rêveries, dont l'histoire de Pondichéry nous fournit la matière. Nous la lisons en ce moment avec passion dans un livre que tout Français devrait connaître parce qu'il égale presque en intérêt les récits de la Grande- Année : c'est Y Histoire de la conquête des Indes, écrite par un Anglais, le capitaine Malleson. L'auteur y fait preuve de la plus noble impartialité. Dominé surtout par son enthousiasme pour la valeur française, il raconte de la façon la plus émouvante les randonnées fabuleuses accomplies par quatre cents hommes, auprès desquels les guerriers de l'Iliade paraîtraient peut-être de simples archers, tantôt commandés par un héros, de Bussy, tantôt par un aventurier de génie, le célèbre Lally-Tollendal.

Brûlés du soleil, point nourris, point payés,

enfin trahis de tous ceux dont le devoir ou les traités eussent dû leur assurer Fappui, ces hommes, sous de tels chefs, accomplirent des prodiges de valeur qui, plus d'une fois, leur livrèrent la victoire.

Mais lorsque l'heure de la défaite eut sonné pour Lally-Tollendal, le général anglais, Clive, fut un vainqueur admirable. Protégeant le vaincu de son autorité, veillant sur son honneur autant que sur sa vie, il le sauva du meurtre... Mais il ne put ruiner les calomnies qui menèrent à Féchafaud son rival héroïque et infortuné. — On sait de quel supplice la France paya sa valeur, et que. le bruit du glaive ébréché qui lui scia le cou en place de Grève retentit encore dans l'histoire.

Un tel livre est pour l'âme une lotion salutaire, et c'est ici, sur ce sol imprégné de notre sang, qu'il faut le lire et le commenter, parce qu'auprès des tombeaux on parle mieux des morts.

— Je voudrais avoir sous les yeux les portraits de ces trois hommes : Bussy, Dupleix,

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Lally-Tollendal! En existe- t-il d'authentiques?

Si l'on en croit la tradition, un buste qui orne le salon du gouverneur serait celui de Dupleix. Il n'est pas négligeable, car il reproduit des traits non contraires à l'idée qu'on se fait de cet homme de génie : front développé dominant un nez tourné vers l'aventure, et bouche aux lèvres mamelonnées de voluptueux... Mais est-ce lui?

Tantôt, sur la place d'Armes, à l'heure du persil, il n'y avait pas foule. Une vingtaine d'indigènes en costume militaire, coiffés de la chéchia, jouaient... tous les airs que l'on joue sur les places d'Armes. Je ne pense pas que ce fût de la musique. Impassible sur son piédestal, Dupleix regardait la mer au delà de la jetée où s'amasse l'écume des flots gris de l'océan Indien, avec toute l'éloquence de l'immobilité. Face à l'immensité, la statue devient sublime.

Heureux donc les sculpteurs qui ont pour auxiliaire l'Espace!

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Les pousse-pousse vont au pas de leurs pousseurs; les poussés sont ^graves et se saluent avec cérémonie quand ils se contrepassent. Aucun fonctionnaire, aucun étranger de marque ne se hasarderait à pied, par crainte de se déconsidérer. C'est la province avec trente-neuf degrés de chaleur à l'ombre, en décembre.

Outre la statue du génial trafiquant qui fut nabab indien, marquis français et finalement un pauvre, un grand monument à l'allure antique, mais qui ne date que de la Restauration, fournit une fontaine à la place d'Armes où les indigènes viennent puiser.

Quelques troupes de jeunes « topas »

essayent de se donner le goût du tennis et du football; mais, comme ils gardent entre les jambes, en guise de pantalon, une sorte de loque blanche flottante, leurs mouvements entravés, gênés, manquent de la précision et de la légèreté nécessaires à ce jeu.

Topas est le nom des métis qui composent une assez grande partie de la population, et

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