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CHAPITRE V

Longue a été noire course dans le champ de la morale et des lois : c'est qu'il importait d'y suivre jusqu'au bout les conséquences du déterminisme. Brève sera maintenant l'excursion qui nous reste à faire dans le domaine des sciences et de la vie de tous les jours. C'est qu'en effet nous n'y rencontrons plus d'aussi sérieux obstacles : nos adversaires y deviennent presque nos alliés ; ceux même qui repoussent en théorie notre doctrine l'acceptent en pratique comme une base indispensable.

Si nous avions encore besoin de la vérifier après l'avoir établie sur les faits et le raisonnement, nous trouverions en sa faveur une preuve éclatante dans la régularité qui préside à nos actions les plus arbitraires en apparence. Personne n'ignore aujourd'hui que l'on calcule avec une approximation très suffisante des faits d'ordre moral. On peut prédire à deux ou trois près le nombre de meurtres qui se commettront cette année en France. On sait combien de persoïv^ç?3> ^'^ N»fe^^^

et l'on peut même vous donner des détails précis ; il y aura parmi elles plus d'iiommes que de femmes et une proportion plus forte de protestants que de catlioliques. Vous plait-il de connaître en quel mois on s'y mariera le moins ? Ce sera mars ou décembre, l'époque du Carême ou celle de TAvent. Je pourrais vous (lire encore, si vous le désiriez, combien d'enfants sur cent naîtront hors mariage, et, pour lever ainsi le voile qui couvre l'avenir, pas n'est besoin d'évoquer des esprits, de consulter des somnambules, d'interroger un démon ou un ange, de lire dans le marc de café ou sur le front des étoiles. Rien de plus simple, rien de plus facile. C'est la statistique qui me révèle tous ces mystères ; c'est elle qui me permet de m'ériger ainsi en prophète. Or supposez que le libre arbitre soit le vrai. Comment expliquer qu'on puisse prévoir d'avance que tant de personnes auront la fantaisie de se marier en telle saison ? Comment comprendre que la production annuelle de crimes et d'enfants illégitimes puisse être annoncée plus exactement que la récolte en blés ou en vins ?

Parcourez l'histoire. N'a-t-on jamais vu des hommes pressentir un grand événement et en prédire l'approche? Combien d'esprits avant la Révolution qui allait bouleverser et rajeunir la France n'ont-ils pas entendu le sourd grondement de la tempête ! On vient de publier un livre où l'on cite les cris d'alarme ou de joie poussés par ces voyants, La liste est longue; elle contient les noms les plus divers depuis Fénelon jusqu'à Voltaire et Rousseau. Tout le monde s'accorde à trouver là une preuve de pénétration. Mais si le libre arbitre était le vrai, si les peuples comme les individus

ne suivaient pas une marche déterminée par des causes naturelles et nécessaires, que vaudraient ces prophéties? Pourquoi les recueillir comme un titre d'honneur pour ceux qui les ont faites? Ce seraient de folles paroles réalisées par hasard; il faudrait en taxer les auteurs de présomption, et non pas les louer de leur sagacité.

Autre confirmation éclatante du déterminisme. Pour peu qu'on ait l'habitude de suivre dans son développement la vie d'un peuple, il est une loi qui se dégage bientôt de l'étude des faits. C'est la loi d'action et de réaction. Les extrêmes se touchent, a-t-on dit; il est plus juste encore de dire : les extrêmes s'engendrent. Les époques qui se suivent s'opposent. La tendance qui régne aujourd'hui est le contraire de celle qui dominait hier. L'esprit humain ressemble au pendule, qui va à droite, précisément parce qu'il est allé à gauche auparavant. Faut-il des exemples de cette alternance régulière? Prenons-en dans les deux siècles derniers et en France même.

La Fronde est une guerre folle, une guerre pour rire, une guetTette^ disent les contemporains ; elle tire son nom d'un jeu d'enfants; elle est une vraie parodie de la Ligue. Tout y est tragi-comique, le duc de Beaufort et ses quiproquos, les bourgeois ventrus et cuirassés, les barricades et les chansons, l'amour marchant de front avec la politique, l'archevêque de Paris avec ses pistolets à la ceinture, un jour presque égratigné par la reine, une autre fois presque étouffé entre deux portes; la ^H'ande Mademoiselle devenue générale d'armée et entrant dans Orléans par un égout, les pamphlets où l'on mot à prix, non seulement la tête, mais le nez et les

oreilles de Maa^rin. Partout même contraste. C'est Callot avec ses tableaux populaires où deux commères se gourment pendant qu'on pend un voleur. C'est le triomphe du burlesque qui travestit les héros en leur prêtant le langag^e des halles. Scarron, cette caricature vivante, est le grand homme du moment. Jusque dans la chaire chrétienne, des sermons facétieux que la foule applaudit et admire. Bref, mélange du plaisant et du sérieux , efforts d'une liberté qui agonise, imagination débridée tournant à l'extravagance, débâcle des mœurs où pullulent les duels, les enlèvements, les aventures de toute sorte, confusion grotesque où dominent la trivialité crue et le gros rire; ajoutez, si vous voulez, un étrange engouement pour ce qui vient d'Espagne et d'Italie, et vous avez les principaux traits de cette tumultueuse époque.

Contemplez Ja France dix ans plus tard. L'autorité l'emporte dans. tous les domaines. En politique comme en littérature, comme en religion, victoire de Ja règle, de l'ordre, de la disciplifte; Boileau et Bossuet près de Louis XJV. Un idéal de politesse, d'élégance, de dignité qui se marque en toute cbose; un sentiment exquis des bienséances qu'on prête même aux personnages antiques, quand on les fait paraître sur la scène ; en place du burlesque le genre héroï-comique, qui en est le contraire, puisqu'il rehausse des gens du peuple en leur prêtant un langage pompeux ; l'éloquence m&jestueuse de l'oraison funèbre, le comique noble du Misanthrope, la prédominance de la raison sur la folle du logis; ajoutez enfin la France servant à son tour d'exemple au lieu d'imiter les nations voisines. Pouvezvous rêver une réaction plus frappante et plus complète?

Transportez-vous à présent aux dernières années de celui qu'on est convenu d*appeler le grand roi. La cour est sombre, triste, dévote surtout, du moins à la surface ; la contrainte pèse sur tous les esprits. Le roi meurt et c'est alors ce dévergondage de mœurs et d'opinions^ ce carnaval d'idées et d'iiommesen ge^ueUe qui s'appelle la Régence.

La littérature du xvii» siècle n'a ^guèrc peint que l'homme, et l'homme vivant dans une société polie. Elle a été conservatrice. Que sera celle du xviii* siècle ? Elle retrouvera le sentiment de la nature et sera révolutionnaire.

Inutile^ n'est-ce pas? de multiplier les exemples. Il est donc avéré qu'il y a des lois historiques^ c'est-àdire que les nations suivent une marche soumise à des règles, que les différents événements qui composent leur vie présentent entre eux des rapports constants et invariables. Mais concevez-vous le libre arbitre coexistant avec ces lois? Par quel miracle perpétuel des volontés indéterminées et capricieuses en seraientelles arrivées à former des combinaisons d'une régularité si visible? Autant dire qu'en jetant pêle-mêle des caractères d'imprimerie on peut composer un livre très clair et très méthodique. Cela ne serait pas plus étonnant que de voir des actions accidentelles, voulues sans raison, indépendantes de tout motif et les unes des autres, donner pour résultat un ensemble où le premier coup d'oeil découvre un ordre et un enchan nement mer\^eilleux.

Une question encore, dût-elle paraître indiscrète aux défenseurs du libre arbitre ! Il .s*a^^it d'apprécier Tœuvre d*un de ces hommes que la postérité aime à connaître, peintre ou poète, homme de guerre ou homme d'État, peu importe. Gomment vont-ils faire? Se borneront-ils à constater ses qualités, à enregristrer ses actions, à énumérer ses (imvrcs? Pour être conséquents, il faut qu'ils s'en tiennent là. Car s'ils essayent d'expliquer le caractère de l'homme et de ses ouvrages, s'ils veulent faire comprendre comment et pourquoi son talent s'est engagé dans telle voie plutôt que dans telle autre, ils sont, qu'ils le veuillent ou non, déterministes. Ils lient les choses par le rapport d'efTct à cause, et dès lors quelle place reste-t-il au libre arbitre î

La critique littéraire, telle qu'on la conçoit et la pratique de nos jours, n'oublie pas qu'un écrivain est toujours de son temps et de son pays, que ses œuvres appartiennent à la civilisation qui l'entoure autant qu'à lui: elle sait que, pour juf^er un i)oème, un roman, un livre quelconque, il faut le replacer dans le milieu qui l'a fait éclore, reconstruire la société dont il est l'expression, ressusciter les croyances, les institutions, l'esprit du i)euple dont l'auteur a fait partie ; elle montre comment les opinions et les formes adoptées par lui viennent de son éducation, de son caractère, de ses lectures, dos mille influences qu'il a subies; elle comprend ainsi par quelles causes les différentes nations 01 les différentes époques se s(»nt fait de la beauté une

idée différente, et par suite elle peut goûter les œuvres les plus contraires. Si elle admire l'éloquence solennelle de Bossuet, ce n'est pas une raison pour oJle de dénigrer la légère ironie de Voltaire. Il lui est permis d'applaudir à la fois la mâle sobriété d'un Pascal et la verve exubérante d'un Rabelais. Cette critique est déterministe.

Mettez en regard les procédés de l'ancienne critique, (jui ne l'était pas. Elle considère une œuvre sans se préoccuper des circonstances de tout genre qui l'ont environnée; elle prétend rechercher ainsi ce qui est éternellement vrai, éternellement beau. Elle veut sans doute et croit être impartiale. Mais pour y parvenir il faudrait que l'homme qui s'érige en juge,

En grand Perrin-Dandia de la littérature,

fût en dehors du temps et de l'espace; qu'il ne fût d'aucun siècle, d'aucun pays. Comme personne n'a jusqu'ici, que je sache, réalisé ces conditions-là, le juge est toujours partie, sans même s'en douter; il a bon gré mal gré les idées et les goûts de ceux qui vivent autour de lui et alors Dieu sait les beaux arrêts qui sont rendus ! On part, peut-être sans se l'avouer , de ce principe que les auteurs des siècles passés ont arbitrairement choisi tel genre de style, peint telles mœurs, adopté telles opinions. Aussi faut-il voir comme on s'étonne, se moque, s'indigne de leurs prédilections déraisonnables, de leurs bizarreries incompréhensibles. On compare tout à l'idéal unique et immuable qu'on s'est formé . On approuve tout ce qui s'y trouve conforme; on condamne tout ce qui s'en écarte. Ad-

mirable méthode qui s'applique aux morts comjne •aux vivants^ aux peuples du nord comme à ceux du midi ! Rien de plus commode assurément ; rien aussi qui justifie mieux ce mot de Sainte-Beuve : « C'est toujours soi qu'on aime, même dans ceux qu'on admire. »

Est-il nécessaire d'étaler les singuliers résultats où mène ce chemin-là? Jetez les yeux sur les appréciations de Boileau, de Voltaire, de La Harpe. Ils ne comprennent et ne goûtent que les œuvres semblables aux leurs. Ne leur parlez pas de Shakespeare! Un bouffon, un Gilles de la foire, un sauvage ivre ! Le moyen âge! Époque de barbarie, qu'on efface d'un trait de plume! Les anciens même ont beau être protégés par deux mille ans de gloire et par ce respect superstitieux que cause ou qu'accroît Téloignement. On les mesure à la même aune. Eschyle est à peine digne du nom de poète tragique; ses pièces sont atroces ou bizarres, en tout cas irrégulières et partant monstrueuses. Homère, mutilé par ceux qui le traduisent, est presque autant maltraité par ses amis que par ses ennemis. Ceux-ci croient avoir tout dit, quand ils ont prouvé quil n'a pas connu la politesse et le style noble; les autres essayent de démontrer, et ce n'est pas un mince tour de force, qu'en ce temps-là il était très conforme aux bienséances d'appeler un roi ml de chien et qu'en grec les mots âne et porcher prennent la noblesse qui leur manque en français. Pour les deux partis, Homère est un poète de cabinet, qui calcule ses effets, lime ses vers, choisit avec soin ses mots et se préoccupe d'arranger son poème suivant )es j'ègles. 11 ne leur vient pas à l'esprit, au lieu de

prolonger uoe stérile querelle, de tecbercher les causes qui ont donné leur forme à VIliade ei à VOdyssée. Ils exalieiyt ou rabaissent les deux poèmes , mais sans les comprendre; persuadés qu'ils sont la création arbitraire d'un grand génie qui aurait pu tout aussi bien les faire tout autres, ils croient qu'on n'a qu'à les imiter pour les égaler, qu'on peut reproduire à volonté des œuvres pareilles; ils conseillent aux poètes de leur tempa, de tenter cette grande entreprise, et de là ces épopées avortées qui remplissent de leur stérile abondance notre époque classique. On voulait obtenir l'effet sans la cause, la fleur sans la plante, le poème héroïque en un mot hors des conditions qui lui sont nécessaires pour s'épanouir. Conseils téméraires dont Chapelain et tant d'autres ont été les victimes! Jugements étroits qui n'ont épargné aucun des grands homnf>es du temps passé ou des pays étrangers ! Aujourd'hui l'on n'écoute pius les uns, l'on ne réfute plus les autres. C'est tout au plus si l'on daigne encore s'en moquer. Et pourquoi ce changement, ce progrès? Pourquoi cet élargissement de la critique? C'est qu'elle est devenue déterministe.

Où est-il l'amateur de paradoxe cpû oserait nier maintenant l'infiUience du climait sur les mœurs et sur les arts d'un peuple? Oà est celui qui se refuse à reconnaître l'action du milieu environnant sur les pensées et les écrits d'un tMNnme? Qu'il vienne souteniique la peinture aurait pu se développer sous le cercle polaire aussi bien qu'en Italie! Qu'il prétende sans rire que Racine aurait composé les mêmes tragédies, aurait eu le mêi»e idéal de poésie noble et i*égulière, s'il était né au moyen âge ou de nos jours!

Mais ce n'est point assez de ces traits généraux pour montrer dans tout son jour l'heureuse révolution que le déterminisme a produite dans la méthode de la critique. De la lumière! toujours plus de lumière! Peu importe que Gœthe n'ait pas dit en mourant ces paroles qu'on lui prête. C'est la devise de tout homme qui cherche à en convaincre un autre. Que ne donnerait-il pas pour inonder les esprits de la clarté qui Téblouit? N'ayons donc pas scrupule, si c'est un moyen d'arriver à l'évidence, de nous attarder à un cas particulier.

Voici deux critiques en présence, l'un défenseur, l'autre adversaire du libre arbitre. Ils ont à comparer la tragédie classique avec le drame romantique. Quel va être le langage de chacun d'eux ?

Tous deux voient sans peine la différence profonde qui sépare ces deux formes de l'art dramatique. Pas n'est besoin d'être sorcier, ni même critique, pour découvrir cette opposition. Le premier peut donc, comme le second, énumérer les caractères qui distinguent ces deux genres. Mais après ? Il est convenu, ne l'oubliez pas, que, si V. Hugo s'est plu à combattre et à renverser les anciennes théories, c'est qu'il l'a voulu sans raison, sans autre motif de son vouloir que son vouloir même. Si Racine a préféré l'autre système, c'est aussi, d'une façon tout arbitraire. Impossible après cela de comprendre deux sortes de beauté contraires. D'un côté, la sérénité majestueuse, l'élégance soutenue , l'urbanité parfaite. D'autre part, l'énergie passionnée, le style violent et coloré, le mélange du familier et du terrible. 11 faut choisir. Si le cri(i{|ue est partisan de l'école nouvelle, je plains. le

pauvre Racine. Quels sarcasmes contre ses héros, courtisans et beaux parleurs , contre son Hippolyte langoureux ou son Xipharès petit-maître ! L'auteur n'est évidemment qu'un sot, un plat flatteur, un polisson , a dit dans un accès de franchise un de ces juges au parler tranchant. Il demeure avéré que nos ancêtres , capables d'applaudir de pareilles sottises, étaient de petits esprits que leurs descendants ont le droit de regarder de haut. L'impitoyable censeur ne se doute pas que, s'il eût vécu de ce temps-là, il eût battu des mains aussi fort que personne et eût sans doute, s'il eût abordé la scène, composé des tragédies taillées sur le même patron.

Supposez au contraire que notre critique soit resté attaché aux anciennes théories, quel abatis au nom du bon goût ! Car, lorsqu'un homme parle de bon goût, traduisez d'ordinaire mon goût. Sus à Eemani^ à Buy- Bios, à toutes ces pièces monstrueuses et hermaphrodites ! En avant les railleries, les injures, les colères ! Et, comme il faut remplacer ce que l'on condamne, coulez vos pensées, ô jeunes poètes, dans le moule qui plaisait il y a deux siècles ; travaillez comme si vous étiez , ainsi que le public , contemporains de Louis XIV. Peu importe que les mœurs et la société tout entière aient changé. Est-ce que nous nous occupons des rapports .qui existent entre une œuvre et l'époque où elle paraît ? Si l'on vous siffle, vous aurez la consolation de penser que vous auriez réussi dans le grand siècle.

Que dira maintenant l'autre critique ? 11 ne lui est pas interdit d'avoir des préférences ; il peut .trouver par exemple que la vie est mieux reproduite dans son

infinie variété par Shakespeare que par Corneille. Mais qaeï. que puisse être son ayis sur le fond de la question, il n'en comprend pas moins la valeur et la raison d'être de chacun des deux systèmes. H en explique le succès et la durée. A une société aristocratique, ayant Fa cour pour centre et pour idéal, convenait naturellement la tragédie solennelle, où règne rétiquette, où tout le monde parle, agit et meurt avec raie dignité qui ne se dément jamais. Le siècle qui bâtit Versailles et son parc géométrique ne pouvait inanquer d'aimer et de créer des pièces régulières enfermées dans un réseau de préceptes rigoureux. Avec les perruques et les habits brodés s'harmonisent à merveille la phrase à queue, l'élégance continue, l'horreur de tout sentiment ou de tout mot populaire. Le critique, se faisant contemporain de ceux qu'il Juge, ne s'étonne pas que les moeurs aient formé le théâtre à leur image ; il retrouve l'impression que produisaient sur les spectateurs des œuvres assorties à leur état mental ; il pénètre et nous fait pénétrer avec lui an fcmd des causes qui leur ont valu tant d'éloges et de bravos.

Est-ce à dire qu'il sera dès lors insensible aux mérites du drame romantique ? Point du tout. U l'admire en vertu du même principe. Autres temps, autres mœurs, dit le proverbe ; autre théâtre aussi, fàul-il ajouter. II ne s'étonne pas que les goûts littéraires aient changé avec la société elleHfnême ; il démêle les côtés par où les pièces nouvelles répondent à des besoins nouveaux ; il justifie l'enthousiasme qu'elles ont suscité.; il dit à nos ancêtres : c Vous avez eu raisott d'applaudir. » Il dit à leurs fils : « Vous avez raison

d'applaudir et au même titre. » Se permet-il ensuite de terminer par un conseil ? II n'engage pas les vivants à ressusciter un cadavre ; il leur fait sentir que, si la tragédie classique est morte, c'est précisément parce qu*elle a vécu il y a deux cents ans ; il Içur crie et leur répète : « Soyez hommes d'aujourd'hui. Travaillez pour le présent ; c'est encore le meilleur moyen de travailler pour l'avenir. »

Eh bien, je le demande sans crainte, laquelle de ces deux critiques vous semble la plus équitable, la plus large, la plus instructive, la plus utile ? Gomment ne pas reconnaître que l'intelligence des œuvres croît avec Fintelligence des causes qui les ont produites ?

Que serait-ce, si nous passions à l'histoire proprement dite? Supprimez le détermini-sme et par suite la recherche des causes. Vous avez un monceau de faits isolés qu'aucun lîl ne rattache. Que vous considériez la vie d'un homme, d'un peuple ou de l'humanité tout entière, le spectacle qui se déroule devant vos yeux n'a aucun sens. Les événements se suivent et ne s'enchaînent pas. Vous êtes perdu dans un chaos de choses fortuites. L'historien se trouve ravalé au rang de chroniqueur, et encore est-ce beaucoup dire. Il devient un annaliste, un compilateur, une machine à enregistrer les faits. Expliquer la moindre chose est hors de son pouvoir. L'invasion des barbares a eu lieu, mais sans qu'on sache pourquoi ; elle aurait pu, les antécédents étant les mêmes, être remplacée par tout autre accident. Elevons une statue au hasard, roi du monde ; ne surchargeons plus la mémoire des enfants d'un amas indigeste de connaissances inutiles,. et traitons de fous les braves gens qui noua ^^Vfevx

d'une philosophie de l'histoire. Il est bien évident que c'est une entreprise chimérique.

Ce qui m'étonne, c'est qu'il existe une Académie des sciences morales et politiques. Comment peut-il y avoir une science de ce qui n'a aucune régularité, de ce qui n'est soumis à aucune loi ? Ce qui m'étonne encore davantage , c'est que ladite Académie contienne des gens qui repoussent avec acharnement la doctrine déterministe. Qu'ils se résignent à l'accepter ou bien à donner leur démission ; car garder à la fois leur titre et l'idée que les actions humaines sont arbitraires, voilà ce qui ne peut se faire que par un excès d'inconséquence. Que dis-je ? Admettez une fois, une seule fois, qu'il ait pu se produire un fait sans cause, l'axiome sur lequel reposent toutes les sciences s'écroule du même coup, et l'Académie des sciences morales et politiques entraîne dans sa chute toutes les autres. « Tout calcul est une impertinence, dit quelque part M. Renan i, s'il y a une force changeante qui peut modifier à son gré les lois de l'univers. » C'est un argument contre le miracle, c'est-à-dire contre l'exercice arbitraire de la volonté divine. Mais n'en peut-on dire autant contre ce miracle perpétuel qui serait l'exercice arbitraire de la volonté humaine î Tout calcul est une impertinence, s'il y a quelque part une force changeante et indépendante qui peut à son gré se dérober à toute espèce de loi.

Voilà ce que devient la science sans le déterminisme. Rétablissez-le, et tout change de face. L'histoire recouvre sa grandeur et son utilité. Elle explique,

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