‹ L'homme en roseChapitre 15 sur 16 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

j Nous y sommes : tous nos bagages sont déjà installés à bord. Abdul ne paraît être en proie à aucune émotion. Je le regrette; je caressais au fond de ma poche des roupies à son intention. Mais bah! je serai généreux, je les lui donnerai tout de même par égard pour ce que ce petit homme a représenté à nos yeux lors de l'arrivée à Colombo. Après tout, il nous a été fort utile. « Take it for you, Abdul »; et j'admire moi-même avec quelle aisance je verse cet or dans sa main. Il se courbe et baise la mienne. Nous devons former en ce moment un groupe somptueux.

Le bureau de la Santé réclame les passa-

gers les uns après les autres, pour vérifier si aucun n'emporte avec lui de germe de peste. Certains redoutent le lazaret. Les passagers de basse classe sont fort auscultés, tandis que d'autres comme nous abandonnent leur pouls à la pression discrète du docteur. L'heure, l'heure de tout abandonner a sonné. Il faut gravir la muraille noire aux flancs de laquelle court le petit escalier étroit comme une échelle, et plus inégal, qui aboutit à la coupée. Il y a quelque chose de mortuaire dans cette agitation du départ. C'est vite fait de briser ce qui reste d'une vie de six mois, à quoi se rattachent tant de pensées, d'habitudes déjà prises, entre autres celles de vivre à sa guise dans des vêtements légers. — C'est comme cela qu'on meurt.

La sirène hurle, le bateau frémit et quitte le quai, Abdul s'en va.

Mon voyage de l'Inde est fini.

Mais est-il fini?

LE DEPART iOl

A mesure que le Dumbea s'éloigne, Bombay s'enfonce dans la mer et de cette Inde qui, du haut de ses éléphants, regarde mourir les soleils sur leur couche de pourpre, je ne vois plus rien que quelques oiseaux qui, lassés de nous suivre, nous abandonneront bientôt.

Me voici donc comme il y a six mois bercé par la vaste mer. Suis-je semblable à ce que j'étais au départ? — Non certes. Un rayon nouveau m'a pénétré. Au milieu des richesses entrevues ai-je trouvé ce que je cherchais? Oui, et plus que je n'attendais. Ayant posé le pied sur le seuil du passé, j'en garderai la nostalgie: j'ai vécu une vie antérieure si je puis dire et j'en garderai le souvenir à jamais, je le sens. J'en ai l'âme comme teintée.

Chose étrange, de tout ce pourquoi je suis allé dans l'Inde, splendeur des cérémonies, étrangeté des mœurs, parures des femmes, monuments fabuleux, une vision s'élève qui domine toutes les autres, celle de la

beauté sans entraves du corps humain. Cette apparition a relégué toutes les autres au rang de détails. Durant ce banquet splendide où je me suis assis, mes yeux n'ont cessé d'admirer et de s'étonner que ce fût sur lui que se reportât sans cesse mon attention. A qui dirait qu'il a surtout vu le décor de ce monde étrange, je dirais, moi, qu'il n'a rien vu. L'épaule d'une Indienne qu'argenté le soleil, c'est toute l'Inde du Sud. Les soixante princesses captives qui transportaient des gravats à Delhi, c'est toute l'Inde du Nord; et ne vît-il que cela, celui qui les a regardées pourrait revenir sans avoir besoin d'en voir davantage. Le monde est plus petit et à la fois plus vaste qu'on ne croit, selon le moment, l'heure où il vous apparaît et la passion avec laquelle on l'a regardé.

Et l'homme en rose? — Faut-il avouer qu'à partir du moment où j'ai mis le pied sur son féerique domaine, j'ai moins pensé à lui. Ce n'estJpoint Jnconstance ni déception, c'est tout simplement que je ne l'ai pas vu, parce

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