‹ L'homme en roseChapitre 5 sur 16 · PORT-SAÏD ET LE CAIRE :J · texte numérisé non relu

PORT-SAÏD ET LE CAIRE :J

Egypte a su condenser la forme dans le modelé le plus simple. Ombre et lumière. Sans nul doute, c'est de son ciel qu'elle a reçu cette formule d'art. Le plan juste et peu de modelés intermédiaires. C'est du reste la grande donnée de l'art de plein air, celui de nos porches de cathédrales, Amiens, Chartres, Reims.

Ce musée bien organisé, avec ordre et clarté, est très visité par le peuple qui s'y porte en foule; et le peuple ici, ce sont les gens à turbans, à lévites rayées de bleu et de blanc, de vert et de bleu, comme l'eau, avec, par dessus, des cafetans bleu pâle, vert foncé, brun amadou, comme aux temps où leurs pareils figuraient dans les plafonds de Tiépolo. Ensuite une.quantité surprenante de femmes voilées. Depuis l'habitante du Caire en domino de soie noire avec masque noir, jusqu'à la fellahine pourvue de son enfant sur l'épaule. Certaines s'asseoient dans un coin aux pieds de quelque colosse, pour allaiter leur petit dans le mystère de leurs draperies. Ces femmes,

ces hommes regardent, ma foi, avec attention, et font autour des vitrines les groupes les plus inattendus. Je n'aurais jamais cru rencontrer là tant de ces braves gens. Nous sommes à peine six Européens au milieu de cette foule de femmes masquées et d'hommes vêtus de soie qui composent pour le plaisir de nos yeux un Guardi des plus originaux.

AU CAIRE Encore le Musée.

Dans cette foule, les femmes sont, comme toujours, les plus remuantes. Elles causent, en jacassant sur un mode aigu, et quelques-unes dévoilées, bien rares, nous montrent d'assez beaux visages. Leurs yeux sont peints, non seulement sur le bord extérieur de la paupière, mais encore sur son épaisseur. Le visage est large, plein et pâle; Fœil en fuite vers la tempe. Les mains belles, un peu lourdes, se voient beaucoup, parce qu'elles manient à chaque instant ou le voile ou la gandourah.

Elles écartent sans cesse les bras pour replacer, ou avancer ou reculer le voile sur leur tête, et il m'a semblé que le geste se répétait d'autant plus qu'on les regardait. L'homme qui les accompagne, certainement le mari, a l'air d'un berger. C'est d'ailleurs un troupeau qu'il mène, car les brebis sont quelquefois quatre, cinq ou six, et j'imagine qu'un bon chien lui serait nécessaire.

Il faut venir voir le musée comme je l'ai fait, un jour d'entrée gratuite.

Au premier, se trouvent les papyrus.

Surprise charmante. On resterait des jours à en suivre la fantaisie. Mais de suite on peut juger du degré d'art où en était arrivé un peuple qui pouvait indiquer la vie et les objets qui l'expliquent avec une méthode synthétique aussi parfaite. Feuilles japonaises, vous n'êtes que des essais, comparées à ces merveilles.

Non loin de là, sous la lumière indiscrète, au fond de leur vitrine, dorment leur sommeil de momie, d'abord Seti Ier, dont la tête

Al CAIRE • 39

noblement respectée par le temps rappelle un buste de la Renaissance italienne. Plus on le considère, plus il paraît vivant; T expression des yeux est charmante et la bouche si bien formée qu'il me semble lui entendre dire : « Combien d'années encore, cher monsieur Maspéro, livrerez-vous mon néant à la contemplation des foules indifférentes? Tous ces gens qui m'appellent Seti tout court, savent-ils bien ce que j'étais? J'avais tant fait pour n'être jamais dérangé au fond de ma cave!... » Puis la reine Tahia, puis sa mère à laquelle on trouve qu'elle ne ressemble pas, puis son père dont on affirme qu'elle est tout le portrait. Voilà certainement des gens à qui il faut refaire une tombe : dans le musée si l'on veut, puisqu'ils ne sont plus que des hommes de vitrine. Mais de l'ombre, de l'ombre! Remettez-les dans le mystère : la foule les situera mieux dans le passé.

La mosquée d'Hassan est située au bout d'une longue rue où elle fait face à une

mosquée moderne. Elle est de grandes proportions. Œuvre d'art exquise, le calme et le silence en font une merveille. A Fabri de ses murs, l'âme, que ne sollicite aucune idole, se repose. Point de bruit de pas, seule une fontaine y murmure ombragée d'un grand figuier dont les branches souples penchent jusqu'à terre.

Sur la natte qui couvre le sol un saint homme accroupi écrit sur ses genoux.

Plus loin, au bas des marches de la chaire en bois de cèdre incrusté d'ivoire, cinq ou six gamins assis, jambes croisées, côte à côte psalmodient à voix haute les versets du Coran en balançant le torse d'arrière en avant, à la mode musulmane.

Quel beau lieu de prière; mais ce n'est que cela : car il est visible qu'un Dieu ne peut habiter une semblable demeure. A un Dieu il faut le mystère profond de nos cathédrales avec les hautes ogives où l'âme se suspend un moment avant de gagner le ciel.

Ici point de mystère, nulle âpreté, au

contraire : du jour entrant à flots et des prières faites en communion avec les arbres, les nuages, les oiseaux, que rythme le murmure d'une fontaine.

L'insistance de notre guide nous a promenés dans la ville kopte. Intéressant cloaque, fumier permanent sur lequel ne cesse, malgré les mouches et les charognes de tous genres, de fleurir une race assez belle. Par des portes basses qui laissent entrevoir des réduits sordides, de très belles jeunes filles tendent la main, tandis que leurs mères, belles encore, allaitent un bébé dont les yeux voilés par les mouches ne verront peut-être jamais le jour. Il y a cependant du soleil sur les battants de la porte que l'on referme sur nous. — La vieille ville chrétienne vit en dehors de tout contact avec la vie musulmane et elle s'enferme chez elle à double tour.

Pour échapper au dégoût du Caire moderne, il faut monter à la citadelle et, au delà, regarder l'ensemble de la ville. Sous l'étincellement de midi, c'est un spectacle gran-

diose. Dans son linceul gris tourterelle, avec ses minarets roses, ce qui fut le Caire resplendit encore d'une beauté spéciale. Sur le sol poudreux, rose et scintillant, les tombeaux des califes apparaissent comme des palais de rêve, créés d'un souffle. Mais qu'elles sont mortes, ces petites merveilles! qu'elles sont isolées et désolées ! Sur cette poudre du passé, qui fait à ces palais comme un coussin moelleux et impalpable, des enfants jouent ou dévident de la soie. Ils sont eux-mêmes comme impalpables sous le silence écrasant d'une atmosphère qui noie leurs formes et étouffe leurs voix. Je n'aurais jamais pensé qu'il pût exister rien d'aussi triste sous un si beau ciel.

J'ai manqué les Pyramides et le Grand Sphinx; c'est-à-dire que je les ai mal vus par la faute des chameliers et des âniers qui vous harcèlent de leurs offres. Sans eux le spectacle paraîtrait grandiose. Pourquoi donc tous ces voyous, retour de Paris ou d'ailleurs, ne sont-ils pas parqués?

Comment laisse-t-on pareille horde salir de ses quolibets, ces majestueux emblèmes de la fragilité des choses. Je veux bien oublier le photographe qui vient à vous avec le sourire d'un vieil ami oublié, sa baraque, celle du tramway, mais je veux avoir le droit de monter seul la colline où, depuis tant d'éternités, ce coiosse et cette montagne bravent la logique de la destruction.

L'air est léger, le couchant s'allume, les nuages pommelés courent en écharpe, et voici venir l'heure sublime entre toutes où le passé ressuscite. Mais la horde m'assaille et je dois me borner à regarder ce que tout le monde a vu : deux ruines.

Vers Louqsor.

5 heures du malin.

Le train nous emporte au travers d'une Hollande étrange. -

Le Nil, qui n'a pas encore réintégré sa

couche millénaire, reflète le ciel à perte de vue. Les talus des routes abolies que l'eau n'a pas noyées font sur la nappe lumineuse des saillies noires, comme feraient des corps de baleines échouées. Ces talus, les rangs de palmiers qui les bordent, les rares masures que l'eau a respectées, tout ce qui n'est pas air ou fluide, demeure imprégné d'obscurité. Et pourtant la vie s'éveille, et, en longues files, d'innombrables troupeaux fendent ces eaux que leur poids ride interminablement et sur lesquelles cependant pèse encore le calme de la nuit. Troupeaux fantômes que guident d'îlots en îlots, parmi les oasis submergées, des fantômes de bergers.

Je rêve à ce que dut être la sortie de l'Arche de Noé au premier matin de paix qui marqua la fin du déluge...

Brusquement, le soleil faisant irruption, illuminant la réalité, nous montre une Egypte étincelante sous son suaire liquide; plus bizarre que je n'aurais osé la rêver, mais non moins belle. D'ailleurs, je la reconnais au

visage des admirables fellahs que la course du train nous laisse apercevoir sur les chaussées étroites où cheminent aussi en théories des femmes, véritables cariatides de basalte aux faces voilées et aux bras de marbre jaune. Presque toutes portent sur la tête un lourd fardeau ou de petites amphores.

Beaucoup d'enfants nus, fruits ravissants que le soleil mûrit trop vite, trottinent dans les draperies de ces femmes; beaucoup aussi sommeillent à cheval sur leur épaule. Aucun geste vulgaire, nul ne se hâte, chacun ici vit selon la loi du temps. Ils se lèvent avec le soleil et se coucheront en même temps que lui.

Voici Louqsor, le terme de notre voyage. La lumière est aveuglante et rend secourable l'ombre des voûtes de l'hôtel.

Louqsor? Mon Dieu, c'est tout ce qu'on veut, ce n'est surtout plus un village égyptien. Heureusement qu'à deux pas Karnak possède encore son oasis de palmiers et ses murs de terre grise se mirant dans des

mares moisies. Ce coin de terre est biblique. Expression depuis trop longtemps consacrée, qui exprime pourtant bien l'idée que Ton se fait de cette époque reculée du monde où, dans la paix des paysages, Dieu, accoudé sur la cime des arbres, regardait vivre un peuple qu'il avait créé pour son usage, et daignait converser avec lui.

Au pied des petites murailles de terre séchée, dans le recul des ruelles, des hommes sont assis ou sommeillent en des attitudes d'une souplesse qu'on ne voit qu'aux bêtes; tandis que partout, au long des étangs, sur les toits, apparaissent et circulent les délicieuses cariatides noires aux bras pâles dont je parlais tout à l'heure. Mais voici que l'ombre des portes se fait plus mystérieuse, et que se silhouettent sur le ciel qui pâlit les petites coupoles de terre grise parmi les palmiers échevelés, car c'est le soir et bientôt la nuit. Lentement à l'horizon descend le soleil; avant de disparaître, comme à un signal, il illumine d'une lueur d'incendie ces

humbles murs et ces palmiers. Cependant que les mares d'eau verdâtre, au long des talus, dans les fossés, aux pieds des figuiers, reflétant les dernières la lueur bleue du zénith, parsèment le sol de leurs nappes de turquoises. Face au soleil le paysage est maintenant couleur de sang. Le temps de fermer mon livre de croquis, la nuit est venue, profonde et étoilée.

Il est des féeries dont l'œil garde la nostalgie; et c'est à cette minute même, sous ce ciel de sang et d'or, que j'eusse souhaité me prosterner devant le Sphinx et la grande Pyramide.

Décidément, dois-je le dire, les ruines m'ennuient. Et dusse- je me brouiller avec l'archéologie, cette déesse au masque de terre cuite peinte, j'avoue qu'elles ne m'instruisent pas. Dès qu'un monument est promu ruine, il ne m'intéresse plus. Débarrassé de ces parasites dont le temps lui avait composé une parure, gratté, brossé, astiqué, il perd pour moi toute poésie; je ne le relie plus au passé. Délivré des incidences de terrain qui l'enchâssaient, sa silhouette se refroidit, et l'ordre mis dans cette ruine de ruines lasse mon attention et ma patience. Ainsi remis à neuf, le temple, l'église, ont désor-

mais des clairs de lune pour eux seuls et des couchants favorables. C'est irritant.

Je reconnais qu'il n'y a pas que les peintres au inonde, et je respecte la science qui travaille avec un zèle admirable, quoique parfois indiscret, à reconstituer le passé des races illustres. Grâce à elle, grâce à son ardeur qui la pousse à violer jusqu'au silence des tombeaux, on a retrouvé ces papyrus qui sont la joie des yeux. Mais que voulez- vous? les archéologues et les réédifîcateurs de monuments éteints ne peuvent faire à nouveau circuler la vie sous ces voûtes, autour de ces colonnes. Ils y placent des gardiens, ils y tracent des sentiers pour les voir plus à l'aise, ils les rendent confortables. Bref, ce monument, qui avait retrouvé une existence, grâce au mouvement perpétuel de la nature qui utilise tout, qui avait retrouvé une voix dans celle des animaux terrestres, des oiseaux, jusqu'à celle des hommes qui s'y étaient créé desrefuges, entreleurs mains devient une chose morte, un objet que l'on regarde, un musée,

et plus simplement un but de promenade, ou plus sincèrement, un lieu de rendez-vous.

Connaissez-vous rien de plus morne et de plus insignifiant que les thermes de Julien à Paris?

Je me souviens de ceux de Caracalla, à Rome. Rien n'était plus beau que leurs murailles tapissées de plantes qui laissaient retomber en grappes leurs cimes chargées de fleurs et de fruits, humbles arbustes qui faisaient mesurer les dimensions de la ruine auguste. Que d'heures délicieuses écoulées là au sein de ce passé verdoyant où la pensée se fécondait. Maintenant, nettoyées, grattées, reconstituées, elles sont inintelligibles, ces murailles. Y a-t-on replacé les marbres qui revêtaient leur surface, les statues qui en décoraient les portiques; enfin, les Romains fastueux et bavards qui peuplaient ces bains y sont-ils revenus? Non! pour le peintre ces ruines sont mortes maintenant. Et muettes pour le poète. Le grincement du tourniquet est la seule voix qu'on leur prête. Leur écho

n'en connaît plus d'autres. Est-ce que ce n'est pas violer la majesté de nos cathédrales que les isoler au milieu d'un square, alors qu'elles étaient bâties pour le mystère des rues d'autrefois, au bout desquelles elles apparaissaient comme une relique au fond d'un sanctuaire?

Karnak m'a donc déçu parce qu'il ne m'a pas surpris. J'ai suivi sans hâte la large route décemment entretenue, bordée de palmiers, qui y donne accès. Karnak Park!

Une seule chose sauvera en moi le souvenir de ce monument : c'est une colonne, une de ces nombreuses tiges de lotus sacré, qui, brisée (par quelle secousse formidable !), s'appuie sur celle qui lui fait face. Ce geste, si l'on peut dire, met dans toute cette froideur, une précieuse note de vie. Ne la relevez pas, Monsieur Legrain! Il faut respecter la douleur des choses.

Les ruines de Louqsor sont à deux pas de Fhôtel; je ne les ai pas visitées. (Oserai-je le dire à mon retour à Paris?)

Mais ce que j'ai vu tous les jours, c'est le Nil, diapré, selon les heures, comme une écharpe de Syrie, rapide et pourtant nonchalant. Ce qui m'a enchanté ce sont ces norias qu'un bœuf blanc fait tourner, ce sont ces rêveurs qui peuplent les berges; c'est au fond, les montagnes du désert de Libye. C'est là-bas, dans le pli bleu de cette montagne rose, au delà du fleuve, la vallée des rois, la vallée des grands sépulcres où s'est réfugiée l'âme de l'Egypte morte.

Les tombeaux de la Vallée des Rois.

Ce que nous allons voir n'est pas un temple, c'est une nécropole. Là on n'a rien restauré, on n'a fait qu'enlever... tout ce qui pouvait s'emporter.

Avant de pénétrer dans ces nids de la Mort, nous goûtons la splendeur du jour. Il est neuf heures du matin et la nature est

déjà sans ombre. Tout paraît léger autour de nous. Notre course elle-même est un vol dans cette atmosphère diaphane. Je doute que dans lTnde les contours des choses soient plus mêlés à l'azur du ciel. Pourtant, cette étendue si déserte, on la sent peuplée. Le ciel renvoie des bruits de battements d'ailes et là-bas sur ce sentier crayeux un cortège apparaît. Petit et précieux dans la distance, il se compose d'un personnage vêtu d'un burnous blanc, monté sur un petit âne couleur d'argile et de cinq compagnons drapés de blanc comme lui le suivant à pied : lointaine vision du Sauveur voyageant avec les apôtres. Un puits, un filet d'eau se trouve sur leur chemin. Ils s'y arrêtent, s'y rafraîchissent; puis, ayant repris leur route, ils disparaissent dans la direction du fleuve. Vision d'un instant, comparaison touchante du peu que nous sommes dans cette immensité, impression féconde en suggestions et plus durable sûrement que celle d'un temple en réparation. Ce minuscule voyageur blanc est un saint

homme, nous dit le guide, très connu dans la contrée, et il se rend à quelque assemblée où ses fidèles l'ont convié.

Entre deux collines resserrées couleur de tourterelle, nous nous arrêtons devant la porte d'un tombeau. C'est celui précisément de ce pauvre Seti Ier. Je connaissais par la reproduction la plupart des peintures qui décorent avec profusion ces murailles, mais ce que je puis admirer ici, sur le vif, c'est la beauté des intailles qui enrichissent les parois des paliers de ces décevantes demeures.

Quelle science du modelé révèlent ces profils de pharaons!

Quel dommage que les corps ne soient que des signes. Quelle individualité dans la traduction du type, quelle vie au milieu de cette mort! Ce constraste rend plus poignante encore l'idée d'irréparable que vous soufflent au visage ces puits funéraires. L'ingéniosité des peintures l'accentue encore.

Ces petits Decauville qui font faire tant de chemin à la pauvre âme du défunt, l'en-

traînent bien loin de toute idée de vie ultérieure. Désormais, pour elle, tout ne sera que mensonge. Sa triste larve est vue dans toutes ses migrations, au travers d'un monde allégorique et monstrueux. Et partout, il est un mort et un mort à perpétuité, sans espoir, sans air. Il est plus vain que son tombeau dont les richesses, grâce aux violations sacrilèges, mais fatales, reparaîtront à la lumière aussi fraîches qu'après la dernière touche. Il y a là comme une revanche des chefs-d'œuvre que l'égoïste, l'enfant, le primitif, réservait jalousement pour compagnons de son néant. Qu' est-il maintenant auprès d'eux?

Qu'avait-il pour le consoler de sa nuit éternelle et sans recours? La permission d'aller clandestinement goûter aux mets que les prêtres avaient laissés auprès de son sarcophage. Et encore n'est-ce pas lui, l'englué de bitume, mais son perisprit qui jouira de cette liberté mensongère de se lever la nuit; comme les enfants qui ont faim quittent leur couche à tâtons pour

dérober quelque tartine de beurre. C'est la nuit seulement qu'il lui sera permis de secouer sa fatigue de fantôme. N'est-ce pas macabre? Cela m'a rappelé les cauchemars de mon enfance. Une épouvante m'est restée d'un certain colloque entre Orus et le Pharaon, décédé. Tous deux de profil. Le Dieu à tête d'oiseau est terrible.

Dans ces chambres funéraires où la beauté des intailles exalte l'idée de vie, l'horreur du néant vous prend à la gorge. Le bûcher des bords du Gange vaut mieux que cette immobilisation de la matière en face de la vie qui, elle, exige sans cesse des matériaux pour de nouvelles créations. Quelle détresse!

jamais je ne m'étais senti aussi désolé de l'approche de la mort, jamais je ne l'avais sentie si près de moi qu'au fond de ces pauvres tombes sans éternité.

Revenons vite a la lumière; j'ai hâte de revoir la vie, même celle des pierres.

Le retour s'accomplit dans la même splendeur que l'arrivée. Au long des talus qui

longent l'inondation des prairies, des Ethiopiens beaux comme des Hercules font tourner des norias, ou bien, en faisant office euxmêmes, après avoir puisé l'eau précieuse, la rejettent dans une sorte de petit canal, qui se divise en une infinité de rigoles. Sur ces rives improvisées toute une race splendide s'évertue. Les femmes transportent des vivres sur leur tête ou veillent à Tordre du troupeau, en tenant sur la paume de leur main renversée vers Y épaule, toujours, la petite provision d'eau d'une fluette gargoulette de terre poreuse.

L'une d'elles, je ne sais pour quelle raison, dévale du talus et, dans la promptitude de son geste, sa jambe enfreint la pudeur de ses draperies noires. Des enfants accourent, tenant à pleins bras des poissons qu'ils viennent de saisir à une écluse. Les petits ânes pressent le pas en se profilant, eux et leur fardeau, sur le ciel. La vie est une fête. Vite! propageons sa rumeur, répandons à foison ses images, et surtout que, par la

force de la logique, le temps où nous les avons conçues devienne une réalité pour ceux qui les recueilleront; et ensuite que notre corps retourne à la terre d'où il est sorti et qui en fera ce qu'elle voudra.

La vie renaît de la mort.

SUEZ. — DJIBOUTI Sur le « Polynésien »

Revenus du Caire la veille au soir et installés dès minuit à bord d'un nouveau bateau à destination de Colombo, nous voguons dans le canal, et je m'éveille à temps pour saluer Suez et le buste colossal de Waghorn, œuvre de mon beau-père, Vital-Dubray.

Si Waghorn a son buste à Suez, il est bien juste que Ferdinand de Lesseps ait sa statue à F entrée du canal. Elle est en bronze; et chacun peut apprécier le geste

avec lequel il semble dire aux steamers: « Par ici, messieurs. »

Nous sommes en panne. Le formidable steamer allemand qui emplissait presque à à lui seul le bassin de Port-Saïd, parti avant nous, est ensablé, et, ne pouvant passer entre lui et la rive, puisque le canal n'est pas partout d'égale profondeur, il nous faut attendre qu'il soit dégagé. Ceci va nous retarder,- mais nous permettra une escale amusante à Djibouti, chez de ci-devant anthropophages.

Le fâcheux paquebot est dégagé, mais c'est nous, maintenant, qui sommes pris par l'hélice. Incident qui sera sans durée. Donc, calme et patience : soleil brûlant, pourtant plus supportable, dit-on, ici que dans la mer Rouge où, au dire des expérimentés, cela va être terrible; moins cependant qu'une tempête qui nous jetterait sur les sables du sinistre cap Gardafui. Car peut-être ne sait-on pas assez que les habitants de ces bords désolés et à première vue déserts, se sont fait une loi de s'approprier les cargaisons des

Prière d'insérer

Aujourd'hui parait chez l'éditeur Fasquelle un livre du maître peintre Albert Besnard. Il a pour titre : L'Homme en rose, et pour sous-titre : Ulnde couleur de sang. C'est la relation d'un long voyage, qui commence par une escale sur la terre d'Egypte, et se continue par un séjour de plusieurs mois à Colombo, Pondichéry, Hyderabad, Calcutta, Bénarès, Delhi. On trouve là, tantôt des impressions de touriste d'un esprit charmant où la bonhomie la plus affable se mêle à quelque chose encore qui persiste de la malice d'atelier, tantôt, et c'est ce qui surtout donne au livre une valeur sans égale, de magnifiques descriptions des sites sublimes qui se succèdent devant les yeux du grand artiste Tout cela est d'une coloration qui éblouit et d'un rendu qui stupéfie. Albert Besnard sait se servir de sa plume comme de son pinceau ; il crée, il suscite, il fait voir avec rien, et la vision reste inoubliable. Quand un peintre tel que lui se mêle d'écrire et de décrire, il laisse loin les écrivains de profession. L'œuvre du nouveau directeur de l'École de Rome fait songer aux merveilles que Fromentin nous a laissées dans le même genre et prendra place à côté d'elles sur le même rayon de bibliothèque.

navires assez maladroits pour se laisser échouer dans leur mouillage, le bateau luimême et jusqu'aux vêtements et objets précieux trouvés sur la personne des naufragés : loi que les puissances se sont fait un devoir de ratifier tant ces bandits sont redoutables. Ils daignent laisser aux malheureux leur casque en moelle de sureau. La pensée d'une promenade en peau, avec, pour seul vêtement, l'ombre d'un casque ridicule, nous fait tous frémir.

Tous? non. Car je soupçonne que plusieurs d'entre nous, assez satisfaits de leur enveloppe terrestre, seraient de force à passer le pont Alexandre III en costume d'Antinous. A y regarder de près, il y a peut-être dans cette audace plus d'amour de l'art et plus de générosité qu'on ne pourrait croire. Pour eux, la pudeur n'est sans doute qu'une question de formes. Se sachant ou se croyant beaux, ils estiment qu'ils auraient le droit, peut-être le devoir, de se montrer tels qu'un Dieu généreux les a faits. Il est certain que

le public bénéficierait d'une telle entreprise; ce public, pour qui un tableau n'est qu'une représentation sans probabilité, gagnerait à voir circuler, de temps à autre, par les rues, des hommes et des femmes nus. Cela le remettrait sur les traces de l'humanité que la mode lui dérobe vraiment un peu trop souvent. Est-ce que les musées servent à autre chose qu'à montrer les humains sous leur forme la plus noble : le nu? Et, si certains d'entre nous font le voyage des Indes, n'est-ce pas pour y contempler des humains en liberté ? Il continue à faire très chaud. Les femmes sommeillent et leurs chairs pâlissent. Seuls leurs lèvres et le bout de leurs doigts restent roses. Il faut mettre son casque sous peine d'insolation; la réverbération même est dangereuse. A l'instant nos faces si intéressantes disparaissent sous un éteignoir qui nous rend grotesques. Les Anglais seuls savent porter le casque... parce qu'ils ont la tête petite. En vérité, on ne le dira jamais trop : l'Esthétique régit le monde et sauve la mode.

Notre hélice, enfin dégagée, se remet en mouvement et nous recommençons à glisser doucement le long des rives du canal. On fait des projets pour la descente à Djibouti. Cette vie du bord est berçante. On commence à ne plus penser à grand'chose; cependant un désir passionné de voir, au couchant, les rayons verts, immobilise les passagers sur le bastingage. Plusieurs croient les voir; certains ayant imprudemment détourné les yeux pour une réponse, les laissent échapper. En somme, personne ne les voit.

La nuit. Le bateau stoppe, des cordages glissent le long de ses flancs Nous devons être en face de Djibouti. Oui, c'est bien cela! Habillons-nous. C'est dur. Mais ce sera si amusant.

Nous voici tous réunis sur le pont. Quelques petits Djiboutiens, montés à bord, causent déjà avec les passagers. Ils sont allés à Paris et s'expriment avec intelligence:

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ingénieux à trouver des mots brefs pour rendre leurs pensées, avec cet air entendu commun à nos petits faubouriens. Leur type me frappe. Sur un torse très beau ils portent une tête qui a quelque rapport avec celles des momies. La face est extraordinairement fine, mais le nez, comme ceux des statues ayant longtemps séjourné en terre, est comme amorti. Ni biceps, ni mollets. Ce sont d'étranges petits bonshommes que ces jeunes Somalis! Malheureusement nos compagnons les excitent à dire des bêtises avec des mots dont le sens plus que vulgaire est très familier à ces enfants.

L'heure s'avance; il nef aut pas user le temps.

Alors, nous descendons les premiers. La nuit est noire, et les étoiles sans clarté. Aussi, est-ce avec d'infinies précautions que nous mettons le pied sur une barque que nous ne voyons pas, mais que je sens fléchir sous le poids de nos personnes. Des bras aussi invisibles que l'embarcation nous préservent de toute chute en nous faisant asseoir. Un bruit

de rames, un clapotis discret et nous voilà partis dans l'impénétrable. Ces gens à demi civilisés (hier ils étaient i nthropophages), ont encore, paraît-il, des fringales inquiétantes. Us sont silencieux et se confondent avec la nuit. J'avoue sans honte, qu'un chant, fût-il absurde, me rassurerait au moins sur l'honnêteté de leurs intentions. Nos compagnons nous suivent-ils? Il est impossible de s'en rendre compte, et nos rameurs fantômes nous emmènent où bon leur semble.

Sensation très désagréable. L'atmosphère est muette, et il y a bien une heure que nous avons quitté le Polynésien. Tout à coup, une masse noire surgit en face de nous C'est le môle, enfin! et la jetée. Le cauchemar est fini. On aborde. Un bras de bronze se présente; je le saisis, et après un élan calculé pour ne pas faire chavirer le bateau,, j'atteins la terre ferme. A ce moment précis, nos compagnons, qui nous suivaient de près, paraît-il, et dont les paroles restaient sans écho, tant

l'air était assoupi, s'agitent autour de nous

sans que nous les ayons entendus venir, et prononcent avec volubilité une foule de paroles attestant, chez eux aussi, le plaisir de savoir enfin où ils vont. Nous voici tous, au complet, nous dirigeant vers un foyer de lumière qui est une sorte de restaurantbrasserie-café, où nous allons prendre notre premier déjeuner, le « early tea », comme nous dirons dans l'Inde.

Au ciel, tout à l'heure si sombre qu'il en paraissait bouché, une grande lueur pâle apparaît à notre gauche. Bientôt elle grandit à la manière des aurores de théâtre obtenues par l'enlèvement successif de voiles légers. Peu à peu le ciel s'éclaire, on sent l'approche du soleil. De petits nuages, bleu sombre, gardent encore la livrée de la nuit. Nos déjeuners commandés aussitôt, nous sont distribués dans un ordre qui nous étonne. On sent que sur ce petit bout de terre française tout marche déjà très bien. Nous avons un peu la mine de naufragés sauvés et surtout leur gaieté.

Depuis quelques instants rôde autour de nous, à terre, un être que, à cause de T obscurité, j'avais d'abord pris pour un chien de grande taille. Et il se trouve que c'est un homme, presque un enfant encore, un malheureux, un monstre. Il marche sur les mains qui agissent comme des pattes au bout de ses bras tendus. Son arrière-train se relève pour laisser aux jambes tout leur développement, tandis que le cou se redresse et s'allonge pour supporter la tête qui nous regarde en face, coiffée d'un lambeau d'étoffe. C'est hideux et troublant. En fléchissant les reins, comme un sphinx, il sollicite les aumônes.

Ah! le jour. Il est radieux. Pourtant les petits nuages persistent; seulement, de sombres qu'ils étaient, les voilà devenus brillants : des nuages diaprés d'aurore. Et cette lumière n'éclaire aucune végétation, si ce n'est les quelques eucalyptus plantés à la porte du café. Longtemps sur ces rives désolées il n'y eut d'arbres que les palmiers en zinc qui décorent le seuil du palais du gouverneur. Sous le ciel immense, rien que la plaine soulignée par la ligne mince et bleue de la mer. Et au loin quelques silhouettes de montagnes. Étrange vision que celle de cette nature sans arbres, belle pourtant, au sein de laquelle apparaissent, tout à coup, des guerriers, la lance sur l'épaule, le bouclier au bras, beaux comme des héros d'Homère, avec leurs masques de statues usées et malgré leurs membres grêles. Ils marchent, drapés d'un peu d'étoffe, la tête droite et le thorax bombé. Nombreux, ils avancent en troupe, suivis d'une arrière-garde qui mène un troupeau de chameaux. Ils reviennent sans nul doute de

quelque expédition. Les uns ont la tête rase, les autres portent leurs cheveux longs et crépelus qu'une teinture a rendus blonds : contraste bizarre avec leur teint de nègres. Comme j'admire leur expression affable qui, paraît-il, cache une férocité non encore canalisée, on me fait remarquer la petite plume que certains portent dans la broussaille de leur chevelure, en m' avertissant que c'est un souvenir de victoire. Si Fennemi immolé était blanc, la plume est blanche; s'il était de peau obscure, la plume est noire. Voyez un peu jusqu'où ces sauvages portent déjà le sentiment des nuances; car c'est une trouvaille d'artiste, que cet emblème discret, délicat et si léger! Il nous arrivera quelque jour, vous verrez, un jeune Djiboutien qui ne passera par aucun atelier, dont aucun enseignement n'étouffera le génie, et qui fondera une école de peinture djiboutienne, pour la plus grande joie des amateurs allemands et l'agrandissement des musées Scandinaves. Mais leurs yeux sont

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encore baignés d'espace, et je les regarde; ils sont tous là : Achille, Agamemnon, Ulysse, Patrocle. Il me semble que j'erre sur le rivage de Troie et que, dans un repli de terrain, je vais découvrir la flotte des Argonautes. L'imagination s'émeut du spectacle inouï de cette terre immense d'où surgissent des êtres à qui l'habitude de la liberté a donné cette démarche. Qui donc, dans ce désert, si ce n'est Elle, aurait pu leur apprendre à porter la chlamyde avec tant d'art et la tête si droite avec Faîtière stabilité d'un pommeau d'épée?

Le gouvernement, qui pense à tout, a installé dans d'immenses terrains un Jardin botanique qui promet d'être fort beau. On y voit déjà des allées savamment tracées, et sur des arbres encore en enfance se balancent des étiquettes portant des noms scientifiques. Je ne descends pas de voiture : ce que je vois me suffit. Une foule d'enfants m'environne. Plus avancés que les héros, leurs pères, ces innocents connaissent le

prix de l'aumône. Une petite fille d'une grande beauté triomphe de mon refus. C'est une jeune commère à- laquelle on peut prédire un brillant avenir djiboutien, sans risquer de se tromper.

Il paraît que le « Jardin » est en bonne voie, car mes compagnons en reviennent enchantés, pleins d'espoir dans sa réussite. Tant mieux! A quand les bonnes d'enfants et les troupiers coloniaux?

Nous revenons à la ville, où paraît régner une grande animation. Est-ce jour de marché ? On le croirait.

De nombreuses huttes, presque au ras de terre, parsèment le terrain. Autour, quelques bœufs et beaucoup de chameaux agenouillés, la lèvre distendue, sous leur nez aplati, et l'œil demi-clos : comme à l'église. Certains sont désobéissants, car voici une jeune fille qui a toutes les peines du monde à forcer l'un d'eux à avancer. Elle tire sur la corde passée dans les narines de l'animal sans parvenir à fléchir le cou, qui semble un arc d'acier. Elle

tire de toutes ses forces, de tout le poids de son corps élégant et souple, et parfait. Mais le rire qui la secoue (nous la regardons) lui enlève de sa force, et si le chameau arcbouté sur ses pieds ridés le voulait bien... Malheureusement pour lui, d'autres femmes accourent et la bête, une fois de plus, est réduite à faire ce que Ton veut.

Mesdames les Djiboutiennes sont de fort belles personnes, et à leurs coups d'œil il semblerait qu'on le leur a déjà dit. Leurs épaules et leurs bras sont du plus pur dessin. Pour la tête, hors les dents et les yeux, elle a été négligée. Pourtant, leur coiffure est élégante et ingénieuse. Elle consiste en une sorte de bandelette noire nouée sur le sommet de la tête, qui enferme leurs cheveux par derrière en manière de poche et, se prolongeant sur la nuque, rappelle ces coiffures que Ton voit fréquemment aux femmes des bas-reliefs grecs. Elles n'ont pas toutes le torse nu. Certaines portent, par-dessus une draperie faisant office de jupe, une longue

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tunique ajustée, à manches courtes, descendant jusqu'aux chevilles. Il me semble avoir vu ces vêtements sur les peintures de vases antiques. Voilà encore des femmes qui sont des fragments d'antiquité. D'autres ont le goût des draperies aux décors voyants et colorés. Une toute jeune chemine enveloppée d'un pagne décoré d'éléphants, une autre s'entoure de rosaces, de méandres, de fleurs stylisées. Et si la plupart serrent leurs cheveux dans les bandelettes noires, d'autres les portent nattés en toutes petites tresses qui leur font des têtes de Gorgones. Celles-là, je pense, par métier, souhaitent d'attirer l'attention. Nous allons les voir de plus près au marché à la viande où le spectacle est des plus curieux. Sous de grands hangars bien ventilés, les quartiers de mouton, de bœuf, de chèvre, accrochés aussitôt que dépiautés, rutilent au soleil impitoyable qui nous brûle. Ces ventres ouverts, ces échines sciées en deux, ces intestins chatoyants comme des joyaux byzantins évoquent, malgré l'hor-

reur du sang caillé, la beauté empourprée de certaines fleurs, de ces pivoines rouges jusqu'à en être bleues qui s'éteignent roses ou lilas. Un bras divin de bronze, sur lequel est resté de l'or, désigne un morceau pantelant, le manie, le retourne et remporte, comme une vierge de la Bible la tête de quelque Holopherne, dans son pagne, lui aussi, teint de sang.

Je voudrais acheter quelques-uns de ces pagnes, car on en vend ici. Mais on me dit : « Ne vous pressez pas, vous trouverez tout cela à Bombay ou à Calcutta, et mieux encore, ou l'équivalent. » Voyageurs de demain, ne croyez pas à ces paroles d'une fausse sagesse. Achetez sur place ce qui vous plaît, parce que vous ne le trouverez pas autre part, et peut-être savez-vous déjà qu'il n'y a pas plus d'équivalent pour les désirs qu'il n'y a de synonyme en poésie : c'est Banville qui l'a dit. D'ailleurs, je n'ai retrouvé, ni à Bombay ni à Calcutta, les pagnes magnifiques que je regrette

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encore de n'avoir pas achetés à Djibouti.

On se procure à peu près tous les objets de première nécessité dans cette jeune colonie, une sorte de grand bazar centralisant les marchandises. Nos passagères y ont acheté de quoi remonter leurs trousses de voyage. Les dames somalis y fourmillent et savent très bien s'y faire servir. Toutes ont à la main un petit bâton qu'elles frottent sur leurs dents pour les blanchir, je pense. Hommes et femmes ont tous leur petit bâton à la bouche.

Avant de remonter en voiture pour retourner au bateaur on fait une nouvelle station au café. La foule se masse pour nous dévisager, mais des gardes indigènes la tiennent en respect par quelques coups de martinet bien appliqués. Tandis que je prends une forte tasse de thé que l'on me sert sur les coussins de la voiture, j'ai en face de moi une assez belle créature, à moitié nue, drapée dans un de ces pagnes à grands animaux. Elle cherche à attirer l'attention d'un de nos

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compagnons. Ses cheveux nattés en Gorgone et son petit bâton aux dents, elle est superbe. Tout autour les mendiants m'assaillent, peu exigeants encore. Mais patience! ils le deviendront, tout comme cette lionne changera bientôt sa coiffure à la mode au désert pour un chapeau démodé de chez nous.

Un café, des courtisanes et des mendiants, voilà une colonie qui a tout ce qu'il lui faut pour prospérer.

Remontés sur les caissons d'artillerie que Ton nomme ici des voitures, nous regagnons allègrement le quai où oscille notre balancelle. La voici. Un petit pilote de bronze à turban rose s'est posé sur la proue. Il s'y est accroupi, l'heureux enfant de l'air libre, presque oiseau par la légèreté de ses contours, sur l'extrême pointe, à la façon d'un jeune aigle venu là pour se reposer de trop d'immensité.

Le Polynésien gémit : il faut se hâter de regrimper à son bord.

On lui a donné sa nourriture; à nouveau

il a rempli ses flancs de charbon; qu'il reparte donc et nous dépose sains et saufs à Colombo.

Ce Djibouti... J'y penserai toujours. Pourquoi n'y suis-je pas resté? Une terre sans limites, des hommes qui évoquent les héros d'Homère sous un ciel de cristal : il y avait là de beaux tableaux à faire. Par exemple, ce que je m'empresserai d'oublier ce sont les six gamins plongeurs qui nagent en rond à la base du steamer, sollicitant l'envoi d'une pièce de monnaie. Ils chantent sur le mode des « Lampions » : « A la mer! à la mer! » et pour nous attendrir entonnent la Marseillaise. Il y en a un qui a oublié sa jambe dans la gueule d'un requin. Mais ne le plaignons pas, car il semble ne plus s'en souvenir et, puisqu'il nage aussi bien que les autres et crie aussi fort, c'est peut-être qu'il n'est pas si utile qu'on le croit d'avoir deux jambes.

Nous voici de nouveau en route. A droite et à gauche, des déserts que bornent, tout au fond de l'horizon rose, des chaînes de mon-

tagnes vaporeuses comme des nuages. Les géographes du bord déchiffrent le paysage à livre ouvert; aussi nous donnent- ils une foule de renseignements que j'ai oubliés, et qui, d'ailleurs, sont dans le guide mêlés à de nombreuses erreurs.

Tout à coup, le soleil qui se couchait à notre droite se montre à notre gauche. Gela s'est fait insensiblement, sans arrêt de notre hélice. A présent, il nous semble bien que nous ne marchons plus. Est-ce une avarie ?• Notre machine, fatiguée d'avoir désensablé notre bateau, refuse-t-elle le service? « Mais nous perdons du temps », s'écrient les voyageurs sérieux en consultant leur montre. « On se permet tout, maintenant. Ah! c'est peutêtre une grève des chauffeurs? » Ce n'était rien de tout cela. Le bateau a stoppé pour immerger un pauvre Chinois mort ce matin de consomption. Il traînait dans les couloirs son corps fantomatique (je l'avais vu) où ne vivaient plus que ses deux yeux, dont la tristesse avait chassé le regard. Et pour que

sa misérable dépouille ne fût point entravée dans sa chute vers les poissons, le bateau avait exécuté un mouvement tournant.

C'est bien peu de chose, un Chinois, et cependant chacun a cette sensation poignante que la mort a été notre compagne pour quelques instants.

Première journée. — L'arrivée, le choix d'un boy, les faubourgs.

Colombo n'offre aucun intérêt, vu de la mer, et s'annonce mal, par trois cocotiers dégingandés indignes de la réputation que leur font les affiches polychromes et les photographies que Ton voit partout. Ces trois indigents, le croirait-on? constituent une des curiosités touristiques de ce port qui n'en renferme que fort peu. Et moi qui m'imaginais qu'une avenue ombragée d'arbres majestueux, centenaires naturellement, s'avançait jusque dans la mer, sorte de promontoire, où les voyageurs à la des-

cente du bateau trouvaient la fraîcheur et le repos.

Les gens qui aiment les voyages devraient s'amuser à dessiner d'inspiration le décor des sites qu'ils ambitionnent de voir, d'après l'idée qu'ils s'en font. Ce serait un recueil des plus intéressants et qui prouverait, en même temps que l'imagination des auteurs, la prodigieuse faculté que nous avons tous à inventer la réalité d'après les souvenirs que nous gardons involontairement — oh! très innocemment — dans notre cerveau, et qui ne proviennent pas tous des plus nobles sources : il y a beaucoup d'imagerie dans nos réminiscences! Les descriptions, si exactes soient-elles, n'éveillent elles-mêmes souvent que des conceptions erronées. La preuve en est l'idée que je me faisais de Colombo, d'après des livres récents de la plus haute valeur descriptive.

Comment donc est Colombo? — Très plat, surgissant à peine au-dessus des eaux. Et l'arrivée serait sans intérêt s'il n'y

avait le grand hangar, abri où vous dépose votre barque, et qui n'est pas sans rappeler avec ses arcades surbaissées et son plancher avançant en plein clapotis aquatique, les chaussées de bois et les pilotis de Sainte- Ursule de Carpaccio le Vénitien. Et il y a beaucoup de cela. C'est d'un bon présage.

L'embarcation qui nous a reçus à la descente du Polynésien nous dépose donc sur cette chaussée pittoresque, où nous accueille une foule de « natives » vêtus de rien, mêlés à des messieurs noirs en veste blanche -et coiffés d'un canotier de paille qui est bien la plus hideuse des coiffures, accompagnant là, comme au spectacle, de jeunes guenons attifées de façon voyante à la mode d'il y a vingt ans : robes vert clair rayé de rouge, etc., etc. Précédés de nos colis, nous fuyons vers la sortie; c'est-à-dire que nous gravissons trois escaliers pour arriver au bord d'une sorte de brasier ardent, place, au delà de laquelle flambe un grand palais rouge, notre hôtel.

Le soleil qui nous coiffe de ses rayons, et en cet instant ils dégagent 37° de chaleur à T ombre, met des flammes aux épaules nues des mendiants, dont la horde pressée nous barre le chemin. A eux se joignent les traîneurs de pousse-pousse qui s'arrangent toujours pour mettre leurs roues dans vos jambes.

Si nous voulons vivre encore dans cinq minutes, il n'est que temps de bousculer tout cela. Un peu d'énergie, quelques armas1 et nous voici enfin sous les voûtes fraîches du Grand Oriental. — Sensation délicieuse de damnés à qui auraient été concédés quelques instants de repos au sein du purgatoire !

Il est dix heures : c'est l'heure du fcreakfast, et les boys vêtus de blanc et coiffés du peigne en galerie, vont et viennent avec une rapidité engageante. Le plafond est très haut et le courant d'air règne en maître avec, pour auxiliaires sans cesse en mouvement,

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