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faute commise par vous était inévitable; apathie, indifférence, par suite énervement moral, affaissement de la volonté, voilà les résultats certains de votre prétendu pas en avant.
« Puis que parlez-vous de répression ? Tous les actes, étant nécessaires, ont une valeur égale. Aucun n*est à blâmer, aucun n'est à châtier. Peu importe même qu'ils soient volontaires ou non. Qu'on ait tué par mégarde ou avec intention, on n'est pas plus responsable dans un cas que dans l'autre. Si vous êtes conséquents, vous devez laisser pleine liberté au meurtrier. De quel droit punissez-vous un homme qui n'a pu agir autrement qu'il n'a agi? Avis aux honnêtes gens! Voilà tous les assassins lâchés au nom du déterminisme! Encore quelques progrès de ce genre-là, et la société sera on bel état! »
— Certes il n'est pas permis de dédaigner un aussi formidable faisceau d'objections. Voyons pourtant si Ton ne peut pas le briser brin à brin.
On nous attaque d'une part au nom de la dignité humaine, de l'autre au nom de l'intérêt de la société. Nous ferons face tour à tour à ces deux assauts.
Plus de remords, dites-vous pour commencer. Mais pourquoi, je vous prie? Est-ce que le remords est quelque chose de volontaire? Est-ce que je puis à mon gré le créer ou le supprimer? Si j'ai la conscience assez, délicate pour reconnaître que j'ai mal agi, dépend-il (le moi d'empêcher le sentiment pénible qui suit une l)ensée pareille? Gomment imposer silence à ce cœur indocile qui pleure la défaite de la raison? On croirait, à vous entendre, que nous sommes maîtres de nos joies ol de nos chagrins.
« Chagrins ridicules, me criez-vous! Chagrins qui n'ont pas de sens! Chagrins qui sont de votre part une inconséquence, la condamnation même de vos théories! N'est-ce pas folie de s'affliger d'un mal qu'on n'a pu éviter? »
Permettez. C'est, me semble-t-il, trancher bien vite et bien hardiment la question. Un pianiste dans un grand concert a commis une fausse note. A coup sûr, l'exécutant ou l'exécuteur, comme vous voudrez l'appeler, n'a pas estropié de propos délibéré le chefd^œuvre de Mozart ou de Beethoven qu'il prétendait interpréter. Direz-vous pourtant qu'il est fou, s'il est attristé de la maladresse dont il n'a pu se garder? — Un malade va mourir dans la force de l'âge ; il est riche, illustre et trop aimé pour ne pas aimer la vie. Est-il fou de regretter le bonheur que lui ravit une maladie impossible à guérir, et ses parents, ses amis seront-ils ridicules de pleurer cette mort inévitable? Qu'en ces cas-là on se contraigne, se soumette, s'efforce d'atteindre à cette triste vertu de la résignation; c'est fort bien. 11 n'en est pas moins vrai qu'on souffre et qu'on a de bonnes raisons pour souffrir. II en est de même après une faute. Elle me rabaisse à mes propres yeux, elle me diminue, elle me montre un écart immense, un abîme entre ce que je suis et ce que je voudrais être. IN "est-il pas naturel et juste que j'en ressente de la honte et de la tristesse? J'ai beau me dire que je n'ai pu faire mieux. Cette pensée ne sert qu'à aggraver mon regret, et ce regret de n'être pas aussi moral qu'on devrait l'être, c'est précisément ce qu'on appelle remords. Regret stérile, j'y consens, comme tous les regrets possibles, quand il s'agit du passé; eç^ cvj\v ^«^V.^-^
est fait et rien ne saurait l'anéantir; mais regret utile, fécond, actif, quand il s'agit de l'avenir, regret qui va me sauver de cette lâche inertie dont vous m'avez menacé.
Ah! certes si le déterminisme aboutissait à l'abandon de soi-même, à l'engourdissement et au suicide de la volonté, s'il faisait de l'homme un être purement passif, une chose, un roseau ployable à tous les vents, un jouet des événements, s'il lui ôtaittout ressort et tou(e énergie, s'il le condamnait, sous prétexte que tout arrive nécessairement, à courber le front sous toutes les injustices, à s'incliner devant tous les succès, à supporter sans réagir toutes les tyrannies, je serais le premier à vous crier : Arrière une doctrine qui tue la dignité de l'homme! qui proscrit la fierté du caractère! qui transforme l'humanité en un troupeau d'esclaves ! Je comprends qu'une ùme virile s'indigne d'une pareille dégradation et se refuse sans autre examen à se laisser ravaler au rang de pure machine.
Mais le déterminisme, répétons-le une fois de plus, n'est pas le fatalisme. Vous vous rappelez le charretier embourbé de La Fontaine. Il peste, il jure, il invoque les dieux ; sa voiture ne bouge pas, quand tout à coup il entend une voix lui crier :
.... Regarde d'où provient
1/achoppement qui te relient.
Ote d'abord de chaque roue
Ce malheureux mortier, cette maudite bou3
Qui jusqu'à l'essieu les enduit;
Prends ton pic et me romps ce caillou qui le nuit ;
Comble-moi cette ornière
Ainsi parle à l'homme le déterminisme ; et il ne conclut pas même comme le fabuliste :
Aide-toi, le Ciel t'aidera.
11 dit plus et mieux : Aide-toi, car le Ciel ne t'aidera pas. Oui, que le fatalisme dise, s'il lui plaît :
(( Tu ne peux rien sur toi-même ni sur les choses. Ce qui est décidé arrivera, quoi que tu fasses. » — Nous disons seulement : Telle cause étant donnée, tel effet suit nécessairement. — Puis nous ajoutons : « Ote la cause, et l'effet disparaîtra. Tu as été trop faible pour atteindre le sommet où trône' l'idéal. Essaye de nouveau ; si tu n'y touches pas, tu pourras du moins en approcher. — Tes passions t'ont retenu dans les régions inférieures : travaille à les soumettre. — La volonté t'a manqué en route : exerce-la pour la fortifier. » — Et tout devient alors un appel en avant, une invitation à l'effort. Plus haut, plus haut, me crie la cime es.carpée qui m'attire ! Plus haut, me crie le remords qui m'aiguillonne ! Plus haut, me crie la raison qui me pousse vers ce qui est pour elle le souverain bien !
Sans doute cette excitation à marcher vers le bien, ou du moins vers le mieux, reste soumise à une condition. Nous ne pouvons tenter de nous corriger que si le désir nous en vient, et il n'est pas en notre pouvoir de nous donner tel ou tel désir. Il faut donc que ce désir soit effet avant d'être cause^ qu'il soit produit par quelque chose avant de rien produire luimême. Il semble ainsi que nous accordions et refusions du même coup à l'homme le droit d'initiative^
Renard. — LXYII. ^
que nous le fassions actif et passif dans la même circonstance. C'est qu'en effet pour chacun de nos actes il en est ainsi. Nous n'agissons que si nous sommes |)oussés à agir. Nous avons toujours un double rôle. Mais ce qu'il faut ajouter, c'est qu'il en serait tout à
. fait de même, si nous admettions le libre arbitre. Je m'explique. Après une mauvaise action il peut se
. présenter deux cas. Ou bien ma conscience n'éprouve rien de pénible ; elle est émoussée, endurcie, devenue ou née indifférente ; il y a en efiet des gens qui sont
. myopes ou aveugles de cet œil intérieur. Ou bien ma conscience plus délicate est blessée ; elle souffre de la faute commise, elle est torturée par le repentir. Dans le premier cas, le coupable, n'ayant pas de remords, ne cherchera pas à se corriger ; qu'il ait ou non son libre arbitre, il ne pourra songer à réparer une faute qu'il n'aura pas même sentie. Dans le second, averti par la douleur, il souhaitera de ne plus s'y exposer ; qu'il ait ou non son libre arbitre, il s'efforcera d'éviter ce qui lui a valu cette souffrance involontaire.
Je suppose un homme qui se soit enfoncé une épine dans le doigt ; il l'a fait sans le vouloir, et c'est aussi sans le vouloir qu'il en souffre. Il n'a pu se garder ni de l'épine ni du mal qu'elle lui a causé. Sera-ce une raison pour qu'il n'essaye pas de s'en délivrer? Croyezvous qu'il demeure dans l'inaction, sous prétexte que sa blessure n'a pu être évitée par lui?
C'est aussi bien malgré lui que notre musicien à la fausse note a inséré dans son morceau cet agrément imprévu. Je gage pourtant qu'une autre fois le souvenir importun de cette note manquée l'engagera fortement à redoubler d'attention sur ses doigts.
De même, si un homme a commis un acte qui le fait déclîoir dans sa propre estime, la honte ressentie le détournera de tout acte semblable. Il en sera de lui comme de Tenfant, qui, brûlé par le feu, s'en écarte avec prudence. C'est ici la leçon même de la nature. Tous ces mouvements sont nécessaires et, je le répète, l'homme aurait son libre arbitre qu'il n'agirait pas autrement.
Je ne vois qu'une différence et qui n'est pas en faveur du libre arbitre. L'homme doué de cette admirable faculté devrait se dire, pour peu qu'il se piquât d'être logique : « J'ai péché, c'est vrai, mais parce que j'ai bien voulu. Le jour où il me plaira de ne plus; pécher, je n'aurai qu'un signe à faire, ou, moins encore, je pourrai penser comme Dieu : Que ce qui doit être soit^ et ce qui doit être sera. » 11 s'endort ainsi dans une trompeuse sécurité ; il a dans son pouvoir une confiance qfli conduit tout droite l'apathie. A quoi bon fuir les tentations et travailler à s'amender ? Ne suffit-il pas d'un coup de baguette magique pour qu'il change en un clin d'œil du tout au tout ? Et n'a-t-if pas la baguette en main ? Ne lui parlez pas delà force de rhabitude, du danger des passions, des difficultés do la vertu. 11 n'a qu'à vouloir et il peut vouloir, quand il lui plaira. Aussitôt plus d'obstacles! En vérité, il serait bien fou de se donner d'avance une peine superfiue.
Le déterministe, lui, n'est pas si présomptueux. H sait que bien des choses en lui et hors de lui s'opposent à son essor vers le bien, que la volonté, comme l'intelligence, ne s'accroît que par l'exercice, que l'empire de la raison sur les désirs est long eV \V>\\ V*^v^-
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blir. Il en conclut qu'il faut sans relâche raidir son énergie et, comme Fathlète d'autrefois, se préparer aux luttes des grands jours par des luttes journalières. Cette pensée, déterminée en lui par la conviction que rien n'arrive sans cause suffisante, le détermine à son tour, non pas, comme vous dites, à l'inertie, à la mollesse, mais à un effort perpétuel, à une surveillance et à une action de tous les moments sur lui-même.
Que reprocherez-vous encore à sa conduite ? qu'elle lui est imposée par ce qu'il pense et par ce qu'il sent, et qu'à leur tour ses pensées et ses sentiments lui sont imposés par sa nature physique et morale, par une foule d'influences internes efexternes ; que de la sorte il obéit, même quand il commande? — Eh ! qu'y faire? L'homme, il faut s'y résigner, ne peut arbitrairement décréter que telle chose «st vraie, ou belle, ou juste. Il ne peut changer la constitution de son esprit ni celle des objets, ni par suite les jugements qu'il porte. Mais qu'y a-t-il là de dégradant pour lui? Diriez-vous par hasard que l'homme est dégradé, parce qu'il reconnaît que deux et deux font quatre et qu'il ne peut faire autrement ? Grierez-vous à l'abaissement du genre humain, parce que tous les esprits sont obligés d'admettre que tous les rayons d'un cercle sont égaux? Evidemment non. C'est un fait que vous constatez et qui n'est ni honorable ni honteux. Où donc commence cette dégradation que, suivant vous, opère le déterminisme ? Est-ce lorsqu'il constate que les actions des hommes sont en rapport direct avec leur état mental ? qu'elles dépendent nécessairement de leurs antécédents? En vérité, si c'est là une chose qui flétrit l'humanitéj il faudrait donc pour la relever à vos yeux
qu'elle pût agir sans tenir compte de ses idées, de ses penchants, de sa raison ? Comment cela pourrait-il se comprendre ? Et en supposant que ce non-sens pût exister, où serait l'avantage, où serait la beauté? La dignité ne consiste pas pour l'homme à se décider sans savoir pourquoi, mais bien à conformer ses paroles à ses opinions et ses actions à ses paroles. Or qu'est-ce que cette dernière règle de conduite, sinon un principe déterministe ?
Nous avons essayé de prouver aux défenseurs du libre arbitre que nous avons autant qu'eux souci de la dignité humaine ; tâchons de leur montrer maintenant que nous ne songeons pas du tout à bouleverser la société et à déchaîner une meute de malfaiteurs contre les honnêtes gens.
Est-il vrai que, d'après nos doctrines, un méfait involontaire ait la même valeur qu'un crime prémédité ; que personne ne soit plus responsable de ses actes, que blâme et châtiment perdent toute raison d'être, qu'ainsi l'existence du code pénal et des prisons ne soit qu'une grande iniquité ?
Mais faut-il donc rappeler encore que le motif, l'intention est à nos yeux ce qui décide de la valeur d'un acte accompli ? Par suite, n'est-il pas évident que deux actes identiques quant au résultat seront par nous appréciés très différemment, selon la cause qui aura produit l'un et l'autre. Deux hommes ont été tués, l'un d'un coup de fusil, par un ami qui à la clva&^^'î><Vs:^'5^
au jugé, l'autre d'un coup de fusil aussi, mais par un braconnier qui voulait se venger d'une condamnation encourue. Confondrons-nous l'imprudence avec l'assassinat ? Point du tout. Les deux homicides ont été chacun la suite nécessaire de causes qui n'ont pu être évitées ; ils sont ainsi semblables en un point ; mais le premier a été accompli sans la volonté de nuire, le second est au contraire le résultat de cette volonté bien arrêtée. La cause des deux meurtres est tout autre ; tout autre aussi leur valeur; l'un est un crime et l'autre un malheur.
Soit, me dit-on. Vous distinguez les deux actes. Mais comment distinguerez-vous les auteurs ?N'êtes-vous pas forcé de les traiter de même, d'après vos propres paroles ? N'avez-vous pas dit quelques pages plus haut qu'il convient de tout pardonner, que le plus coupable est innocent, parce qu'il n'a été que l'instrument docile de causes auxquelles il n'a pu résister ? Or vous mettez en libeMé le chasseur imprudent ; pourquoi ne pas relâcher aussi l'assassin ?
A cette question, il n'est pas difficile de répondre. Je mets en liberté l'imprudent, parce que la cause de l'accident est hors de lui ; il n'a pas poursuivi un but mauvais, ni prémédité les moyens propres à atteindre ce but. 11 n'y a donc pas en lui une intelligence dévoyée, qui prend le mal pour le bien, ni une passion effrénée, qui le rend sourd aux ordres de la raison. Comme il n'a pas voulu le mal, il serait aussi injuste qu'inutile de l'enfermer et de le flétrir pour apprendre aux autres ou à lui-même à ne pas le vouloir. Comme il ne porte pas en lui un principe permanent d'acles semblables, mais qu'il a été dupe et victime de cir-
constances accidentelles, il n'est pas dangereux pour la société ; par conséquent, il peut demeurer au milieu d'elle sans entrave d'aucune sorte. Tout au plus peuton dire en certains cas qu'en lâchant son coup de fusil il n'a pas pris toutes les précautions convenables ; c'est pourquoi il peut être frappé d'une condamnation qui attaque ses biens et non 6on honneur, qui est la réparation d'une maladresse et non d'un crime. A ce propos vous me demandiez tout à l'heure comment on peut être responsable d'une action qu'on n'a pu éviter. La loi vous répond pour moi, en autorisant la famille du mort à réclamer des dommages et intérêts.
S'il suffit d'un manque de précaution bien constaté pour qu'un homme puisse être ainsi puni d'un acte involontaire, ce sera bien autre chose, quand le défaut intérieur qui l'expose à ces sévérités n'est plus seulement une inattention périlleuse pour autrui, mais une vraie maladie morale mille fois plus périlleuse. Nous arrivons, vous le voyez, à notre assassin.
La cause de son crime n'est plus hors de lui, mais en lui. C'est une intelligence faussée, une passion dominant la raison, qui l'ont amené à concevoir et à réaliser une fin mauvaise en elle-même. Que cette déviation soit la suite nécessaire de mille et mille causes qui ont agi sur lui, nous ne l'oublions pas, et à ce point de vue nous disons : Non, ce malheureux n'est pas responsable de ce qu'il a fait; son temps, ses parents, son milieu, voilà les coupables qui à leur tour peuvent rejeter leur faute sur le passé, et ainsi de suite en remoi^nt à l'infini. Mais, à côté de cette responsabilité morale dont nous le déchargeons, parce qu'il est effet avant d'être cause, reste la respomahir-
lité légale que nous laissons peser sur lui, parce qu'iî devient cause après avoir été effet. 11 peut, vicieux comme il l'est, nuire aux autres, les maltraiter ou les corrompre, et dès lors la société, protectrice de tous ceux qui la composent, a le droit d'intervenir. Il ne s'agit , bien entendu , ni d'expiation, ni de vindicte publique; il n'est pas question d'égaler la peine à la faute, ce qui nous amènerait à couper en morceaux le misérable qui a dépecé sa victime. Si la société peut encore punir, c'est pour d'autres raisons qui la conduisent à des châtiments plus humains et plus justes. Elle punit une infraction aux lois pour amender celui qui l'a commise, pour le rendre meilleur, si la chose est possible . Elle punit pour détourner les autres d'imiter son exemple et les sauver de la tentation. Elle punit surtout pour empêcher le criminel de recommencer, pour protéger contre lui tous ceux qui l'entourent.
Un cheval s'est emporté; son maître le châtie pour lui apprendre à ne plus compromettre ainsi la vie des passants, celle de son cavalier et la sienne. Un chien est devenu enragé; on le poursuit, on Parrète, on l'enferme, on le tue même, quand il n'est pas d'autre moyen de le rendre inoffensif. Vous voyez bien par là que le châtiment peut exister et être parfaitement légitime, môme quand l'être châtié n'a ni libre arbitre ni responsabilité morale. Le fou aussi, est-ce qu'on ne le saisit pas, dès qu'il peut être un danger pour les autres ? Est-ce qu'on ne met pas des verrous à sa porte et des grilles à sa fenêtre? Est-c^ qu'en certains cas on ne le mate pas sous l'étreinte de la camisole r/û force? Pourtant, vous le reconnaissez comme nous^
il n'est pas moralement responsable de ses actes?
Qu'importe donc après cela que le coupable soit regardé par nous comme un malade, comme un être contraint au mal par une nécessité intérieure? Cette conviction n'est pas un motif de supprimer les mesures que la société est obligée de prendre contre ses membres récalcitrants. Seulement les peines infligées revêtent un caractère spécial. Elles n'ont pas pour but d'imposer une souffrance inutile; le juge devient un médecin qui emploie, quand il le faut, le fer et le feu, mais qui s'abstient autant que possible de ces remèdes violents, qui d'ailleurs n'y a recours que pour guérir. Toutes les peines sont ainsi réduites au strict nécessaire, puis calculées en vue de redresser un esprit faussé et de rendre à la raison l'empire qu'elle doit avoir. Ce n'est pas encore assez dire. La tâche du législateur consiste à prévenir les crimes bien plus encore qu'à les réprimer. A lui de s'attaquer à ce qui produit le crime plutôt qu'au crime lui-même! A lui de rechercher comment se font les meurtriers et les voleurs et de couper le mal dans sa racine ! A lui de verser à flots la lumière, de mettre la science à la portée de tout le monde et au besoin de l'imposer! A lui de faire l'éducation du peuple et en même temps de combattre la faim, la misère, sinistres conseillères^ s'il en fut, et trop souvent mères du vice!
Je sais bien que beaucoup d'hommes de cœur, sans être ou sans se croire déterministes, se consacrent à ce relèvement matériel et moral des classes pauvres. Mais ils le font par pure charité ou par intérêt bien entendu; aux yeux du déterministe, ce n'est plus la philanthropie qui conseille, c'est la justice c^uv Q^d<:yw\<fc
de remplacer peu à peu les prisons par les écoles. Ce n'est plus pour la société une chose seulement utile, c'est un devoir strict de travailler à la suppression du crime , à la façon de ces sauvages qui abattaient l'arbre par le pied pour en atteindre les fruits. Qui osera soutenir que c'est là une doctrine immorale et pernicieuse à l'État?
Ne dites donc plus, messieurs du libre arbitre, que nous sommes forcés de renoncer à nos plus chères convictions ou d'abolir dans la société blâme, lois pénales, menaces, châtiments, etc. C'est sur vous, prenezy garde, que retombe votre argumentation. Car enlln si nous pouvons agir sans motif, si nous pouvons vouloir uniquement parce que nous voulons, que signifient tous ces épouvantails? Ou ils n'ont aucune raison d'être, ou ils ont pour but de déterminer l'homme à éviter le mal, et alors ils impliquent que l'homme peut être déterminé. C'est ainsi le déterminisme seul qui donne un sens à tous les moyens inia- :ginés par la société pour prévenir le crime ou en empêcher le retour. .
Il est encore un résultat auquel mène tout droit notre doctrine et qu'il convient de mettre en relief.
Admettons que le déterminisme ait fait son chemin dans les esprits, qu'il soit devenu partie intégrante <les vérités reconnues, vérités semblables à ces étoiles <Iont la lumière a mis des ^nilliers d'années à nous parvenir, mais est à nous pour toujours. Tout homme «ost bien convaincu que ses pensées, ses sentiments.
ses actes ne dépendent pas d'un choix de son libre arbitre, mais d'une nécessité à laquelle il ne peut se dérober. Il rencontre de par le monde des personnes qui pensent, qui sentent et par conséquent qui agissent autrement que lui. Quels seront ses rapports avec elles? Peut-il encore détester et traiter les autres en ennemis, qui se sont rangés par un caprice de leur volonCé dans le camp opposé au sien? A coup sûr, non. Il se dit : « Ces hommes ont telles et telles idées ; c'est le résultat de telles et telles causes ; ils conforment leur manière d'agir à leurs opinions. Rien de plus naturel, de plus légitime, de plus respectable. Si j'étais à leur place, si j'avais subi les' mêmes influences, j'aurais à n'en pas douter mêmes idées, même conduite. Je ne puis pas m'empécher de croire qu'ils se trompent; il ne dépend pas de moi d'adopter leurs croyances; mais je dois les éclairer sans les blesser, chercher par où pèchent leurs raisons, et en attendant traiter en frères, sans orgueil et sans colère, des esprits qui me semblent égarés. Je puis haïr leurs erreurs et ce qui les cause; je ne puis que plaindre ceux qui les professent. » Spinosa, censuré, attaqué, calomnié, se contentait de répondre à ceux qui le vilipendaient : c Je ne puis pas autrement, ni vous non plus; c'est pourquoi je ne vous maudis pas. ï Supposez le monde peuplé de déterministes. Tout homme raisonnera ainsi : et alors arrière les haines nationales, politiques ou sociales ! place à la tolérance universelle!
Utopie, utopie! me crient les plus indulgents de nos adversaires. C'est ce que l'on ne manque jamais de crier, dès qu'il, apparaît une idée nouvelle. Plal-
santerie pure, disent les autres ! J'ouvre en effet le Dietionnaire des sciences philosophiques^ et voici ce que j'y lis sous la signature de M. C. Jourdain :
« Quelques écrivains ont poussé l'amour de la sin- ^nilarité jusqu'à soutenir non seulement que les idées d'obligation et de mérite ne supposent pas la liberté, mais que le fatalisme, par les sentiments de modestie et d'indulgence réciproque qu'il développe, contribuait mieux qu'aucune autre doctrine au bonheur des nations. Nous ne pouvons voir dans ce paradoxe qu'un jeu d'esprit indigne d'être sérieusement réfuté. »
la belle chose de savoir quelque chose ! dirionsnous volontiers avec l'homonyme de ce philosophe si dédaigneux de ses adversaires . Et que voilà une doctrine bien réfutée! II s'agit, il est vrai, de fatalisme; mais nous savons déjà que le vénérable Dictionnaire en a fait de sa propre autorité le synonyme de déterminisme.
• Oserons-nous, malgré cette excommunication en bonne forme, soutenir une opinion si durement qualifiée? Pourquoi non, après tout? Un anathèmede plus ou de moins n'est pas fait pour nous étonner ; d'ailleurs l'auteur de l'article, n'étant point déterministe, n'a aucun motif pour essayer de comprendre une opinion qu'il ne partage pas.
A ceux donc qui rient de cette future tolérance universelle, je me permettrai de poser une simple question : Sur quoi repose la tolérance religieuse, cette grande et pacifique idée que le xviii« siècle a eu l'honneur de faire pénétrer dans les mœurs et dans les lois? Ne' serait-ce pas sur un raisonnement qu'on peut j'èsDmer à peu près en ces mots : Ce n'est pas ma
faute si je n'ai pas les mêmes croyances que vous ; or vous ne pouvez me reprocher de conformer mes paroles et mes actes à mes croyances; sinon, ce serait prêcher l'hypocrisie obligatoire; donc il est injuste de me brûler ou de m'exiler, parce que je refuse de pratiquer un culte qui répugne à ma raison. — C'est là, ne vous y trompez pas, du déterminisme tout pur.
Mais pourquoi la tolérance serait-elle confinée dans le domaine religieux ? Une fois ceci bien compris que nos actions dépendent nécessairement de nos pensées et de nos sentiments qui sont involontaires, c'est pour tout homme une nécessité logique d'envelopper les autres hommes d'une indulgence fraternelle. Cela ne veut pas dire sans doute qu'on abdique ses opinions^ qu'on permette à chacun de faire ce qu'il lui plaira, qu'on se soumette humblement à l'injustice ; la tolérance n'est pas l'indifférence ; comprendre une chose n'est pas l'approuver ; admettre qu'elle a été nécessaire n'est pas la déclarer bonne en elle-même. Non, la seule conséquence à laquelle on arrive, c'est qu'il faut laisser à chacun le droit d'avoir et d'exprimer sans obstacle sa pensée, la regardât-on comme mauvaise ; c'est qu'il faut la combattre seulement à coup d'arguments, tant qu'elle n'essaye pas elle-même de s'imposer par la violence ; c'est que dans l'ardeur même des luttes politiques et sociales il faut distinguer avec soin l'acte et l'agent. Guerre aux opinions fausses, mais paix aux personnes ! Telle est la formule à laquelle on aboutit, et vraiment j'ai beau la tourner et la retourner, je ne vois pas en quoi elle peut exciter la risée de M. Jourdain et compagnie.
S'il est une cause qui entretienne entre les peuples
des rancunes vivaces, c'est à coup sûr cet échange de mépris et de railleries qui va sans cesse de l'un à l'autre. L'Allemand ne tarit pas sur la légèreté du Français ; le Français se moque de la lourdeur de l'Allemand. Supposons le déterminisme solidement ancré dans les esprits. Voici ce qui en adviendra : Le Français se dira que si l'Allemand est souvent jçanche, raide, lent à penser et à parler, c'est la faute d(» la bière, du ciel brumeux, du climat plus froid qui le rend grand buveur et grand mangeur ; il pourra préférer son lot au sien, mais sans morgue et sans dédain ; il pourra même se croire privilégié de la nature ; car tout peuple, comme tout homme, pense niagniflquemcnt de lui-même ; mais il songera en même temps que ses avantages, s'il en a, sont un bonheur et non un mérite, et cette pensée lui inspirera une modestie salutaire ainsi qu'une pitié sympathique pour ceux qui en sont privés. L'Allemand à son tour découvrira que si le Français aime trop le rire, le plaisir, la gaieté même un peu folle, c'est qu'il habite un pays où l'air est plus tiède et la vie plus facile, c'est qu'il boit l'enjouement et l'horreur de l'ennui dans ses vins à la fois légers et capiteux. Il pourra trouver que le sérieux, la gravité sont- des choses infiniment supérieures; il pourra considérer comme déshérités ses pauvres voisins d'outre-Rhin ; mais il Unira par sentir qu'une différence de caractère, suite néccssairo de causes naturelles, n'est pas une raison suffisante pour nourrir des haines éternelles, et peutêtre avec le temps en viendra-t-il jusqu'à pardonner les pétillements de son esprit à la seconde Babylone; c'est Paris, comme chacun sait. Ce ne sera pas encore
la mort de la guerre. Des rivalités d'intérêt, des prétentions injustes pourront plus d'une fois encore heurter deux nations aussi proches que dissemblables. Mais du moins se comprendre mène à s'entendre, et s'apprécier avec équité est la première condition pour se réconcilier.
La guerre, hélas ! n'existe pas seulement entre les Etats ; elle est au cœur de chacun d'eux. Parlez donc à ce jeune vicomte frisé, ganté, musqué, de serrer la main à cet ouvrier en blouse qui sent l'eau-de-vie et l'atelier. Fi donc ! N'y a-t-il pas entre eux un abîme creusé par la naissance, agrandi par l'éducation? Eh bien, monsieur le vicomte, veuillez considérer que cet homme né pour travailler n'eût pas mieux demandé que de naître, comme vous, pour jouir sans rien faire. Mettez-vous bien dans l'esprit qu'il n'a pas dépendu de lui d'être riche, bien élevé, paré de beaux habits et de beau langage. Répétez-vous mille et mille fois, s'il le faut, que cette apparence rude, ces mains calleuses, ce parler vulgaire ne sont pas plus son œuvre que ne le serait sa bosse, s'il était bossu. Ayez toujours devant les yeux que ses défauts sont un produit (les circonstances tout autant que les qualités dont vous êtes si fier ; ou je me trompe fort ou votre vanité daignera s'abaisser jusqu'à lui, et votre répugnance instinctive fera place à la compassion, mieux encore, au désir sincère d'améliorer le sort de ce concitoyen et de vous faire pardonner votre supériorité de hasard.
En revanche, nous dirons à l'ouvrier : « Oui, ce fainéant à visage de femme est fort impertinent ; son arrogance aurait besoin d'une leçon ; il est dur de passer
sa vie au travail et d'avoir encore à souffrir le mépris du premier freluquet venu. Mais réfléchissez un peu, mon ami. Ce pauvre garçon a dès son enfance été nourri d'orgueil ; il a été gâté par l'exemple et les conseils de ses parents ; on lui a enseigné à se mettre audessus du commun des mortels ; on l'a formé ou déformé, comme vous voudrez, dans un collège d'où étaient exclus idées modernes et enfants roturiers. Est-ce sa faute, si son cœur et son esprit se sont corrompus de compagnie ? Vous ne savez pas quel tableau singulier on se fait du monde, à force de vivre dans un pareil milieu. Si l'un de vos enfants s'y trouvait transporté, s'il y prenait l'habitude d'avoir toutes ses aises, s'il y entendait prêcher chaque jour la haine de tout ce qui n'est pas élégant et de bon ton, êtesvous bien sûr qu'il n'aurait pas un jour honte à vous embrasser ? Hélas ! chose pareille ne s'est vue que trop souvent. Croyez-moi donc, pardonnez et plaignez la sottise de ce maître fat. Réservez votre colère pour le système qui l'a fait tel qu'il est, pour les théories qui lui ont donné cette ridicule hauteur, et travaillons ensemble à les changer. »
Je le demande encore,- est-ce que ces réflexions, suite nécessaire du déterminisme, ne sont pas de nar ture à rapprocher des classes trop divisées ? Est-il absurde de soutenir qu'une doctrine qui conduit à de pareils résultats est favorable au bonheur des nations? En vérité, si respectable que soit l'afflrmation de M. Jourdain, quelques arguments à l'appui ne seraient pas de trop. Je persiste à ne pas regarder le déteiroinisme comme indigne de l'honneur d'une réfutation en règle.
Je le sais, ce n'est pas en un jour, en vingt ans, en un siècle même, que peut s'établir cette tolérance universelle dont nous hâtons l'avènement de tous nos vœux et de tous nos efforts. Les idées, qui transforment les mœurs, vont d'une marche très lente, et il se passera sans doute bien du temps avant que les esprits soient convertis à cette façon d'envisager les choses. Or la tolérance ne peut exister qu'à condition d'être mutuelle. Quiconque la refuse aux autres pousse les autres à la lui refuser. Si vous voulez me brûler, parce que je pense autrement que vous, je me défendrai de tout mon pouvoir, et même il y a beaucoup de chances pour que le désir des représailles m'entraîne plus loin que je ne voudrais et que je ne devrais. Les intolérants forcent ainsi tout le monde à leur ressembler plus ou moins. C'est une infirmité de la nature humaine que la colère engendre la colère et, nne fois la passion déchaînée, il est bien rare qu'elle ne saute point par-dessus les barrières qu'a élevées la raison. A supposer même tous les hommes devenus déterministes, il est probable que de temps en temps il y aurait éruption de ces forces que la raison a tant de peine à contenir. La pratique n'est jamais tout à fait d'accord avec la théorie, ce qui revient à dire que le réel n'est jamais l'idéal. Mais, malgré ces inconséquences qui sont trop communes dans la conduite de chacun de nous, il n'en est pas moins vrai qu'une doctrine démontrée et acceptée pour vraie agit en proportion même de son évidence ; que peu à peu elle es réalise dans les actions des hommes et s'applique avec une régularité croissante. Qui peut mesurer la force d'une idée juste ? En faut-il un exemple ? Figu-
Renard. — LXVIL 9
rez-YOus on homme du moyen âge, un contemporain de la très sainte Inquisition (on dit qu'il y en a encore, mais je ve«x en douter), transplanté en plein xix« siècle. Quelles seraient sa surprise, son indignation , en Toyant dans tes limites d'un même Etat vivre côte à côte, égaux en droits et parfois unis comme des frères, catiioliques, Iiiithériens, calvinistes, juifs et même fibres penseurs ! C'est pourtant le dogme de la toiérance religieuse (ee dogme qualifié d'abominable au siècle dernier et peut-être pitis récemment encore), c'est ce dogme, dis-je, reconnu pour vrai, démontré, popularisé par une armée de philosophes, qui a suffi pour transformer ainsi la société. De même, un jour viendra où la toléramce universelle, réclamée aujourd'hui par une petite minorité, régnera dans le monde entier et ne rencontrera plus que quelques récriminatioiis impuissantes. Puisse le dix-neuvième sièete avoir ta gloire de préciser et de mettre hors do doute ce dogme de favenir !