‹ L'homme est-il libre?Chapitre 11 sur 22 · Th. (iaiitier · texte numérisé non relu

Th. (iaiitier

triste langue humaine! que tes mots reflètent fidèlement la confusion d'idées de ceux qui t'ont faite et te font chaque jour! Qu'il est difficile d'expliquer comment un homme pourra être coupable devant un tribunal sans l'être devant la conscience, mériter à la fois le pardon et la punition ! Quel beau jeu tu donnes à qui voudra taxer les déterministes, et surtout leur interprète indigne, d'inconséquence ou de subtilité ! Essayons pourtant de tirer nos idées du vague et des équivoques où se complaît le langage vulgaire.

Certes la conclusion où nous avons abouti, conclusion qui condamne l'acte, même prémédité, en innocentant celui qui l'a commis, peut au premier abord sembler étrange et choquante. Le nier serait folie. . Mais voyons pourtant s'il ne se présente pas souvent des jugements du même genre.

Ouvrons l'histoire. Nous y lisons que Gaton l'Ancien maltraitait durement ses esclaves et n'avait pas plus d'égards pour leur vieillesse que pour celle d'un cheval. A juger sa conduite d'après les idées modernes, elle est condamnable. Attendu, pourrionsnous dire, que tout homme doit être libre, par cela seul qu'il est homme, l'esclavage est un crime de lèse-humanité. Il ne faut donc pas agir comme Caton. — Cette conclusion me semble à peu près inatta- ' quable; mais supposez que nous ajoutions ces paroles : Caton fut coupable d'avoir des esclaves ; il jiianqua à son devoir, qui était de les afl'ranchir ; il convient de le flétrir comme le négrie/ qu'on poursuit aujourd'hui de mer en mer ; il faut le dépouiller de sa ^^putation de vertu comme d'un bien mal acquis et ^^ ^mc comme d'un manteau d'hypocrite. — Kst-ce

que votre bon sens ne se révolte pas contre une sévé- . rite plus que draconienne ? Est-ce que vous n'entendez pas en vous-mêmes une énergique protestation de la raison ? « Mais non, dit-elle, on ne peut demander à un homme mort depuis vingt siècles d'avoir eu les idées du nôtre. Il est injuste de lui appliquer un code qu'il ne pouvait connaître. Un pareil procédé pouvait passer quand on croyait que les hommes de tous les temps et de tous les pays ont eu les mêmes règles de morale, quand on accommodait à la moderne l'esprit et le costume des anciens, quand les vivants prêtaient libéralement aux morts un idéal tout à fait semblable au leur, idéal du présent qui devait convenir au passé comme à l'avenir. Pour les hommes du moyen âge, Enée est un chevalier bardé de fer qui rompt des lances, va dévotement à la messe et conte fleurettes aux dames. Pour un courtisan de Louis XIV, Achille est un héros élégant, qui porte habits brodés et perruque et ne perd jamais le souci des bienséances, même dans l'ardeur de la passion. Mais aujourd'hui quel est l'écolier qui ne rirait de voir Achille ou Enée affublés de la sorte? Qui ne sait qu'habitudes, éducation, croyances étaient toutes différentes il y a deux mille ans, et qu'ainsi l'on ne peut comprendre et apprécier les hommes et les choses d'autrefois sans se défaire de nos opinions actuelles. Il faut donc dire de Caton : Il était d'une époque où le droit de propriété de l'homme sur l'homme n'était pas encore contesté, où les philosophes même, comme Aristote, croyaient à l'éternité de l'esclavage. Il a eu naturellement les idées qu'avaient ses contemporains. Il ne pouvait s'en forger d'autres, et lui reprocher après cela une con-

dulte conforme à ces idées serait un pur non-sens.

Tel est le verdict que rend aujourd'hui l'histoire. Elle condamne l'acte et acquitte l'homme.

Mais, sans remonter si haut, le déterminisme pourrait alléguer plus d'un précédent. C'est devant une cour d'assises que je transporte maintenant le lecteur. Voici quelques ligues que j'extrais d'une petite brochure de M. Legouvé intitulée : La femme en France au xix* siécky pages 49-50 :

c Une jeune fille parut devant le tribunal de Limoges le 16 mars 1847 sous l'accusation d'infanticide. Elle s'exprima ainsi ; je n'ajouterai ni ne retrancherai un seul mot à ses paroles :

« — J'étais servante depuis deux ans ; je suis devenue enceinte. Cîomme j'approchais du terme de ma di'»livrance, mon maître me donna mon congé avec mes gages, qui allaient à 35 francs. Je me rendis à Limoges chez une sage-femme.

« Le ^ décembre, j'accouchai chez cette say^cfemme d'une fille. Elle la fit baptiser. Gomme je n'avais pas de lait du tout et que j'étais toujours malade, la sage-femme m'a présentée ainsi que mon enfant à l'hospice de Limoges ; on nous a repousséos. Gomme je n'avais plus d'argent, la sage-femme m'a déclaré le 28 décembre dernier qu'elle ne pouvait pas nie garder plus longtemps. J'ai donc été obligée de» sortir de chez elle, et j'en suis partie le jour mémo, entre midi et une heure, emportant mon enfant avec moi. Jusque-là, il avait été nourri avec de l'eau sucrée ; mais depuis ce moment jusqu'au lendemain soir, que la petite est morte, elle n'a plus rien pris, ni moi non plus. Je n'avais rien à lui donner. Lo

18 décembre, la nuit, je m'arrêtai à un village et je demandai, à une maison où j'entrai, à y être reçue la nuit par. charité. Il faisait bien froid. Comme on n'avait pas de lit, on me permit de passer la nuit dans la bergerie avec mon enfant. C'étaient de pauvres gens, et je n'ai rien osé demander pour mon enfant.

« Le lendemain, je continuai ma route. Je passai encore la journée sans rien manger, n'osant pas demander la charité ; je marchais très difficilement, et je n'arrivai que vers neuf heures du soir, portant toujours mon enfant dans mes bras. Nous étions tous deux transis de froid ; alors la tête n'y était plus. J'ai étranglé mon enfant et je l'ai jeté dans un puits qui se trouvait près de la route. Je voulais me tuer aussi, mais le courage m'a manqué !

« Quelle sentence rendit le jury ? Après cinq minutes de délibération, l'accusée fut acquittée à l'unanimité. »

L'auteur dit encore dans le même opuscule :

« Quand on consulte les procès d'infanticide, on y trouve ce fait vraiment terrible : sur huit accusations prouvées d'infanticide, il y a quatre acquittements. Quatre homicides absous sur huit 1 Quatre homicides prouvés, avoués ! »

Que prouvent ces acquittements prononcés pres- (jue en dépit de la loi, qu'on élude? Faut-il en conclure que les jurés n'ont pas le respect de la vie luimaine? qu'ils approuvent le crime et veulent l'encourager? Evidemment non. Mais ils démontrent à n'en pas douter qu'une mauvaise action rattachée aux causes qui l'ont produite devient aisément excusable.

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iUii homme est /Ils d'un ouvrier qui avait coutume de ((^Uw saint Lundi. Que voulc7y-vous7 Personne n'avaii pris la peine de lui apprendre à lire et de lui donner de«i goûts relevés. Le cabaret était le seul plaisir à sa portée ; il y allait et il y restait. Rentré au logis, il hMiiuli nn femme, et les cris de fureur, les jurons, la grille (icK Induites et des gourmades, voilà les prctuUnvn choses que Tenfant a vues et entendues des années durant. Bientôt lui est échue sa part des injures et (les coups, dés qu'il a été de taille à comprendre les unes et à supporter les autres. Puis sa méro est morte, bien heureuse, la pauvre femme, d'être

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cfuitte de la vie, si elle n'avait laissé derrière elle la moitié de son cœur. L'enfant avait dix ans et personne pour veiller sur lui ! En ce temps-là, qui était hier, les pauvres n'allaient pas à l'école et les riches aimaient mieux payer des soldats parmi eux et contre eux que des maîtres pour eux. En revanche, un autre apprentissage ne lui a pas manqué : éducation de la rue, contagion de gamins vicieux, exemple d'un père qui le rouait de coups aux heures de colère et l'emmenait boire au cabaret dans ses accès de belle humeur. 11 a vagabondé, maraudé, fait connaissance avec la police et la prison ; il est devenu brutal, cynique, prêt à tout pour satisfaire ses haines ou ses désirs ; il s'est habitué à noyer dans le vin le peu de raison qu'il avait et dont rien ne lui avait révélé le prix, et un jour qu'il avait ainsi déchaîné ses passions mauvaises un coup de couteau a fait de son adversaire un cadavre et de lui un assassin.

Est-ce là une histoire inventée à plaisir? Hélas! non. Elle est plutôt banale à force d'être fréquente, et c'est la réalité adoucie, loin d'être enlaidie.

Direz-vous que cet homme aurait pu, s'il avait voulu, être un modèle d'honnêteté? Et qui donc, je vous prie, liii a enseigné à vouloir? On disait à une petite fille : Pourquoi n'apprends-tu pas mieux tes leçons? — Apprenez-moi d'abord à apprendre, répondit-elle. — Qui a fait luire devant les yeux de cet être dégradé un principe supérieur à son intérêt bien ou mal entendu? Qui a corrigé en lui les leçons de l'expérience par celles de l'idéal? Qui a créé dans son cœur une force capable de contrebalancer les motifs bas et vils ? Poussé sans culture, ^u \\îsa^\^^N''ssL\\î^sàNfc

sauvageon, n'est-il pas naturel qu'il ait porté des fruits amers? C'est le contraire qui aurait lieu de nous étonner.

Une fiction légale veut que tous les hommes soient égaux devant le juge. Elle suppose que toute personne, à partir d'un certain âge qui est le même pour tous^ est capable, à moins d'être privée de raison, de connaître et d'observer la loi. Elle a ses avantages, je n'y contredis pas ; mais ce n'en est pas moins une fiction. A pénétrer au fond des choses, croyez-vous donc, messieurs les jurés, que ce criminel ait les mémos idées, les mêmes sentiments, la même dose de raison que vous-mêmes? Croyez-vous que les mots d'honneur et de devoir aient pour son esprit le même sens que pour le vôtre? Oseriez-vous lancer cette affirmation sans hésiter : Ce que je vois, il le voyait tout aussi nettement. Ce que je puis, il le pouvait comme moi. — Raisonner ainsi^ c'est acquérir le droit d'être impitoyable pour des gens qui deviennent dès lors des monstres incompréhensibles; mais c'est imaginer entre toutes les intelligences une égalité chimérique que l'expérience dément à chaque instant ; c'est oublier les causes qui forment et déforment l'être humain, c'est ne plus songer que des circonstances différentes produisent un caractère différent. Savez-vous comment les idées s'engendrent et s'arrangent dans la tête de l'homme que vous allez juger? Avez-vous exactement mesuré l'énergie que les chaleurs d'un sang fiévreux donnent à ses passions? En vérité, je me demande s'il n'y a pas autant de différence entre vous et cet homme qu'entre vous et un barbare d'il y a vingt siècles. Des idées qui sont pour vous aussi

laires que le jour sont enveloppées .pour lui d'un *ouillard épais, et vous ne pouvez lui en faire un re- |>roche ; vous savez bien qu'on n'a pas les idées Hu'on veut. Cet idéal de moralité qui vous apparaît ic^l vous guide comme une étoile, il est resté inacces- Isîble à sa vue. Je vous le dis, cet homme est un at- I tardé pour qui le progrès moral accompli autour de lui est resté nul et non avenu. Pour rendre à son sujet fUn jugement équitable, il faudrait, ainsi que nous le faisions tout à l'heure pour Caton, nous dépouiller de nous-mêmes et nous mettre à sa place.

Or, messieurs les jurés, essayez d'entrer dans les souliers de ce meurtrier ; posez-vous chacun cette question : Si j'étais né, comme lui, dans la misère et l'abjection, si j'avais, comme lui, pris l'habitude du vice à un âge où l'âme reçoit comme la cire des empreintes bientôt ineffaçables, si, au lieu de livres ou de personnes capables de m'enseigner le droit chemin, je n'avais ou pour guides qu'un père égaré lui-même et des amis déjà perdus, serais-jc aujourd'hui sur ce banc d'honneur ou sur la sellette de l'accusé? S'il est quelqu'un de vous qui ose dire : Oui, j'aurais subi toutes ces influences et je n'en serais pas demeuré moins pur; oui, j'aurais marché dans la boue sans en être souillé ; oui, j'aurais vécu dans un air empesté sans en ressentir l'atteinte; que celui-là, s'il existe, frappe sans scrupule et sans pitié le coupable assis devant lui.

Sinon, messieurs, si vous ne savez pas ce que vous auriez fait, placés dans les mêmes conditions, si vous soupçonnez que vous auriez pu, vous aussi, dévier de la route du bien, ne craignez pas d'aller au bout de votre pensée; osez reconnaître que sa famille, son

siècle, la société environnante sont coupables autant et plus que lui, qu'il est effet avant d'être cawse, qu'il a ainsi tous les droits possibles à votre compassion et à votre indulgence.

Je ne vous demande pas de le relâcher purement et simplement. La société peut avoir des intérêts qu'il faut protéger. Mais épargnez-lui toute rigueur qui n'est pas strictement nécessaire; pas d'outrage, pas de mépris! Traitez-le comme un malade, qui peut être dangereux et qu'on surveille de près, mais qu'on tâche de guérir et qu'on soigne encore avec bonté, quand il est incurable.

II fut un temps où l'on brûlait les hérétiques. On les punissait de leurs croyances contraires à l'orthodoxie, comme si l'on pouvait à son gré choisir telle ou telle croyance. On a enfin comprfs que l'homme ne fait pas son esprit, et en dépit des derniers admirateurs de l'Inquisition l'on ne rallumera pas les bûchers.

Il fut un temps où l'on maltraitait et tuait les fous, ceux par exemple qui se disaient et se croyaient sorciers. On les punissait de leurs paroles et de leurs actes, comme s'ils n'eussent pas été la conséquence nécessaire du dérangement de leur cerveau. On a enfin compris que c'était cruauté pure et criante injustice de frapper de pauvres insensés, dont tout le crime était d'avoir l'intelligence troublée. Un accusé dont la folie est prouvée est absous de nos jours, eût-il tué dix personnes.

« La morale ne fait pas de progrès, » a-t-on dit ^ Et pourquoi une sentence si dure et si tranchante?... La

â. M. henzïï. Questions contemporaines.

victoire de la liberté de conscience, l'abolition presque totale de Tesclavage, les adoucissements du droit de conquête, l'accord des belligérants pour épargner les blessés, qu'est-ce donc que tout cela, sinon une série de progrès moraux qui ont passé peu à peii du monde des idées dans celui des faits? Eh bien! un progrès réservé à l'avenir, ce sera de comprendre que toute faute est le fruit d'une faiblesse intellectuelle et morale, c'est-à-dire d'une véritable maladie de l'esprit; ce sera de considérer tout criminel comme un fou et d'assimiler les prisons aux maisons de santé, où les pensionnaires obtiennent tous les égards, toutes les facilités compatibles avec la sécurité d'autrui et avec la cure mentale qu'on essaye sur eux.

En ce temps-là, qui n'est peut-être pas si loin qu'on pense, on mettra en pratique cette belle parole qu'a trouvée le cœur de Mme de Staël et qu'approuve la raison : « Qui pourrait tout comprendre voudrait tout pardonner. » On la concevra du moins comme l'idéal dont il faut se rapprocher, et par cela seul la morale aura fait un grand pas en avant.

VU

Je ne m'attends pas à voir adopter sans combat ce principe nouveau, et il me semble que j'entends déjà crier :

(( Vous pardonnerez à tout le monde, c'est fort bien. Mais le premier à qui vous pardonnerez, ce sera vous-même. Plus de remords! Plus dVllort vers le mieux! Inertie absolue, quand vous songerez qjULc U

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