Sorte de palanquin découvert en forme de vis-à-vis
môme temps une forteresse, où se voit sur une esplanade des canons rangés comme ceux des Invalides, des vieux canons, dont Fairain rend des sons graves, est aussi une espèce de ville fortifiée. On y accède par une poterne dont l'arcade est haute comme un arc de triomphe et où, sur les murs, se voient les empreintes sanglantes des mains deshégums brûlées autrefois auprès du corps de leurs époux royaux.
La garde du trésor est confiée au parsi, précepteur du jeune prince, et ce trésor consiste en joyaux tels que colliers de perles, anneaux de saphirs et d'émeraudes en nombre considérable, auxquels s'ajoutent de riches harnais de chevaux et des parures d'éléphants d'une somptuosité surprenante. Bref, il y a de quoi emplir des salles immenses. Il m'a semblé comprendre que le Fort était aussi la demeure des épouses royales. Lui habitait une demeure bâtie dans un style moderne, quelque chose d'indo-anglais, une erreur, située près du lieu de notre Guest-house.
Fini tout cela.
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Une sorte de chant funèbre, sourd et ponctué de coups de cymbales attriste les échos. C'est son cortège qui passe. Rapidement je me lève afin de me trouver à temps pour le voir. Il est neuf heures du matin. Bien que nous soyons sous les tropiques, à voir les arbres, on se croirait à la fin de l'hiver dé chez nous, car ils sont sans feuilles; pourtant sur presque tous s'épanouit une singulière fleur de couleur orangée dont l'éclat perce la brume matinale. Les arbres de la plaine où nous sommes sont peu élevés, parce que de plantation récente, sans doute. Il me semble être à la lisière d'une jeune futaie de France par un beau jour de printemps. Partout les paons en troupes picorent dans le sol, et leur cri si triste ajoute à la mélancolie des lointains estompés. J'ai eu beau me hâter, je n'arrive pas à temps pour assister au commencement du défilé. Au loin déjà, un éléphant balance sa croupe caparaçonnée de rouge : l' avant-garde a passé. Mais voici des cavaliers; à l'arçon de leur
selle sont suspendues des timbales, sur lesquelles ils frappent des coups sourds imitant des sanglots. Devant eux, tenant un étendard, un cavalier, comme ivre de douleur, oscille sur son cheval blanc à croire qu'il va tomber. La bête qui a l'air de savoir à quoi s'en tenir, s'arrête à la moindre pression de la main du pleureur lequel en se redressant pousse vers le ciel de poignantes lamentations. Les timbaliers qui le suivent imitent leur chef; et tous, ondulant de droite et à gauche, comme des pantins mal attachés, seraient grotesques en vérité, s'il était possible de l'être sous le regard de la mort. Une grande foule d'hommes vêtus de blanc passe ensuite, puis les quatre chevaux favoris du Rajah défunt, puis enfin le mort lui-même assis, jambes croisées, sous un petit dais de mousseline rouge piquée d'or dont les rideaux sont entr'ouverts. Il est couvert 'de joyaux. Je distingue à son cou des colliers de perles. Ses deux mains reposent sur ses genoux. Quant à sa tête, je la vois mal sous
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l'ombre du dais. Quatre hommes Je portent. Qu'il est peu de chose...
Un éléphant monté vient de suite après, puis un chameau sans cavalier harnaché de rouge, puis un cheval blanc, puis... plus rien que la poussière qu'a soulevée le cortège. Dans ce paysage maigre, sou^s le ciel gris perle, ces funérailles menées par un peuple en guenilles ne peuvent atteindre au grandiose. Pauvre jeune homme! ne l'ayant pu voir vivant, je l'aurai du moins salué dans sa dernière promenade.
Au luncheon, le maître d'hôtel qui nous sert nous montre une mine désolée. Il est rasé et ses vêtements blancs sont comme salis en signe de deuil. Ses yeux sont baissés et je crois même qu'ils pleurent. Nous l'interrogeons sur le Prince qui, je dois le dire, nous intéresse moins maintenant que la Princesse, fille du Maharana d'Udeypoor. Elle ne reste pas la seule à pleurer un époux, car elles étaient deux à lutter pour le bonheur de l'auguste défunt. La plus jeune, la fille du
Maharana d'Udeypoor, a dix-huit ans; l'autre est plus âgée et c'est la seule qui lui ait donné des enfants dont F un d'eux est ce charmant petit garçon qui partait l'autre jour en « dandy ».
Avec les marques du plus profond chagrin, il nous explique que ces princesses, la tête rasée, désormais retranchées du monde, ne devaient plus jamais paraître en public, ni se trouver en la présence des hommes, fussent-ils leurs pères. A partir de ce soir, nous dit-il à voix basse, leurs mets seront grossiers, le nombre de leurs gens de service réduit et toute leur vie devra s'écouler entre les murailles de la splendide forteresse qui surmonte l'une des falaises qui se dressent dans la plaine...
Nous ne pouvons rester ici plus longtemps, car il ne convient pas d'user de l'hospitalité d'un mort aussi regretté.
C'est dommage! car Jodhpur est peut-être la ville la plus étrange que nous ayons habitée jusqu'ici au cours de notre voyage.
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Excessivement montueuse, les maisons en sont sculptées comme des piliers de cathédrale, et tout en haut un lac y fait peser son eau verte et sombre. Comme à Amber, les crêtes des montagnes sont garnies de créneaux roses. A même les rues on y teint des étoffes. Les vaches sacrées s'agenouillent au seuil des maisons; enfin, avant F événement, les habitants se montraient excessivement gais, au point de se jeter à la face de la poudre rouge, comme au Corso de Rome jadis on se jetait de la farine en temps de carnaval. Ce deuil les surprend du reste, en pleine fête, laquelle, sacrée ou non, ressemblait furieusement à un carnaval. Tous avaient même dans leurs mains un jouet qui les convulsait de plaisir et dont la pudeur et la bienséance m'interdisent la description.
De nombreux cavaliers montés sur de petits chevaux à longues jambes ne dédaignaient pas de nous envoyer de gracieux saluts.
Tout cela est fini pour nous, car la peste
nous obligeant à laisser Gwalior de côté, il ne nous reste plus qu'à nous acheminer vers Bombay.
Un vol de perruches frôle les arcades de notre demeure et va se réfugier sur un arbre sans feuilles qu'il teint en vert. C'est la première fois que j'en vois en si grand nombre.
La grande voiture attelée de deux chameaux vient prendre nos bagages, c'est le départ.
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A Udeypoor nous sommes restés seize jours. Là encore la peste fait des ravages. Les rues en sont dépeuplées. Si ma vie sa prolonge et si le fléau le permet, j'y reviendrai pour un plus long temps... Plus tard.
Udeypoor, c'est l'Inde des Mille et une
Nuits; c'est aussi Venise avec des palais de
rêve bordant un lac immense parsemé d'îles
toutes peuplées de kiosques de marbre blanc,
aux rives desquelles se reposent parfois les
alligators, à côté de tortues noires qui ont
des cornes sur le nez. Une brousse sauvage
entoure le Guest-house où nous reçoit le
Maharana, le père de la princesse de Johd-
pur, la récente jeune veuve.
Sous la conduite d'un batelier mis à mes ordres, je descends le courant qui, passant sous un pont aux longues arches que traverse un éléphant chargé de fourrage, m'entraîne doucement au long de ces habitations, de ces murs, de ces pagodes, dont le reflet dans l'eau arrive jusqu'à moi. Je frôle des buissons d'où s'envolent des myriades d'oiseaux d'espèces étranges, dont la plupart arrondissent leurs cous fins comme des faucilles. D'autres penchent leurs gros becs en des postures pensives et semblent suivre dans le mouvement du courant la déformation de leur image. Le disque du soleil s'abaisse en se déformant sur l'horizon et le ciel rougit. C'est le moment où les éléphants viennent boire. Les pieds dans l'eau, la trompe allongée, ils semblent là fixés pour l'éternité.
Mais des femmes qui ne m'ont point encore aperçu se baignent nues avec leur parure d'or et d'argent face au couchant, et les derniers feux du brasier céleste font briller les grands anneaux de leurs nez et les joyaux de
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leurs têtes. Au pied d'une petite pagode solitaire, à peine une chapelle, des pleureuses enfouies dans leurs draperies sombres couleur de rouille poussent des gémissements, lesquels ont pour but d'adoucir le passage de vie à trépas de quelque mourant qui en ce moment agonise au fond de sa maison. Nul doute que la Mort ne rôde ici partout.
Hier, dans l'après-midi, nous sommes allés voir manger les sangliers. C'est dans une habitation de chasse du souverain, un spectacle étrange. Ces bêtes réservées pour les chasses sont laissées en liberté dans la jungle. Voraces, elles se précipitent sur le grain que, du haut de la muraille où nous sommes perchés, un serviteur leur jette à une heure fixe du jour. Il y en a bien deux cents. Il ne faudrait pas se risquer parmi eux, ils vous dévoreraient. Lorsqu'ils sont repus, les paons viennent à leur tour et picorent ce qu'ils ont abandonné. Un autre de ces animaux beaucoup plus gros que les autres est retenu dans une cour intérieure et nourri à part en vue des com-
bats de tigres. Il est énorme et, paraît-il, d'une force prodigieuse, d'une force à faire trembler les grands félins eux-mêmes dont il fut plusieurs fois vainqueur.
La nuit nous ramène au Guest-house et le cri des chacals accompagne la cadence des pas de nos chevaux. Ils viennent jusqu'auprès de nous, dans les fourrés au milieu desquels ils se poursuivent en pleurant comme des enfants perdus, ou des femmes en gésine.
C'est ici à Udeypoor que nous abandonnerons Rébecca. Notre ciel d'Europe lui serait funeste. Il faut savoir se séparer de ceux qu'on aime pour leur bien. Demain le babou, le manager du Rajah, à qui nous devons l'hospitalité, l'offrira à son maître à moins qu'il ne la garde pour lui. L'approche de cette séparation nous agite un peu. Naïfs que nous sommes! Rébecca a déjà un. béguin pour le babou. — La ligne de cœur!
Au réveil, les moineaux viennent se poursuivre jusque sur notre miroir, parce qu'étant
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incliné en arrière il emprunte au ciel sa lumière. Ils nous réveillent par le bruit de leurs disputes et, vainqueurs ou satisfaits, ils repartent par où ils sont entrés, par Tune des ouvertures percées près du plafond de notre haute chambre, jamais closes. Nos portes non plus ne sont jamais fermées, les serrures paresseuses refusant le service.
Chaque jour je retourne aux rives du lac. Ce matin, elles sont peuplées de femmes enveloppées de rose, de jaune, de violet et d'aurore qui est ici la couleur dominante des vêtements. On croirait à une assemblée de fête. Dans la cour du palais, devant la gigantesque façade, picorent des paons et des poules sous l'œil indulgent d'un éléphant, et entre les pieds d'une vingtaine de chevaux tout harnachés. A l'ombre de leurs corps dort accroupi le gamin qui les garde...
Et maintenant c'est Bombay, c'est-à-dire le retour en attendant la fin du rêve. Bombay est la ville des Parsis. Ils y naissent, ils y meurent, il s y sont mangés... par les vautours. Ne voulant pas souiller la terre de la dépouille humaine, ils préfèrent la confier à F estomac de ces terribles carnassiers qui accomplissent leur besogne en deux heures.
Porté par des hommes vêtus de coton blanc des pieds à la tête, sans en excepter les mains, le corps du parsi est conduit, par la cité, jusqu'à la tour du Silence située au milieu de ces beaux jardins qui couronnent la ville. Ces tours du Silence ne sont pas, comme Ton croit, de hautes tours: ce sont
des espèces de grands cirques dont les murailles sont cachées par des arbres touffus et des buissons de plantes rares, formant des repaires odorants et gracieux où la famille du mort attend l'heure de la consommation finale. Rien ne transpire au dehors de l'horreur du lieu.
Rares même sont les carnassiers aux alentours. Ils n'y flânent pas, ayant mieux à faire.
A l'intérieur, bâties en rotonde, ces tours du Silence sont pourvues de casiers inclinés et concentriques aboutissant tous par un système de chéneaux à un grand trou. Le mort est déposé dans un des casiers, et lorsqu'il ne reste plus de lui qu'un squelette, avec un râteau, on le pousse dans le grand trou, sorte de puits profond où ses os, par le fait des pluies, ne tardent pas à s'effriter.
Bombay est, sans contredit, une très belle ville, mais sans caractère propre. Toutes
les maisons de quelque importance, banques, églises, épiceries, stores, sont bâties sur le modèle des cathédrales, et des palais siciliens, du treizième siècle. Il faut aller dans les faubourgs pour retrouver le caractère indigène.
Les parsis sont des gens d'affaires par excellence, des banquiers opulents et des spéculateurs de première force, et, pardessus tout, les bienfaiteurs de Bombay.
Leur coiffure compliquée tient du shako et du scarabée. Elle brille comme des élytres. Tous ou presque tous portent des lunettes, chose admissible pour eux, mais gênante pour la beauté de leurs femmes. La mode seule peut être la raison d'un sacrilège aussi répandu, car il est impossible que tant d'entre elles, et des plus belles, souffrent à ce point du besoin de s'éclaircir la vue.
Sans doute veulent-elles indiquer par là qu'elles sont des femmes d'étude, de devoir et de foyer. C'est possible, mais alors que maudite soit une vertu qui enlaidit ainsi les femmes.
Comme leurs époux, les femmes parsies s'ornent d'un maintien grave. Il m'a semblé qu'elles dogmatisaient en parlant. Ayant les mâchoires fortes, elles articulent avec clarté, mais une clarté qui déçoit, des choses sensées, des vérités consacrées. C'est peu de chose, et il faut se hâter de le dire, leur réputation est celle de femmes sérieuses, instruites et utiles. \
Elles portent le voile des Indiennes, mais sans fantaisie, et elles enlaidissent leur taille d'une sorte de Rocket, camisole bordée d'un haut volant de dentelle qui, descendant sur les reins, rejoint la jupe.
Est-ce parce que Bombay est l'étape obligée de tout voyageur qui arrive d'Europe ou y retourne, je ne sais, mais c'est un fait certain qu'on s'y ennuie. On piétine, on monte la côte de Malabar, finalement, las et désœuvré, on revient à l'hôtel pour, du bout de sa lorgnette, tâcher à découvrir le bateau du retour.
C'est le Dumbea venant de Cochinchine qui
doit nous ramener, et voilà deux jours que
nous le guettons.
Hier soir, dîner chez le gouverneur de Bombay, à la côte de Malabar. Nombreux parsis, deux ou trois Anglais attendant leur retour en Europe, et un Turc, Nazim Pacha, grand- vali de Bagdad, qui retourne à Constantinople. C'est une manière de disgracié de l'ancienne Cour. Il vient voir de près la tournure que prennent les choses. Il montera sur le même bateau que nous et nous laissera à Port-Saïd pour, de là, rejoindre sa patrie et renouer sa destinée.