‹ L'homme en roseChapitre 13 sur 16 · PONDICHÉRY · texte numérisé non relu

PONDICHÉRY

naturellement, ne jouissent pas en toute fraternité du commerce des blancs purs. Ce sont en général de beaux hommes, grands, bruns et pâles, avec des yeux bleus.

Il y a aussi des parias à Pondichéry. On les devine à leur peau grise et terne. Tout en eux est misérable. Leur mine est humble, leur salut courbé. C'est à eux que sont confiées les besognes furtives ou rebutantes. Fréquemment borgnes ou estropiés d'un doigt, ils font peine à voir. Nos mendiants vêtus nous font plus d'honneur.

A chaque pas, on marche dans le passé héroïque de Pondichéry. Les rues de Vilnour, de Bussy, de Dupleix, de Lally-Tollendal éveillent des souvenirs lointains, trop lointains pour nous, ingrats et étourdis que nous sommes!

Je croyais ne devoir rester à Pondichéry que trois jours, et me voilà déballant mes toiles et mes couleurs. A Madura, transgressant la loi des bungalows qui n'y permet le séjour que de trois nuits, j'ai pu, en moins de

quinze jours, ébaucher quelques silhouettes...

Je ne laisserai certes pas s'éteindre, sans essayer d'en fixer le souvenir, les lueurs de cette féerie véridique au milieu de laquelle je vis depuis mon arrivée dans l'Inde, puisque sans enfreindre aucun règlement, j'ai toute liberté de prolonger mon séjour. Ici enfin, il me sera doux de vivre un peu en France après m'être promené plus d'un mois sous le regard effaré des sombres Hindous.

Il est moins mystérieux ici, d'ailleurs, l'indigène. Sa structure même diffère de celle de ses frères anglais; il est plus râblé, il a parfois de gros mollets, des biceps, et il se dandine en marchant comme les troupiers français. Sa mine est plus éveillée. Mystère des contingences qu'il est difficile de pénétrer! Travaille-t-il plus que le natif des possessions anglaises? Sa mentalité est-elle plus excitée au contact de la nôtre? Lui parlet-on davantage? Je ne sais, mais c'est un fait que l'indigène pondichérien est un autre homme que l'Hindou anglais. Quant aux

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femmes, moins hiératiques qu'à Trichinopoli, à Madura ou à Tanjore, je les surprends sensibles à l'attention du passant. Certes, l'esthétique en souffre; mais cela repose. — Pour modèles on m'a amené deux jeunes filles et les voici dans la chambre qui me sert d'atelier. Plaquées contre la muraille comme deux oiseaux effarouchés, elles semblent guetter une issue pour fuir. Incertaines de ce que je veux faire d'elles, leurs yeux suivent mes mouvements. La vue de ma palette et de mes pinceaux les inquiète, et lorsque je m'approche pour modifier un pli de leurs draperies, elles portent les mains en avant comme pour se préserver d'un danger. Elles ne sont pas belles, quoique très jeunes. De plus, ayant cru devoir en mon honneur s'attifer d'étoffes neuves, naturellement un peu apprêtées, leur aspect est celui de momies enveloppées de papier rose. Au bout d'une heure, les sentant lasses d'une immobilité qui les déforme, je suis bien forcé de leur ouvrir la porte; sans regret d'ailleurs.

Elles s'y engouffrent et disparaissent. Au loin je les entends piailler comme des corneilles. Mes souvenirs et mes croquis pris dans la rue me serviront mieux que leur réalité sans caractère.

Une petite compagne vient s'ajouter à notre colonie.

Elle est toute menue, car elle tient dans les deux mains jointes de mon fils qui Ta payée une roupie. Elle penche la tête avec douceur tandis que je flatte sa petite main au pouce trop court. Ses yeux ronds que ne sépare pas assez la racine du nez, me regardent. L'offre d'une banane la surprend, mais vite, trop vite, elle s'en saisit et s'en va la déchiqueter à l'écart, sur le dos d'un fauteuil, lançant par-dessus l'épaule des regards inquiets, craignant sans doute d'être poursuivie. Et dans son émoi, je l'admire... si expressive. Elle a les gestes épouvantés des personnages de premier plan dans les tableaux de Delacroix.

La voici sur le balcon d'où elle a l'air de

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nous narguer, mais l'appât d'une nouvelle banane nous la rend, et elle se laisse caresser, suivant mélancoliquement le trajet de mon pouce sur le dos de sa main. Sa main? Oui, une main, qui, même, n'est pas sans charme; les ongles en sont bien formés et les doigts relèvent du bout : c'est une rêveuse. Et « quelle ligne de chance! Quelle inconcevable ligne de cœur!» Pauvre petite! Presque une femme...

Trente-trois sous; ce n'est pas cher.

Elle a des repos étranges que suivent aussitôt de brusques envolées vers la moustiquaire où elle se balance la tête en bas à. nous donner envie d'en faire autant.

Je voulais la baptiser d'un nom de déesse hindoue, mais, outre qu'il eût été fort long à prononcer, il y avait à craindre des froissements et celui de Rébecca s'est imposé.

Rébecca sera de tous les voyages.

Il est cinq heures, et en attendant la nuit, nous sortons et longeons les bazars de la ville indigène. Les maisons y sont décorées

de peintures linéaires comme à Pompéi.

Par les portes entrouvertes, des patios nous apparaissent, où se meut une vie intime, dans des décors charmants. C'est fête aujourd'hui pour les petits enfants, et de toutes les portes ils sortent déguisés, en dansant sous l'œil réjoui des mères. Ces oripeaux les mettent en joie et leur suggèrent les mêmes folies qui égayent si fort nos petits à nous.

Trois jeunes femmes enveloppées de draperies tissées d'or nous croisent; elles sont jolies et on les devine très menues sous les plis métalliques de leur enveloppe somptueuse.

Krishna.

A la veille de notre départ, le gouverneur général, touché de mon regret de n'avoir pu voir les bayadères du temple de Vilnour à

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leur avantage (car un premier essai fut négatif), nous a conviés au plaisir de contempler et d'apprécier la belle Krishna, la plus célèbre de toutes.

Nous voici donc à Vilnour devant là porte du sanctuaire où confusément se devine un dieu doré sur la panse duquel la lueur d'une petite lampe met une paillette d'or.

Le gouverneur et sa cour (pourquoi pas?), vêtus de blanc et coiffés d'un casque colonial, qui diffère de celui des Anglais en ce qu'il est plus laid, s'asseoient sur un côté, et je prends place en face d'eux. A notre suite, sont entrés^tous les habitants de Vilnour sans doute, car la muraille d'épaules, de jambes au-dessus desquelles ondoient des têtes aux yeux de curiosité me paraît bien épaisse^ Là encore, nichés tout contre les genoux du père, je vois d'adorables enfants nus et soyeux comme de beaux fruits que l'on vient de cueillir. Des petites filles, déjà fort bijoutées, aux chignons ornés de fleurs jaunes, font tout ce qu'elles peuvent pour se faire admirer.

Petites boutures de bayadères, dont la fonction principale, après celle de danser pour la joie du dieu, sera, plus tard, d'engendrer en son honneur autant de danseuses qu'il en pourrait souhaiter, à l'exclusion de tout danseur, car bayadère n'a pas de masculin. Mais il peut naître des fils? Alors, ils seront consacrés musiciens du temple, et feront danser leurs mères et leurs compagnes.

Il est entendu qu'aux Indes une femme de vingt-cinq ans est vieille; cependant Krishna est une jolie fille, dont les connaisseurs, il est vrai, déplorent la trop grande maturité, mais qui, grâce à ses vingt et un ans, ne justifie en aucune façon l'épithète de trop âgée; elle est un peu grasse, voilà tout. C'est un premier sujet, on le devinerait à sa tenuepleine d'assurance. Elle pourrait venir d'Espagne, de Montmartre ou d'ailleurs, mais son profil avancé, son crâne peu élevé et rejeté en arrière la font Hindoue. De ses beaux yeux très fendus et que borde une forte ligne noire, elle semble dénombrer la foule, et je suis per-

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suadé qu'en elle-même elle nous raille.

C'est la vraie danseuse sacrée à laquelle ne saurait prétendre aucun sahib étranger.

Krishna est une femme cossue, très indépendante, qui gagne beaucoup d'argent à danser à Madras ou ailleurs, dans des cérémonies, chez des personnages importants qui la paient très cher. Ses bijoux, fort beaux, sont pourtant discrets, à la française, comme aussi les teintes rose pâle et bleu pâle de ses pantalons, et de son pagne qui s'étale au-dessous de son ventre en queue de paon. Je l'eusse voulue plus brutalement Indienne. Il me semble qu'elle ne s'est pas assez habillée pour nous. Impatiemment, elle attend le moment de se produire.

Pour l'instant, une petite sauterelle assez gentille, encore très jeune (douze ans environ), et qui doit être fort appréciée déjà, talonne le plancher, chante en sautant, bref, remplit son office de petite bayadère future. Derrière elle, un grand diable beugle et mugit, en agitant ses crotales; il paraît que

c'est son père. Son zèle ne m'étonne plus, et je lui pardonne ses mugissements.

Mais c'est au tour de Krishna, et la voici qui bondit et glisse vers nous. J'ai dit quelque part que ces femmes étaient aussi mimes que danseuses. L'Hindou adore le jeu de ces traits, qui expriment tour à tour l'impudeur de l'offrande et le refus insolent des faveurs implorées. Il peut absorber cette excitation pendant huit heures d'affilée, toute une nuit, sans qu'un seul moment la fatigue abaisse sa paupière. Plus extérieurs, nous sommes gênés par cette pantomime, devant laquelle nous nous sentons désarmés. Confus de cette savante impudeur, nous supportons mal ces dédains immérités et ces regards insolents.

Résultat visible : sous le casque en moelle de sureau, nous faisons assez triste figure et pénétrés de notre ridicule nous restons froids.

Mais Krishna ne se décourage pas; elle a imaginé un thème qu'elle développe, auquel

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nous ne comprenons pas grand'chose, si ce n'est qu'un être imaginaire l'a souhaitée, aimée, puis dédaignée, et qu'elle nous fait supporter le poids de son dépit.

La foule, autour de nous, exulte. J'imagine que la présence du gouverneur contient ses élans; c'est dommage, j'aimerais voir ces étranges spectateurs exprimer à leur aise leur joie, dût-elle être gênante.

Mais voici qu'au fond du sanctuaire, l'abdomen doré de l'idole reflète l'or rougi du couchant. C'est qu'il se fait tard; et le landau du gouverneur nous ramène à l'hôtel.

» Juste à ce moment, le gong nous appelle à table pour notre dernier repas à Pondichéry. Sous le rayon de la lampe se modèlent fortement les traits de nos convives de ces derniers vingt jours. Ils me paraissent plus accentués ce soir. Est-ce parce que, sur le point de les quitter, je les regarde davantage? Gomme à la veille d'un départ, toutes les paroles sont des paroles d'adieu.

Il nous vient quelque irélancolie à penser que la lumière de cette lampe, demain soir, ne situera plus nos visages au milieu des leurs, et que nous ne serons plus, pour ce petit cénacle, que des gens dont on parlera quelquefois.

HYDERHABAD EN FÊTE

Depuis plusieurs jours, Hyderhabad est en fête, et c'est aujourd'hui, quatrième jour de la lune, qu'aura lieu le défilé des troupes du Nizam, qui précède de trois jours la grande procession en l'honneur des petits-fils de Mahomet, Hussein et Hassan. Hindous et Musulmans se trouvant en nombre égal dans cette ville ont réuni leurs deux fêtes en une seule. C'est pourquoi nous retrouverons dans la grande procession musulmane plus d'un élément de la grande parade hindoue.

Le ciel, si limpide, .est jusqu'à une grande hauteur constellé de cerfs-volants. Les flûtes

et les tambours, de toutes les rues, envoient des bouffées de sons.

Entre les deux hautes murailles peintes en jaune citron, et percées de boutiques aux draperies multicolores, qui forment sa rue principale, ce n'est que processions, allées et venues d'êtres paradoxaux au milieu desquels se joue le soleil. Les vêtements sombres de notre Nord repoussent les rayons du soleil ou plutôt les absorbent, et si bien, que ce sont des rayons perdus. Ici les étoffes, les ors, les bijoux, les petits miroirs, cousus sur les vêtements, les happent, s'en échauffent et, quintuplés, les renvoient au maître de la lumière qui a tôt fait d'en cribler à nouveau cette humanité qu'ils parent avec tant de richesse.

Du milieu de la foule s'élancent parfois des êtres nus aux membres peints et dorés que l'on dirait des tisons jaillis d'un brasier invisible. Étranges personnages, pantins humains, magnifiques et ridicules et un peu terribles, car leur tête ornée de poils

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postiches évoque l'effroi de quelque bête fabuleuse. L'or répandu sur leurs membres les déifie; pas assez cependant, pour que le jeu des muscles ne trahisse parfois le pénible travail des ans. A leurs bras ils nouent des touffes de plumes de paon.

Ils luttent d'adresse les uns avec les autres et, mêlant à leurs jeux des enfants dorés et peints comme eux, ils forment au-dessus de la foule des pyramides dont le sommet s'engrave en plein ciel bleu. Ce sont les- tigres. Ces hommes, en souvenir de l'assistance que lés tigres, les paons et les singes offrirent aux petits-fils de Mahomet pendant leur retraite au désert (?), se travestissent de la sorte pour se livrer à leurs acrobaties.

Des éléphants à la trompe décorée d'arabesques d'or ou d'argent, passent comme des navires entre nous et le soleil, projetant sur la foule de grandes taches d'ombre.

Il faut faire place à un Baal1 de drap rouge

1. Sorte de voiture toiturée en dôme et attelée de deux zébus.

28i L'HOMME EN ROSE

frangé de vert que deux bœufs blancs caparaçonnés de même traînent lentement en inclinant leur front chargé de guirlandes de verroterie. Sur le devant, trône nonchalamment une belle personne vêtue de caleçons de satin orange que sillonne la coulée froide des broderies d'argent. Son corselet est de même étoffe et le tout est glacé du vert aigu de la mousseline pailletée qui forme sa tunique. Sa tête est belle dont les prunelles nous regardent en glissant de côté jusqu'à la limite des paupières peintes comme celles des idoles. Son teint est clair, et ses bras dont elle écrase la chair contre une de ses. jambes repliée, sont dignes de Parvati ellemême. Rien de beau comme ces chairs pâleset opaques, qui, reflétant peu, gardent l'intégrité des contours.

Que de foules dans cette foule. Je me heurte à un cortège de petites filles coiffées de vastes perruques et affublées de vêtements sombres, portant un flambeau : spectrales comme des Érinnyes. De tous les

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points accourent des porteuses de paniers immenses recelant sous leur enveloppe de vermillon des friandises. Des cavaliers enturbannés de vert circulent montés sur des bidets rosâtres, des Arabes au profil de faucons, fuselés dans leurs lévites de drap noir, vert ou jaune, que gonfle, sur le ventre, une ceinture garnie de poignards gainés d'argent ciselé, fendent la foule en laissant derrière eux flotter leurs manches déboutonnées.

Les mendiants, aveugles ou voyants, mâles ou femelles, vous assaillent comme des guêpes : on voudrait les abattre d'un coup de bâton. Entre tous, les femmes en haillons sont les plus terribles; on les refoulerait cruellement si un tendre enfant que deux mains expertes vous opposent, ne venait changer votre fureur en tentation de l'embrasser ou de mettre au moins dans sa petite main une minime obole que ses doigts serrent mal et qui tombe à terre. Mais tout aussitôt la mère la ramasse et recommence à crier sa misère et sa faim.

Puis, dans cette foule des foules, il y a nous, regrettant de n'avoir pas assez d'yeux pour enregistrer la multiplicité des spectacles qui sollicitent nos sens. Les nôtres n'y suffisent pas.

Des bruits de crotales et de flûte! C'est dans un carrefour une danseuse au visage peint en jaune. A son cou, à ses bras, à ses pieds brillent les éternels joyaux d'or et d'argent, et sur sa tête les perles imitées et les plaques d'or, descendant au long de ses joues de fantôme, enserrent ses cheveux. Un réseau formé de losanges dorés aussi, mais d'un reflet de métal faux, emprisonne, sur ses hanches, ses caleçons et ses draperies couleur de sang séché. Sa voix flûtée accompagne et scande ses pas. Sa voix flûtée de jeune fille. Et pourtant cette danseuse étrange, cette Salammbô macabre, est un jeune homme, un musulman. Gomme les tigres, il danse pour l'accomplissement d'un vœu en l'honneur des enfants de Mahomet. Nous allons donc assister à la procession

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(lu Langar, ainsi nommée parce qu'elle commence dans la Cour du ministère (le Langar), d'où elle se répandra dans la ville. C'est, au fond, une cérémonie guerrière où se déploient l'armée du Nizam, sous les yeux du ministre d'État Pershad Bahadour, jeune Rajah affable et accueillant qu'assiste de sa présence le gouverneur d'Hyderhabad, représentant anglais du Gouvernement britannique.

Quatre places nous attendent dans une loge voisine de celle du Ministre.

Notre voiture a peine à couper au milieu de cette foule ou plutôt de ce champ de turbans aux couleurs joyeuses. Nos laquais aux jambes nues et coiffures énormes nous assourdissent des cris qu'ils jettent aux passants pour les sommer de nous livrer passage.

Sur le toit des maisons, en plein ciel, des groupes que l'on croirait prêtés par Véronèse et Tiépolo, se tiennent debout ou assis, tandis qu'au-dessous d'eux, à même

les murs de couleur citron, de larges fenêtres mi-closes laissent entrevoir des visages de femmes aux grands yeux peints, émergeant d'une ombre fastueuse où se devine la splendeur des soies brodées et des voiles étoiles.

Les femmes d'Hyderhabad sont voilées à la musulmane, mais voilées de mousselines de mille couleurs.

Nous voici enfin dans la cour du ministère et installés dans la loge. Nous attendons, anxieux, le signal du spectacle.

Un coup de canon et la musique du Nizam flonflonne à la façon de toutes les musiques militaires.

— Un escadron de gardes à cheval partage la foule en deux et s'efforce de créer un passage pour le défilé qui s'avance. Il y a quelque peine; cependant il n'est que temps de se ranger, car voici venir une masse rouge, sorte d'îlot monstrueux qui se dandine sous un immense suaire écarlate. Au sommet d'une sorte de petit cabriolet à capote renversée, qui le surmonte, surgit un person-

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nage vêtu de noir sous un turban blanc. C'est le chef de la police. Il commence le défilé. Après lui, voici qu'un autre escadron annonce un second éléphant. Celui-ci, doré des pieds à la tête, est coiffé d'une chape de velours vert frangé d'argent qui descend en pointe jusqu'à sa trompe impatiente et irritée, laquelle se balance en tout sens, inquiétante comme un serpent. Des disques d'or déforment son front, et ses défenses tronquées sont annelées de bronze. D'argent est la tourelle, où trône un rajah en lévite de brocart jaune pâle; c'est d'argent encore qu'est brodé son caparaçon de velours vert qui balaye la terre, soulevant autour de lui une poussière dont le soleil fait un nuage d'or pourpre. A son cou se meut une orfèvrerie à triple rang, et autour de ses larges pieds sonnent des bracelets, d'argent toujours, tan. dis qu'à ses flancs oscillent les sonnettes d'airain avertissant les humbles piétons de la force qui passe. Au faîte de ce monument, au sommet du crâne, entre les~deux écrans des

formidables oreilles du monstre, se tient le cornac, à califourchon, brandissant d'une main dans un geste rituel, de gauche à droite, un grand chasse-mouches en crins de cheval, et de l'autre tenant ferme la pointe de fer dans la blessure que porte l'animal derrière l'oreille.

« Artaxerxès 1 ! ! »

Mais voici dans le brouillard lumineux que soulèvent les pas des éléphants, des chevaux livrés à toute la fantaisie du mouvement. Ils sont nombreux, et semblent piétiner un brasier. Tous frémissent sous un cavalier, rose pâle, vert, jaune amadou, cramoisi, assis sur sa selle de drap d'or ou d'argent, de satin ou de velours, et certains, comme excédés du masque bizarre qui leur couvre le chanfrein, faisant des naseaux un bec, passent crispés en des élans de chimères.

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. Tous bondissants, les jarrets ployés, le poitrail provoquant, étincelant de joyaux, d'où jaillit la courbe du cou affirmée par le trait fin de leurs crins rasés, frappent l'air de leurs jambes soyeuses aux sabots dorés, tandis que leurs têtes orgueilleuses ondulent avec majesté, le front paré de bandeaux de perles et de médailles d'argent pendant au long des joues, mêlés aux crins nattés de soies de couleur. Dans un bond, cabrés comme les chevaux de Phœbus, presque debout, le cou renflé, ils s'envolent au delà de nos regards.

A leur suite, seul, sur la piste incandescente, au pas contenu et précieux de son cheval de neige, un élégant vieillard passe, somptueusement vêtu de soie blanche, pressant, de sa botte de satin à la semelle brodée d'or, les flancs agités du jeune animal. Celui-ci, importuné de la lenteur qui lui est imposée tantôt enfouit sa tête dans ses crins nattés de soie violette, tantôt la rejette sur la poitrine de son cavalier, comme fait un

enfant volontaire que Ton veut contraindre.

En arrière, près de la croupe nacrée, se confondant avec les crins d'une queue qui s'évase jusqu'au sol, un serviteur vêtu de mousseline blanche, étend au-dessus de son maître l'ombre vigoureuse d'un parasol de velours cramoisi.

D'autres, d'autres encore aussi tumultueux apparaissent à leur tour, joyaux que la lumière, que le jeu des muscles, que l'adresse de ceux qui tiennent entre leurs jambes, cette merveille d'art : « un cheval », contribuent à mettre en valeur.

Un cheval monté sera toujours un des plus beaux spectacles qui se puissent voir : le plus noble à coup sûr, celui de la volonté imposant l'obéissance.

Il n'est pas d'allégorie plus complète de la Puissance.

C'est aussi la plus harmonieuse des combinaisons linéaires parce qu'il réunit dans une même synthèse du mouvement l'horizontale et la perpendiculaire : cause, en secret

HYDERHAIIAl) EN FETE 293

pressentie, de notre joie devant les beaux horizons que chevauchent les cathédrales, ou la surprise d'un cavalier triomphant, impassible, de sa mouvante monture. Napoléon, épris du grandiose, savait ce qu'il faisait en demandant à David de le peindre « calme sur un cheval fougueux ». Ce n'est jamais par hasard que les choses sont belles.

Mais place aux bataillons arabes des fantassins mercenaires! Il semblerait qu'un génie soit allé les reprendre au passé. Ils n'ont rien de moderne, ces soldats portant sur leurs épaules des fusils longs comme des lances, aux crosses incrustées d'argent et d'ivoire. Leur marche est une danse qu'accompagnent sur trois notes les sons des tambours, deux graves et une aiguë. A leur tête, dansant comme eux, le sabre à l'épaule, quatre capitaines miment le combat. Brandissant leurs armes, ils se cherchent ou se

dérobent, attaquant leur colonne, ils l'obligent à reculer. Celle-ci à son tour les force à avancer. Les sabres évoluent, étincelants, autour des épaules et Ton s'attend, à chaque minute à recevoir sur les genoux la tête ensanglantée d'un adversaire. Gomme en un ballet, le rythme est rigoureusement suivi. Il y a là une science si profonde du geste gradué jusqu'à la possibilité des bonds les plus prodigieux, qu'on reste confondu d'une subtilité qui s'égale à un art. — Les danses guerrières grecques! les voilà. Et certainement peu modifiées.

Tout de suite après ces étonnants danseurs arrivent des chameaux lents et caparaçonnés de rouge, dont le dos sinueux supporte deux hommes vêtus de noir et coiffés d'étoffes rayées; vieilles soies aux tons apaisés, véritables diadèmes pour ces mages sans étoile.

Puis voici d'autres éléphants autour desquels flottent de grands étendards, puis encore d'autres cavaliers; enfin pendant cinq heures

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défilent ainsi trente mille hommes et trois cents éléphants.

Mais le ciel rougit des derniers feux du soleil. Tout en haut le zénith a pâli et, brusquement, la nuit qu'annonçaient les étoiles a posé son silence sur la foule et éteint Fapothéose.

La fête de jour est terminée.

Mon ami Seth-Chandmall, le banquier, habite dans Hyderhabad une rue aux murailles toutes jaunes, au long desquelles pendent, accrochées comme des nids d'hirondelles, de grosses fenêtres saillantes, très sculptées, très vermoulues et toiturées en forme de baals, d'Aodahs. Tout au bout de cette rue, dans la perspective, on entrevoit des démolitions en vue d'agrandissements entrepris sous le prétexte d'assainir la ville.

Hyderhabad est donc destinée à disparaître, elle aussi, au nom du bien public. Dieu veuille que ses habitants ne s'en repentent pas parce qu'alors il ne sera plus temps de refaire petit ce qui est devenu trop

grand, et, surtout, de recommencer les délicieuses façades qui illustrent le mystère des petites rues indiennes.

Pour le moment, ce lieu-ci est encore intact. Il n'y passe que fort peu de monde : un Hindou, une vache sacrée cherchant où se coucher à l'ombre, un éléphant obèse cheminant du pas pressé et pourtant mesuré, d'un vieil employé allant à ses affaires.

En constatant l'intelligence avérée de

ces animaux qui font penser à l'homme,

je me demande pourquoi nous sommes si

fiers de notre humanité. Elle est peut-être

fort peu de chose si l'on considère la quantité

de gens qui ne marchent sur deux pieds que

par hasard de naissance; et il me semble

bien que ce qui nous consacre humains c'est la

pensée, laquelle invente le geste, évocateur

de la forme1. Il est donc tout naturel que

l'animal prenne des airs d'homme toutes les

fois qu'il lui naît une pensée qui l'égale à nous.

1. Ne voyons-nous pas tous les jours des acteurs au nez retroussé reproduire le masque de Napoléon, le plus aquilin de tous?

On cite beaucoup de gens qui étiolent dans leur sous-sol ou au fond de leur jardinet (il en est qui séquestrent des biches à un cinquième étage), de jeunes tigres, des oursons, des lions (qui en deviennent aveugles) ; mais on ne nomme personne ayant offert l'hospitalité à un éléphant. Certes, je comprends qu'à la longue l'intimité avec une si grosse bête puisse devenir gênante, mais on ne doit pas s'ennuyer avec lui. Au fond, si on ne l'accueille pas dans les ménageries de famille, c'est parce qu'on le sait capable de fantaisies, qu'il a trop d'idées, en un mot qu'il est trop humain : nous n'aimons pas que nos inférieurs soient nos égaux.

Je vais voir souvent mon ami le banquier : d'abord pour échanger des livres sterling contre des roupies, et ensuite jouir de son aimable compagnie. Rien n'égale son urbanité ni, je dois le dire, son étonnement devant le portrait que je fais de lui. Je le sens très touché de mon désir de lui être agréable, mais béant devant mon obstination à lui mettre

LA DEMEUUE ïïm AMI 29'J

des ombres, si modestes qu'elles soient, à l'endroit où le jour ne frappe pas sa face un peu sillonnée.

Nous causons, et il me dit qu'il regrette la raideur que les Anglais apportent dans leurs relations avec les natives. Il souhaiterait plus de rapprochement. Mais comment faire? Là vie d'un Hindou est barricadée. Son intérieur est invisible. Nul ne doit voir sa femme, ses femmes, et il lui est interdit par sa religion, sous peine d'être honni et rejeté de sa caste, de manger en présence d'un chrétien.

Bien plus, entre eux-mêmes, les distinctions existent à un tel point, qu'un Brahmine ne saurait prendre ses repas avec un Kshatrya, ni celui-ci avec un marchand, etc., jusqu'au bas de l'échelle des castes. Il n'y a donc pas de liaison possible, puisque pas de communion sous aucune espèce; on le lui démontre, et il s'en désole, mais convient que l'obstacle est infranchissable.

Cependant cet homme aimable a trouvé

un moyen de nous donner le plaisir d'être reçu par lui à dîner. Très galamment il a résolu le problème.

Or donc, il y a de cela trois jours, c'était avant la fête du Langar; vers huit heures du soir, notre voiture nous descend parés à la porte de notre hôte. Un serviteur, nous faisant signe de le suivre, nous conduit tout d'abord sur une terrasse, d'où il nous attire vers un petit escalier dont les degrés escarpés (ils sont tous ainsi) épuisent nos forces. Sur un palier s'ouvrent des galeries, au bout desquelles paraissent et disparaissent des femmes voilées dont le seul œil visible dit toute la curiosité envers les étrangers. Femme, femmes, servantes, filles de notre hôte? On ne sait. En tout cas, elles nous révèlent le mouvement autour de notre présence d'un monde dissimulé. Nouvel escalier aussi escarpé que l'autre, mais aboutissant à la terrasse, enfin! où nous attend Seth-Chandmall,

la barbe correctement hérissée à la mode radjpoute et coiffé de son plus beau turban, d'où dépassent les lobes de ses oreilles ornées d'anneaux d'or. Autour de lui ses invités : Sirdar Premsin, bel homme au profil de J upiter, haut officier du Nizam, puis Nandlal-Sill, ministre des finances du souverain, petit homme tout rond, type de Marseillais et natif du Bengale; enfin le neveu du maître de la maison, délicieux jeune homme brun, aux yeux de gazelle, très soigneusement coiffé d'un volumineux turban rose, vêtu d'une lévite de cachemire vert semé de fleurettes, et très fier d'une jeune moustache relevée en accroche-cœur. — Des femmes se tiennent nonchalantes, appuyées au mur. Ce sont les danseuses dont tout à l'heure nous aurons à apprécier le talent. Beauté nulle.

Nos hôtes s'asseoient en face de nous. Je les préférerais accroupis. Ils ne savent pas s'asseoir ces gens. Seth-Chandmall nous présente ses deux filles, deux enfants brunes

vêtues à l'indienne avec, sur la tête, une

toque de velours rouge brodé d'or. L'une nous dévisage sévèrement et l'autre nous sourit. Il peut encore les montrer, elles n'ont que sept et dix ans.

Au-dessus de nos têtes, la nuit s'est étendue somptueuse et aucun bruit ne trouble le silence de la rue.

Naturellement la conversation a quelque peine à s'établir. On compare avec civilité les mœurs hindoues aux habitudes françaises. Nous sommes interrogés avec hésitation sur la réalité du Président de la République et ils nous questionnent sur ce qu'il nous reste de la noblesse française. La survie de notre aristocratie les intéresse et les étonne. On devine que la question de richesse et de rang les passionne. Je leur apprends que des princes français sont venus dans l'Inde pour assister aux noces d'un prince indien, le Maharadja de C... Alors leurs yeux s'ouvrent très grands et une douceur semble y descendre. Cependant tout cela ne se lie pas; au fond de nos pensées, il y

a lé dîner. Comment va-t-il se passer?

Cela, nous allons le savoir, car voici un serviteur, qu'aucune livrée ne distingue, qui vient annoncer que le repas est servi. Nous nous asseyons tous quatre, Mme B..., mes deux fils et moi, autour d'une table étincelante de cristaux et de lumières, et nos hôtes prennent place un peu en arrière de nous. C'est bien ce que je pensais : ils vont seulement nous regarder manger. Des figures s'encadrent dans les portes. Je les reconnais pour être celles du chauffeur, de notre cocher, d'un certain jeune secrétaire. Pourquoi sont-ils là? On ne sait.

Un copieux potage nous est d'abord servi, puis survient un plat dont il m'a été difficile de définir la composition; très épicé, il avait la saveur du poisson. Puis d'autres mets encore, interminablement. Notre hôte a sans doute entendu dire que les Français mangent beaucoup, et il a tenu à contenter la voracité qu'il nous suppose. « Aimez-vous ces plats? » me demande le serviteur qui est sûrement

Goanais (comme tous les cuisiniers hindous) et n'en est certes pas à son premier repas d'étrangers. Prudemment, je réponds : « Ils sont intéressants. » Il m'est impossible de dire mieux ni plus! Par exemple, les vins excellents méritent toutes les louanges et nous ne les leur ménageons pas.

Cependant les invités disparaissent un à un; pourquoi? Nous restons impassibles, nous le sommes d'ailleurs depuis le commencement du repas, exagérant même l'aisance de nos attitudes, parlant avec des sourires de tout et de rien. L'aimable Chandmall, pressentant une question, s'empresse de nous dire que ses hôtes et lui sollicitent la permission d'aller se repaître à leur tour. C'est alors que, lui parti, la curiosité des subalternes se satisfait à l'aise. Ah! ils n'y mettent aucune discrétion. Il a dû en venir de la rue, car ils sont bien maintenant quarante à nous dévisager.

Nous envieraient-ils par hasard les mets compliqués de cet interminable repas? En

LA DEMEUItE D'UN AMI 305

tout cas, pour couper court à toute familiarité, nous affectons la dignité de Louis XVI mangeant son poulet au sein de la Convention. Au fond nous nous trouvons comiques; nous pourrions même, si cela se prolongeait, devenir ridicules. Mais le jeune neveu envoyé par son oncle arrive à temps nous prier de venir les voir manger à notre tour, ajoutant que nous leur ferons beaucoup d'honneur.

Quittant donc notre table, nous le suivons sur une troisième terrasse d'où, par la porte ouverte, nous apercevons accroupis sur le sol, le dos au mur, nos quatre amis ayant devant eux chacun pour soi une petite table chargée de gobelets et de bols en argent et un gros cierge pour les éclairer, posé dans un chandelier à terre. Ils mangent avec les doigts, les plongeant tantôt dans un gobelet, tantôt dans un autre. Le Ministre des Finances a retiré son turban et paraît fort joyeux. Ceci est inattendu et les quatre dîneurs

s'égayent de notre surprise.

Et ils mangent devant nous; quoi? — du riz, des piments doux, puis des friandises. C'est peu pour des gaillards aussi bien portants. Ils mangent devant nous, mais il est à remarquer que nous ne sommes qu'au seuil de leur salle à manger. Donc aucune dérogation aux lois hindoues. — Poussant cependant leur délicate attention jusqu'au désir de partager au moins la boisson avec nous, ils nous offrent une liqueur qui s'apparente aux chartreuses et autres génepys des Alpes. Nous communions donc enfin, et la conversation s'en ressent, car l'entrain les gagne, ces gens mélancoliques, et je ne serais pas étonné qu'en leur langue ils dissent mille folies, ce que semblent affirmer derrière eux, avec de grands gestes, leurs ombres caricaturales.

Après le souper, les danseuses. Elles ne sont ni jeunes ni jolies, et Chandmall s'en excuse, en disant que celles qu'il comptait

nous offrir étaient engagées autre part'.

Au milieu d'un salon décoré dans le genre de nos cafés turcs, meublé de sièges dont les dossiers sont des miroirs gravés ou soufflés, écroulées sur leurs talons, elles entament un chant assez monotone qu'elles accompagnent de nombreux gestes de la main. En voici une qui se lève et toujours chantant, mime une action. Il me semble comprendre qu'elle tisse une étoffe. Le geste est juste, les mains sont agiles. Le tissu se forme, se déroule et... ce n'est pas cela du tout. « Elle vient de lancer un cerf-volant (les gens du Nizam raffolent de ce divertissement) et elle tire sur la corde pour activer l'ascension de l'engin ». Je suis confus de mon erreur; mais, franchement, c'était à s'y tromper. Une autre se lève, une autre encore (elles sont quatre), qui font le geste de puiser de l'eau. Mais je préfère penser à autre chose, je n'aurais qu'à me tromper encore.

Nos compagnons, eux, suivent ardemment cette pantomime pour eux pleine d'intérêt,

autant, certes, que pour nous un drame parlé. Après tout, pourquoi pas? Ces gens sont peut-être plus artistes que nous. Le signe leur suffit, l'imagination fait le reste. En tout cas, ils sont certainement très musiciens, et le phonographe qui succède aUx danseuses m'en fournirait la preuve au besoin par la multitude de mélodies qu'il débite. La musique agit fortement sur les nerfs de ce peuple aux sentiments concentrés.

Aussi la production musicale hindoue est paraît-il, immense; il y a des écoles fameuses, et les œuvres en sont aussi variées que nombreuses. Ce sont des mélodies, des enroulements s'adaptant aux heures du jour, aux mois de Tannée; il y en a de consacrées au fin matin, au jour, aux feux de midi, au déclin du soir et aux mystères des nuits. Telle composée pour le jour ne peut se chanter la nuit. Elles sont pour ainsi dire rituelles. Il y a le chant de la vierge et du guerrier, et presque toutes (je dois l'avouer) m'ont paru émouvantes. Le mode est le plus souvent

mineur, dans un rythme qui s'accélère tout d'un coup ou se ralentit langoureusement...

Je n'ai pas parlé de la décoration de la salle où quatre heures de musique phonographiée et de danses des mains nous ont immobilisés. Elle est inouïe. Œuvre d'un artiste persan, on la dirait conçue et exécutée par un peintre aveugle. On y voit des soleils noirs et des étoiles sombres dardant sur des nuages blancs leurs rayons obscurs.

La réception ayant pris fin, nous descendons les petits escaliers aux marches trop hautes, et accompagnés par notre ami et ses invités, nous regagnons notre voiture, non sans avoir été salués de sons mal articulés, auquel un Romain n'eût pu répondre que : « Prosit. »

Après la douce Pondichéry, Calcutta la Véhémente nous cause une sorte de malaise. C'est Londres avec son ciel bas et les bruits de ferraille de ses lourds camions et la boue noire faite de charbon piétiné remplaçant le sol rose et poudreux de Madura et de Trichinopoli. Ce n'est pas ainsi que je me figurais Calcutta.

Une humanité basanée, drapée d'étoffes aux tons discordants que ne vient plus harmoniser une lumière exaltée, paraît s'adapter mal aux usages importés d'Europe et se heurte à une autre humanité plus claire de peau et plus mâle : celle des gens d'affaires, pour la plupart Anglais. L'une et l'autre

paraissent dépaysées efe s'enlaidissent mutuellement sans se confondre.

Le Bengali flâneur gêne la course de l'Européen pressé. Celui-ci, casqué de blanc, silencieux et raide, court à son bureau, au tennis ou au golf. Celui-là, frisé comme un Napolitain, sans turban ni chapeau, et drapé comme un antique de la basse époque, déambule vaniteux et bavard, du matin au soir, au long des trottoirs, sans paraître avoir été destiné à un autre emploi que celui d'éternel promeneur. C'est du Bengale que l'Inde tire ses orateurs, comme l'Italie fait venir les siens de Naples, et nous les nôtres de Marseille. Il y a d'ailleurs plus d'une ressemblance entre les gens de ce pays et nos Marseillais.

Chaque matin, du balcon de ma chambre d'hôtel, je considère avec stupéfaction le brouillard qui enveloppe toutes choses, abolissant jusqu'au soupçon d'un voisinage quelconque, si bien que, comme à Londres à de certains matins, on se croirait abandonné sur une haute falaise, après un cataclysmeenglou -

tisseur survenu alors que Ton dormait paisiblement. Seuls, des aigles noirs voguent au milieu de cet espace sans horizon et Faniment de leurs cris. A mon apparition, ils arrivent du fond de ce néant, me frôlent brutalement, et s'en vont se percher partout, sur la saillie de ma fenêtre et à vingt pas au long du parapet de mon balcon, estompés par la brume. Je m'en ferai des amis ou je devrai renoncer à respirer l'air du matin à mon aise. N'étaient ces bestioles, je ne me croirais plus dans l'Inde.

Mais voici que le soleil, encore invisible pour nous, illumine tout à coup d'un rayon rose une forme de monument, un Marble Arch au delà d'un Hyde Park fabuleux. C'est le palais du vice-roi, le Government- H ouse où j'ai, hier, porté mes lettres de présentation. Un dôme majestueux surgit à son tour, puis deux campaniles d'un style italo-hindou, et, enfin, la ville peu à peu se dévêt de son enveloppe de vapeurs, tandis qu'au ciel un azur consolant s'élargit comme un grand lac. Et

voilà! Il n'y a qu'un instant tout était sombre et lamentable; tout est lumière et triomphe maintenant. — La nature est une belle femme qui sait se parer pour la joie des hommes!

Dès lors, qu'importe que ce dôme serve de calotte à une banque, ou ces campaniles d'enseigne à un bazar à prix fixe; ainsi transfigurés, ils signifient travail, activité et richesse, et atteignent au symbole qui est pour les monuments le grand titre de noblesse.

Le sol s'échauffe. Les bruits montent plus intenses : cris de porteurs de journaux, sonneries de trompettes. La vie de la cité est descendue dans la rue. Le temps du sommeil est passé; on frappe à la porte. C'est un marchand parsi porteur de miniatures indiennes dont il vient me proposer l'achat, à des prix tels, que les plus belles me deviennent indifférentes. Je les dédaigne et le congédie. C'est, ensuite, un jeune musulman. Lui, m'offre en petite quantité des vieilles étoffes que le Louvre et le Bon Marché nous monrent en abondance à des sommes plus mo-

m L'HOMME EN ROSE

cliques; mais il a le profil si fin et un si beau turban blanc moucheté de fleurs violettes qu'il me convainc sans trop de peine de lui acheter quelques chiffons déteints. Quoi, encore? on gratte à la porte, on remue le bouton de la serrure? Cette fois, c'est Rébecca, notre petite Rébecca, la jeune captive payée une roupie à Pondichéry, qui m' arrive de la chambre de mes fils absents, anxieuse sans doute de savoir pourquoi on la laisse seule si longtemps.

De la serrure où elle se tient encore cramponnée, un saut formidable l'amène au beau milieu des tasses du déjeuner, parmi le beurre et les rôties et, au risque de tout briser, cet ange exterminateur et vorace s'empare de la plus grosse qu'elle va cacher dans le sein d'Abdul, dont l'indulgence pour elle est devenue faiblesse. En sûreté, grignotant son larcin, elle darde sur moi un oeil rond, pâle et gris. Entre ces deux êtres un lien s'est créé. Elle est blonde et lui si foncé !

Le fleuve est beau, très large, c'est la Tamise. Gomme celle de là-bas, son eau grise frissonne sous la coupure des mille embarcations qui la sillonnent et rugit sous le ventre noir des chalands, au long desquels, haletantes, de petites embarcations de plaisance se hâtent vers Ghandernagor : un lambeau de colonie à nous, qui n'est plus qu'un lieu de plaisir, un Bas-Meudon7 où les habitants de Calcutta vont oublier le tracas des affaires autour de tables bien servies, me dit-on. Je n'y suis point allé, bien qu'il ne faille que deux heures pour s'y rendre.

Mais tout beau qu'il soit, FOugli, affluent du Gange, ressemblerait à tous les fleuves domptés des villes d'usines, si des petits palais ruinés, délabrés, ornés de colonnes, de coupoles, d'arceaux, parmi lesquels des petits bonshommes roses et jaunes rôdent avec des gestes vieillots, ne composaient au long de

ces rives le plus délicieux des paravents de Goromandel.

Calcutta n'est pas seulement une grande cité commerçante, c'est une capitale, et, comme telle, elle possède tout ce qui fait la grandeur morale d'une ville : un musée, une école d'art, une bibliothèque, enfin une Académie fort importante et de fondation ancienne, dite Académie asiatique. Datant de l'établissement de la puissance anglaise, elle n'a cessé d'être dirigée par les hommes les plus éminents. En plus de tant d'autres, elle a cet intérêt pour nous, qu'elle recèle un très joli tableau de l'École française, qu'au premier abord on pourrait attribuer à Watteau. C'est le portrait au milieu de sa famille d'un trafiquant français, bienfaiteur de l'Académie. Ayant adopté les mœurs hindoues, ayant épousé une Indienne, il est vêtu de mousseline blanche et coiffé d'un turban lamé d'or. Sa femme et sa fille sont de même vêtues de

riches étoffes. Le fond qui passe derrière eux m'a rappelé ceux des parcs de Watteau. On n'a pu me décrocher la toile pour la voir de plus près et je le regrette. Un Watteau à Calcutta serait un événement artistique : — Un million cinq cent mille francs? Il y a marchand !

C'est un Bengali, M. Tagor, qui dirige FËcole d'art et, grâce à son introduction dans les ateliers, j'ai pu constater que les petits Hindous de la capitale se montraient aussi adroits que nos petits élèves des Beaux- Arts, à copier les fort beaux modèles que des moulages mettent à leur portée : fragments de torses où se retrouvent des traces de l'art grec, lequel a pu pénétrer ici à la suite d'Alexandre, bas-reliefs d'une invention prodigieuse, s' apparentant à notre Renaissance, bizarres et maniérés comme certains tympans du portail d'Abbeville, grandes figures émergeant de feuillages touffus telles qu'en compose parfois M. Mayol, notre sculpteur. M. Tagor, le grand chef, est un homme de

talent, mais il doit avoir des Français une crainte farouche, car je n'ai pu obtenir qu'il me montrât ses œuvres. Je les connais, ses œuvres d'ailleurs, et elles sont charmantes, sinon fortes. Ce sont des rêveries vêtues à la façon indienne des miniatures, s' évanouissant sur des fonds de brouillard. Voit-on cela? Il a autant de succès qu'on en peut avoir dans une colonie.

Dans une autre partie de F École, j'ai pu admirer une précieuse collection de miniatures hindoues anciennes provenant des écoles de Delhi, d'Hyderhabad, de Lahore et autres villes de l'Inde où cet art, d'ailleurs, n'a jamais cessé d'être en honneur depuis Akbar le Grand, jusqu'au dix-huitième siècle et même jusqu'à nos jours.

Ce prince et ses fils allaient jusqu'à diriger eux-mêmes tout un essaim d'artistes auxbuels ils proposaient des modèles et leur enjoignaient, bien avant M. Lecoq de Bois- Baudran, de peindre de mémoire les motifs suggérés : figures de courtisans, fleurs, oi-

seaux ou paysages. Et c'est, paraît-il, au milieu d'une cour de poètes versifiant, déclamant ou discutant des thèmes poétiques, au pied du trône du monarque assis entre ses deux paons d'or massif, que s'accomplissait la noble besogne et se proclamaient les noms des vainqueurs de ces luttes artistiques.

Nulle miniature persane n'a trouvé place ici où l'on ne semble apprécier que l'œuvre nationale. Moins pure, moins plastique que sa rivale de Perse, elle me paraît, je dois le dire, montrer en revanche une imagination plus étendue.

J'avais rêvé voir Bénarès jusqu'à en désespérer.

Et m'y voici...

Depuis longtemps habitués à ne goûter le bonheur qu'en détail, nous avons perdu le sens de ses proportions. Nous n'y croyons presque plus, et vienne l'occasion de le contempler en face, nous l'écartons comme un danger; car il nous effraye plus qu'il ne nous tente. S'empare-t-il de nous, notre âme hésite entre la volupté de l'étreindre et l'épouvante de s'en sentir pénétré.

Ne semble-t-il pas que la nature ait fait de l'excès de la joie une douleur afin que

Thomme ne puisse jamais, ici-bas, se dire absolument heureux et en concevoir de l'orgueil?... Les dieux sont peut-être jaloux de nous.

Voilà donc pourquoi, ce matin, tout en haut des prodigieux escaliers de Bénarès, je me taisais, la gorge serrée, sentant naître sur mes lèvres plus de sanglots que de mots.

Dans mon désir de matérialiser ce qui me paraissait un rêve, je m'interrogeais moimême.

« Nous sommes à Bénarès, et voici le Gange? — Ce bouc noir à tête camuse, c'est moi qu'il regarde de ses prunelles transversales? Ces êtres obscurs accroupis dans l'ombre ardente de leurs abris de toile, avec leurs cheveux hérissés ou répandus en fine crépelure sur leurs épaules, le front barré de blanc et leurs membres grêles, ce sont des fakirs? Ils s'amusent de moi, et jailli de l'ombre un de leurs bras me fait signe : Appel ou salut? Vautrés comme des fauves, leurs yeux féroces me dévisagent. D'une grande bâtisse à vérandas superposées s'échappent

des chants. C'est le collège des brahmines, les

murs sont de terre cuite rose. »

Tout autour de nous des troupes d'enfants mêlant à tout Fenchantement de leur nudité montaient et descendaient en rondes bruyantes ou se poursuivaient au risque de bousculer quelque mendiant ou une vieille accablée d'ans qui, toute courbée, afin de descendre plus prudemment, posait ses mains sur les marches, venant ainsi au secours de ses pieds indécis.

En théories, des femmes vêtues de feu ou de soufre, humides encore de leur bain sacré, ascensionnaient gravement les degrés abrupts, enveloppées de pagnes qui ne laissaient émaner d'elles qu'un regard.

Bruyants et discoureurs, de grands Hindous aux gestes de possédés se précipitaient à la descente, si vite que, tout à coup, je les revoyais tout petits en bas, au bord du fleuve.

De ce ciel sans limites qu'aucune vapeur n'encercle à l'horizon, mes yeux se repor-

taient sur coite foule qui, à deux cents marches au-dessous de nous, parmi les chapelles de grès fauves, près du Grand Dôme écroulé, au long de ce fleuve aux eaux frénétiques que bordent comme des champignons gigantesques mille parasols, éclatante de toute la diaprure de ses voiles colorés, donne l'idée d'une monstrueuse jonchée de fleurs au seuil d'un temple. Une jonchée de ûeurs! c'est en vérité le seul terme qui puisse exprimer la variété infinie des couleurs dont se drapent toutes ces statues d'or mat qu'à l'heure matinale, sous les feux d'un jeune soleil, le Gange, comme en se jouant, recouvre de ses lames d'or. Variété qui est en même temps une symphonie, et la plus savamment orchestrée, dont le rouge sang est le « leitmotiv ». — En des modulations infinies, les pourpres s'amortissent jusqu'aux mauves, les jaunes au choc des rouges se transforment en orange, et au travers de la mêlée circule un vert froid, aigre comme un son de trompette.

Descendus sur la rive, nous voici mêlés à la jonchée de fleurs. De tous ces membres mouillés, une forte odeur d'humanité s'élève.

Le meilleur moyen d'étudier à Taise ce peuple étrange sera de louer une embarcation qui, longeant les rives, me permettra sans trop d'indiscrétion d'assister à ses exercices religieux, lesquels, comme on sait, s'accomplissent dans le Gange : le brahmanisme est une religion aquatique.

Au milieu de l'encombrement des barques, j'en choisis une, de sorte que pour trois roupies, pendant la matinée, je verrai vivre ces pèlerins passionnés, dolents ou résignés.

Le petit port où stationnent ces bateaux est en soi une chose magnifique par la diversité des êtres qui s'y coudoient, soit pour s'embarquer à destination de la rive qui nous fait face, soit pour y installer un éventaire de galettes ou de verroteries, ou enfin pour se blottir sous les parasols en des gestes de prière.

Pressées les unes contre les autres, mor-

A! NOM) Dli (iANGE 325

dant le rivage du tranchant de leur proue relevée, de grandes barques pleines de gravats dont les mâts élevés sont barrés de longues vergues en tous sens, pèsent sur Tonde agitée. Une maison est sans doute quelque part en construction, et cinquante femmes employées au rude transport des matériaux vont et viennent du bateau à la rive, n'ayant pour passerelle qu'une étroite planche. Drapées comme des statues, parées comme des idoles, d'un geste simple des bras, ces nobles bras que le geste épure, elles élèvent jusqu'au sommet de leur tête l'humble corbeille de fer emplie de sable et de cailloux. Pensez à ce que seraient chez nous ces altières travailleuses — « des pauvresses avilies ».

Celles-ci balançant de la nuque au talon leurs draperies où serpente le pli révélateur du mouvement, le pli indispensable, le pli sublime, ne semblent avoir d'autres soins que de faire oublier le fardeau à force de beauté.

Il n'est pas très facile de gagner notre embarcation. Pour y arriver nous devons longer avec précaution les cubes de maçonnerie sur lesquels s'établissent, pour prier, les fidèles; éviter maint petit tapis, fort sale, que notre pied souillerait, ne pas heurter les parasols, céder le pas à une vache qui veut boire, écarter un grand diable de fakir tout nu, soufflant dans une trompette longue comme un fusil,' enfin troubler un conciliabule de pigeons, lesquels s'envolent à notre approche, nous frôlant au passage du battement éperdu de leurs ailes. Arrivés au but, trois rameurs nous reçoivent et nous installent, sous l'œil soupçonneux des nombreux pèlerins.

Bâties à peu près comme nos bateauxmouches, ces barques de grande dimension offrent les charmes d'une plate-forme extérieure, sorte d'impériale, bordée d'une balustrade à jour, d'où l'on peut à son aise jouir d'un spectacle inouï tant de fois écrit et pourtant imprévu; l'intérieur réservé aux

Al BORD DU GANGE 327

bateliers recèle les ustensiles nécessaires à leur vie, entre autres, un fourneau pour faire cuire leur vague nourriture. C'est derrière les jalousies de ce taudis, au long des bancs qui le garnissent, que je pourrai tout à mon aise observer les baignades et autres exercices rituels.

Grâce au ciel, pour le moment, aucun touriste ne vient m' enlever à mon illusion extraorientale.

Tout ici scintille, s'exalte, se meut pour moi. Je sens tout ce que mon égoïsme a de coupable ; mais, à vrai dire, je ne vois pas pourquoi on ne serait pas jaloux des paysages qu'on a élus, comme de la femme que Ton s'est choisie. C'est que je suis aussi de ceux qui n'aiment pas prêter leurs amis.

L'Inde est encore dans l'état d'un beau fruit à l'arbre, que des doigts indiscrets n'ont pas encore tâté. Combien de temps restera-t-elle ainsi? Ses dieux suffiront-ils à la protéger de la profanation des civilisés modernes?

Très adroitement nos trois rameurs nous dégagent, et le courant assez fort, aidant, sans autre manœuvre que celle qui consiste à l'empêcher de heurter les pontons et les chapelles qui s'avancent au-dessus du fleuve, nous dérivons au fil de l'eau. Tout aussitôt la Bénarès des rêves surgit à nos yeux.

Sur un ciel qui n'est ni bleu, ni gris, ni rose, ni blanc, mais prodigieusement lumineux, se découpent et se modèlent à perte de vue, à droite et à gauche, les palais étranges que les riches Rajahs y ont accumulés : chacun d'eux devant en avoir un dans la ville sainte, au bord du fleuve sacré, s'il veut

se montrer digne de son rang.

m Tous, construits en haut de la falaise qui

domine le cours du Gange, dressent leurs

tours, leurs dômes, comme des forteresses,

au-dessus des escaliers qui dévalent jusqu'au

rivage, au bord duquel sur des pilotis sont

établies les petites plates-formes qui reçoivent les pèlerins riches et zélés (car ici il faut payer pour prier à l'ombre : le confortable a partout son prix).

Contre l'ardeur du soleil s'érigent les fameux parasols. Inclinés dans des directions différentes, souvent contrariées, ils font penser plaisamment à un combat de champignons géants. Les plates-formes abritées par eux se prolongent et s'allongent au-dessus du clapotis des eaux, formant une prodigieuse perspective de petits pontons autour desquels plongent, au cours de leurs prières, les fanatiques de Brahma, de Vichnou et de Çiva.

Il y a bien là-bas, enjambant le fleuve, un certain pont de fer, hideux, très pratique, puisqu'il relie les deux rives du vieux Gange, mais on n'y pense pas. C'est une honte, et on ferme les yeux pour ne pas le voir.

Vu de notre poste aquatique, l'aspect de Bénarès dépasse en éclat et en majesté tout ce que mon imagination anticipait. Ces

eaux dont chaque lame se colore du reflet des vêtements de couleur orange, violette, safran, blanche, rose pâle, de ces femmes qui viennent y laver un voile, ou y descendent vêtues; les eaux qui voient tout, le ciel, le ton d'or ocré des palais, le mouvement des êtres, les nuages qui passent au ciel, jusqu'aux rayons du soleil qui sertissent leurs miroirs d'une ligne d'or; les eaux sont à elles seules un prodige que l'on ne peut se lasser de contempler.

Et sur -les marches, quelle auguste représentation de l'humanité! La grâce y croise la force; la faiblesse et la décrépitude voisinent avec la jeunesse et la santé.

Cette vieille qui, toute tremblante malgré sa foi, entre à petits pas dans l'eau, est soutenue et encouragée par deux jeunes filles. Doucement le fleuve les absorbe. Au-dessus d'elles, un groupe de femmes à peine sorties de l'onde revêtent de riches vêtements, et les draperies s'enroulent opulentes autour de leurs reins pour s'achever sur leurs fronts.

AU BOIU) DU GANGE X\i

Elles sont là douze qui réalisent comme en un jeu les plus beaux gestes qui se puissent voir. Puis, Tune après l'autre, ensevelies, absorbées par la richesse de leurs enveloppes, somptueuses apparences, elles s'apprêtent à remonter les escaliers vertigineux, et jusqu'à la cime l'œil les suivra émerveillé... Mais voici qu'à leur rencontre dévale une grappe sombre de femmes du Sud, drapées sur une' épaule du pagne sévère de Madura. Les masques larges au teint de bronze noir, je les avais oubliés!

A côté des élégantes qui font songer aux princesses du Bas-Empire, ces primitives étonnent, comme des sauvages.

Timides pourtant, mais farouches, avec des enfants étroitement serrés dans leurs bras, elles aussi ont de la majesté, ces Cybèles noires, passant sur cette foule brillante comme les nuées d'orage sur le soleil.

Un guide les mène qui les dirige vers la rive où, sans qu'il leur en coûte un sou, elles pourront s'ablutionner tout à leur aise. Les

pontons abrités seraient trop chers pour elles.

Un choc ! Avons-nous touché quelque basfond? Non; seulement un cadavre incomplètement consumé (un cadavre de pauvre) nous a heurtés et on emploie quelques minutes à le harponner. Je regarde et je vois émerger du miroir brisé de Fonde une sorte de poupée noire, un fumeron affectant en effet la forme d'un être de notre espèce. Un coup de gaffe lui ouvre l'abdomen et... pouah!... Se faire brûler, c'est facile à dire; mais faut-il encore en avoir les moyens. C'est pour cela qu'aux pauvres les âmes compatissantes donnent autant de bois que de riz.

Et voici qu'un enfant immergé à mi-corps boit gloutonnement à la lame l'eau souillée du contenu des entrailles de la poupée noire éventrée.

Auprès d'une belle femme qui. prie les yeux clos, en joignant à la façon des vierges du moyen âge ses mains et ses bras gainés d'anneaux d'or, à deux pas, une très grosse

se lave en considérant trop complaisamment, il me semble, le volume de sa gorge. Ni le garçon, ni les femmes n'ont frémi à la vue du cadavre. D'ailleurs, en voici un autre. Celui d'un enfant, cette fois. Il flotte, le pauvre petit, la face dans l'eau, les bras étendus, et sur le sommet de son crâne tondu, une touffe de cheveux émerge. Nulle trace de brûlure n'apparaît sur son corps que le séjour dans le fleuve a blanchi. Car on ne brûle pas les petits : on les immerge seulement avec un poids aux pieds... Et le jeune buveur continue à boire, sans un regard pour l'enfant mort qui passe si près de lui, avec lequel peut-être il avait joué la veille!

Aucune surprise, aucune terreur, aucun recul, comme aucune curiosité n'ont triomphé de son insouciance. Ayant assez barboté, assez bu, il sort du bain et se perd dans la foule en gambadant. Quels sont donc les hommes qui font ces enfan|s-làTEt de quoi donc est fait le cœur de ces femmes qui peuvent sans frémir risquer la rencontre de

semblables épaves? Et que penser de ces estomacs qui sans dommage aucun, paraît-il, absorbent un semblable bouillon de culture? Car c'est cela que le vieux Gange leur offre, mélangé à des détritus de fleurs flottant comme les cadavres : au gré du courant.

Et à côté de cette horreur, la beauté s'étale, et les corps des déesses antiques revivent sous les draperies mouillées.

Silencieuse, avec mille précautions, notre embarcation descend le fleuve, glissant si doucement au long des rives, qu'il semble que ce sont ces rives mêmes qui viennent à nous. Rives accidentées qu'interrompent souvent d'énormes blocs, sur le sommet desquels s'installent les pèlerins pour prier et que décorent somptueusement les pagnes que l'on y étale pour sécher après les ablutions vêtues. Les marches même en sont fréquemment jonchées.

Ces longs suaires de huit mètres, dont les couleurs vont du rouge vineux à l'orange exalté, étalés à terre ou suspendus aux murs des chapelles, aux blocs de pierre, aux

entablements des édifices, ajoutent considérablement à la richesse du tableau indien, en reliant ce que j'appellerai les harmonies mouvantes : « femmes drapées, hommes nus », à la forte tonalité des terrains et des architectures.

Par delà les chapelles se surmontant les unes les autres, où s'encadrent, comme en des niches, les fakirs face au soleil qui les dessèche peu à peu, plus haut que les palais, montent de grandes fumées d'incendie. Bientôt nous apercevrons les bûchers qui les causent, car nous approchons du « Burning Ghât » : « la rive où Ton brûle ». Ils sont nombreux parce qu'en ce moment la peste fait beaucoup de victimes à Bénarès. Déjà, ce matin, en venant au port, nous avions dépassé bon nombre de cadavres; les uns, ceux des hommes, roulés dans leur suaire blanc, les autres, ceux des femmes, dans leur suaire rouge. Tous ficelés sur une sorte d'échelle faite de longues perches, sont portés par deux hommes : l'un à la tête,

l'autre aux pieds, que suit en hâte un maigre cortège. La rencontre de ces étranges momies et de leur suite ne nous avait pas trop émus, parce que, peu initiés au mécanisme des physionomies hindoues, nous y discernons mal les signes de la douleur. Ces hommes nus au masque impassible ne pleurent pas comme nous. Puis, le cortège funèbre est bref, car c'est presque en courant que ces morts atteignent la rive sacrée, terme de leur séjour ici-bas; enfin, habitués à la solennité de nos cérémonies funèbres, notre sensibilité se laisse vaincre par la surprise d'un spectacle nouveau.

Aux grands escaliers qu'ascensionnent sans trêve ou descendent en hâte les êtres que j'ai essayé de décrire, succèdent des terrains escarpés, des sortes d'éboulis, des assises gigantesques de palais écroulés, dont les cubes ayant, par glissements insensibles, peu à peu atteint la rive, s'enlisent dans le limon du fleuve. La foule s'est éloignée. Des vieilles femmes étalent au soleil de longues

bandes d'étoffe pour les faire sécher ou peignent au-dessus de l'eau leur pauvre chevelure de lichen sauvage; d'autres puisent de l'eau dans des vases de terre et remontent vers les hautes murailles qu'elles longent un instant avant de se perdre dans quelque fissure. Le paysage s'attriste. Une forte odeur de chair brûlée nous avertit d'ailleurs que les bûchers sont proches.

Encore quelques coups de rames et nous y sommes.

Derrière un énorme bloc, dont les courtes lames viennent lécher la base, ils sont là, deux, côte à côte, un rose et un blanc. Cordés sur leurs deux perches, les pieds dans l'eau, après quelques plongeons purifiants on les a déposés sur la grève en attendant que leur couche ardente soit préparée. Ceci est émouvant. Mais voici qui l'est plus encore. Trois hommes s'avancent et l'un d'eux s' agenouillant près du suaire rose sous lequel se raidit le corps d'une femme, en écarte les plis à l'endroit de la tête. Alors un masque

LES GRANDES FUiMEES 339

apparaît, non point pâle comme celui de nos morts, avec des taches livides ou des plans affaissés, mais mat, comme doré, et de modelé ferme. Les contours de ce visage accusent la pureté de la première jeunesse; les joues sont pleines et les yeux clos aux paupières allongées semblent dormir... légèrement... comme prêtes à se rouvrir au moindre attouchement : le calme de la mort par son excès même suggère la vie. L'homme agenouillé (est-ce le père?) tient à la main un minuscule vase en terre plein d'eau et, le renversant, à petits coups, inonde de son contenu les yeux clos, les lèvres entrouvertes et ce front que le trépas n'a point encore attristé; ceci fait, il ramène les plis du linceul teinté de rose, puis, abandonnant à la caresse des eaux les restes de ce qui fut peut-être la joie de sa vie, rejoignant ses deux compagnons, il remonte vers la ville, côtoyant les bûchers où achèvent de se consumer d'autres corps dont, entre les souches embrasées, on distingue les pieds

noircis par le feu. Comme des sarments, sous l'ardeur de la flamme, certains se tordent. D'autres larves viennent prendre place auprès de celles-ci, qui, bientôt, sont enlevées et posées sur l'amas de bois enduit de pétrole à elles destiné. Elles flamberont à leur tour. Et le visage doré au sourire un peu lourd s'en ira comme les autres... en fumée.

Tout en haut du talus au pied duquel se passe le drame, un palais à larges vérandas que surmontent de grands arbres se dresse, et sur Tune de ces vérandas, une vache sacrée à côté d'une enfant accroupie tend le cou. Elle seule peut-être s'intéresse à cet anéantissement.

Mais tout n'est pas fini là. Les bûchers s'écroulent en fumant, de sourdes détonations attestent la destruction finale de l'être dont le crâne éclate, des pieds carbonisés choient dans les braises, et pour que tout ce qui fut un homme ou une femme soit à jamais anéanti (ainsi le veut un culte farouche), de grands bonshommes nus armés de

longues perches fourragent parmi les os et la cendre afin de ramener vers les flammes mourantes les tristes restes insuffisamment consumés.

C'est alors que survient la pleureuse gémissante et hurlante, paraissant ne pouvoir cheminer que soutenue par un compagnon.

Il est difficile de dire si c'est une mère ou une épouse ou simplement une salariée, et pour lequel de ces morts elle vient exhaler sa plainte.

Sur son épaule elle maintient mal un vase d'argile qu'elle semble, tout d'un coup et par mégarde, laisser tomber à terre où il se brise. Cette action assez théâtrale et du reste rituelle est d'un grand effet. Après la chute du vase qui se brise en tombant, allusion claire à la fragilité de la vie, les pleurs et les gémissements redoublent, et la pleureuse, vêtue de blanc, la tête cachée dans ses draperies, se laisse choir comme évanouie dans les bras d'un compagnon qui la soutient, paraissant la consoler, comme autrefois la

Vierge dans les bras de saint Jean pendant la montée au Calvaire.

Inutile de dire que ces pleurs, ces cris, ces coups donnés sur des poitrines qui en résonnent comme des tambours, ces reins renversés dans des draperies blanches dignes du Bernin ne sont que mensonges : cela se voit assez. Serait-ce plus beau si c'était vrai? Quoi! si cette femme était, par hasard, une mère pleurant sa fille, le geste serait-il plus émouvant? Non : car il serait encore mensonger ou vain tout au moins, puisque nous sommes en pleine religion de la Mort et que tous ces gens-là vivent dans l'attente et le désir passionné du néant; qu'ils ne vivent que pour mourir. N'importe! cette absence prolongée que l'on nomme la Mort est un tel événement dans toutes les religions, et quelles que soient les lois qui régissent les hommes, qu'ils éprouvent toujours comme un besoin de faire du bruit autour. Pour le fêter? Peut-être.

Abandonnant ma barque, je rôde parmi

LES GrUM)ES FUMÉES 343

ces cendres, curieux malgré moi d'y découvrir quelques ossements humains. Le site est superbe avec ses plans étages, ses retours vers le fleuve, ses escaliers interrompus., et ses terrains couleur d'ocre foncée que foulent sans cesse du même pas silencieux les pourvoyeurs de bûchers. Des fumées attardées en fdets minces se perdent dans la lumière. Remontant vers la ville derrière les hauts murs dorés d'un immense palais, subitement, je dois m' effacer pour laisser passer le bruyant cortège d'un homme riche, à en juger par le nombre de ceux qui le composent et le bruit qu'ils font, et parmi lesquels des jeunes gens brandissent des parapluies de soie noire entr'ouverts et déchiquetés. Le mort et ses suivants passent en trombe et bientôt disparaissent dans la direction du « Burning Ghât ». Je me trouve seul, remis de ma surprise, auprès d'un vieillard accroupi, vêtu comme un dieu japonais, dont le nez fort retroussé, surmonté d'immenses lunettes, s'épanouit en largeur

sur deux joues flasques. Ses cheveux ramenés en un triple chignon sur le crâne lui donnent l'apparence de porter trois pains ronds sur la tête. En longues mèches, sa barbe s'égare dans son vêtement et sa moustache descend comme un rideau sur sa bouche. A quelques pas se dresse un langham où achèvent de pourrir des colliers de fleurs jaunes. C'est un fakir, mais pas un de ces religieux aux membres déformés. C'est plutôt un sage. Avec attention, il lit une lettre, confortablement établi à l'ombre de ce grand mur où personne ne lui dispute la place. Devant lui, à terre,, sur une serviette étalée, je remarque un tas de riz et quelques morceaux de bois : ce sont des dons. Le riz est pour son estomac, et le bois pour son bûcher futur.

Il vit de la charité publique et c'est à elle qu'il devra encore son entrée correcte dans le Nirvana.

Pour un mendiant, cet homme a l'air très à son aise. Sa fonction, étant de contempler

LES GRANDES FUMÉJS 345

le monde, il la remplit consciencieusement et parfois, en dépit des prières, sa chair doit en frémir. Voici justement deux jeunes femmes, deux gracieux fantômes jaune et rose pâle, qui, après avoir pieusement considéré l'ascète en silence, s'inclinent vers la petite nappe pour y déposer du riz et une bûche. Lui, tout absorbé dans sa lecture, n'a pas bronché, ni remercié, ni même regardé l'une ou Pautre de ses bienfaitrices. (Je suis sûr, moi, qu'il les a vues.) Leurs dons lui étaient dus : c'est le privilège de la sainteté!

Dans les rues l'ombre s'affaisse afin de laisser toute la place au soleil sur les grands murs. La chaleur du jour s'accentue.

Un taureau noir à pas lente, les cornes en lyre, s'avance. Il est dodu et luisant; chacun se range sur son passage et j'admire comme les animaux que l'on traite en hommes sont doux et réservés. Il fiente, et deux petites filles se précipitent vers la précieuse matière dont elles ont bientôt fait, en la tapotant, des boules parfaites qu'elles portent

au logis en courant. Aplaties sur la muraille, elles le préserveront du mauvais sort. Lentement, comme le taureau noir, je longe les hauts murs à l'ombre, remarquant, de-ci, de-là, un porche sculpté, un Ganéça de granit jouant avec sa trompe, une frise où s'ébattent des dieux ventrus et bouffis sur une façade, et me voici enfin sur une terrasse d'où j'embrasse d'un coup d'oeil, l'étincelant panorama de Bénarès. Le palais du Maharajah là-bas, de l'autre côté du fleuve, semblable à quelque forteresse du moyen âge, en domine le cours de ses tourelles. A mes pieds, le Gange chatoie tandis qu'une brume dorée enveloppe et les bateaux aux mâts renversés et la foule multicolore.

L'émotion du premier matin me gagne.

Puis tout de suite la pensée que dans quelques jours il me faudra quitter tout cela, et le regret que j'en aurai me font déjà souffrir.

— « Entrez, Sahib », me dit un homme surgi près de moi, sorte d'hercule armé d'une

massue. « Entrez, les étrangers me connaissent. » J'entre et je me trouve dans un musée de massues. II y en a de tous les poids, de toutes les formes. D'après ce que je puis comprendre, sa maison est une sorte de gymnase où, après le bain, les sahibs hindous ou autres, soucieux de se conserver en forme, viennent assouplir leurs muscles. Je préfère, à ses massues, le lit de repos ingénieusement placé sur le bord de la rampe d'où la vue plonge sur le port, et le va-et-vient incessant des pèlerins, et le défilé interminable des dévotes somptueuses mêlées aux pauvresses infimes. Ce lit de repos, dans le frais silence de cette véranda abritée, est une idée d'artiste.

Après lui avoir promis de revenir, je le salue, lui et les nombreux trophées qui glorifient ses mérites.

Sur le point de remonter en voiture, un cortège me barre la route. Cette fois c'est un cortège de noces; moins gai que l'autre, il est aussi intéressant.

Le jeune époux qu'accompagne sa famille est vêtu de mousseline rouge, son turban volumineux et riche (de clinquant) lui donne Fair d'un jeune rajah. Il peut bien avoir seize ans, car sa jeune figure, régulière et presque blanche, se teinte à peine du duvet de la première barbe.

Déjà époux, cet enfant? Et la petite épousée qui, invisible sous son lourd suaire grisâtre, le suit pas à pas, tenant entre ses doigts un pan de la lévite de son futur maître, est, sans doute, une enfant aussi? Elle semble bien menue pour un aussi pesant fardeau que celui de ses draperies qui entravent sa marche et déjà la dérobent à tous les yeux. Moins pesant, peut-être, que ne sera celui de sa vie d'épouse.

La famille suit par derrière. Assez nombreuse, elle se compose d'hommes aux fiers turbans radjpoutes, et de femmes vêtues avec une somptuosité tempérée, égayée de mousselines roses et safranées dont les paillettes d'argent ou d'or attrapent au pas-

sage les rayons d'un soleil de midi. Qu'importe ici, du reste, la valeur du vêtement? sous ce ciel somptueux, le plus humble se revêt d'or et de pourpre.

Le père, vieillard grave dont la face mince s'élargit par le bas de l'éventail de sa barbe hérissée, hèle une des voitures qui stationnent tout auprès, sorte de Victoria détraquée dont le cheval paraît plongé dans de graves méditations. Le marié et sa femme (pauvre petite victime!) s'y entassent. Quant aux autres invités, trop nombreux pour un seul véhicule, ils s'en offrent un autre et, après force coups de fouet aux chevaux trop pensifs, tous détalent poursuivis par les quolibets de la foule.

Bénarès n'est pas toute sur le Gange et ses rues valent d'être vues presque autant que ses escaliers à l'heure où les singes viennent faire leur tournée. Et cette heure est la cinquième après midi.

Quelque danger qu'il y ait à se promener en temps de peste dans la cohue grouillante, nous ne résistons pas au plaisir d'y pénétrer. Marchander les quelques bibelots qui garnissent les boutiques est un jeu'L plaisant à tenter. On y trouve parfois un dieu de bronze, grand comme le pouce, qui suffisamment patiné par un long séjour dans le Gange, est digne de figurer dans une collection. C'est

par milliers qu'on en retire du fleuve de ces petites statuettes.

La noyade est la fin prévue de toutes les idoles que Ton a promenées en grande pompe les jours de fête, soit à terre, soit en barque. Le plongeon est la loi commune.

Les marchands nous connaissent et nous interpellent, ce qui ne fait pas l'affaire d'Abdul qui voudrait bien être notre grand intermédiaire; aussi bien notre directeur des Beaux-arts que notre ministre de l'Intérieur. Mais nous résistons. Or, cette indépendance française l'agace. Du reste, il se gâte; car il commence à sourire de nos ironies, et même à les provoquer; mauvais signe! Ce progrès évident de son intelligence le gênera dans sa carrière, et Dieu veuille qu'il ne nous reproche pas un jour de l'avoir mis en état de mourir de faim. « La familiarité est ce que redoutent le plus de la part de leurs serviteurs les maîtres, dont le plus modeste, soyez-en sûr, sera celui qui exigera les respects les plus prosternés ».

De marchand en marchand, en bifurquant à droite, à gauche, notre promenade nous amène dans une petite rue étroite tout emplie d'une foule nue et ruisselante de l'eau d'une piscine sacrée qu'enserrent de hautes murailles : celles du temple d'or, une des merveilles de Bénarès.

M'étant hasardé au milieu de la cohue, comme Dante au-dessus du cercle des âmes colères, je me penche vers cette eau insuffisante à submerger une telle quantité de démons, qui seraient bien plus à leur place dans les flammes que dans l'eau. C'est un bruit, une agitation, un grouillement indescriptibles. Ils plongent, ressortent, reniflent, crachent, crient, s'appellent, se maudissent ou se sourient et finalement s'entrelacent comme une pelletée de vers de terre.

Dans l'enchevêtrement des architectures brille comme un gros soleil le dôme du temple d'or : surbaissé et cannelé, somptueux comme un tabernacle. Pour le voir mieux nous ga gnons une loggia qui lui fait face. Sa richesse

étonne, et parmi les habitations environnantes il fait l'effet d'un immense joyau. L'ensemble des maisons qui l'entourent, d'une tonalité sombre, le font valoir aussi par la fantaisie de leur groupement. Quelquesunes sont richement peintes et sculptées; toutes s'entassent les unes au-dessus des autres, se pressent, joignent leurs campaniles à leurs balcons, lesquels rejoignent encore des dômes en forme d'oeuf. Au-dessus de tout cela règne un ciel d'un mauve déteint qui tourne au vert en approchant du soleil. Et celui-ci pourtant pose des rayons roses sur les pans de muraille, sur la convexité des dômes, mais discrètement, car la journée est près de finir. Sur un toit qui nous fait face, un singe appuyant son museau noir dans sa main, regarde tout ce peuple grouillant et odorant, s'agiter au fond de la rue trop étroite. Lui aussi reçoit un coup de soleil qui précise la courbure de son échine de penseur.

L'odeur de tous ces corps nus lasse notre

odorat, et puis nous en avons assez d'être trop regardés. Reprenons pour revenir le chemin du bazar, ce sera pour nous un prétexte d'acheter ce que nous avions dédaigné. Les marchandages recommencent. Nous sommes fermes et le marchand aussi, et comme, après tout, cela n'a pas une grande importance, nous cédons. Après celui-ci un autre, et tout d'un coup les auvents, les enseignes, les mille objets qui y sont suspendus s'ébranlent, résonnent, s'agitent, et la raison de tout ce bruit est qu'un singe ayant dérobé une banane à quelque étalage, ses camarades lui font une histoire ne pouvant supporter qu'il la mange tout seul. L'égoïste a fui en bonds désordonnés et les autres ayant fait de même à sa poursuite ont ébranlé sous leur poids les toitures des magasins. Car c'est au-dessus de la foule, sur les saillies des corniches que se réunissent, pour la promenade, nos premiers frères au pelage verdâtre, masqués de noir comme des arlequins.

DANS LES IUJES 355

Les marchands rient de notre étonneraient et nous en montrent d'autres qui se promènent la queue en l'air, en silhouette sur Técran d'or du couchant, longeant la corniche de la grande poterne qui jadis fermait la rue.

te temple des singes.

Leur temple est à deux pas. C'est une rotonde à ciel ouvert où au long des murailles, des loges sont percées comme dans les théâtres italiens. Ils ont deux coolies pour les servir, mais pourquoi derrière un grillage cet immobile fakir? Les bêtes sont libres, mais l'homme est sous les verrous; et il n'est pas indigne de la place qu'il occupe, ou plutôt qu'il s'est choisie, c'est à se demander s'il est encore un homme.

Mais d'où vient qu'ils paraissent si tristes ces singes qui vivent en liberté? serait-ce qu'étant libres, ils sont fatigués du fardeau

des responsabilités qui pèse sur les épaules de tout individu maître de sa vie. Fardeau maudit qui nous fait désirer souvent avec âpreté les liens de la servitude libératrice!

Quel souci peut donc ainsi alourdir le vol de leur indépendance?

Le fait est qu'ils ont Fair soucieux, ce qui, soit dit en passant, ajoute beaucoup à leur ressemblance avec nous. Non. Ils n'ont pas l'air gai, les singes libres; ne pourrait-on en conclure que les facéties de leurs congénères, tant vantées sous d'autres latitudes, pourraient bien avoir été apprises en captivité. Ah! si ceux-ci pouvaient se douter du charme des grandes cages où trois cents singes, de tout poil et tout museau, s'ébattent comme des petits fous, dans toute la joie d'une prison confortable, se suspendant comme des acrobates à des cerceaux, à des cordes qui sonnent des cloches! Et puis, la vue de ce public ébahi, formé de tant d'espèces humaines différentes, c'est cela qui forme la mentalité d'un jeune singe! Au lieu qu'ici en quoi peuvent-ils

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profiter du voisinage de cet abruti ou de là mine renfrognée des coolies. La jungle? Elle est loin. Les chapardages dans les rues, on en est bien vite fatigué. Les jeunes guenons? on en revient. Ah! s'ils voyaient les jolies visiteuses de notre Jardin d'Acclimatation. Elles aussi ont du poil sur le corps (en hiver seulement, il est vrai), et des plumes sur la tête. Elles sont charmantes, et certaines adorent les singes... elles l'ont bien prouvé toutes les fois qu'on en a fait venir des pays d'Extrême- Orient. Beaucoup même se sont acclimatés parmi nous : âniers du Caire, Cyngalais, Somaiis et tant d'autres.

Pauvres frères, vous ne verrez jamais tout cela et voas mourrez d'ennui comme cet ascète, votre compagnon, qu'on retrouvera un beau jour à l'état de squelettejroulé dans la poussière de sa cage.

Plus je les regarde, ces primitifs qu'on nous a longtemps donnés pour proches parents, plus je trouve qu'ils nous ressemblent, bien entendu, mais aussi qu'ils ne ressemblent

qu'à nous, à quelques exceptions près; tandis que nous, nous avons des rapports de physionomie, et même de traits avec tous les animaux de la création. Est-ce une supériorité? Comme s'il devinait ma pensée, un vieillard d'entre les singes me regarde en êec nçant le sourcil. Son œil désabusé fixe le mien. Par contenance, il inspecte ses mains, ramasse un fétu de paille qu'il renifle d'un air distrait, et enfin me regarde à nouveau; cette fois d'un air hostile, comme pour m' engager à aller voir les autres, c'est-à-dire à le laisser tranquille, lui. Et sans plus de façon il me tourne le dos et se met à effiler un fragment de natte qu'il a découvert dans un coin. Et tout cela d'une façon si humaine qu'il me force au remords d'avoir paru offenser un de mes semblables.

Après l'éblouissement de Bénarès, c'est Agra et c'est Delhi et ses mosquées rouges, ses rues étroites où le soleil fait de grandes blessures lumineuses, ses palais où s'arcaturent à l'infini les salles somptueuses, témoins périmés de la splendeur des anciens empereurs mongols. En prévision du couronnement du roi d'Angleterre, de grands travaux sont entrepris, et j'assiste, caché par un pilier dans le palais d'Akbar, au va-et-vient de soixante femmes qui sont employées au transport des matériaux et des terres déplacées. On dirait des reines captives, tant leurs misérables

haillons dont les rayons solaires ravivent les couleurs me paraissent riches et majestueux. L'une d'elles m' ayant aperçu a ramené sur sa figure un pan d'une draperie que décorent des cercles emplis de fleurs stylisées, des méandres, des étoiles et des palmes; et cette Andromaque passe devant moi, silencieuse, élevant au-dessus de sa tête un bras cerclé de joyaux pour y maintenir la cuvette de fer où sont accumulés des gravats mêlés à de la terre. De sa bouche, mordant le tissu, part un grand pli, un pli unique, allant rejoindre les bracelets bruissants de ses chevilles. Trente de ses pareilles la suivent ainsi à grands pas silencieux, sourds et rythmés. Mais elles m'ont vu et ne reparaissent plus.

C'était si beau que j'avais envie de dire des vers. — A leur place il n'y a plus que les piliers de marbre et leurs ombres portées, et au delà la lumière éclatante.

Ce goût des Indiennes pour le voilage, leur vient du contact des Hindous avec les Musulmans et n'existe d'ailleurs que dans le

Nord. Il y a échange de politesse. 1/ Hindou cache son épouse, et le Musulman s'abstient de manger du bœuf.

Au dehors les grandes voitures attelées de chameaux circulent au pas, et'sur la place, non loin du fort, se trouve un caravansérail autour duquel, accroupis dans la poussière, des troupeaux de chèvres et de moutons à la queue charnue et double, sommeillent à l'ombre d'un banian qui laisse pendre sur eux la chevelure de ses branches que vient frôler la masse d'un éléphant.

Autour de la grande mosquée, celle qui est la reproduction de la mosquée de Mahomet à La Mecque, sur les grands escaliers qui dévalent vers la place, montent, descendent des êtres dont je ne démêle pas bien les occupations. Beaucoup tiennent au bout d'une corde, soit un bouc, soit un mouton; d'autres de ces animaux stationnent plus bas parmi les pigeons innombrables, dont les dos ardoisés bleuissent le sol. Au milieu d'un cercle danse une enfant vêtue de

rouge et dont le torse et la tête s'abritent sous un pan d'étoffe de couleur abricot. Cette enfant est une jeune fille et elle rit. La finesse de son regard, l'éclat de ses dents, la rondeur de ses bras, la nonchalance avec laquelle elle abandonne son buste en arrière, comme une tige laisse tourner au vent la fleur qui la couronne, disent assez que cet être de séduction n'est pas un produit du pays. Ses sœurs qui l'accompagnent, moins belles, ont aussi sur leur face des traits que je ne retrouve pas dans la foule qui nous environne. Elle a compris, la rusée, que nous la trouvions belle et, à ma demande, elle consent à venir poser demain à l'hôtel avec ses sœurs, une petite et une âgée, et son grand diable de frère qui garde des cheveux longs sous son turban. Il porte un tambour oblong, et les sœurs des cymbales. Tout est convenu : je suis sûr qu'elle viendra. Le retour à l'hôtel est joyeux avec cette perspective d'une étude attrayante pour le lendemain. Il y a à la longue quelque chose

d'attristant dans cette idée qu'on est un touriste et que tout ce qui vous passe devant les yeux est aussi perdu que Feau qui s'écoule d'un vase fêlé. Tout au contraire, travailler dans le pays que Ton visite, c'est en même temps y laisser quelque chose de soi-même, un souvenir, et emporter un gage de la joie qu'il vous a donnée. C'est une possession.

Le lendemain.

Neuf heures sonnent et voici ma bayadère. Les deux sœurs l'accompagnent et le grand frère aussi (celui-là est un peu effrayant). Je la prie de danser comme la veille. Aussitôt en souriant, ce qui bride ses jolis yeux peints jusqu'au dedans des paupières, elle chante un couplet, et quand vient la ritournelle, prenant sa large jupe entre l'annulaire et le petit doigt, ce qui lui ^donne l'apparence

d'un immense pétale de pavot, et laissant choir (il n'y a pas d'autre mot) son torse en arrière, elle tourne lentement sur ellemême au son du tambour et des petites cymbales. -En la voyant si belle, et sous les ornements de son visage, si perfidement chaste, je pensais à nos filles des rues et aux chants qui dévalent de leurs lèvres, souvent grossières, toujours banales.

Cependant, à un des repos, la petite sœur, après lui avoir chuchoté à l'oreille d'ardentes parolesji en juger par son expression contractée et le mouvement agité de sa perle de nez, s'avance vers moi et dépose un rouleau sur mes genoux. C'est un placet, un simple placet en anglais, où la charmante enfant me demande simplement une somme de cinquante roupies, certifiant la nécessité où elle est de le faire, vu la nombreuse famille qui vit d'elle. Pauvres gens!!! certes, ils ne doivent manger que le strict nécessaire, et encore; mais si j'accordais une demande aussi exorbitante, il me faudrait bientôt

nourrir tous les vagabonds de Delhi. Dignement, doucement, je refuse, j'ai promis cinq roupies pour la séance et je donnerai cinq roupies, ou je me priverai de sa grâce et du charme de sa présence. Et d'un geste simple mais expressif je montre l'escalier de la véranda. Car c'est sur la véranda, tout au bout de l'hôtel, que se passait la séance. Résignation, salut, et le travail reprend. Je dois dire à la louange de la jeune danseuse qu'elle n'avait à aucun moment marqué d'insistance, et que ses yeux paraissaient pleins de reproches à l'endroit de sa sœur. Séance très bonne (elle pose très bien), et... à demain.

Le lendemain, 9 heures du matin.

Retour de la danseuse accompagnée toujours du frère et des deux sœurs.

Notre chambre est, je l'ai dit, tout au bout de la véranda de l'hôtel, par consé-

quent fort isolée et près d'un escalier qui donne sur les communs. C'est par là qu'arrive mon modèle et que je voir surgir tout à coup, un à un, les vingt-sept affamés que mentionnait le placet d'hier. Étonné tout d'abord, puis un peu inquiet, car les hommes sont armés. — Oh! peu de choseT — quelques couteaux à la ceinture. Mais surtout des yeux ! quels yeux : menaçants et froids; avec cela des jarrets que l'on devine prêts à bondir. Silencieusement, en me fixant, ils se rangent en cercle derrière leur soeur ou leur parente ou tout ce que l'on voudra, et la petite sœur s' avançant vers moi me répète la demande d'hier. Que ces gens étaient beaux! Parmi les femmes, plusieurs se montraient encore épargnées par le temps et les misères d'une vie vagabonde, et deux ou trois âgées, pleines de caractère a.vec des traits fins et l'ovale aigu. Et puis quels costumes! Draperies sombres ou jaunes, se plissant sur des jupes évasées, couleur d'or ou de sang. Des bracelets jusqu'aux aisselles, et aux che-

villes des torsades d'argent. Les hommes, maigres, hâves, avec les prunelles en feu, perchés sur des jambes de momies, coiffés d'un turban immense, sont à la fois terribles et un peu ridicules, mais tout de môme fort beaux. Et puis, ils ont faim, ces gens, ce n'est pas douteux. Que faire? dans un pays où il faut avant tout sauvegarder la dignité de l'homme blanc? J'augmente un peu le salaire de mon modèle et d'un geste, du dos de la main, je congédie la horde. Un à un, subjugués, les fauves disparaissent dans l'escalier et je me remets au travail comme si rien ne m'avait interrompu. Et lorsque la séance est finie, reconduisant la déesse vers la sortie, j'aperçois mes vingt-sept bandits assis sur les marches, avec des allures de guet-apens, dans un groupement oriental dont je n'ai jamais vu l'équivalent dans aucun tableau d'orientaliste, fût-il de Delacroix. Ces gens sont des bohémiens, des nomades, de tempérament moins faible que celui des Hindous, par conséquent plus dangereux.

Si ces pauvres êtres avaient osé exécuter le dessein que je , lisais dans leurs yeux, ils l'eussent pu aisément, car nul n'était à portée de nous secourir. Nous Favons peut-être échappé belle.

JEYPOOR. — AMBER

Réfugiés sous le toit du petit bungallow, enveloppés d'ombre, nous regardons au delà de la véranda, sur la route couleur de feu, crépiter les rayons du soleil et poudroyer l'azur, tandis que tout en haut éclate d'une lueur d'argent se découpant sur le ciel le palais de marbre blanc du Maharajah. Ce palais, rarement visité de son auguste possesseur, est plutôt une forteresse dont les fortifications dentelées de créneaux en forme de feuille de lotus courent à perte de vue sur la crête des montagnes, affirmant la puissance du maître. Nous l'avons visité ce matin. C'est ordinairement à dos d'éléphant qu'on effectue ce voyage, mais, faute de trou-

ver une installation plus commode que celle dont j'ai fait l'épreuve à Hyderhabad, j'ai préféré la voiture à bœufs.

De Jeypoor à Amber, la route très large se poursuit au milieu des tombeaux et des divers monuments à demi ruinés qui attestent la piété des souverains et leur sollicitude pour les routiers de tout genre. Après avoir dépassé un étang aux eaux noires constellées de lotus jaunes ou roses, où se reflète, comme elle peut, la majesté de la montagne, l'ascension commence. Bientôt, passant sous une porte monumentale qui se dresse à mi-côte, notre char s'engage dans un défilé de murailles qui, insensiblement, nous rapproche de la crête. De hauts contreforts, construits avec cette pierre rose employée partout ici, montent à toute hauteur en s'effilant jusqu'au couronnement de l'édifice pour y soutenir l'encorbellement-, l'entassement des kiosques aux dômes surbaissés et aux toits octogones saillants. A un repos du sol, devant nous, jusqu'à une grande dis-

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tance, se déploient, en manteau verdoyant, les pentes abruptes des monts bleuâtres où se marquent par de fortes ombres les gorges profondes parmi lesquelles semble sommeiller un monstre d'argent. C'est la nappe lumineuse d'un lac qui se termine en cours d'eau, lequel vient se perdre au-dessous de nous, quelque part : à l'ombre des banians inclinés et des figuiers à l'écorce grise. Notre char, arrivé au terme de sa course, nous descend au milieu d* une esplanade immense, au-dessus de laquelle se dresse le palais que l'on gagne par de vastes escaliers. Sur un de ces escaliers un homme nu entraîne une chèvre pour un sacrifice, et la bête résiste en bonds désordonnés. A l'ombre d'un arbre immense, un éléphant se tient immobile, la trompe basse, attendant sans doute le retour de quelque voyageur visitant le palais.

Ce qu'est l'intérieur de ces palais, où ne s'aperçoit aucun meuble, d'autres le diront mieux que moi : de ce palais d'Amber, M. Loti a fait un poème. C'est un ensemble de

pièces immenses dont le plafond est supporté par de fortes colonnes de marbre comme les colonnes elles-mêmes. Point de portes, si ce n'est pour séparer les appartements des femmes de ceux du prince. L'eau est ici la grande affaire et le grand luxe, car à une pareille hauteur, le bain se pratique aussi aisément que dans les piscines les mieux organisées; aussi tout est-il savamment combiné pour Fécoulement des eaux. Bain du Rajah, bain des sultanes, de Fonde partout. Partout aussi s'étalent les délicieuses murailles d'albâtre, percées à jour, tamisant la lumière, comme des stores brodés, ou laissant au travers de leur réseau apercevoir le sublime paysage qui fait à ce palais de rêve la plus belle des ceintures. Et pour les pieds, les pieds nus, quel raffinement; un petit matelas de deux pouces d'épaisseur couvre d'une pièce à l'autre la blancheur des dalles. Les kiosques surgissant des façades se surmontent et se confondent, ayant chacun leur véranda au toit fortement saillant et son

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chenal de marbre amenant l'eau des pluies par mille ingénieux détours, au pied de la montagne d'où elles vont se perdre dans les étangs fleuris de lotus, aux pieds des banians dont les lourdes lianes abaissent les branches jusqu'au sol.

L'œil d'un Européen cherche au long de ces murailles quelque armoire ou un coffre pour enfermer les vêtements. Ce sont meubles inutiles ici... Des serviteurs roulent ces vêtements et les placent dans les niches pratiquées sur les murs des chambres dont elles sont le plus délicat ornement. La mosaïque et la faïence combinées avec le verre soufflé couleur de nacre de perle achèvent la somptueuse décoration de ces demeures princières. Et nulle part un lit; on dort partout. Sous les lambris resplendissants, près d'une fenêtre afin d'avoir au réveil la vue du ciel, le chant des oiseaux, les premières caresses du soleil. Ou tout simplement sur la véranda. Victimes d'une vie étriquée, nous avons peine à concevoir cette indépen-

dance de sensations. Ce que nous appelons le confortable est un esclavage ignoré des grands Orientaux d'autrefois, et nous avons bien tort de railler ceux qui s'en passent.

Attablés devant un déjeuner réparateur, nos yeux ne peuvent se détacher de la route dont la lumière noie tout ce qui l'environne. 0 terre admirable de feu et de clarté dont l'ombre est la nuit.

Voici que tout à coup, là dehors, auprès de nous, des voix résonnent, des turbans jaunes éclatent sur des dos nus où la sueur met des niellures d'argent. Des femmes passent portant sur la tête d'énormes corbeilles recouvertes d'étoffe rouge, et enfin sur un chameau immense, richement sellé, apparaît, rigide et voilée de rose pailleté d'or, une délicieuse figure de femme, à laquelle sa monture imprime un balancement rythmé. D'elle dépasse seulement un petit pied^pâle qu'entourent comme un

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joyau cinq torsades d'argent. Au pas de la bête, il se balance comme une amulette sur le sein d'une belle femme. Une robe rouge flambe, évasée sur les flancs de l'animal, D'autres figurines apparaissent à la suite de celles-ci. L'une sous une gaze de safran, l'autre moulée dans un pagne blanc presque rose au fond des plis; mais si peu : comme les roses qui gardent au cœur comme un peu de sang. Puis vient ensuite une de ces voitures à deux dômes, appelées baals. Celle-ci de couleur mauve pâle imprimée de fleurs blanches, est pleine de femmes; de ses rideaux soigneusement fermés s'échappe un enfant aux jambes nues, ayant seulement le torse vêtu de velours orange liseré d'argent, et sur la tête un bonnet de velours cramoisi brodé d'or.

C'est le cortège de voyage d'une riche bourgeoise qui s'en vient probablement du fond des vallées où serpente le cours d'eau entrevu ce matin.

Encore quelques bouffées de cigare pour

laisser passer un peu de la chaleur du jour avant de descendre vers la ville blanche abandonnée qui s'étale plus loin au-dessous de nous.

A ce moment, notre hôte me demande ce qu'il faut faire de l'écuyer du Rajah, qui nous a escortés depuis Jeypoor. Pauvre homme! je l'avais oublié! — Eh bien, mais qu'il déjeune ici. — Ce n'est pas possible. — ? — Ah! oui, c'est vrai, il ne peut manger avec nous, indignes, mais qu'il aille se réconforter où il voudra. — Mille excuses, il ne le peut faire ici, Sahib. — Et pourquoi? — Il doit mourir de faim, et nous voilà tous contrariés de n'avoir pas songé à rendre la liberté à cet homme qui galope auprès de nous depuis sept heures du matin. — Non, Sahib (et ici un sourire indéfinissable), ce n'est pas cela, il ne peut manger ici parce qu'il est Jaïn et qu'il n'existe aucune demeure de Jaïn dans les parages. Ainsi donc, un Jaïn même affamé ne peut manger avec des Hindous. Je ne m'attendais pas à pareille chose. — Qu'il

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parte, le malheureux! et bien vite! Pourvu qu'il arrive vivant à Jeypoor. Et je récapitule : un Brahmine ne peut manger devant un Kshatrya; celui-ci, devant un marchand, qui, lui-même, dédaignera le soudra, et ainsi jusqu'au bas de l'échelle des castes. Ces gens-là ne sont pas près de s'unir contre le Maître.

Il ne peut être donné de rien voir de plus charmant que cette ville abandonnée au pied de la montagne. C'est une Pompéi hindoue, habitée par des singes. Derrière des charmilles effeuillées apparaissent de délicieux temples gardés par des chevaux qui, depuis le temps qu'ils ont surgi, n'ont point achevé leurs bonds et que surmontent des cavaliers aux gros yeux grands ouverts, comme surpris de se retrouver encore là après je ne sais quels événements. Des cyprès, des figuiers, des banians mêlent à tout le tissu de leurs branches sur lesquelles les singes raisonnables

viennent s'établir pour nous voir passer. J'ai invoqué le souvenir de Pompéi, mais Pompéi ne présente pas à chaque tournant de muraille une telle abondance de seuils, de colonnes, de dômes élevés en forme d'oeufs cannelés et sculptés. C'est à tout moment l'escalier d'un temple qui s'enfonce sous les branches. Nulle voix ne résonne; guère d'autre mouvement que celui que font les branches en se désenlaçant, ou le bondissement d'une guenon portant son petit sous le ventre. Un silence ensoleillé erre parmi ces vestiges d'une cité qui, autrefois fort riche, faisait les délices des Rajahs de Jeypoor.

Il reste: toujours de la grâce aux choses qui ont plu. Ne serait-ce pas le secret de la beauté durable de certaines femmes qui ont été très aimées?

Le temps, en vérité, ne détruit pas ce qui est beau, il le modifie, à moins que... Mais non! J'espère bien qu'on ne restaurera jamais ces ruines-là.

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Au retour, des hommes nus établis sur la terrasse d'une maison nous apostrophent avec force gestes, y mêlant, même, quelques acrobaties. D'autres se tournent et se re* tournent sous les feux du soleil, comme des beefsteaks intelligents qui se feraient cuire eux-mêmes. Ce sont encore des Fakirs. Ils vénèrent le soleil, ceux-ci, et considèrent comme méritoire de lui offrir en pâture jusqu'au plus humble de leurs membres.

JODHPUR

Le jeune Rajah de Jodhpur, il avait 33 ans, est mort hier à trois heures de l'après-midi et on le brûle ce matin. La désolation est générale. Tous les visages sont contristés, toutes les barbes rasées; les turbans se gonflent tristement au-dessus des yeux en pleurs; ils sont blancs, d'un blanc grisâtre ainsi que les vestes; quant aux jambes, elles restent nues comme d'habitude. Ce prince était fort aimé, étant bon et secourable. Il a pris froid après une partie de golf en revenant en automobile sans s'être assez couvert et la fièvre s'est emparée de lui. Sa maladie n'a pas duré plus de huit jours. C'est l'anglomanie qui l'a tué. L'autre jour,

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en allant visiter son palais du Fort et ses trésors, nous avions rencontré son fils, enfant charmant de sept ans auquel son précepteur, un parsi, nous avait présentés et qui nous avait donné sa petite main avant de monter en dandy1 pour sa promenade quotidienne. Et même ce fut un joli spectacle que celui de ce fils de roi autour duquel chacun s'inclinait et qui partit précédé de deux musiciens. Imaginez Louis XV enfant montant en chaise pour une promenade autour des bassins de Versailles. Pour moi qui allais obtenir la permission de saluer son père, je suis aux regrets, car il me paraît certain que je quitterai l'Inde sans avoir vu d'autre rajah que celui de Bénarès; ils sont tous ou à Londres pour le couronnement, ou à Cannes, ou autre part. J'espérais trouver en lui, enfin, mon homme en rose tant désiré. C'est une fort belle chose que le Fort. Construit sur une montagne isolée au milieu d'une immense plaine, ce palais qui est en

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