Le devoir, 4* édition, page
messieurs, gardez ce reproche pour vous-mêmes ► Veuillez seulement suivre ce petit raisonnement.
Vous savez fort bien que la valeur morale d'une action dépend, non de l'action considérée en ellemême, mais de l'intention de celui qui l'a accomplie. J'ai tué un homme en laissant par mégarde tomber un pot de fleurs du haut d'un troisième étage. Me traiterez-vous en assassin ? Je vous ai fait manquer le train méchamment, pour vous empêcher de conclure une bonne affaire. Le train déraille, et tous les voyageurs périssent. Me devrez-vous de la reconnaissance comme à votre sauveur? Inutile de répondre, n'est-ce pas?
Mais scrutons un peu ce mot d'intention. Il signifie un mouvement de l'âme tendant vers quelque but. Dire qu'on apprécie un acte d'après l'intention de l'auteur, cela revient donc à dire que le but poursuivi, la fin souhaitée, ou, si vous l'aimez mieux, le motif est- l'élément important à considérer, quand on veut juger si l'acte en question doit être qualifié de bon ou de mauvais. Je ne pense pas que vous ayez rien à dire contre ce principe admis par tous les moralistes et tous les législateurs. Mais avez-vous songé à la conséquence qui en découle? C'est qu'une action accomplie sans qu'on sache pourquoi devient par cela même indifférente. Quand vous nous répétez : « Je veux, parce que je veux. Je n'ai d'autre raison de mon vouloir que mon vouloir même, » vous ôtez à vos actes ce qui peut seul en faire la moralité ; vous supprimez la distinction du bien et du mal. C'est vous, et non pas nous, qui d'un seul coup renversez la morale.
Vous échappez, il est vrai, en vous contredisant» En théorie, vous niez l'importance capitale du motif;
en pratique, vous la reconnaissez et vous arrivez ainsi à échafauder une morale assez mal assise. Mais puisqu'il vous plaît de parler des conséquences, suivons jusqu'au bout celles de votre doctrine.
L'homme, qui fait le bien, le fait, parce qu'il lèvent, ot il le veut, parce qu'il lui plaît de le vouloir. C'est là l'idée que vous tournez et retournez de mille fa- ^'ons différentes. S'il en est ainsi, quelle haute opinion ne doit-il pas avoir de lui-mènic, cet homme qui remplit son devoir! Eri vain mille forces le sollicitent à dévier de la bonne voie; contre la foule des tentations il lutte seul et triomphe. C'est un héros, un être presque surhumain, un ange, un demi-dieu. Rien dès lors n'égalera son mérite, si ce n'est son orgueil.
D'autre part, l'homme, qui fait le mal, le fait, parce qu'il le veut, et il le veut, parce qu'il lui plaît de le vouloir. Mais qu'est-ce qu'un être qui fait le mal pour le plaisir de le faire? C'est un démon, un monstre, ■qu'il faut écraser sans pitié. Haine mortelle ù lui et à tous ses pareils! Ne me parlez pas de circonstances atténuantes. Si forte que fût la tentation, cet homme pouvait résister. C'est, du moins, vous qui le dites. Pourquoi donc a-t-il cédé? C'est perversité naturelle, gratuite, et la vengeance que vous tirerez de sa faute ne pourra dépasser la grandelir de son inexplicable méchanceté.
Je parle de vengeance et non de châtiment. C'est qu'en effet blâme et louange, récompense et châtiment, ne se comprennent plus en présence du libre arbitre. A quoi bon tout cela, si vous l'admettez? Estrce pour agir sur l'homme de bien et pour l'encourager (pie vous lui décernez des éloges ou tout autre témoignage
d'estime? Est-ce pour le détourner du mal que vous frappez ce criminel de paroles et de peines flétrissantes, ou bien serait-ce, comme on dit, pour faire un exemple, pour inspirer aux autres hommes la haine du vice et Tamour delà vertu? Vous oubliez qu'il ne sert de rien de fournir aux hommes des motifs d'action, puisque la volonté ne se laisse déterminer par rien^ puisqu'elle peut à tout moment et sans raison tourner adroite ou à gauche. Le châtiment pourra être une expiation que vous infligerez au criminel ou bien une mesure de salut public ; mais il faut bannir toute espérance de retenir ou de corriger par vos arrêts ceux qui en seront victimes ou témoins.
Est-il besoin d'ajouter qu'avec ce système la conduite de tout individu prête aux coups de théâtre, aux changements à vue? Cet homme a vécu dans l'abjection ; il a pendant quinze ans fréquenté la lie delà société; il s'est vautré dans la débauche; il a déchaîné ses passions comme autant de bêtes fauves. Mais aujourd'hui, s'il le veut, il peut tout à coup devenir un honnête homme, un modèle d'innocence et de vertu, et rien ne l'empêche de le vouloir. En revanche, ce père de famille a gagné une petite fortune à force de patience et de travail ; il n'a vécu que pour sa femme et ses enfants ; il a mainte et mainte fois poussé la probité jusqu'à la délicatesse; mais il peut descendre d'un coup au niveau du plus vil rebut de l'humanité, et demain, si tel est son caprice, il aura la renommée de Troppmann ou de Lacenaire. N'est-il pas libre? Y a-t-il un motif capable de déterminer sa volonté? En vérité tenons-nous sur nos ^•^ardcs, défions-nous de tous ceux qui nous entourent.^
— sodé nos voisins, dé nos parents, de nos amis les plus éprouvés? Ne sont-ils pas libres de se transformer en scélérats et cela d'une minute à Tautre?
Voilà ce qui découle logiquement du libre arbitre : avant tout les actions dépouillées de toute valeur morale; puis, si par une première inconséquence on passe par-dessus ce résultat, orgueil immense chez l'homme vertueux, rancune implacable et vengeances efl'rénées contre le coupable, inutilité parfaite de la peine et de la récompense , instabilité absolue, ou, pour mieux dire, absence de ce qu'on nomme le caractère. Certes il y a de quoi vanter comme utile et même indispensable une théorie qui conduit à de pareils résultats, et ceux qui la soutiennent peuvent après cela traiter de haut leurs adversaires !
Mais ce n'est pas assez de rejeter la pierre à ceux qui nous l'ont lancée. Il faut leur faire voir qu'elle ne nous a pas atteints; il faut leur prouver que le déterminisme et la morale ne sont pas du tout, comme ils le prétendent, des ennemis irréconciliables.
Pour moi, j'ai beau faire, je suis toujours surpris d'entendre dire du ton le plus tranchant : Hors du libre arbitre, point de salut, c'est-à-dire point de morale! Je pense malgré moi aux stoïciens, aux calvinistes, aux jansénistes. Je ne sache pas que ces gèns-là aient prêché ni pratiqué le vol et l'assassinat ; je me suis même laissé dire qu'ils se sont distingués par l'austérité de leurs principes et de leur conduite ;
et pourtant ni les uns ni les autres n'admettaient ce fameux libre arbitre. Il est certainement fâcheux pour les partisans de cette doctrine que les sectes les plus sévères du paganisme et du christianisme aient pu s'en passer parfaitement, sans que leur morale fût corrompue ou leur volonté énervée. On pourrait déjà s'armer de ce fait incontestable contre ces accusations sans preuve qu'on jette à la face des déterministes. Mais nous avons des armes plus fortes. Laissons celle-là.
Vous dites que pour nous il n'y a ni bien ni mal, ni juste ni injuste, ni vice ni vertu. Permettez-moi de n'en pas croire un mot et de vous prouver le contraire.
Vous conviendrez bien que nous n'avons pas les opinions que nous voulons ; car, si vous osiez n'en pas convenir, je vous dirais : Croyez donc que deux et deux font cinq, que Mahomet vécut avant Jésus-Christ, que Socrate fut Romain, etc. Il en est de même de nos sentiments; nous ne pouvons à notre gré aimer, nous mettre en colère, nous indigner, et, si quelqu'un en doutait, je lui dirais à son tour: Ayez peur, je vous prie, de cette petite fille de trois ans qui joue là-bas, retrouvez l'ardeur de vos premières amours, détestez votre mère, etc.
Si donc opinions et sentiments s'imposent à nous, je ne vois pas pourquoi il en serait autrement, dès «que nous pénétrons dans le domaine moral. Il ne dépend pas de ma volonté de reconnaître ou de nier l'existence du bien et du mal. Il m'est impossible d'attribuer une valeur égale à toutes les actions, quelles qu'elles soient; je suis forcé de les distinguer et de les apprécier différemment d'après le motif qui les a produites
Cet homme mange, parce qu'il a faim. Nous trou-
Renard. — LXVII. 6
vous cela très naturel; mais nous ne songeons ni à Ten féliciter ni à l'en blâmer. Apres avoir bien dîné, il avise un mendiant qui a l'air d'avoir jeune longtemps ; il a pitié du malheureux et lui donne un pou de pain. Son humanité nous inspire déjà quelque sympathie pour sa personne; nous jugeons qu'il a bien fait. Voici maintenant que notre mendiant rencontre une pauvre femme qui n'a rien mangé depuis doux jours et qui pleure. 11 a grand besoin de nourriture; mais la femme est plus exténuée encore ; il se dévoue, il lui cède le morceau do pain qu'il vient de recevoir. Son action nous semble alors belle, admirable, héroïque en son genre. Nous avons ainsi suivi dans nos jugements une gamme ascendante et sans le vouloir nous avons reconnu qu'il y a dos actions indifl'érontes, d'autres bonnes et d'autres meilleures.
Nous sommes-nous pour cela écartés de notre doctrine? Pas le moins du monde. C'est un principe déterministe qui nous a servi i)our établir une distinction entre ces trois actes différents. Nous leur avons accordé dans notre estime une place plus ou moins haute, selon qu'en recherchant ce qui a pu les produire nous sommes arrivés à une des trois réponses suivantes :
Motifs intéressés,
^sence de motifs intéressés.
Sacrifice de motifs intéressés.
Voici maintenant un maître qui a promis de payer vingt francs par mois à son domestique; le jour où l'on régie les comptes, il neveut payer que quinze francs pour le même temps. 11 est bien évident que cette ré- <lucti()n nous paraît injuste et que nous blâmons on nous-ménios ce manque de parole. Nous voudrions juger
et sentir autrement que nous ne le pourrions pas.
Vous le voyez, nous ne supprimons ni le bien ni le mal, ni le juste ni l'injuste; nous constatons comme vous que certains actes sont supérieurs à d'autres, nous le faisons avec i)Ius de raison que vous, parce que nous n'avons pas besoin d'être inconséquents pour accorder aux motifs déterminants l'importance qu'ils méritent.
Quant au vice et à la vertu, ils subsistent sans changement. Nous appelons homme vertueux celui dont la conduite est d'ordinaire conforme aux motifs les meilleurs, les plus élevés,^ les plus nobles; nous appelons hommes vicieux ceux qui font le contraire. Nous parlons ainsi comme tout le monde, et pourtant, vous pouvez le remarquer, nous n'avons pas fait le moindre usage du libre arbitre. Nous allons même plus loin. Nous ne nierons pas que certains actes se présentent à nous avec un caractère obligatoire, c'est-à-dire tel que nous regardons comme notre devoir de les accomplir. Nous reconnaissons ainsi l'existence d'une loi morale.
« Quelle ironie! vous écriez-vous. Que signifient des prescriptions qu'on ne peut exécuter? A quoi bon fixer à l'activité humaine un but qu'elle ne saurait atteindre? Comment dire à la fois au même homme : Tu ne peux pas vouloir ceci, mais tu le dois. N'estce pas une contradiction flagrante ? Où expire le pouvoir, expire aussi le devoir. »
Examinons un peu ce raisonnement et exposons-le tout au long pour le mieux comprendre. Vous dites à l'honune : Puisque tu te sens obligé, il faut que tu sois libre. — Et pourquoi cela? — Pour deux raisons. D'abord un commandement impossible à exécuter serait parfaitement inutile; ensuite condamner quelqu'ui
pour n'avoir pas accompli ce qu'il ne pouvait pas faire serait parfaitement injuste.
Eh bien, il suffit presque d'avoir complété votre raisonnement pour le réfuter. D'abord qu'est-ce que cette loi qui nous commande aussi impérieusement qu'un maître? Estrce quelque chose de mystérieux qui se dérobe à l'analyse? Point du tout. C'est l'ensemble des principes de conduite qui m'apparaissent comme les plus conformes à ma nature. C'est le code des règles que mon intelligence peut concevoir comme les meilleures, non seulement pour moi, mais pour tout être semblable à moi .
Pas n'est besoin de les énumérer ici; je ne fais pas en ce moment un traité de morale ; nous pouvons du reste nous entendre pour définir le bien le plus désirable pour l'homme. L'écart ne commence entre nous qu'au moment où il s'agit de savoir comment l'homme atteindra ce but proposé à son activité. C'est, suivant vous, par un élan spontané que rien ne détermine. C'est, suivant nous, en vertu d'un motif qui l'y pousse. Je réserve donc ce dernier problème, qui est précisément la question débattue dans ces pages, et je suppose, si vous voulez, que nous soyons tombés d'accord sur ce précepte : Agis de telle façon que le principe qui t'a dicté ton action soit susceptible d'être universellement suivi. Vous ne réclamerez pas, je pense, contre cette formule. Je parle avec les moralistes les plus austères, avec celui-là même* qui a mis en honneur cet argument : Tu dois, donc tu peux. Tu es obligé, donc tu es libre.