Kant
La loi morale est ainsi Pidéal que rhomme, en qualité d'être raisonnable, doit s'efforcer de réaliser, et il n'a pas seulement le devoir, il a aussi la faculté de le faire. Car certains moralistes exclusifs ont beau dire; il arrive, non pas toujours, mais souvent, que l'homme placé dans certaines conditions obéit à la voix du devoir. Le prouver serait superflu ; d'ailleurs vous ne le contestez pas.
Ceci admis, est-il, comme vous le dites, inutile de proposer à l'homme un idéal qu'il peut réaliser en certains cas? Ou, pour parler avec plus de rigueur (car ce n'est ni vous, ni moi, ni personne, qui impose la loi morale à autrui), est-il inutile que l'homme conçoive cet idéal? Je réponds non sans hésiter. L'homme, ainsi que tout être, tend nécessairement à ce qu'il croit son bien, et cet idéal, étant ce qu'il peut concevoir de meilleur pour lui-même, exerce sur lui une attraction puissante; il devient, par cela seul qu'il est vu, un élément déterminant, un motif d'action.
Un sculpteur, qui va faire une statue, a pour guider son ciseau un modèle idéal. 11 jn'est pas certain qu'il puisse le reproduire ; il est même probable, si grande que soit son habileté, qu'il n'arrivera jamais à rendre dans toute leur perfection les formes que voit son esprit. Mais direz-vous pour cela que ce modèle si difficile à réaliser ne serve de rien? Vous ne pouvez pas le penser.
Abandonnez donc le premier contrefort dont vous étayez votre raisonnement. Ne di tes plus que la loi morale est inutile, si elle ne peut être exécutée à tout moment.
Le second argument sur lequel vous vous appuyez me semble infiniment plus solide, et cela est si vrai
que je n'essayerai pas même- de l'ébranler. Oui, je Tavoue hautement, ce serait une injustice criante de condamner un homme pour n'avoir pas accompli une action qu'il ne pouvait faire. Que résulte-t-il de là ? Qu'il faut supprimer la loi morale? la regarder comme un non-sens ? Non pas. J'en conclus tout simplement qu'il ne faut pas condamner pour avoir mal agi l'homme qui a commis une faute. Je blâme le mal. je pardonne à l'auteur ; ce qui ne veut pas dire, comme nous le verrons tout à l'heure, que nous l'en déclarions irresponsable devant la loi. Je dis pareillement : L'homme qui a fait le bien n'a pas pour cela droit à une récompense. J'approuve son action ; mais pour emprunter une de vos expressions, je lui sais seulement le même gré qu'à l'arbre qui porto de bons fruits. En un mot, le déterminisme ne touclic» pas à la loi morale ; il ne fait disparaître que l'idée de mérite et celle de démérite. Voilà les véritables conséquences qu'il entraîne et que nous acceptons.
11 y a là sans doute une différence sensible avec la morale courante. II faut l'expliquer et la justifier : mais permettez-moi pour cela de prendre de l'espace ; la chose en vaut la peine.
Qu'il soit avant tout bien entendu que nous ne portons pas la moindre atteinte à cet ensemble de préceptes qui compose la loi morale. IVous applaudissons de grand cœur à ceux qui les expriment et les mettent en relief; nous croyons qu'ils rendent service à
l'humanité, qu'ils la poussent dans la bonne voie, qu'ils sont ses véritables amis. Nous disons à tous les hommes de bonne volonté : Travaillez à faire ressortir la beauté du devoir et la majesté de la justice ; parez des plus belles couleurs cet idéal, afin que l'homme aspire plus ardemment à en gravir les cimes escarpées ; usez des plus fortes paroles pour briser toutes les résistances qui paralysent son élan vers le bien. Telle est la noble tâche de tous ceux qui ont une fois vu face à face ces commandements écrits en nous-mêmes l 11 ne suffit pas de voir le bien soi-même ; il faut aussi le faire voir aux autres.
Nous leur disons encore : N'allez pas croire que vous preniez une peine stérile. Ces idées, que vous jetez dans les esprits, produisent des sentiments, qui à leur tour produisent des actions. On ne peut voir le bien sans l'aimer ; on ne peut l'aimer sans essayer d'y conformer sa conduite. C'est comme de la lumière qui se transforme en chaleur et en mouvement.
Honneur donc à ceux qui construisent la science de la morale ! Honneur aux livres qui enseignent à l'homme à lire son devoir dans sa raison et qui deviennent pour lui comme une seconde conscience. Ils peuvent lui dire sans crainte d'être contredits par nous : Rends à chacun ce qui lui appartient; secours ton fi'ère dans le danger^ et nous les aiderons même à préciser ces ordres-là.
Mais est-ce à dire que l'homme puisse exécuter ces ordres à chaque instant de sa vie, par cela seul qu'il les reçoit ? Il en serait ainsi,*si l'homme était raison pure ; alors il ferait Te bien, comme un fleuve suit sa pente, sans effort, sans hésitation, sans presque \
penser. Le malheur est que Thomme n'est pas seulement un être raisonnable, c'est aussi un être sensible, un animal, et de là chez lui deux tendances qui peuvent être parfois d'accord, parfois en lutte. Gomme être raisonnable , l'homme tend nécessairement au bien ; comme être sensible, il tend nécessairement au bonheur. En cas de conflit, laquelle de ces deux tendances l'emportera ? Tantôt l'une, tantôt l'autre ; chacune d'elles croît et décroît suivant l'âge, l'éducation, les circonstances, et la vie de l'homme se compose le plus souvent d'une longue série d'oscillations entre ces deux pôles. La volonté ressemble à un pouvoii* exécutif, mais à un pouvoir toujours docile, placé entre deux chambres qui se disputent la prépondérance et qui ne sont pas toujours d'accord, comme cela se voit assez souvent, dit-on.
Quelle est donc après cela la différence entre vos doctrines et les nôtres ? Nous disons comme vous : En tel cas, un être raisonnable doit agir ainsi. Voilà l'obligation. Nous ne nous soucions pas de savoir si c'est à Pierre ou à Jean que nous parlons ; nous sommes en dehors de toute condition ; c'est un principe absolu, parce qu'il est abstrait. C'est comme si nous disions : Tous les rayons d'un cercle sont égaux. Peu nous importe de savoir si jamais cercle tracé par la main de l'homme a rempli ces conditions idéales. C'est un théorème abstrait, qui exprime la perfection dont la réalité doit se rapprocher le plus possible.
Jusque-là, nous sommes d'accord. Mais voici où nous cessons de l'être. "Vous dites : L^homme doit faire le bien, et à cause de cela même il le peut à tout moment. Quelles que soient son ignorance et son ab-
jection, quelle que soit la force des passions qui le sollicitent, il peut toujours entre deux voies choisir la meilleure. C'est-à-dire que vous raisonnez comme si la raison était toujours souveraine chez l'homme, comme si elle ne subissait aucune éclipse, comme si elle était aussi développée chez Tun que chez l'autre, comme si les passions, qui la combattent, étaient égales chez tous les hommes et tous les jours. Vous créez ainsi un être de fantaisie ; vous confondez ce qui est avec ce qui devrait être ; vous transportez l'abstraction au sein de la réalité concrète.
Nous disons, nous : L'homme doit faire le bien et il le peut, mais à certaines conditions : il faut par exemple que son intelligence soit assez nette, assez dégagée de préjugés pour comprendre le devoir ; il faut que ses passions soient assez modérées pour permettre aux motifs élevés de l'emporter sur les motifs inférieurs. Nous pensons que la raison, qui nous fait connaître le bien moral, est une faculté susceptible d'intermittence, inégalement distribuée parmi les hommes, capable de grandir et de diminuer au cours de la vie. Nous pensons que l'énergie des passions varie suivant le tempérament, Thabitude, l'âge, le climat ; que par suite le pouvoir d'obéir à la loi morale suit les mêmes variations et dépend d'une multitude de causes externes et internes qui forment un réseau des plus compliqués.
Ne me dites pas que l'obligation n'est qu'un vain mot, si elle n'a pu être suivie d'effet ! Ne me dites pas (lue le devoir et la morale tombent dès lors d'une chute irréparable. Je suppose un débiteur qui a promis de payer tel jour son créancier. La date fixée ar-
rive ; il n'a pas la somme nécessaire, il ne peut remplir son devoir. Direz-vous pour cela que l'obligation où il est de s'acquitter devient nulle ou était dérisoire? Direz-vous surtout que son exemple autorise les autres hommes à ne pas payer leurs dettes, que c'en est fait par cela seul de la bonne foi en affaires? Non vraiment ; vous conclurez, si vous êtes sage, d'abord que l'obligation de payer ses créanciers subsiste pour lui comme pour tout le monde ; ensuite que le pauvre homme, empêché par force majeure de tenir sa promesse, ne peut être condamné pour cela; enfin qu'il doit travailler à se mettre en état de faire honneur à ses engagements.
C'est sous une autre forme la conclusion où nous a déjà conduits le déterminisme.
Faut-il vous la présenter sous une autre face? Pourquoi non ? Si le lecteur a bien voulu me suivre jusqu'ici, j'ai de sa patience une assez haute opinion pour oser la mettre encore à l'épreuve. Je puis le croire assez bonne àme pour imiter cette dame à qui l'on disait en lui faisant un récit quelque peu long : Gela ne vous ennuie pas trop? et qui répondait : Jamais trop, mon ami.
Appliquons donc les théories déterministes à quelques cas comme il peut s'en présenter tous les jours. Voyons ce que nous pouvons, ce que nous devons (lire aux autres et à nous-mêmes^ avant et ap7'és l'accomplissement d'un acte bon ou mauvais.
Un marcliand qui part pour un lon^»- voyage dépose cent mille francs entre les mains d'un ami et, par une confiance qui peut paraître fabuleuse en ces temps de prudence et de papier timbré, il n'a pas exigé de reçu ; il s'en est remisa la loyauté du dépositaire. Quelle est la conduite que doit tenir l'homme qui a reçu cette somme ? Faut-il qu'il la conserve soigneusement pour la rendre ? Ou bien peut-il s'en emparer ?
Nous répondons sans hésiter, comme tous les honnêtes gens : S'approprier ce dépôt serait un vol ; c'est un devoir strict de le restituer. — En parlant ainsi, nous ne nous occupons pas de savoir si notre homme est capable de faire ce que commande la probité ; nous n'avons aucun souci de sa personne ; nous posons une règle qui ne comporte pas d'exception, qui est aussi abstraite et aussi absolue que deux et deux font quatre ; nous formulons une loi qui s'applique à ce cas particulier comme à tous les cas semblables. J'imagine que le dépositaire ait grand besoin d'argent, qu'il se sente tenté de mettre la main sur cette petite fortune et de cx)mbler ainsi le vide de sa caisse; je veux même qu'il n'ait pas d'autre moyen de se soustraire à la faillite. Il a pourtant des scrupules, et il vient en secret me consulter. Que lui dirai-je ? Je tâcherai de lui faire sentir que garder ce qui ne vous appartient pas est le fait d'un malhonnête homme ; j'essayerai de lui mettre sous les yeux ce qu'un tel acte aurait de honteux et de dégradant ; j'emploierai les expressions les plus fortes et les plus lumineuses que je pourraf trouver pour lui inspirer l'horreur d'un pareil manque de foi ; je recourrai à tous les moyens possibles pour réveiller en lui le sentiment
du devoir, pour créer dans son esprit une force capable de contrebalancer l'impulsion de l'intérêt personnel. Ai-je par hasard affaire à une âme en qui le sens moral soit peu développé ? Je m'efforce de faire en quelque sorte son éducation ; je me considère comme en présence d'un enfant qui ne comprend pas un théorème de géométrie. Je remonte aux premiers éléments de la science, je passe d'une vérité à une autre, du simple au complexe, et je m'évertue, tant que la vérité ne lui apparaît pas aussi évidente qu'à moimême. Ai-je en agissant ainsi dévié de mes principes ? Pas le moins du monde. J'ai travaillé à faire prédominer les motifs désintéressés , parce qu'il m'est impossible de ne pas les trouver meilleurs que les autres ; j'ai détourné un homme d'une action, parce que je l'estime mauvaise et que je ne puis, (juand je le voudrais, l'apprécier autrement ; j'ai cherché à lui fournir des motifs puissants, parce que je les sais nécessaires pour combattre les suggestions (le l'égoïsme ; en un mot je n'ai pas cessé un instant d'être fidèle au déterminisme, et pourtant je défie le moraliste le plus rigoureux de rien trouver à reprendre dans mes paroles ou mes intentions.
Ce que je fais là pour autrui, je le fais pour moimême. Et, quand je dis wioi, mettez que je dis vous ; c'est tout un. J'ai reçu de la nature un sentiment vif (lu juste et (le l'injuste ; l'éducation ot l'habitude l'ont encore renforcé. Je sais par les livres, comm(^ par mon expérience personnelle, que les passions, si on leur lâche la bride, se rendent maîtresses de la volonté ; j'en conclus qu'il faut les modérer, h^s retenir sous le frein de la raison. Je sais qu'il est dan-
gereux de s'exposer de gaîté de cœur à la tentation de mal faire. J'évite autant qu'il est possible les occasions où mon intérêt et mon devoir seraient en lutte. Je sais que certains milieux peuvent exercer une action corruptrice ; je dérobe ma faiblesse à ces séductions. Je recherche en revanche les personnes et les choses qui peuvent me rendre meilleur, m'élever audessus de moi-même, me rapprocher de l'homme idéal que je voudrais et que je devrais être. Et tout cela, remarquez-le bien, je le fais non pas en dépit, mais en vertu du déterminisme ; car tous les conseils que je me donne pourraient se résumer en ces termes : Augmenter en moi et hors de moi la force et le nombre des causes qui me portent à faire le bien.
Je ne pense pas que cette morale vous paraisse dépravée ; ainsi, comme vous le voyez, sur les préceptes que tout homme doit mettre en pratique, nous pouvons facilement nous accorder. C'est un seul et même code qui peut contenir vos prescriptions et les nôtres.
Je suis fâché d'avoir à répéter qu'il n'en est plus de même, dès que nous passons de l'idéal à la réalité, de l'abstrait au concret, de l'absolu au relatif, de l'avenir au passé. Avant Vaction nos voix font chorus ; oprés Vaction^ il y a une dissonance, qu'il ne faut ni exagérer ni méconnaître.
Revenons à notre dépositaire de tout à l'heure. Son honnêteté native, sa vieille loyauté, mes représentations, si vous voulez, l'ont emporté sur les tentations mauvaises qui l'assaillaient; il a gardé intact et restitué l'argent qui lui était confié. Nous reconnaissons comme vous qu'il a bien fait, nous lui accordons très volontiers le nom d'honnête homme ; nous le
louons aussi, pour que l'envie de conquérir et de garder l'estime publique l'engage à persévérer dans la même voie. Lui, de son coté, est satisfait d'avoir triomphé des appétits inférieurs qui le sollicitaient; il ressent cette joie intime et pénétrante qu'on appelle la joie de la conscience. Supposez même qu'au lieu de s'abstenir d'un acte peu honnête 11 ait sauvé quelqu'un au péril de sa vie; nous ne verrons aucun mal à ce qu'on lui oH're une médaille, et nous éprouverons pour son courage une admiration légitime. Ainsi éloges, récompenses, sentiment du devoir accompli, rien de tout cela n'est aboli, comme il vous plaît de l'affirmer.
En vérité, vous êtes de plaisantes gens de nous interdire tous ces témoignages d'estime envers les autres ou envers nous-mêmes, sous prétexte que l'acte ne pouvait pas être autrement qu'il n'a été. Je prétends, ne vous déplaise, honorer et admirer ce grand poète, dont les vers m'ont si souvent charmé ou consolé et dont la gloire rejaillit sur la nation et sur l'humanité tout entière. Je sais fort bien qu'il n'a pas fait lui-même son génie, qu'il le doit à la nature d'abord, puis aux circonstances (jui l'ont façonné. Lamartine a pu écrire :
Je chantais, mes amis, comme l'homme respire,
Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire,
Comme Teau murmure en coulant.
Serait-ce une raison pour lui refuser le titre de grand homme et l'honneur de revivre en marbre au milieu de ses concitovens? — Cette femme attire et
retient le regurd par les charmes de sa figure ; elle n'a pas fait son visage, Dieu merci ! Ce n'est pas elle qui s'est donné ce teint rosé, ces lèvres purpurines, ces joues veloutées, ces grands yeux qui disent tant de choses. Faudra-t-il que nous dédaignions sa beauté, sous prétexte qu'elle est née belle, qu'elle n'y est pour rien, qu'elle ne peut pas faire autrement que d'être gracieuse? Essayez, si vous voulez ; mais commencez par vous faire aveugles. Les stoïciens comparaient le sage à la vigne, dont la nature est de porter de bons fruits, sans qu'elle puisse en porter d'autres. Direzvous que nous n'avons pas le droit d'aimer et de louer la vigne, parce qu'elle produit nécessairement des grappes savoureuses ? Si vous ne pouvez pas vous défendre de quelque sympathie pour cette brave plante (à moins d'être membres d'une société de tempérance), pourquoi donc, messieurs, voulez- vous nous empêcher de rendre hommage à cet homme de bien, qui produit de bonnes actions comme la vigne du raisin? Mais halte là ! Croirons-nous avec vous que cet honnête homme soit l'artisan de son honnêteté? qu'il se soit librement donné ses vertus? qu'on doive lui compter ses bonnes qualités comme autant de mérites ? Je sais que le langage vulgaire confond volontiers ces deux choses-là. Mais à presser le sens des mots, quand on parle d'un acte méritoire^ on entend que l'auteur a le droit d'en être fier et de récliamer une récompense pour sa conduite. A ce compte-là, nous nensons au'il v a autant de mérite à être intellicent
viable à coup sûr, mam dont Tlieureux possesseur doit mode^lement rendre grâces à ses parents, à ses maîtres, au pays et au temps où il est né, aux mille influences qui l*ont formé. Cest la de Thumilité très chrétienne, quoique pratiquée par très peu de chrétiens. Un cerisier disait un jour à un chardon son voisin :
— Misérable qui rampes à mes pieds, qui t'a permis de croître à mon ombre? Sais-tu qu'il est bien hardi à toi de lever ta tête vers la mienne? Objet de haine et de mépris pour tout le monde, tu ne sers à rien, sinon peu^-étre au déjeuner d'un âne. Quels sont tes mérites? Tu n'as que des piquants pour blesser qui t'approche. Compare-toi à moi, si tu Poses. Tu vois ces î)eaux fruits rouges qui pendent à mes branches. Eh bien , je les prodigue aux hommes et aux oiseaux du ciel ; je me plais â faire largesse de mes trésors, à me dépouiller pour autrui. Avoue qu'on a le droit d'être fier et de prétendre à la reconnaissance publique, quand on agit comme moi.
— Monsieur le cerisier, repartit poliment le chardon, veuillez considérer que de père en fils nous avons tous été dans notre famille hérissés comme je le suis et que dans la vôtre on n'a jamais cessé de produire f^es beaux fruits succulents qui se balancent au gré du vent. On les aime, et par ricochet on vous aime. Vous qui les portez. Rien de plus naturel: Mais â qui donc faut-il en savoir gré? Ne serait-ce pas par hasard au sol qui fait circuler la sève nourricière dans Vos veines; aux soins du jardinier qui vous a infusé 'e sang et les qualités d'autrui, alors que vous n'étiez ^u'un jeune sauvageon; à ce bon soleil, qui vous ♦'erse à flots lumière, chaleur et vie? Quelle est donc
votre part dans cette bonté dont vous vous vantez d'être doué? J'oubliais. Vous vous êtes donné la peine de naître cerisier. Mais êtes-vous bien sur d'avoir choisi vous-même votre place dans l'immense multitude des êtres? J'ai bien peur que votre orgueil n'ait pas grande raison d'être, si c'est là votre seul mérite^ et, j'ai beau chercher, je ne vous en découvre pas d'autre.
Le cerisier murmura je ne sais quoi d'un ton piqué; mais un déterministe qui passait par là trouva que le chardon ne raisonnait pas trop mal, pour un chardon.
IVous venons de dépouiller l'homme de bien du mérite qu'il s'arroge ou qu'on lui attribue. Que dironsnous maintenant de l'homme qui a fait le mal?
Je reviens au personnage que nous avons déjà mis en scène. Je suppose qu'il ait mieux aimé s'approprier le dépôt confié à sa garde que de le rendre. II s'agit maintenant de juger l'acte et l'auteur.
Pour l'acte, point de difficulté. Nous le comparons à l'idéal que nous avons en nous-mêmes et nous disons sans hésiter : il est mauvais.
Pour l'auteur, nous ferons, s'il vous plaît, un peu plus de cérémonies. Nous reconnaissons avec vous qu'il a mal fait, et s'il est prouvé qu'il ait agi de propos délibéré, en pleine possession de son intelligence, nous ne craignons pas de lui appliquer le titre de malhonnête homme; nous croyons encore que ce blâme peut être aggravé par ui\ii ^(iV\\^'$»wc^ ^x^çîCx'^s^^
RENAm). — LXVIÏ. '^
voire même par un châtiment plus rude. Mais nous ajoutons : Si cet homme a cédé au désir de s'enrichir par la fraude, il faut que des motifs puissants aient étouffé en lui le sentiment de ce qui est juste. Il aura en naissant apporté une propension au vice ; il aura été, comme tant d'autres, muni dès son enfance de maximes pareilles à celles-ci : Il faut réussir à n'importe quel prix. La richesse absout de tout. L'or purifle mieux que le feu. — Il aura vu autour de lui la friponnerie en voiture éclabousser la probité en haillons. Occupé de cultiver 'sa fortune, il aura oublié de cultiver sa raison; il aura lu des livres corrupteurs écrits à la glorification de l'égoïsme; il aura entendu des hommes d'esprit railler les austères voluptés de la vertu et autres balivernes du même genre; il aura connu, qui pis est, d'aimables Tartuffes toujours prêts à censurer et à faire le mal, comme s'ils crachaient au plat pour en dégoûter les autres. Que n'aura-t-il pas vu, pour peu qu'il ait jeté les yeux autour de lui? Estrce qu'il ne se passe pas tous les jours assez de vilenies pour qu'Aiceste, s'il vivait encore, pût s'écrier aujourd'hui comme il y a deux cents ans :
J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
Que le spectacle du monde ait perverti, dans un esprit peu droit, la notion du bien ; que la contagion ail gâté un cœur naturellement peu sain, il n'y a rien là d'étonnant; qu'après cela dans une grande rencontre rintérêt l'ait emporté sur le devoir, n'est-ce pas une chose facile à comprendre?
Pour toutes ces causes, nous disons du dépositaire infidèle : Coquin, si vous voulez; punissable, nous y consentons, et nous verrons bientôt en vertu de quel principe. Mais, si c'est un coquin, la faute n'en est pas à lui : la faute en est à ses parents, qui lui ont transmis un sang vicieux et des règles de conduite plus vicieuses encore ; la faute en est à la société qui l'environne, mauvaise nourrice dont il a sucé le lait et les idées vénéneuses; la faute en est à tout ce qui l'a fait tel qu'il est, aux mille causes dont son état moral d'abord et ses actions ensuite sont l'effet inévitable. Ce n'est plus un monstre, qui par un caprice tout spontané a transgressé les lois de la morale et mériterait à ce compte la haine et les châtiments les plus cruels; c'est un esprit mal fait, qui n'a pas su les voir ; c'est un être faible, qui n'a pas pu les observer; c'est un malheureux, dont la société a le droit de réprimer et de prévenir les excès, parce qu'ils sont nuisibles aux autres, mais qu'elle doit frapper avec ménagement et pitié, sans rien qui ressemble à la colère ou à la vengeance; c'est une victime de circonstances fâcheuses, qui doit être plainte au lieu d'être haïe, et, sinon graciée par la loi, du moins pardonnée du fond du cœur. A lui et à ses pareils s'applique à merveille ce vers d'un poète * :
Tous coupables^ mais innocents.
Pour eux aussi semblent dites ces paroles si profondes et si touchantes du Christ : Pardonnez-leur, mon Dieu ! ils ne savent ce qu'ils font.