‹ L'homme en roseChapitre 6 sur 16 · Pièce de monnaie qui vaut deux sous de la notre · texte numérisé non relu

Pièce de monnaie qui vaut deux sous de la notre

les grands pankas en forme d'hélices qui tournoient au-dessus de nos têtes, nous donnant un peu cette sensation qu'un grand oiseau est là — vous l'avez dans les cils — guettant les bribes de votre repas. On s'y fait. D'ailleurs le grand oiseau n'enlèverait pas grand' chose, attendu que, dans ce séjour de délices, la nourriture est brève. Nourriture de pays chauds sans doute, absorbée sans entrain d'ailleurs par deux cents bienheureux qui mangent comme on écoute des histoires auxquelles on ne croit pas. Dans cette foule, les Français se distinguent tout de suite par leur désir fortement exprimé de manger, et beaucoup et avec appétit, tandis que les autres semblent se résigner à se repaître, puisqu'il le faut, mais en y mettant la précaution de gens exposés à trouver une aiguille dans leur mutton's chop. Par les hautes fenêtres, la lumière puissante du dehors n'arrive qu'adoucie, comme dorée, pour faire scintiller les cristaux et noyer dans un clair-obscur

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nacré les vêtements neigeux i\c* convives. Car nous sommes tous en blanc, nous détachant sur des murs blancs, versant ou absorbant le liquide diamanté de nos carafes glacées, blanches de buée. C'est une véritable symphonie en blanc majeur. Je m'excuse de me servir d'une locution si usée, mais c'est qu'ici elle est absolument à sa place. Tout y est blanc, comme dehors tout est rose, et il n'y a de noir que des blancs moins éclairés que les autres.

Après le plaisir de contenter son estomac vient celui de repaître ses yeux, et le spectacle vaut la peine d'être regardé. Quelques enfants charmants, restés blonds sous le soleil de ce climat, de grandes jeunes femmes, anges aptères, confits dans la correction, et beaucoup de vieux messieurs à têtes, de grands hommes. A dix pas de nous j'en vois un, droit sur sa chaise, mangeant lentement, les yeux grands ouverts : il est visible qu'il ne regarde rien. Que voit-il donc? Serait-ce un somnambule? En face de lui se tient un

petit bonhomme, son boy, coiffé d'un volumineux turban jaune et la main crispée sur une serviette en guise d'éventail, guettant sur le front de son maître l'apparition d'une mouche. Que de fois l'impudente s'y pose au risque d'y être aplatie par le linge menaçant! C'est un monde pour cette petite bête et je jouis pour elle de son plaisir à s'y promener; car je suis sûr que cela l'amuse de parcourir en tout sens ce désert convexe où tremblent trois cheveux, petits cousins des trois cocotiers qui déshonorent le rivage de Colombo...

Ce boy et sa mouche me font penser que nous n'avons point encore de « travelling servant », et que nous ne saurions nous en passer plus longtemps. Cette sorte de courriers pullule sous les galeries des hôtels, mais le difficile est d'en trouver un bon. Nous avons refusé ceux que nous envoyaient les agences : les uns parce qu'ils paraissaient impropres, les autres à cause de leur allure de conquérants hindous. « Je n'aime pas la majesté

déplacée. » Enfin d'autres encore, parce qu'ils cl aient, malgré leur humilité, des snobs trop avérés. Or le snobisme, qui rehausse les maîtres, obture absolument les serviteurs. Attendons.

Les 37 degrés de ce matin se sont changés sûrement en 38 ou 39, car il fait très chaud dans notre chambre, malgré les abat-jour des fenêtres, grâce auxquels règne une presque obscurité dans les chambres. Étendu sur un de ces profonds fauteuils cannés, dont les bras s'allongent avec tant d'à propos qu'on y place ses jambes, j'attends le sommeil (en fervent de la sieste que j e suis) et mes yeux se ferment dans l'espoir que m' enlevant aux petites réalités encombrantes du voyage, il me rendra à mon rêve indien. Un coup retentit sur ma porte. Justement je pensais à l'homme en rose : serait-ce lui? Sur l'ordre d'entrer, un petit homme à la face obscure que je distingue encore mal, vêtu de blanc, coiffé de blanc, s'avance, courbé, la main au front : comme un feu pâle, un or brille à son petit

•doigt. C'est un nouveau boy. Ses traits (je les vois mieux) sont fins, son œil regarde •avec direction, et je suis sûr qu'il voit de «côté. Bon cela. Il est important que l'œil, le grand informateur du cerveau, puisse voir même derrière lui.

Enfin, ses vêtements européens (veste blanche et pantalons blancs) sont de coupe •élégante : indice de goût et d'une bonne éducation. (Cet homme serait-il parfait?) Ils doivent recouvrir peu de chose, car il est fort menu. Ses certificats sont excellents; un, •entre autres, nous apprend qu'Abdul-Hamid (c'est son nom) a poussé le dévouement envers son dernier maître jusqu'à lui faire réaliser des économies! De mieux en mieux! Quarante-cinq roupies par mois (?) et dix •d'avance pour les vêtements d'hiver (??). Affaire conclue. — A demain. — Et le petit homme blanc se retire à reculons jusqu'à ce «que l'ombre et la porte se referment sur lui.

Voilà donc un nouvel être entré dans notre

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vie.7 De quelle manière s'y prendra-t-il, ce nouveau serviteur, pour avoir raison de nous, et comment agirons-nous pour triompher de lui. Car la vie a cela de lassant qu'il y faut toujours se défendre. L'appellerai-je à tuetête comme les Anglais, à travers les cloisons, sous les vérandas des hôtels : « Boy! Boy! » Non; Français, je rappellerai par son nom « Abdul! Abdul! » avec aménité. Ce sera ma manière de l'asservir. Et lorsque, par son entremise, j'aurai payé chez un marchand un objet trop cher, que ferai-je? Français toujours, je m'emporterai. C'est à ce moment qu'il triomphera, lui, par une politesse trop déférente.

La chaleur un peu tombée va me permettre, enfin, de courir les faubourgs de Colombo à pied, si toutefois les traîneurs de pousse-pousse, autre genre de mendiants, m'en laissent le loisir. En attendant, à mon apparition sur le trottoir de l'hôtel, de toutes les boutiques somptueuses qui l'entourent ou lui font face, sort une armée de mar-

chands d'étoffes et de joyaux pour étrangers qui viennent jusqu'au milieu de la chaussée de feu, m'inviter, avec des gestes abaissés et des yeux de convoitise, à visiter leur boutique fameuse entre toutes. Je me fais impassible et souriant, grâce à quoi ils me laissent en repos poursuivre mon chemin.

La vue de -ces faubourgs, tous houleux d'une humanité presque nue, me cause une émotion qui me prend à la gorge. Ces hommes et ces femmes, autour desquels grouillent des essaims d'enfants coufeur de bronze, dont la nudité sans tare enchante l'œil, ornent, plutôt qu'ils ne les couvrent, leur corps, de pagnes dont les couleurs varient du rose tendre au rose violacé, du rouge sang au jaune orangé. Leur tête est fine, leurs yeux beaux, mais inquiétants par la persistance d'un regard sur lequel s'abaisse le sourcil sinueux comme le corps d'un serpent en marche. Au milieu de cette foule remuante et si dense, circulent en brikshawrs, nom anglais des pousse-pousse, d'opulents gros

hommes imberbes, le crâne rasé jusqu'au bleu, que Ton prendrait pour des Silènes, n'était l'expression sombre et soupçonneuse de leurs regards. Néron devait avoir cette expression lorsqu'il méditait quelqu'une de ses destructions fameuses. Sur leur nudité d'albâtre jauni, nul défaut, nul accident, et le nombril, cet œil du torse, disait M. Ingres, règne orgueilleusement sur des modelés impeccables. Je crois bien que ces hommes aux abdomens triomphants sont des brahmines.

- D'ailleurs, ces ventres-là, plus tard on les retrouvera sur les effigies de Ganéça, le dieu des réussites ou de la prospérité, fils de Çiva. Ce sont encore, fendant la foule complaisante, des chars attelés de zébus qui, au milieu de ce peuple de bronze, paraissent blancs de neige. Puis des porteurs d'eau, puis des crieurs, gens de toutes les foules, puis encore des vendeurs de choses vagues. Une vieille qui mendie un anna en montrant sa face de ruine incendiée, un monstre qui se traîne à terre, puis... puis... toute la misère

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-d'une ville de port et de transit. Mais nulle part un être semblable à moi.

La rue, ou plutôt l'avenue où se heurtent •et s'écoulent ces vagues humaines, est large •et bordée de boutiques qu'abritent des toits saillants, faisant l'ombre dans ces petits repaires où se débitent, sous F œil du marchand •accroupi, posture préférée de ces gens qui n'ont que le minimum de chairs autour des muscles, des étoffes, des bijoux, des denrées' pêle-mêle avec des objets d'orfèvrerie, de verroterie, de babioles pour femmes, et de grands plats où s'amoncelle la poudre rouge d'aniline indispensable pour teindre les vêtements. On y vend encore des gâteaux au sucre et au beurre, dont ces « natives » paraissent très friands. — Boutiques de barhiers où ceux-ci rasent tout de leur client depuis le poil de la barbe jusqu'aux toisons du sternum et des aisselles, ce qui donne naturellement à tous ces hommes des peaux de statues. Rembrandt se fut passionné pour ces grottes d'ombre où se meut un peuple

qu'éclaire seul le reflet doré du soleil implacable qui incendie le sol de la rue.

Sur le trottoir, ce sont, plus loin, des chaudrons immenses que Ton martelle avec des bruits de cloches. A deux pas, on fabrique des lits de sparterie pour fumeurs d'opium ou simplement pour flâneurs; tout à côté, des paniers immenses, merveilles d'art par le volume et le contour.

A considérer tout cela, une angoisse me prend. C'est trop, en vérité ! La vision dépasse la capacité de mon cerveau, trop petit vase pour tout ce qu'il y faut exprimer de cette réalité splendide qui m'environne. Ainsi, voilà donc l'homme et voici ses gestes. Devant un tel spectacle, je me demande avec quoi nous faisons nos tableaux et nos statues. Nos Adams, nos Èves, nos héros, nos dieux, d'où les tirons-nous pour les asseoir de force sur la table à modèle, si ce n'est des combinaisons laborieuses que n'alimente pas le contact incessant avec la Forme?

Deuxième journée.

Au delà des faubourgs, la foule se raréfie, et à partir du carrefour où s'arrête le tramway commence la campagne, sorte de banlieue, ombragée comme un bosquet normand par des arbres de forêt vierge. Au bord des routes, fréquemment bifurquées, très bien entretenues et fort larges, sont posées, les unes à côté des autres, les maisons où habitent les « natives » aisés, employés civils ou commerçants, que leur besogne de bureau retient tout le jour dans la ville. Ce sont, en

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somme, les petits bourgeois de Colombo. Ils ont pris le train de la vie anglaise : le travail le jour à la ville, la campagne le soir et le matin au réveil. C'est Passy, c'est Auteuil autrefois; moins triste, cependant, car il n'y a nulle part de ces hameaux souriants au fond desquels s'élève, muette, une maison de fous dissimulée sous les dehors d'un charmant cottage. D'ailleurs, je ne vois autour de moi aucune habitation assez grande ou assez close pour constituer un confortable asile d'aliénés.

C'est un séjour ordonné et calme au sein d'une végétation un peu menaçante, voilà tout, pas très haute, avec des arbres aux allures maniérées, tourmentées même, poussant leurs branches jusqu'à terre, d'où elles remontent vers le tronc, qu'elles étreignent passionnément, comme des bras douloureux. Au long des routes, aux pieds dé haies peuplées de reptiles (fort prudents), des eaux paresseuses se laissent revêtir d'un manteau de mousse verdâtre où le dos des grosses

tortues font des bosses. C'est doux, familial et vénéneux. Familial, certes, car sur les seuils de ces petites cases, dont les toits à grands pans reposent sur des chambranles que soutiennent des colonnes trapues, demeurent des femmes occupées aux paisibles besognes féminines (je ne les énumère pas), entourées d'enfants presque tous fort beaux. L'enfance est le chef-d'œuvre de ce pays.

Malheureusement ces mères nous cachent leurs dos admirables et leurs bras de statues antiques sous de déplorables camisoles; ces vilaines camisoles, ces caracos, en font des commères bedonnantes et roulantes. Les maris, je ne voudrais pas les accabler, sont, eux, aussi laids que possible avec leurs vêtements à l'européenne et coiffés du hideux chapeau de paille à bords plats et gommés. Enfin ils rehaussent leur personnage du luxe attristant de lunettes en formes de roues à monture d'argent : ils ont la vue faible. Le travail, probablement, les détériore, ces gens nés pour le rêve et la contemplation.

Et qu'il doit leur paraître inutile! puisqu'ils n'ont pas de besoins, ou si peu. En tout cas, il ne les rend pas joyeux.

Mais revenons à la douce banlieue de Colombo, à son sol rose, à ses arbres couleur de vert- de- gris et à ses « natives », dont deux nous suivent depuis quelques kilomètres attelés aux brancards d'un brikshawr qu'ils nous offrent sans se lasser et que nous refusons obstine i tient. C'est que personne ici ne circule sur ses pieds, hormis les déshérités de la vie, sans être disqualifié. Je suis peutêtre cruel envers ces pauvres diables, mai» je veux retourner au carrefour en rêvant à mon aise, au rythme de mes pas, sur le monde nouveau que je parcours, où tout est dissemblable de ce que mes yeux avaient accoutumé de contempler, depuis l'heure lointaine où, glissant des genoux maternels, j'atteignais le sol de la vie. Après une demi-heure de course, voici les rives riantes et peuplées des pêcheurs de la rivière Kelani, dont le cours agité, interrompu par un pittoresque pont

de bateaux, étincelle aux plongeons répétés d'une foule d'hommes, de femmes et d'enfants qui semblent possédés de la fureur du bain.

Autour des sampangs fixés au rivage par des cordes en fibre de palmier, sur des radeaux fabriqués avec des troncs de bambou, ils pèchent ou s'ébrouent et, poussant de grands cris, ils font jaillir l'eau joyeuse qui lustre d'un reflet de cristal leur épiderme fauve. L'onde agitée tournoie à l'entour en grands cercles concentriques qui, s'élargissant, vont retrouver l'autre rive. A tout moment sort des vagues un baigneur qui s'y replonge ou renverse sur sa tête aux longs cheveux le contenu d'un vase qu'il porte avec lui. C'est peut-être un rite. Des femmes, belles comme des Niobés, portant un petit tout nu, sur leur hanche, presque nues elles-mêmes, viennent puiser de l'eau dans un grand pot qu'elles replacent sur leur tête en lui faisant deux anses de leurs bras magnifiques cerclés d'argent. Après

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quoi, majestueusement, elles reprennent le chemin du logis.

Tout à côté, non loin de la rive, un débordement du fleuve a formé un gué sur lequel 11 u petit pont de bambous permet le passage a d'adorables figurines, vêtues de pourpre ou d'orangé, de rose pâle frappé de violet. D'autres, plus sveltes, franchissent le ruisseau qui leur mouille les jambes; les enfants, pendus au bras de leur mère, font mille folies. Un nègre vêtu de rouge passe; puis un gros homme enveloppé d'une draperie amadou clair et coiffé d'un turban rouge pousse devant lui un petit bœuf, portant en travers de l'échiné un lourd fardeau : les mailles scintillantes du courant qui s'effile entre ses jambes mirent son ventre de soie blanche.

Une autre vie très intense s'agite autour des habitations de ce peuple de pêcheurs. Les moulins à l'huile de coco sont en pleine activité. Je reste plusieurs heures à en contempler la manœuvre. Que l'on se figure un

pressoir des plus primitifs abrité d'un toit en feuilles de palmiers situé au milieu d'une grande cour. Une longue poutre en sort, à laquelle est -attaché le timon du joug auquel sont liés les bullocks par leurs cornes en forme de lyre. Une pierre, poids" mort, fixe l'équilibre entre le timon et la poutre. Les petites bêtes galopent en cercle sous- la baguette du toucheur, Narcisse de quinze, ans, qui, soudain, s'élance, et dont lé corps penché en avant, dans le mouvement d'un oiseau qui va toucher terre, vient se poser d'un pied sur le caillou qui 'lui fait un socle. L'autre jambe est abandonnée au rythme de la course. C'est Apollon sur son char lumineux; c'est plus encore: c'est toute la jeunesse avec toute sa grâce.

Dernière journée.

^J& recherche de la Pagode bouddhique de Tokana.

Où sommes-nous? quelle est cette place, assez spacieuse, entourée de bâtisses sans caractère au milieu desquelles se dresse un grand monument blanc, hérissé de statues schématiques et tout décoré de pilastres, de chapiteaux, et, de la base au sommet, revêtu d'emblèmes et d'attributs religieux chrétiens, catholiques et romains? Cela rappelle le Val-de-Grâce et Saint-Sulpice. Consulté, le

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Murray nous apprend que cette église est la cathédrale de Santa-Lucia. En cherchant une pagode, nous avons rencontré une cathédrale italienne. A moins qu'elle ne soit portugaise, car en fait de culte il y a de tout à Colombo. Un prêtre se tient debout sur les marches du monument, en soutane blanche ceinturée de noir. Il est gros, gras et assez jeune; sur ses cheveux, très bruns, qui, aux tempes et sur la nuque, se massent comme les plumes sur les ventres des beaux dindons, est posé de travers un bonnet carré noir. Notre expression effarée de voyageurs fourvoyés le fait rire, et ses lèvres charnues, rouges comme celles d'un faune de Rubens, s'ouvrant largement dans sa barbe touffue, font un grand trou, comme la bouche sonore d'un masque antique !

Autour de lui, fort égayés aussi, se groupent des bambins bronzés à l'oeil éveillé, différents quant à l'expression des autres petits Hindous dont le regard, comme ceux de leurs pères, semblent voir en dedans quelque chose de

I riste. Sous Jeurs bras, ils serrent des livres de classe. La journée est avancée et j'ai comme la vision d'une sortie d'école en un coin reculé d'une paroisse parisienne. Cela me fait souvenir aussi de certains quartiers isolés de Rome où se dresse soudain une église somptueuse qui pourrait tout aussi bien être un temple élevé au Mouvement, à la Vie (j'allais presque dire à la- Danse), tant la décoration en est profuse et joyeuse; depuis les anges aux ailes éployé es qui nichent au fronton, jusqu'aux statues de saints, virtuoses du geste, qui semblent s'en donner à cœur joie sur les attributs de leurs bienheureux supplices, lesquels, entre leurs mains, prennent l'aspect d'on ne sait quels instruments de musique.

Ces écoliers que la présence d'étrangers a mis en joie, qui gambadent, se poursuivent et se bousculent jusque sous les roues de notre voiture, sont des orphelins (sainte Lucie a sous son patronage un collège et un orphelinat) ou déjeunes convertis. Pauvres petits! Eux aussi portent la laide livrée de nos

orphelins que Ton voit, à certains jours de la semaine, se promener deux par deux, en longue file, dans nos jardins publics, vêtus de la longue blouse grise ou noire serrée à la taille par une ceinture de cuir verni, humble costume que complète une casquette en fromage enfoncée sur leurs têtes tondues. Faut-il donc à la charité un visage si austère, et la laideur de l'habit? Pauvre, abandonné ou misérable, il faut encore être laid. Dieu aimerait-il moins ces petites âmes nouvelles si elles lui étaient offertes revêtues de leur précieuse enveloppe bronzée dont la chasteté ne peut être égalée par aucun sarrau de lustrine?

Demander à une cathédrale l'adresse d'une pagode, cela paraît tout d'abord léger. Mais sa Jovialité M. le recteur, car c'est lui, ce jeune prêtre, le chef de la paroisse et du collège et de l'orphelinat, ne paraît pas offusqué et, même, il veut bien nous indiquer notre route. Tous les cultes, je le répète, vivent ici dans une promiscuité des plus cordiales. Il parle à notre cocher, notre vieux et misérable cocher,

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vêtu de haillons que réveille l'éclat d'un turban jaune. Celui-ci répond par une exclamation nasillarde qui équivaut au « Ça va bien » de chez nous, tire sur ses guides jusqu'à ployer son cheval en deux, pour le faire tourner, et •enfin, écartant les gamins d'un Jao! tonitruant, après quelques instants d'un petit trot sur place, il nous dépose à la porte de la Pagode bouddhique de Tokhana.

C'est d'abord une sorte de cour où de petits édicules posés sur le sol sans ordonnance •donnent l'idée d'une ferme, avec des murailles, des cubes de pierre creusés, des auges où viennent se nourrir de nombreux corbeaux au corps gris, coiffés et colletés de noir; puis, se détachant sur des cocotiers et des bananiers échevelés, voici le temple. Il est précédé d'un palier où l'on accède par un large escalier de quelques marches. C'est là que nous •attend le prêtre prévenu de notre visite. Deux jeunes pupilles aux contours prématurément arrondis, à la joue pure comme la pulpe d'un fruit, se tiennent auprès de lui.

Tokhana, comme Sainte-Lucie, a son collège où se forment les jeunes bonzes. Nous ayant aperçus, le maître vient à nous mais sans hâte; pourtant son visage exprime F amabilité. De quel passé mystérieux nous arrive- t-il, ce petit personnage à peau couleur d'amadou clair, drapé dans une toge d'un jaune déteint? Il nous fait pensera quelque statuette de Jules César minutieusement sculptée par un artiste hindou. Qu'il nous paraît ancien! si ancien! Il parle peu et tellement bas que nous l'entendons à peine. Ses regards, à la dérobée, par de rapides coulées, nous observent, et j'y perçois très bien l'habituelle méfiance de tout étranger qui rencontre des Français pour la première fois. Notre ironie est cause de cette méfiance. Elle est ce que l'on connaît le mieux de nous et, sachons-le bien, tous les peuples la redoutent. Ce n'est qu'une im- , pression fugitive. Notre hôte a-t-il même conscience de l'avoir éveillée? Je ne sais; en tout cas, avec un geste de cordialité élégante, nous sommes conviés par lui à faire sous sa

direction le tour du propriétaire. Et nous le suivons avec, pour arrière-garde, les deux petits pupilles habillés de jaune comme le maître.

Qu'il m'en coûte de promener dans ce sanctuaire l'anomalie de mon costume européen! Je ne pensais pas qu'un jour je souffrirais autant d'être habillé comme tout le monde. L'épaule, le sein et le bras nus, et une pièce de soie jaune pour cacher le reste, c'est le plus beau des costumes. Sur le palier circulaire où nous est apparu notre petit César d'ivoire jauni, s'ouvrent les portes des cellules qui entourent en enfdade le sanctuaire même du Bouddha. Là, il dort, colossal et sans rêve, étendu de tout son long sur le côté droit, la tête appuyée sur sa superbe main. Un vitrage fâcheux nous empêche de le distinguer dans son ensemble, mais ce que nous voyons de lui est fort beau. Nulle dureté dans les contours, tout au contraire une impression d'épiderme en moiteur de quelque dormeur humain. Il est coiffé de la tiare birmane, sorte d'édifice

conique, formé de cheveux massés en boucle» sur le sommet de la tête.

Dût le saint ascète me maudire, j'avouerai ma déception. Quoi! ces petites cuisines où flotte une odeur de beurre chaud, ce sont des chapelles! et ces sortes de fourneaux où, sur de larges damiers sont rangés, non des fleurs, mais de pauvres et maigres pétales de fleurs, ce sont les tables d'offrande! Je me garde bien de laisser voir mon étonnement à mon guide, et j'admire. En certains cas, l'admiration est une des formes du mépris; mais je ne méprise pas les petits fourneaux de Tokhana, je craindrais trop d'offenser, même en pensée, l'hôte respectable qui m'en fait les honneurs.

Chemin faisant, il déplore le relâchement des mœurs religieuses. La fièvre de bien-être a gagné jusqu'aux ascètes. Mon expression chagrine témoigne de la part que je prends à ses doléances, et notre promenade continue au travers des chambres obscures. Plusieurs ont leurs murs décorés de peintures, même une grande muraille est tout entière occupée par les

portraits des membres de la famille de Çakya- Mouni, le Bouddha. Intérêt artistique nul : ils valent seulement par la bizarrerie des costumes et la variété inconcevable des innombrables ornements qui les enrichissent. Le sujet d'une de ces peintures retient mon attention au moment de prendre congé. On y voit, fort ^endommagé par le temps, un lièvre se précipitant dans un brasier, indiqué sommairement par une tache rouge.

Notre hôte qui nous précède devine l'intérêt qui suspend notre pas, et, se retournant, il comprend, et alors, en souriant, il nous conte l'anecdote qui inspira l'auteur de ce schéma décoratif.

C'est un épisode de la vie du Bouddha, alors que dans une de ses nombreuses incarnations il habitait le corps d'un jeune lièvre. Vivant au sein d'une forêt, tout en haut d'une montagne, il partageait sa solitude avec un singe, un chacal et une loutre. Il leur enseignait le bien, les initiait aux dangers du mal et leur

enjoignait de jeûner les jours de fêtes. Puis, il

leur disait : « Préparez des dons pour ceux qui, venant à vous, seraient dignes de votre offrande. » Et ils faisaient ce qu'il leur disait.

Un certain soir, ou plutôt une nuit de pleine lune, d'une façon plus pressante, il leur enjoignit de préparer des aumônes, ajoutant : «C'est aujourd'hui fête, apprêtez des aumônes que vous puissiez distribuer aux personnes qui en seront dignes » (je suppose qu'il s'agit, en l'espèce, des pauvres. Il en existe depuis les temps les plus reculés). Pour lui, s' asseyant à l'écart, il se mit à rêver sur la nature des aumônes qu'il pourrait faire : « Je n'ai presque rien à donner. Je n'ai pas de riz, pas de beurre : je ne mange que de l'herbe. Ce n'est pas un mets qui puisse restaurer l'estomac d'un mendiant. Que pourrais-je bien donner? Bah! je me donnerai moi-même! »

Or Sakka, le roi des dieux (la religion hindoue en compte trois cent trente-trois mille), connut la pensée du jeune lièvre et conçut en même temps le désir d'éprouver sa sincérité. Il vint au gîte de l'animal, non sans

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avoir au préalable revêtu l'apparence d'un brahmane et, un peu goguenard, je suppose (ce récit déborde de jovialité), il s'enquit de la nourriture qu'il lui destinait. « Justement, tu fais bien de t'adresser à moi, s'écria l'ascète aux longues oreilles, car je vais te faire un don tel qu'on n'en a jamais fait de pareil. Va d'abord ramasser du bois, puis l'ayant mis en ta*, allume. Quand il sera bien embrasé, je me charge de m'y faire rôtir moi-même. » Le bois fut ramassé et mis en tas et, l'ayant allumé, le brahmane s'assit auprès. Le lièvre fit comme il avait promis. Dès que la flamme jaillit, au crépitement des étincelles, dans un nuage de fumée, il bondit en l'air et retomba droit au beau milieu du feu. De la sorte il donna au brahmane tout son corps, avec sa peau et son cuir, sa chair et ses nerfs, ses os, son cœur et ses ligaments.

On a beau s'appeler Sakka et être le roi des dieux, il est imposable de n'être pas touché d'un pareil sacrifice. Aussi le fut-il sous son enveloppe de vieux brahmane pauvre, et à ce point

qu'il voulut en éterniser le souvenir. C'est pourquoi, prenant un palmier, il s'en fit un pinceau qu'il trempa dans la mer, puis à l'aide de ce pinceau, délayant quelques sommets de montagne, prenant ici de la terre, là de la neige (il lui fallait du blanc), il peignit sur la Lune l'apparence d'un lièvre. — C'est depuis ce temps, ajoute le maître en s'inclinant, que l'on voit un lièvre passer dans la Lune.

Voilà l'histoire telle qu'elle nous fut contée par le bonze de Tokhana. Je ne sais quelles réflexions elle vous suggérera; quant à moi, je me réserve d'étudier la religion du Bouddha, et les Veddas et Brahma, et la théogonie de tous ces dieux inconnus, mais terribles, avant de me faire une opinion sur toutes ces fables où le burlesque alterne avec la majesté et surtout avec le désordre des incarnations. Nous prenons congé : il est temps. Le soir va nous surprendre. Je me dirige vers la porte, et avant d'en franchir le seuil, je me retourne. Au bas de l'escalier blanc, je vois ma femme

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saluant le religieux aux bras et au sein nu, à la tête rasée, au visage plus ridé que vieux. Audessus de leurs têtes, les arbres bizarres rapprochent leurs sommets, que découpe un ciel couleur mandarine empanaché de nuages mauves, et il me semble que j'assiste à un rêve où le passé, c'est-à-dire ce qui n'est plus, tend la main au présent.

Encore une allégorie. Mais, au fond, l'Allégorie n'est-elle pas la plus fidèle expression de ce qui ne peut se peindre que par des mots.

A la porte, une foule nous attend. Cinquante bras se tendent, et il nous faut distribuer nombre d'annas pour obtenir la liberté de retourner à Colombo.

ANURHADAPURA

Pensées à rapprocher de celles

exprimées

dans un des précédents chapitres.

Depuis Jumièges au linceul de lierre (la ruine type) jusqu'à la ville enfouie d'Anurhadapura, les ruines, sirènes aux grands yeux crevés et aux bouches d'arcades béantes pleines de limon, guettent le voyageur passionné : il ne saurait leur échapper. Et celles que F on voit ne sont Tien auprès de celles que le Temps garde captives dans les entrailles déjà /-Terre !

Demandez à M. Boni, le grand archéologue

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romain, l'homme qui retourne le mieux aujourd'hui la poussière des siècles; qui découvre chaque jour, sous le sol antique, les vestiges d'une Rome primitive, si intéressante, si dramatiquement intéressante, avec squelettes à l'appui, que, pour un peu, on regretterait que Romulus et les Papes en aient construit une autre.

Dans le but d'instruire et guider le public les archéologues ont assigné des rangs aux ruines. Il y en a donc d'officielles, d'indépendantes; enfin il y a les dédaignées parce que leur époque est incertaine et qu'elles n'offrent plus à la curiosité du touriste qu'une fine muraille terminée par une tour. Eh bien! celles-là sont mes préférées, pour cette raison qu'elles se profilent mieux sur les batailles de nuages et les soleils couchants. Et puis, comme on les dédaigne, on ne leur fait pas de routes. Aussi n'y rencontre-t-on personne. Solitaires, elles sont mieux à moi: j'ai la jalousie des paysages, comme ce pauvre Cazin qui acheta un jour trente- deux hectares de terre autour.

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de sa propriété d'Equihen, pour avoir enfin un horizon à lui et des premiers plans qui n'aient pas traîné partout.

Mais voici que M. Loti a découvert la ville enfouie d'Anurhadapura, et qu'il Ta décrite avec tant d'art, révélée en termes si poétiques, que nous nous laissons entraîner vers elle, tout officielle qu'elle soit devenue, à la vitesse de quatre-vingts kilomètres à l'heure, par le train qui nous arrache à Colombo. Dans u» voyage comme le nôtre, chaque départ est un arrachement. Sait-on jamais si l'on reviendra aux rives qui vous ont charmé?

Il fait chaud, très chaud. Un azur mêlé d'un peu de pourpre et d'or absorbe les contours des collines et des cocotiers qui nous saluent au passage à la façon de nos élégants peupliers des bords de la Marne. Le paysage est trop exotique pour être beau et l'humanité groupée sous des cases de bambou, trop sauvage. C'est une grande page de magazine illustré. Dans l'étrange, cela ressemble à tout.

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La Jungle (quel beau mot, souple et bondissant!) est mieux, avec ses cimes d'arbres que les lianes tiennent prisonnières comme les araignées les mouches dans leurs réseaux implacables. A les voir ainsi pelotonnés, on dirait des larves d'arbres. A leurs pieds, parmi les troncs abattus par l'orage, sous l'étreinte des branches qui d'une rive à l'autre, comme des amants impatients, se sont saisies dans un élan passionné, coule un fleuve limoneux, couleur d'or. A la nuit tombante, les tigres viendront s'y désaltérer.

Anurhadapura ! — Descendons. Ua chef de gare, un peu teinté, contrôle nos billets, et deux petites voitures attelées de minuscules poneys nous emmènent vers un ancien bungalow élevé au rang d'hôtel. Un bungalow, c'est une construction campagnarde conçue dans le style des couvents. C'est-à-dire avec un promenoir soutenu par de larges arcades et sur lequel donnent les chambres et leurs fenêtres où le jour n'arrive ainsi que de seconde main. Simple précaution contre la chaleur,

mais qui enlève de la gaieté à ce séj our. On a ajouté un étage à celui-ci, bâti sur le même plan que le rez-de-chaussée. Tel est le « Rest House » d'Anurhadapura. Confortable, certes! mais d'un confortable auquel il faut s'habituer. A l'intérieur, grande chambre où les deux lits, garnis des moustiquaires indispensables, font comme deux tombeaux. Tout à côté, un cabinet de toilette, vaste encore; et enfin, dans une dernière chambre, dont le sol est cimenté, un bain sans cesse rempli d'eau convie aux ablutions solitaires. A peine en sortez-vous, qu'un être obscur vient le renverser, et, automatiquement, le remplira de nouveau. Au plafond un panka que fera mouvoir un boy.

Le lit? — C'est une couche d'ascète. Il n'y a que le sol qui soit plus dur. Et si vous n'avez jamais dormi la tête sur un pavé, vous, ne pouvez vous faire une simple idée de la sévérité de notre oreiller. Mais c'est le climat qui veut cela. .Nos lits moelleux seraient malsains et intolérables. Point de tapis sur le sol! Les

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serpents n'auraient qu'à s'y loger. Ces hôtes s'installent partout. Aussi bien dans vos draps que dans vos bottines. C'est pour cela qu'avant de s'abandonner au sommeil il convient de tout secouer : draps, tapis, moustiquaire.

D'ailleurs, c'est l'affaire du boy. Les gens énergiques ne craignent pas de lui frotter l'échiné en cas de négligence.

L'immense cité dont la gloire s'abîma vers le quatrième siècle de notre ère fut pendant treize cents ans la capitale puissante du puissant royaume de Geylan. Elle revient peu à peu à la lumière, grâce à l'activité d'une armée de terrassiers. Une route est déjà établie parmi les décombres de toutes sortes : pans de murailles, Bouddhas rêvant au nirvana, les pieds en l'air, têtes d'éléphants tronquées, etc., etc. Tous fragments fort beaux et qui rappellent la profusion de notre Renaissance, au-dessus desquels de grands taillis entremêlent leurs branches.

Au centre d'une vaste clairière s'élève une ruche énorme, conique, au sommet de laquelle

apparaît comme un rudiment d'épi. C'est le grand temple dédié au Bouddha. Il est encore dans sa gangue. Mais les hommes commencent à débarrasser sa base de la terre rose qui T ensevelissait toute, et un magnifique cortège d'éléphants apparaît, supportant un soubassement robuste. Ils sont rangés de face, la trompe abaissée. De dimensions colossales, il dominait jadis les édifices qui composaient le palais des rois de Ceylan.

Comme un essaim d'abeilles, s'échappe d'un trou percé à mi-hauteur de la Ruche colossale un cortège de prêtres et de porteurs d'offrandes renfermées dans d'énormes paniers recouverts d'étoffes rouges, jaunes ou mauves, brodées, de l'or claquant que je n'ai vu qu'ici. C'est sans doute jour de fête, car parmi les branches d'arbres flottent d'affreuses petites oriflammes bleues et blanches, du plus vilain effet au milieu de ce paysage sévère et devant ce fantôme de temple. Rien de particulièrement curieux dans ce cortège, si ce n'est que le soleil se montre encore là le grand maître

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qui embellit et solennise même le ridicule.

Anurhadapura a pour parure deux étangs grands comme des lacs dont le reflet s'enrichit des frondaisons splendides qui entourent leurs rives. L'un des deux est la demeure de nombreux crocodiles. Nul ne s'y plonge, et ses eaux demeurent immobiles comme le danger. Tout au contraire, dans l'autre, les femmes viennent, comme des déesses en partie de plaisir, y baigner leurs corps admirables ; elles entrent dans l'eau toutes vêtues de leurs pagnes pourpres ou mauve pâle, les lavent, et pour les sécher, à leur sortie du bain, les étalent sur le gazon qui s'étend comme un tapis.

De petits emmarchements de pierres sculptées facilitent à ces baigneuses l'entrée du bain. L'une d'elles se penche en ce moment pour emplir un vase, tandis qu'un jeune daim moucheté qui se presse contre ses flancs, lampe quelques gorgées d'eau. Dans la mélancolie de ce paysage si délicieusement humide, errent des souvenirs de Paradis. Le soir venu,

par-dessus les eaux et les cimes puissantes, la

grande chauve-souris comme une flèche un peu lente, rayera de son vol direct les nuées du couchant, et de son cri plaintif annoncera la Nuit.

Au cœur de cette petite ville hindoue, qui n'est après tout qu'une bourgade, se dresse un autre .temple au Bouddha, de construction relativement moderne, et très fréquenté par les pèlerins venus de Geylan d'abord, puis de Birmanie et même du Thibet. C'est un centre religieux. Plus important que la pagode de Tokhana, son accès est défendu par une porte monumentale, précédant un vaste préau planté d'arbres au delà duquel se dresse le temple, étonnant assemblage de murailles et d'escaliers blancs. Tout auprès, des marchands d'offrandes (comme chez nous à la porte de nos églises) ont dressé des tables et posé dessus des petites assiettes garnies de gros lotus blancs, rouges et jaunes, à côté d'images et de

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galettes au beurre rance trop sucrées; il se vend aussi beaucoup d'affiches en langue taniouL

Une foule se presse autour de ces tables, où s'étalent les feuilles et la noix de bétel, et la crème de chaux si appréciée qui ensanglante la bouche et déchausse les dents. Les pèlerins harassés par les longues marches s'accroupissent dans la poussière rose. La plupart sont hirsutes, avec des yeux hagards et des cheveux et des barbes presque bleus sur des chairs jaunes. Des enfants stupéfiés à la vue de nos personnes rient. Impossible d'obtenir qu'ils posent pour moi, pas plus que les femmes qui dédaignent les propositions d'Abdul. Pourtant une mère offre son petit : mignonne chose, toute parée déjà d'amulettes et de bracelets; mais bien vite, pour nous faire honneur, elle le défigure par une toilette absurde.

Cependant, au-dessus de cette horde, perchée sur l'entablement de la haute porte de pierre, une troupe de singes dans une

attitude recueillie semble compter les têtes qui s'agitent au-dessous d'elle.

Ils sont blonds, ces singes, comme des étudiants suédois, et, quelle ironie! en face des Hindous qui ont la peau noire, ils montrent un visage rose. Ce ne sont pas les acrobates hystériques de nos jardins zoologiques, mais des personnes raisonnables habituées à la gravité des cortèges. Pour un peu ils les suivraient, y donnant, j'en suis sûr, l'exemple de la meilleure tenue. Si quelques-uns s'oublient jusqu'à se balancer dans les branches, la tête en bas, au bout de leur queue, c'est le petit nombre et ce ne peut être que des enfants. Ne faut-il pas que jeunesse s'amuse?

Un remous dans la foule. Tous s'écartent devant un cortège de jeunes Birmanes, précieuses et brillantes d'or et de soie, venues en pèlerinage au temple (elles étaient dans le même train que nous).

Dans de petites assiettes, elles placent les fleurs achetées aux étalages, lotus rouges, blancs, jaunes, et, passant la grande arcade,

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sous le regard intéressé des singes, elles s'avancent vers le sanctuaire, sur le seuil duquel les attend le prêtre à la toge de soie jaune. Il a le crâne en tiare comme ses jeunes acolytes. Les figurines d'or et de clinquant s'inclinent, balancent leurs offrandes en marmottant des paroles consacrées, puis enfin franchissant la pierre de lune semi-circulaire posée au seuil de tous les temples à Bouddha, elles gravissent les escaliers blancs, parmi les murailles blanches. On les voit longer les balustrades, disparaître, puis reparaître sur une haute terrasse, toujours précieuses et scintillantes comme de petites idoles. Du centre de la pagode s'élancent les bras décharnés d'un arbre vénéré, issu d'une branche arrachée un jour à celui qu'affectionnait Çakya-Mouni, et auquel ce souvenir a conféré l'immortalité.

On pense à Athènes, aux gracieux cultes antiques, et pourtant, ce que nous voyons est fort moderne; car ce prêtre, c'est le curé de nos campagnes, et ces jeunes filles sont les

dévotes de tous les temps. Seulement, sur leurs

actes et les gestes' qu'ils suggèrent règne la ma esté du vêtement flottant.

Dehors, au pied du temple, un grand Bouddha de pierre, à la coiffure conique, sommeille assis, les jambes croisées, une m.-ain dans son giron, l'autre pendante, l' avant-bras reposant sur le genou droit. Un arbre étend ses ramures désordonnées au-dessus de lui. Çakya- Mouni, dangereux symbole de l'abandon de soi-même, sommeille, alors que tout autour de lui une nature, impatiente de se renouveler, le réduit au rôle d'un dieu de l'immobilité hostile aux énergies, d'un dieu qui fait bâiller.

Tout d'un coup, sur ces architectures bizarres, sur le front de l'ascète de pierre, parmi les branches où se poursuivent les singes blonds, se projette une lueur étrange. De grandes comètes couleur de feu s'élancent vers le zénith. Des nuages semblables à des manteaux d'or flottent parmi l'encombrement des nuées à tête de pourpre. C'est un coucher de soleil. A sa base règne une atmosphère différente de celle qui s'enflamme là-haut. Le ton

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vert froid de ces rubans de nuages parallèles à l'horizon, cette mer de vapeurs nocturnes -et sinistres, alors que le ciel est en fête, créent dans ce drame aérien comme deux actions contraires. Je ne saurais dire si cela est beau, tant c'est paradoxal. Puis subitement, comme si une déflagration se fût produite quelque part, au delà du Regard et de la Pensée, une lueur verte, comme il s'en échappe de la combustion de certains métaux, enveloppant le ciel et la terre, abolissant la réalité des choses parce qu'elle supprime l'ombre, revêt les êtres, les monuments, ces singes bizarres, ces petites Birmanes constellées, de l'irritant attrait d'une apothéose de théâtre. Sommes-nous encore en pleine nature ou figurons-nous « les damnés » dans quelque chaudière d'opéra? Auquel cas, mes compliments au metteur en scène génial qui a placé au centre de ces architectures embuées d'or vert deux prêtres bouddhistes vêtus de soie jonquille.

KANDY

D'Anurhadapura, pour gagner Kandy, il nous a fallu revenir jusqu'à moitié route de Colombo et remonter assez longtemps au travers d'une forêt dont les sites mouvementés nous ont fait penser à Fontainebleau. Il y a aussi du Dauphiné dans ces Alpes cyngalaises; car F eau en torrents surgit de partout, émaillant des roches couleur d'améthyste sous des ramures aux feuillages bleuâtres dont aucun ne rappelle les nôtres.

Kandy est une ville d'eaux peuplée de mendiants dont l'importunité me paraît plus savante que celle de leurs confrères d'Europe.

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